CHAPITRE PREMIER
Où l'on fait voir les propriétés des différentes sortes de pierres dont on se sert pour bâtir.
La pierre tenant le premier rang parmi les matériaux que nous nousproposons de décrire, il convient de commencer par en expliquer la nature. On en distingue de deux qualités différentes, l'une dure et l'autre tendre : celle qui est dure est sans difficulté la meilleure ; il s’en rencontre pourtant quelquefois de tendre qui résiste mieux à la gelée
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que l’autre ; mais, comme cela n’est pas ordinaire, on ne doit pas y compter : car, comme les parties de la pierre dure ont leurs pores plus condensés que celles de la tendre, elles doivent être capables d’une plus grande résistance , soit aux injures du temps , soit au courant des eaux. Mais, pour bien connaître la nature de la pierre , il est à propos de rendre raison pourquoi celle qui est dure, aussi bien que la tendre, est sujette à la gelée, qui la fend et la fait tomber par éclat.
Dans l’assemblage des parties qui composent la pierre , il y a des pores imperceptibles remplis d'eau et d’humidité , qui , venant à s’enfler dans le temps des gelées, fait effort dans ses pores pour occuper un plus grand espace que celui où elle est resserrée , et la pierre ne pouvant résister à cet effort, se fend et tombe en destruction. .Ainsi , plus la pierre est composée de parties argileuses et grasses, et plus elle doit participer de l’humidité , et par conséquent être sujette a la gelée.
Ce n’est pas seulement la gelée qui détruit la pierre ; on croit que la lune l’altère, ce qui peut arriver pour les pierres d’une certaine espèce , dont les rayons de la lune peuvent dissoudre les parties les moins compactes. En ce cas, on pourrait croire que ces rayons sont humides, et que venant à s’introduire dans les pores de la pierre , ils sont cause de la séparation de ces parties , qui tombent insensiblement en parcelles, cc qui la fait paraître moulinée. Il en sera , au reste, tout ce que l’on voudra ; mais ce qui me réjouit, c’est que si la lune mange ou mouline les pierres, la terre , qui doit être une bien plus grande lune, a bien sa revanche, et les pierres de là haut sans doute n’ont pas beau jeu.
Dans les endroits où l’on se propose de bâtir, on pourra juger de la qualité de la pierre des carrières des environs , par l’examen de celle dont on aura construit quelques anciens édifices. Mais si l’on voulait en employer d’une nouvelle carrière dont on n'eût pas encore fait usage , il faudra en prendre quelques quartiers , tirés de différents endroits de la carrière , qu'on exposera sur une terre humide , pour lui laisser essuyer la gelée d’une partie de l’hiver ; s’ils résistent dans cette situation , on pourra s’assurer que la pierre est bonne^ On peut encore avoir recours à diverses observations , pour connaître si elle est d’un
LIVRE III. DE LA THÉORIE DE LA MAÇONNERIE. 189 bon usage : par exemple , on se méfiera de celles qui sont de couleur d’un jaune foncé , parce que souvent cette couleur ne vient qu’à cause que la pierre est grasse , ou n’a pas encore jeté son eau de carrière ; de celles où l’on apercevra des veines brunes ou rouges, et qui ont une grosseur considérable de bousin , ou dont les parties ne sont pas assez serrées pour résister aux empreintes qu’on voudrait faire dessus en les frappant avec une baguette; de celles qui sont si grasses qu'elles paraissent mouliner, et qui s’écaillent trop facilcmentet se réduisent en feuille, dès qu’on les frappe avec le marteau ; de celles enfin qui sont trop fraicliemeiit tirées des carrières, et qu’on nepeutguère employer sûrement, quand même elles n’auraient pas les défauts que nous venons de remarquer , qu’après les avoir exposées en hiver à la gelée. Si l’on est pressé, il faudra au moins les mettre en œuvre à la fin du printemps, afin que les clialeurs de l’été fassent évaporer l’humidité qu’elles renferment pour être ensuite à l’épreuve des plus rudes saisons.
On jugera que la pierre est bonne, si elle est bien pleine, d’une couleur égale , sans veine , d’un grain fin et uni , si les éclats s’y coupent net et rendent quelque son.
Quand on emploie la pierre, il faut faire en sorte de la poser sur son lit , je veux dire de la même façon qu’elle était placée dans la carrière, parce que, scion cette situation , elle est capable de résister autant qu’il lui est possible au poids des gros fardeaux dont elle sera chargée, au lieu que , posée d’un autre sens, elle s’éclate et n’a pas à beaucoup près autant de force. La plupart des bons ouvriers connaissent d’un coupd’œil le lit de la pierre, mais à moins qu'on n’y prenne garde, ils ne s’assujétissent pas toujours à la poser comme il faut.
Quand on construit quelque édifice où l’on est obligé de se servir de pierres de différente qualité , il faut prendre garde à employer la meilleure , la plus dure , et celle qui résiste le mieux à la gelée aux endroits qui sont exposés à l’air, réservant celle qu’on soupçonnera n’être pas si bonne , pour la placer dans les fondements et aux endroits couverts.
Dans les carrières , la pierre se trouve ordinairement disposée par bancs , dont l’épaisseur change selon les lieux et la nature de la pierre. Par exemple , celle d’Arcueil proche Paris, porte depuis ta jusqu’à i5 pouces de banc. Il y a d’autres carrières aux environs de la même ville,
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dont les bancs ont jusqu'à a pieds et demi et 3 pieds. Mais sans nous arrêter davantage là-dessus, il suffit de dire que, quand on fait bâtir dans un pays où l’on n'a point une parfaite connaissance de toutes ces particularités, il faudra s’en instruire sur les lieux, afin de pouvoir circonstancier dans le devis de quelle carrière les pierres devront être tirées , et pour qu’elles conviennent à l’ouvrage que l’on a dessein d’exécuter.
Quand la pierre que l’on veut mette en œuvre est composée d’assez gros quartiers pour être taillée de telle figure que l’on veut, ou la nomme pierre de taille ; à l’égard de celle dont on ne fait qu’ôter le bousin , et qu’on équarrit grossièrement pour être employée au remplissage des gros murs et dans les fondements , on l’appelle moellon ; on le tire des carrières dont les bancs n’ont point assez de hauteur pour pouvoir être taillées et employées au parement.
11 s’emploie aux environs de Paris un moellon qu’on nomme pierre de meulière , qui est fort dure et fort poreuse, et qui fait une maçonnerie excellente, parce que le mortier s'y attache mieux qu’à toute autre sorte de pierre. C’est aussi par cette raison que la brique, quand elle est bonne , vaut mieux pour l’union de la maçonnerie que la plupart des pierres dures , parce que le mortier s’insinue dans ses pores et s’y attache fortement.
On se sert encore, pour les fondements, d’une autre espèce de pierre plus dure que le moellon, qu’on nomme libage ; elle se tire du ciel des carrières. On l’emploie brute , ne [pouvant être taillée proprement, parce qu’elle est toujours d’une forme irrégulière.
Le grès , qui est une espèce de roche , se trouve presque toujours à découvert, et c’est ce qui contribue à sa dureté. Car, en général, toutes les pierres qu’on trouve sans creuser en terre , sont plus solides que celles que l’on tire du fond des carrières : et c’est à quoi les anciens s'attachaient beaucoup ; puisque , pour rendre leurs édifices d’une plus longue durée , ils se servaient de pierres provenant des entamuresdes carrières qu’on découvrait. On distingue deux sortes de grès, le dur et le tendre : le dur n’est bon que pour paver les rues et les grands chemins ; le tendre se coupe et se débite comme les pierres ordinaires. On l’emploie au soubassement des gros murs , principalement
LIVRE 111. DE L.\ THÉORIE DE LA MAÇONNERIE. igi pour ceux qui sont baignés des eaux. ‘Son défaut est de ne pas faire une bonne liaison ; c'est pourquoi on fait des hachures dans les joints pour que le mortier s'y accroche mieux. Ces joints se remplissent en dehors avec du ciment, parce qu’il s’attache mieux à la pierre dure que le mortier ordinaire (i).