CHAPITRE SEPTIÈME
Qui comprend pluiicurs instructions sur l'établissement et la conduite
des Travaux.
LtA conduite des grands travaux embrasse tant de choses à-la-fois , qu'on peut dire qu'il n’appartient qu’aux ingénieurs du premier ordre d'entrer dans tous les détails, sans perdre de vue les sujets essentiels du projet que l’on veut exécuter. C'était une des grandes qualités de M. le maréchal de Vauban ; et ou ne peut voir sans étonnement qu’occupé sans cesse ( comme il l’était ) à tout ce qui pouvait contribuer à la sûreté de l'état et au bonheur des peuples, il ait pu descendre à l'examen d’une infinité de petits sujets qui paraissaient ne pas mériter son attention. .Mais les génies supérieurs n’appréhendent jamais de se dégrader : leur conduite est toujours justifiée par le fruit que l’on tire de leurs réQcxions. En effet , on ne peut rien de plus sage et de mieux entendu que les réglements que ce grand homme nous a laissés sur quantité de choses , particulièrement sur l'ordre et l’arrangement que l’on doit suivre dans la construction des fortifications ; et comme je me suis proposé d’en parler dans ce chapitre , j’aurai recours à ses écrits pour répondre à l’estime que le public fait de tout ce qui vient de lui.
Les fortifications , dit-il , se font ordinairement par des entreprises générales ou particulières , ou par détail , ou par corvées imposées sur
(i) La loi du 8 mm 1810 a prescrit les formalités à suÎTre pour les expropriations causées par l'exécution des travaux publics {N),
aî4 la SCIKNCE DES INCÉN'IEURS,
le pays , et le plus souvent par un compose de toutes ces manières
ensemble.
Quand on pourra trouver des entrepreneurs solvables et de capacité à pouvoir embrasser une entreprise générale, on fera bien de traiter avec eux. Mais il est très-rare de rencontrer des tètes assez fortes pour soutenir un fardeau aussi pesant que celui d’une entreprise générale, car la précipitation avec laquelle on fait ordinairement les ouvrages, et la durée de telles entreprises , réduisent souvent l’entrepreneur à ne savoir plus où il en est : c'est pourquoi il vaudrait mieux s'en tenir aux entreprises particulières, qui peuvent s'achever en peu de temps.
On doit aussi remarquer que, quand il s'agit de passer des marchés pour des ouvrages considérables, il est bon de le faire dans les formes, mais non pas de les donner à tous ceux qui se présenteront pour les prendre au moindre prix. Car il faut non seulement examiner si les entrepreneurs ont assez de bien pour répondre des avances qu'on sera obligé de leur faire, mais encore s'ils ont as.sez de lumières pour s'acquitter de l’entreprise. Il faut leur accorder des conditions raisonnables, sans pousser les mises au rabais à plus bas prix qu'elles ne doivent être; car si l’entreprise est un peu grosse , et qu’on la donne à de pauvres gens ou à des ignorants , ils la prendront inconsidérément à tel prix qu’on voudra , dans l’espérance de profiter de façon ou d'autre; mais, outre qu’on n'y trouvera pas de sûreté , quand on viendra à l’exécution, on doit s’attendre qu’ils tireront parti du profit autant qu’ils pourront, et d’un autre côté mettront tous les ouvrages en confusion ; après quoi la tête leur tournant, ils donneront du nez en terre , ou abandonneront tout d’eux-mèmes si on ne les prévient. Or , si malheureusement cela arrive, les travaux languissent et ne s’avancent qu’avec une lenteur insupportable, tout est en confusion , les marchés n’ont plus de crédit ni de confiance , les nouveaux entrepreneurs qu’on serait obligé de prendre ne veulent accepter les ouvrages qu'à un prix exhorbitant ; ceux qui doivent être, achevés en un an , à peine le peuvent être en deux ; les ouvriers étant mal payés désertent , il ne s’en présente qu’un petit nombre; tout cela occasionne des pertes infinies aux ingénieurs, qui ne peuvent, sans beaucoup de difficulé, remettre les choses sur le bon pied : d’où l’on peut conclure qu’il n’est rien de si pernicieux que ce prétendu bon marché. Ainsi on ne peut trop désabuser ceux
LIVRE 111. DE L.\ CONSTRUCTION DES TRAVAUX. »î5 qui metlent toute leur application à faire des marches au plus bas prix qu'ils peuvent , sans examiner les suites , et la possibilité de pouvoir les exécuter.
Il faut toujours éviter les détails inutiles et embarrassants, surtout les ouvrages à journées, à cause de la confusion et des friponneries qui s’y commettent : car l’ouvrier qui est assuré de son gain ne se presse jamais , au lieu que celui qui ne gagne qu’autant qu'il travaille, n’a besoin d’autre chassavant que son propre intérêt. Il est également de conséquence d’éviter tous les ouvrages à corvées qui demandent quelque façon et de la promptitude , attendu que la diligence et le savoir ne se rencontrent jamais parmi des gens qui travaillent par force et qui ne cherchent qu’à couler le temps. Mais, quand on sera obligé de s’en servir au remuement des terres , il leur faudra imposer la quantité qu’on leur voudra faire remuer, et la départir par communauté, moyennant quoi ils traiteront les uns avec les autres, ou ils s'accommoderont avec l’entrepreneur pour en pouvoir venir à bout ; et de quelque manière que cela se fasse , il en faudra prendre connais.sance , et charitablement voir si ceux avec qui ils traiteront ne se trompent pas sur le prix ou sur le mesurage , et ne leur vendent pas trop chèrement leurs peines. Mais, tout bien considéré, cette manière de travailler nedevtait être mise en usage que pour des charrois ou des ouvrages fort grossiers, et toujours le moins qu’on pourra.
Quand on fera le département des ouvrages aux gens employés, il faudra bien prendre garde d’appliquer chacun à celui qui lui conviendra le mieux , et surtout tenir pour maxime d’avoir toujours un homme fidèle et intelligent dans la maçonnerie , qui ne perde jamais de vue la main des maçons ; car la plupart manquent extrêmement de soin dans l’arrangement des matériaux, soit par négligence, ignorance ou friponnerie, ce qui n’arrive que trop quand ils ne sont pas éclairés de quelqu’un qui les tienne en crainte. C’est aussi pour cette raison (|u’on ne doit jamais souffrir qu'ils travaillent aux heures indues, ni sans la présence de ceux à qui on aura commis le soin de les observer , n’y ayant rien de si pernicieux dans la conduite des travaux que ces sortes de négligences.
Tous ceux qui ont de l’expérience dans l’art de bâtir n’oublient jamais de spécifier cette condition dans les marchés qu’ils fout , non
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plus que celle de ne point faire les mortiers sans la présence d'un commis qui les fasse doser et conditionner selon les devis , et qui prenne garde qu’on ne les emploie qu’après être refroidis ; ce qu'il ne faut point négliger, puisque de la main d'œuvre et de la qtialité du mortier dépendent absolument celles de la maçonnerie.
Il faut nécessairement un certain nombre d'inspecteurs et de chassavants sur les ouvrages , puisque rien n'est plus important que d’avoir des argus fidèles sur la main des ouvriers, qui observent leurs actions et les fassent diligenter. Mais il faut les connaître et les bien choisir , être aussi prompt à récompenser ceux qui font bien , qu’à renvoyer ceux qui manqueront d’application et de fidélité. Par exemple , j'en voudrais un pour les maçons , un autre pour les terrassiers , un autre pour les voitures , un autre pour la décharge des matériaux. S’il arrivait que le nombre des ouvriers de même espèce fût fort grand , il faut mettre un homme pour veiller à la conduite de cent, autres, n’étant guère possible qu'il puisse en éclairer davantage ; sur quoi l’on remarquera qu’il en faut beaucoup plus dans les ouvrages qui se font en détail , que sur ceux qui se font par entreprises , puisque pour ceux-ci il suffit d'en avoir à la maçonnerie et au remuement des terres i au lieu qu’aux autres il en faut de nécessité sur tous les différents ouvrages ; car il ne faut pas penser que deux ou trois hommes puissent suffire pour conduire mille ou douze cents ouvriers , lesquels étant divisés en je ne sais combien d’ouvi'agcs différents , il est impossible qu’il ne se commette une infinité d’abus et de négligences. Si on n’y apporte une attention continuelle , il se fait beaucoup de dépenses superflues , les ouvrages sont mal façonnes , de sorte que ce qui se fait mal à propos excède au centuple la dépense des appointements que l'on croit épargner en employant trois ou quatre hommes de moins qu’il n'en aurait fallu. Ce n’est pas ici une exagération , et je m’assure qu’il n’y a personne qui ait fait uu peu travailler , qui ne demeure d’accord que quatre hommes bien observés font plus d’ouvrage que six autres qu’on abandonnerait à leur propre conduite.
Une précaution la plus nécessaire de toutes celles que fou peut prescrire pour la bonne conduite des travaux, est de ne commencer jamais aucun ouvrage que l’on n’ait fait auparavant les amas de matériaux et de tout ce,qui est nécessaire pour une prompte exécution. Ces maté-
LIVRE III. DE L\ CONSTRUCTION DES TRAVAUX. 227 rianx doivent être places près des lieux où il faut les employer , prenant garde seulement qu’ils n’embarrassent ni les voitures ni les ouvriers. Rien n’est si nécessaire aux fortifications que la diligence , et rien ne leur est si opposé que la grande précipitation avec laquelle on les commence, le plus souvent sans avoir fait provision des matériaux dont on peut avoir besoin , ni sans être assuré de la quantité d’ouvriers qu’on y voudra employer ; d’autant que de cet empressement il arrive qu’avant qu’ils soient à moitié faits , on manque de je ne sais combien de choses qui causent toujours un retardement dangereux et une augmentation de dépense considérable par les secours extraordinaires qu’on est obligé d’emprunter ailleurs , et qu’oii paie quelquefois bien cher , sans compter les dommages que le pays souffre de ce que l’on est eontraint d’exiger des corvées et voitures dans le temps même que les paysans sont occupés à leur récolte. C’est ce qui nous fait encore répéter qu’on ne doit jamais commencer un ouvrage sans avoir bien pris des mesures pour la fourniture des matériaux , et sans en avoir fait un amas si considérable, que la quantité d’ouvriers qu’on aura résolu d’employer n’en puisse jamais manquer : ce qui doit être observé d'autant plus exactement , que rien n’est si dangereux pour une place que la lenteur de ces ouvrages, attendu que jusqu’à ce qu’ils aient acquis leur perfection , elle est toujours en péril et considérablement affaiblie par la propre imperfection de ceux que l’on a bâtis , par l’embarras des matériaux répandus à l’entour, par l’ouverture de ses chemins couverts pour faire passer les charriots , par le comblement des fossés ; accidents toujours inséparables des travaux imparfaits; d’où il s’ensuit que jusqu’à ce qu’une pièce , quelle qu’elle soit , ait acquis son entière perfection , elle est toujours contre la place, c’est-à-dire, plutôt en état de lui nuire que de servir à sa défense; situation malheureuse, et qui devrait' faire trembler ceux qui ont la conduite des ouvrages qui sont mai en train , et qui languissent faute d’avoir pris des mesures assez justes pour les diligenter, principalement dans un temps de guerre, où l’ennemi peut à tout moment former des entreprises. 11 n’y a rien de si commun dans l’histoire des guerres passées que la perte des places qui ont été surprises, ou que l’on a été contraint d'abandonner, avant que leurs fortifications fussent en état de défense.
Soit que l’on construise une place neuve, ou qu’on en fortifie d’autres
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pour les mettre plus en état de défense qu'elles ne le sont , on doit toujours commencer par les chemins couverts , ensuite par les ouvrages les plus avancés, afin d’avoir au moins une barrière pour arrêter l'ennemi.
Cette précaution est surtout nécessaire quand on est obligé de bâtir de nouveau quelque enceinte, ou de démolir des dehors pour leur donner une construction plus avantageuse que celle qu'ils avaient, l’ouverture d'uue place étant toujours dangereuse dans la paix même la plus profonde. L’art de fortifier est susceptible d'une infinité d’attentions qu’on ne peut négliger , sans s'exposer aux plus graves inconvénients.
Une attention qu’on doit avoir, et qui est essentielle, continue M. le Maréchal de Vauban, est de donner les emplois suivant la nécessité des ouvrages et la capacité de chacun, afin de n’y employer que des gens utiles et nécessaires, et de ne charger per.sonne de ce qu’il ne sait pas, ni dejdus qu’il ne .sait faire. Ce défaut auquel on ne prend pas garde, est ordinairement l'origine et la source de tous les désordres dans la conduite des fortifications.
Il est très-constant que ce qui nuit le plus k l'économie , et même à l’avancement des ouvrages, est le renouvellement fréquent que l'on fait de ceux qui en ont les principaux soins , spécialement des ingénieurs, vu que de ce changement il arrive que personne ne s’instruit jamais à fond, que l’on y est toujours nouveau , que l’on ne connaît qu’imparfaitement la qualité des matériaux, leur prix et la capacité des ouvriers; que l'on ne sait ni les moyens de faire les voitures, ni de quelle manière s’y prendre pour établir un bon ordre. Cependant ce sont des parties qu’il fuit nécessairement savoir, et qui ne s’apprennent qu’avec du temps. De plus, j’ose bien dire , et il n’e.st que trop certain que , quelque soin que les gens prennent à se rendre savants dans ce métier, le souverain, aux dépens de «qui on l’apprend, en paie toujours chèrement l’apprentissage. Car, s’il est vrai ( comme l’on n’en peut douter) que, dans tous les commencements des grands ouvrages , il est impossible aux plus intelligents meme , quelque application qu’ils y apportent, d’empêcher que la dépense n’en excède toujours le juste prix d’un cinquième ou, d’un sixième, que doit-il arriver aux travaux des places où l’on change tous les ans d’ingénieurs, et où jamais personne n’a le temps d’apprendre ce qu’il doit savoir ? Certainement il n’en peut résulter que
LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. aig des desseins mal exécutés et des redoublements de dépenses effroyables ; à quoi il n’y a d’autre remède que de bien choisir une fois pour toutes les gens qu’on y voudra employer , attendre patiemment qu’ils s’y soient bien instruits , et les perpétuer après dans l’emploi , tant qu’on aura besoin d'eux et qu’ils s’y conduiront bien.
J’ai tiré ce discours mot pour mot d’un petit ouvrage de M. de Vauban, lequel a pour titre le Directeur général des Fortifications.