‹ La science des ingénieurs dans la conduite des travaux de fortification et d'architecture civile. Par BelidorChapitre 40 sur 207 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Où roH fait voir les qualités de la Chaux , et la manière de réteindre.

La chaux pouvant être regardée comme lame de la maçonnerie, il est de la dernière conséquence d'être bien instruit de tout ce qui lui appartient, alin que, dans l’usage que l’on en fera, on parvienne à la fin principale qu’on doit se proposer en construisant les bâtiments, qui est de faire en sorte que les matériaux soient si bien unis, qu’ils ne paraissent plus composer qu’une seule pierre.

La chaux est une pierre calcinée qui se détrempe avec de l’eau et du sable, pour en composer le mortier. Pour faire de la bonne chaux , il faut se servir de pierres très-dures , pesantes et blanches (i) ; et de toutes celles qu’on peut employer , il n’y en a point qui en fasse de meilleure que le marbre, quand on est à portée d'en avoir, comme dans les pays où il est commun. I.a pierre tirée de frais ou nouvellement est meilleure à faire la chaux que la ramassée, et particulièrement celle des carrières humides et à l'ombre, que celles qui sont plus sèches. Les cailloux qui se rencontrent sur les montagnes, ou dans les rivières cl les torrents, aussi bien que certaines pierres spongieuses et dures qui se trouvent quelquefois dans les campagnes, font une très- bonne chaux , et l’ouvrage en est fort blanc et poli , ce qui fait qu’on s’en sert ordinairement au crépissage des murs : il y a une pierre jaunâtre qui se tire aux environs de Boulogne en France , qui fait aussi une chaux excellente , et qui est la plus estimée de toutes celles eju’on peut cm-

(1) Une couleur foncée dans la pierre n’empêche pas toujours quelle ne soit propre à faire de bonne chaux. Cette couleur indique même ordinairement la présence de quelques oxides métalliques, qui donnent toujours à la chaux une qualité siqHâicure. Si le marbre blanc et les pierres très-blanches donnent aussi de bonne chaux , cela tient à ce que le carbonate de chaux y est pur, et ne contient que très-peu de matières argileuses (A).

,06 I.A SCIliNCE DES INGÉNIEURS,

ployer en Picardie et en Artois , où communément elle n’est pas trop bonne, parce qu’on la fait avec du moellon tendre et blanc, qui ne diffère guère de la craie , ce qui est la plus mauvaise qualité qu’une pierre puisse avoir pour faire de la chaux.

Le charbon de terre vaut beaucoup mieux pour cuire la chaux que le bois ; car non seulement la cuisson en est plus prompte, mais c’est qu’il rend la chaux plus grasse et plus onctueuse.

Quand la chaux est tirée du fourneau, il faut, pour la bien éteindre, prendre garde que les ouvriers y mettent la quantité d'eau nécessaire ; car le trop peu la brûle , et la trop grande quantité la noie : le mieux est de la jeter à diverses reprises.

On connaît, selon Philibert Delorme, que la chaux est bonne , lorsqu’elle est bien cuite, blanche et grasse , qu’elle n’est pas éventée, et qu elle sonne comme un pot de terre quand on la frappe ; qu’étant mouillée sa fumée paraît épaisse , et qu'en la détrempant elle se lie au rabot.

Selon ce même architecte , la manière de la bien détremper pour faire d’excellent mortier est d'en amasser dans une fosse telle quantité qu’on en aura besoin, puis la couvrir également par-tout de bon sable environ un pied ou deux d'épaisseur , ensuite jeter de l’eau par-dessus suffisamment pour faire que le sable en soit bien abreuvé, afin que la chaux qui est dessous se puisse fuser et dissoudre sans se brûler , ce qui arriverait si on ne lui donnait pas d’eau suffisamment. Si l’on s’aperçoit que le sable se fende en quelque endroit , et fasse passage à la fumée, il faut aussitôt recouvrir les crevasses. Moyennant cette préparation, la chaux se convertira en une masse de graisse , laquelle, étant entamée au bout de deux ou trois ans, ressemblera à un fromage de crème ; cette matière sera si grasse et si glutineuse, qu’on n’en pourra tirer le rabot qu’avec peine , et fera un mortier d’un excellent usage pour les enduits de muraille et les ouvrages de stuc.

Vitruve remarque qu'il est nécessaire que les pierres de chaux soient éteintes depuis long- temps, afin que , s’il y a quelques morceaux qui aient été moins cuits que les autres , ils puissent étant éteints à loisir , se détremper aussi aisément que les autres. Car, dans la chaux qui est employée en sortant du fourneau , et avant qu’elle soit parfaitement éteinte , il reste quantité de petites pierres moins cuites qui font sur

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LIVRE Ht DE IA CONSTRUCTION [DES TRAVAUX. jg, l’ouvrage comme des pustules , parce que venant à s’e'teindre plus tard que le reste de la chaux , elles rompent l’enduit et le gâtent. Il ajoute aussi que , pour savoir si la chaux est bien éteinte et sufSsamment détrempée , il faut y enfoncer un couteau : s'il rencontre de petites pierres, c’«st une marque quelle n’est pas encore bien éteinte; de même , si on le retire net, cela signifiera qu'elle n’est pas bien abreuvée; au lieu que, si la chaux s’y attache, on jugera qu’elle est grasse, gluante et bien détrempée.

Il y a cependant une excellente qualité de chaux qui ne se fuse point ; telle est celle de Metz et des environs , où il est arrivé que des gens qui n'en connaissaient pas la qualité, en ayant fusé dans des trous bien couverts de sable , l’année suivante cette chaux s’est trouvée aussi dure que la pierre. Il a fallu la casser avec des coins de fer et l’employer comme du moellon. Pour éteindre cette chaux, on la couvre de tout le sable qui doit entrer dans le mortier , et l’on jette avec la main de l'eau dessus en arrosant , et cela à plusieurs reprises. Cette chaux s’éteint sans qu’il sorte de fumée au-dehors. Elle fait un si bon mortier, qu’à Metz presque toutes les caves en sont faites , sans autre mélange que de gros gravier de riviere; il n’y entre ni pierre ni brique, et cela fait un mastic si dur, que les piques les mieux acérées n’y peuvent mordre, lorsque ce mortier a fait corps (i).

Dans toutes les observations qu’on a faites sur la chaux , on a connu que plus elle est vive , plus elle foisonne quand on l’éteint , porte une plus grande quantité de sable , et fait son mortier gras et bon ; qu’étant gardée long-temps après avoir été éteinte , pourvu qu’elle soit dans des fosses bien couvertes de sable , meilleure elle est. Cest pourquoi les Romains ne voulaient pas qu’on en employât pour leurs édifices , qu’elle ne fût éteinte depuis deux ou trois ans. On a remarqué encore que la chaux en poussière ne valait ri en, parce que son sel ayant changé de nature et de vertu, elle n’avait plus celle de faire corps dans la maçonnerie.

(i) L» chaux dont parle ici Bélidor est une des espèces de chaux maigrtt les pins célèbres. On donnera plus bas une idée de la théorie de la chaux et de la composition (les mortiers (^)*

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