CHAPITRE ONZIÈME
De la construction des souterrains , et comment on applique sur leurs voûtes les chappes de ciment.
On entend par souterrains tous les lieux voûtés qui se pratiquent sous les remparts d'une place , comme les poternes qui servent à communi* quer dans les ouvrages de'tachés, les magasins que l'on peut placer dans les tours, les lieux que l'on fait à l’épreuve de la bombe , pour servir de refuge en temps de siège.
Les souterrains sont d’un grand secours dans les petites! forteresses , citadelles, forts et châteaux , où il n’y a pas d'endroit qui ne soit exposé à être détruit en très peu de temps , au beu que dans les grandes places , on a toujours quelque quartier éloigné des attaques , où l’on peut mettre les munitions de guerre , de bouche , et même les malades et blessés.
Mais avant de parler de la distribution des souterrains , il est à propos de dire quelque chose sur la manière de les construire; car il ne suffit pas de les rendre à l'épreuve de la bombe, il faut les mettre aussi à l’abri des injures du temps , et le plus qu'il est possible de l'humidité ; pour cela on applique sur les voûtes des chappes de ciment , dont voici la fabrique.
Le ciment à cet usage se fait ordinairement avec de la cendrée de Tournai, battue et préparée tous les quatre ou cinq jours une fois pendant six semaines, observant de n'y mettre de l’eau que la première fois. Ou bien on prend un tiers de bonne chaux vive sur deux tiers de terrasse de Hollande , qu’on bat et prépare de même ; et au lieu de terrasse de Hollande , on met si l'on veut les deux tiers de pouzzolane
lecteur à même de juger du degré de condanee qu'il peut accorder aux tables calculées par Bélidor (A').
Dioitized bv (
LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. uu de vieux tuileaux bien cuits, réduits en farine, repassée. au tamis de boulanger. Mais soit qu’on se serve de l'un on de l’autre de ces ciments, il faut les bien réduire en farine avec un moulin à bras, ensuite battre ensemble les deux matières qui le composent, et les mêler un long espace de temps dans des petits baquets de planches faits exprès : ce mélange doit se faire & plusieurs reprises , sans y mettre de l’eau que la première fois.
Avant d'appliquer le ciment sur les voûtes, il est nécessaire que la maçonnerie soit bien achevée, et qu’elle ait eu au moins cinq ou six mois de temps pour sécher et prendre scs affaissements. L’on en gratte et touille les joints avec un petit crochet de fer, après quoi on nettoie bien le dessus, que l’on arrose en y jetant de l’eau avec un arrosoir, puis on applique le ciment tout fraichement démêlé, de l’épaisseur d’un pouce et demi , qu’on étend bien également. On le bat de long et de large avec de petites battes de deux pouces de largeur seulement, pour mieux presser le ciment dans les joints ; ensuite, avec des fers polis , comme ceux dont on se sert pour repasser le linge, et retroussés par les bouts en adoucissant, on rend la première couche unie jusqu’à ce qu’elle commence à s’affermir. On brouille tons les jours pendant un temps sa superficie avec un torchon de drap gros comme la tête, emmanché au bout d’on bâton , et trempé dans un seau de ciment délayé. On passe aussitôt le lissoir dessus, après cela on couvre tout le conclus avec des paillassons jusqu’au lendemain , afin que les chaleurs ne les fassent point gercer. On répète cette manoeuvre, c’est-à-dire on brouille, on lisse, et on recouvre, tant qu’on s’aperçoive qu’il n’y a plus de gerçure dans la su|>erficie. Cela fait, on brouille encore pendant cinq ou six jours de suite, sans lisser ni paillassonner.
En appliquant les chappes de ciment, on aura soin sur toute chose de les rendre bien unies, et de terminer le sommet des voûtes en dos d’àne , avec des pentes dirigées comme celle des toits. En construisant la voûte, on fera en sorte qu’elle soit également cintrée et bandée sur le cintre , ne se servant que de mortier choisi ; et que la pierre qu’on mettra en œuvre soit bien appareillée. Si au lieu de pierre, on emploie de la brique, on choisira la mieux cuite, dont on fera quatre ou cinq voûtes répétées l’une sur l’autre, et chacune d’elles bandée, et bien fichée de coins sous les clefs séparément ; et lorsqu’on appliquera les
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chappes de ciment, on prendra bien garde qu’elles couvrent toutes les parties de la maçonnerie, de façon qu'aucune pierre ne se montre au travers. On couvre ensuite la chappe de ciment d’un lit de gros sable ou gravier, de 4 ou 5 pouces d'épaisseur, qu'on étend également partout. Sur celui-ci on en met un autre de terre, d'un pied et demi, bien battu, et on continue de même de lit en lit , jusqu'au parfait terrassement. C’est ainsi qu’on en a usé pour couvrir les voûtes des tours bastionnées du Neuf-Brissac , comme on le verra dans le livre VI (i).
Autrefois, quand on faisait des voûtes de briques, on les composait comme je viens de le dire de plusieurs voûtes l’une sur l'autre, qui avaient chacune une brique d'épai.sseur , sans faire ensemble aucune liaison. Mais on a reconnu depuis que cette pratique ne valait rien , qu’il convenait beaucoup mieux de les faire en liaison alternative , depuis l’intrados jusqu'à l'extrados , sans aucune interruption, ayant beaucoup plus de force pour résiter au choc des bombes. L’inconvénient des voûtes répétées l’une sur l'autre , c'est que s’il se fait quelque écorchement à la première, aussitôt qu'il vient à se détacher deux ou trois briques , toutes les autres se séparent de suite, ce qui rend les réparations très-difficiles , parce qu'on ne trouve point d'amorce pour lier la nouvelle maçonnerie avec la vieille. On a même vu plusieurs fois la première voûte souffler , et se détacher entièrement de la seconde , peu de temps après la construction de l'ouvrage.
A l’occasion des souterrains , je rapporterai ici ce qui a été observé dans la construction de la fameuse orangerie de Versailles, afin qu’en pareil cas on puisse, si on le juge à propos , suivre ce que l'on a fait pour mettre cet édifice à l’abri des injures du temps.
Aussitôt que la voûte fut formée, on nettoya proprement le dessus des reins , au bas desquels on commença un lit de pierre ou de moellon à sec, de i8 pouces de hauteur, avec de la poussière de chaux entre leurs joints. Ensuite on mit au-dessus un lit , aussi de poussière de chaux , de 4 pouces d’épaisseur , et sur celui-ci on en fit un troisième de cailloux de vignes, et de galets bien lavés, de i3 pouces d'épaisseur.
(i) On Iroufe dtni le Traité <le l'art de bâtir, de M. Rondelet, lie. II , lection III , art. 9 , de» d^taiU curieux sur la construction des aires et enduits
LIVRE 111. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. a85 5ur lequel on en mit de rechef un quatrième de poussière de chaux, toujours de 4 pouces , et par-dessus un cinquième de galets , et ainsi jusqu’au niveau du sommet de la voAte, sur laquelle on a posé un dernier lit de galets de la pouces, recouvert d’une couche de mortier qui occupe tout l’espace de dessus , jusqu’au-delà même des piédroits. On s’est si bien trouvé de cette fabrique , que quoique le dessus de cette orangerie ne soit qu’une terrasse, il n’est arrivé aucun dommage à la voûte.
On suit encore une pratique qui diffère un peu de la précédente : c’est qu’après avoir mis sur la voûte un lit de pierre sèche, dont les joints sont remplis de poussière de chaux, et en avoir répandu pardessus environ 4 pouces d'épaisseur , on met un lit de terre glaise de la pouces, bien battue, qu'on couvre d'un autre lit de galets aussi de I a pouces , entremêlés de poussière de chaux , sur lequel on met un dernier de mortier, de 3 à 4 pouces d’épisseur, pour recevoir les terres.
Les voûtes des souterrains , pour être à l’épreuve de la bombe , doivent avoir au moins 3 pieds d’épaisseur , recouvertes par 5 ou 6 pieds de terre. Quant à la figure quelles doivent avoir , celle de plein cintre est la meilleure, pour les raisons rapportées dans le livre II.
Les souterrains se placent ordinairement sous le terrc-plain des bastions , parce que là on peut leur donner plus d'étendue que sous la courtine , qui n’a point tant de largeur. Mais en quelque endroit qu’on veuille les placer , il faut faire en sorte d’en tirer toutes les commodités possibles , afin qu’ils puissent servir à plusieurs usages. Par exemple , on peut y faire des fours , des citernes et des cheminées , pour s’en servir au besoin.
Si l’on jette les yeux sur la figure 6 de la planche XI , on verra des souterrains qui sont pratiqués sous un cavalier, qui occupent le terreplain d'un bastion. On remarquera que leur distribution est disposée de manière qu’on peut y faire des boulangeries , pour cuire le pain de la garnison, des cuisines, des celliers, enfin tous autres lieux propres à mettre à couvert des munitions.
La figure 5 est un profil coupé sur la largeur des souterrains, qui fait voir la disposition des chappes de ciment sur les voûtes, et comment les tuyaux des cheminées passent dans le parapet du cavalier , pour ne
|>oint incommoder le service du canon. Par U figure 4 > on verra le profil des mêmes souterrains , coupe sur la capitale du bastion , où l'on remarquera qu'on a ménage des portes au souterrain du milieu , pour communiquer dans les deux autres voisins.
Quand les chappes de ciment sont appliquées sur les voûtes audessus des<{uellcs il y a des plate-formes , il faut, au lieu de terminer la chappe à l'extrémité des pentes, la retrousser contre la muraille, afin que les eaux de pluie ne puis.sent point s'introduire sur la voûte. Pour leur donner un écoulement , on fera une rigole qui , régnant tout autour de la plate-forme, conduira les eaux dans les gargouilles qui les porteront dans le fossé.
Pour garantir les piédroits des voûtes des souterrains des eaux qui filtrent dans les terres, il faut leur adasser un petit mur de pierres sèches, de deux pieds d'épaisseur, c’est-à-dire arrangées à la main sans mortier , les joints remplis de graviers ; ces murs doivent être élevés jusqu'à deux pieds au-dessous des pentes de la voûte , afin de remplir cet intervalle de bonne maçonnerie à chaux et à sable, bien recouverte par le prolongement de la chappe de cimeut, qui, régnant sur toute l'épaisseur de ces petits murs , mettra les piédroits à l'abri de la transpiration et de l'humidité. Pour bien faire, il faut fonder ces pierrees deux pieds plus b.as que l'aire des souterrains, afin d'y pratiquer des conduits dans le milieu de la fondation , pour l'égoût des eaux.
Il me reste à parler des poternes, sur lesquelles il n’y a pas grand chose à dire , parce que leur construction est la même que celle des autres souterrains. On les place dans le milieu des courtines , quelquefois derrière les orillons , pour communiquer dans la tenaille ou dans le fossé quand il est à sec ; mais plus ordinairement dans le milieu des courtines , pour aller droit à la demi-lune. Si l'on considère les figures première, seconde et troisième, on verra qu'elles représentent les plans et profils d'une poterne, que je ne m'arrêterai point à détailler, parce qu'il en sera fait mention dans le livre VI. On remarquera seulement que, dans le temps qu’on les construit, il est à propos de faire audessous de leur rez-de-chaussée un petit aquéduc pour servir d'égoût aux eaux des mes , et les conduire dans les fossés.
J’ai pensé plusieurs fois, à l’occasion des poternes, qu’on pouvait, à droite et à gauche du passage, pratiquer sous la courtine deux petits
LIVRE III. DE LA CONSTHUTION DES TRAVAUX. 187 magasins qai seraient d'une grande utilité en temps de siège, pour servir d’entrepôts aux munitions qu’on voudrait avoir à portée des ouvrages détachés, et à plusieurs autres usages dont ceux qui se sont trouvés dans les places assiégées sentiront assez la conséquence. Si l’on jette les yeux sur la fig. 7 on verra assez clairement quel est mon dessein, sans qu’il soit besoin d’une plus longue explication. Je dirai seulement que la poterne quelle représente est supposée en rampe, sans aucun degré.
J’aurais pu rapporter encore plusieurs autres distributions de souterrains, car la plupart de nos places nous en fournissent d’assez magniiiques pour ne pas manquer de bons modèles. Mais comme l’application qu’on en fait dépend des lieux, de la disposition des ouvrages, et de quantité de circonstances que la seule nécessité fait bien diriger, j’ai cru devoir m’en tenir à l’idée que je viens de donner, qui suffira à de jeunes ingénieurs pour les mettre en état d’exécuter les projets de ces sortes d’ouvrages, pour peu qu’ils soient aidés par les devis , plans, profils et instructions particulières , que les chefs ont coutume de leur donner en pareil cas.