CHEZ FIRMIN DIDOT FRÈRES, LIBRAIRES
RUE TACOB, H° ix{\.
STi-Dû ifs^^so
Si Ton considère tous les dififërents travaux dont les ingénieurs ont la conduite, on conviendra qu'il n'y a point de profession qui exige plus de connaissances que la leur. Car, sans parler de la manière de disposer les pièces de fortification, pour les rendre capables de toute la défense possible, malgré, les irrégularités des lieux et la figure bizarre d'june enceinte qu'on veut ménager, ni de tout ce qui peut les distinguer dans la guerte des sièges, quelle foule d'objets divers ne présente pas la construction dès fortifications, qui est la seule chose que je me suis proposée dans ce volume! On ne peut parcourir les places frontières sans rencontrer à chaque pas des ouvrages d'une construction particulière; quelquefois même, sans passer d'un lieu à un autre, on trouve dans le même endroit tout ce qui^ peut exercer pendant plusieurs années les esprits les plus laborieux, et les plus capables des grandes choses. Quand on veut entrer dans le détail , tout devient intéressant, oniiperçoit mille choses essentielles qui échiappent aux yeux de ceux qui regardent les fortifications avec indifférence: ici, il faudra travailler dans des lieux aquatiques , qui présentent cent sortes de difficultés à surmonter ; là, ce sont des rochers escarpés qu'il faut soumettre aux règles de Fart; plus loin, construire des digues, des écluses ,
n ' PRÉFACE
des pODts, des formes, des bassins, des jetées, des fanaux, des risbans, des môles, et tant d'autres ouvrages qui se font aux places maritimes ; ailleurs , joindxie une rivière à une autre par des canaux quil faudra peut-être faire passer sur des montagnes, pour de là aller traverser quelquefois un marais et même une rivière, sans quelle devienne un obstacle au cbemin que le canal .doit parcourir pour faciliter la navigation et le commerce ; d'autre part , c'est un torrent rapide qu'il faut maintenir dans son lit , en construisant des épis pour en conserver les bords, ou enipécber qu'il ne détruise une lie fortifiée , ou ne s'aille répandre dans la campagne et y causer de grands dommages.
Présentement , si l'on examine l'intérieur des places , Ton y apercevra des ouvrages de toute autre espèce : ce seront des portes de villes, des ponts, des bâtardeaux, des souterrains, des arsenaux, des citernes, etc., qu'il faut savoir exécuter. Enfin, Ton peut dire qu'un bon ingénieur est un h(»nme universel, et que rien ne fait plus d'honneur à la France que d'en avoir un très-grand nombre capables de toutes les choses dont je viens de donner un crayon.
Quand on envisage tout ce que comprennent les fortifications, na-t-on pas lieu d'être surpris qu'il n'y ait eu jusqu'ici aucun traité pour l'instruction des jeunes gens qui veulent prendre ce parti ? Car je compte pour rien ceux qu'on a mis au jour sous le nom de M. le maréchal de Vauban, ppur leur donner du crédit, et qu'il a toujours désavoués. D'ailleurs, ces traités n apprennent tout au plus que le nom des ouvrages, et à tracer sur le papier un front de polygone avec quelques dehors, dont la plupart sont assez mal entendus : on n'y fait point mention de la construction ni de
tous les détails ' qui y ont rapport. Ce n'est pas que nous n'ayons un nombre d'habiles gens qui pourraient nous en donner d'excellents : plusieurs ont travaillé avec M. de Vauban, et il n'y a rien qu'on ne dut attendre de leur capacité. Mais leur silence est glorieux, le roi leur a confié les barrières du royaume : sans cesse occupés à faire des ouvrages nouveaux: ou à maintenir les anciens en bon état, ils sont privés du loisir qu'il faudrait pour répandre leurs lumières, et se contentent de les communiquer à ceux qui travaillent sous leurs ordres.
Mais si Von fait réflexion qu'on s'instruit fort lentement quand on n'apprend les choses qu'à mesure qu'elles se présentent, et qu'il arrive rarement qu'un jeune ingénieur puisse voir dans une même province toutes les différentes espèces de travaux qui dépendent des fortifications , ]^on conviendra que rien ne serait plus utile qu'un bon livre, dans lequel il pût acquérir une connaissance générale de toutes les parties de son métier, afin que, venant à passer d'une place à une autre, il ne se présentât rien dont il ne pût avoir la conduite^ dès qu'il joindrait la théorie à ce que la pratique pourrait lui apprendre. Il ferait alors beaucoup plus de progrès , et pourrait en peu de temps se mettre en état de marcher sur les traces des plus grands maitres.
On ne peut disconvenir qu'un tel livre ne fût d'une grande utilité : sans doute que l'on m'accusera de témérité d'avoir osé l'entreprendre. Quand je l'ai commencé, si j'en avais conçu toute la conséquence, je me serais bien gardé d'y penser : peut-être aurais-je pris le parti le plus sage, et me serais épargné par-là beaucoup de peines et d'inquiétudes. Mais ce n'est ordinairement qu'après avoir travaillé long-
temps ^ qu'on s aperçoit du danger quil y a de se faire imprimer; parce que^ devenant plus délicat, on cesse de voir ses ouvrages avec la même complaisance , on méprise au bout de quatre jours ce quon avait trouvé passable d abord , et oo nest jamais content de soi, par lenvie qu'on a de mieux faire.
Il y a treize ou quatorze ans que j*ai ébauché celui-ci, sans avoir pu me persuader qu'il méritât d'être mis au jour, et peut-être ne serait-il pas sorti de mon cabinet, si j'en avais été entièrement le maître. Je n'affecte point une fausse modestie , les personnes aux lumières desquelles j'ai soumis mes écrits , rendront justice à la sincérité de mes sentiments : la gloire d'avoir fait un livre ne s'est jamais présentée à mon esprit d'une manière assez riante pour me sentir flatté de la qualité d'auteur : je n'ai jamais perdu de vue la censure à la quelle j'allais m'exposer, et cette pensée n^a même sou-vent intipiidé. Cependant j'ai fait en sorte d'en tirer avantage, en considérant la rigueur du public comme un motif excellent pour me rendre circonspect. Tout le monde est d'accord que ce n'est que depuis qu'on, l'a regardé comme un juge inexorable, que l'émulation des gens de lettres s'est accrue , et que les bibliothèques se sont grossies d'un grand nombre de livres en toute sorte de genres, qui ne seraient peut-être pas si achevés, si ceux qui les ont produits navaient appréhendé le ridicule que les gens de bon goût ont coutume de donner à tout ce qui porte un caractère de médiocrité. Il est vrai qu'il y a des matières si abondantes par elles-mêmes que, pour peu qu'on les traite avec méthode, on peut se tirer plus heureusement d'affaire. Celles dont je
parle sont de cette nature; et, pour juger du plan général que je me suis proposé, en voici la disposition.
Il sagit de quatre volumes in-quarto, accompagnés d'un très-grand nombre de planches gravées en taille douce, qui comprennent les plans, profils et élévations des différents sujets qu on s'est proposé de développer. De ces quatre volumes il y en a deux qui regardent l'art de fortifier les places dans toute sorte de situations, la manière de les attaquer et de les défendre relativement à ce qui s'est pratiqué de mieux depuiâ l'invention de la poudre. Les deux autres ont pour objet la construction des fortifications et de tous les ouvrages qui en font partie , et c'est le premier de ces deux-là que je donne présentement; puisque l'ordre naturel demande que l'on parle de la manière de construire > les places qu'on veut fortifier, avant de donner des maximes pour les attaquer et les défendre. Ce n'est pas que ces deux objets n'aient un rapport intime ; aussi l'a-t-on insinué aux endroits où il convenait d'en faire mention. D'ailleurs , on n'a pas voulu donner les quatre volumes à la fois, afin d'avoir plus de facilité'pour l'impression, et ne point engager le public tout d'un coup dans une dépense qui aurait pu gêner plusieurs personnes : ajoutons que les volumes qui conviendraient aux uns, ne conviendraient peut*étre pas aux autres, selon le goût que l'on peut avoir pour les matières qui intéressent plus ou moins, chacun faisant un traité à part, qui. peut être détaché du reste. C'est pourquoi je ne m'arrêterai point à les détailler, pour ne m'attacher uniquement qu'à celui-ci, afin d'éviter la confusion que pourraient faire naître '.tant de sujets différents.
Ce volume est divisé en six livres : dans le premier, on
enseigne la manière d'appliquer les principes de la mécanique à la construction des revêtements de maçonnerie, pour savoir 1 épaisseur qu'il faut leur donner par rapport à la poussée des terres qu'ils ont à soutenir; on y fait voir suivant quelle loi cette poussée agit , de quelle résistance les contreforts peuvent être capables, selon leur longueur, leur épaisseur, et la distance où ils -seraient les uns des autres; en un mot, ce livre comprend beaucoup de choses très-utiles , dont la plupart n'avaient pas encore été traitées.
Dans le second, Ton considère de 'quelle manière se fait la poussée des voûtes^ afin d'en tirer des règles générales et certaines pour déterminer l'épaisseur de leurs piédroits selon la figure que l'on voudrait donner aux voûtes dans les différents usages qu'on en fait pour les fortifications , soit aux souterrains, portes de ville, magasins à poudre, etc. On y parle aussi des culées des ponts par rapport à la poussée des arches, et on y fait plusieurs observations touchant l'exécution de ces sortes d'ouvrages.
Dans le troisième , on trouvera plusieurs dissertations sur les qualités et le choix des matériaux, avec la manière de les mettre en œuvre dans toute sorte de travaux ; les détails dans lesquels il faut entrer pour en faire les estimations et les devis; ce qu'il faut observer dans les grands ateliers pour le transport et le remuement des terres, la façon de les employer, et comment on doit construire les voûtes des souterrains. On s'est étendu particulièrement sur les différentes espèces de fondements qu'on pouvait &ire dans toute sorte d'endroits, principalement dans ceux qui présentent de grands obstacles à vaincre; et, pour tout dire enfin, on a supposé dans ce livre qu'on avait une place neuve à bâtir,'
pour avoir lieu de parler de tous les gros ouvrages de fortification, et d'en montrer la conduite depuis le tracé du projet jusqu'à son entière exécution.
Dans le quatrième, on a eu pour objet la construction de tous les édifices qui se font aux places de guerre : comme sont les portes de ville, corps-de-garde, redoutes, magasins, arsenaux, casernes, boulangeries, cantines, citernes, etc^; on y donne aussi des règles générales pour l'architecture civile, et des principes sur la force des bois de charpente : enfin , on est entré dans le détail de toutes les différentes parties qui se rencontrent dans la construction des édifices.
Dans le cinquième , on enseigne ce qui peut appartenir à la décoration , c'est -à-dire que l'on y donne les cinq ordres d'architecture avec les règles et les maximes des plus fameux architectes , tant anciens que modernes , pour orner les bâtiments et leur donner cette élégance qui les distingue du commun.
Enfin, dans le sixième livre, on montre la manière de faire les' devis de tous les ouvrages contenus dans les précédents; on en rapporte des exemples détaillés et circonstanciés avec le plus de netteté qu'il a été possible , et l'on y trouvera aussi plusieurs observations sur la forme des adjudications, et les conditions sous lesquelles on doit passer les marchés aux entrepreneurs. Et pour rendre ce livre plus instructif, et suivre Tesprit du troisième et du quatrième, on a commencé par donner un modèle de devis général pour une place neuve qu'on aurait à construire, accompagné de quelques autres devis particuliers , qui serviront pour dresser ceux des ouvrages qui se font le plus ordinairement dans les places.
Comme ces six livres font autant de petits traités complets dans leur genre , on a affecté, en les imprimant, de les détacher les uns des autres, afin de contribuer à la satisfaction de plusieurs personnes , qui désiraient les avoir séparés ou les faire relier en deux tomes plus commodes, selon eux, que s'ils n étaient qu'en un seul; c'est pourquoi les pages de chaque livre sont cotées à part. J'ajouterai aussi que, dans le premier et le second, et dans la suite des autres, lorsque Ion verra à la marge V. le C. art. , etc., cela veut dire voyez tel article du Cours de Mathématiques : j'entends celui que j'ai fait à l'usage de FArtillerie et du Génie, qui se trouve chez le même libraire qui vend mes ouvrages; car comme ce Cours a été composé exprès pour faciliter rintelligence des choses de théorie qui demandaient des connaissances préliminaires, et que j'aurais eu peine à indiquer ailleurs, il était naturel que j'y eusse recours plutôt qu'à tout autre (i)-
A l égard du second volume , on y trouvera généralement tous les ouvrages qui appartiennent à l'architecture hydraulique, avec un dictionnaire fort ample des termes propres à la fortification et à l'architecture, et j'ose bien assurer que ce volume sera au moins aussi intéressant que le premier. Ayant encore des augmentations à y faire, il ne paraîtra pas cette année , comme je l'avais fait espérer ; mais
(i) La manière de coter les pages n'est plus la même dans la présente édition, et les indications dont parle Bélidor ont été supprimées, Touvrage auquel elles se rapportent étant actuellement peu connu, et les connaissances préliminaires qu'elles rappellent étant devenues très-familières au plus grand nombre des lecteurs (N),
le public n'y perdra rien, je tâcherai de payer avec usure Tattente de ceux qui voudront bien y prendre quelque part. D'ailleurs il est à propos que je sache le jugement qu'on portera de celui-ci, afin que, si j'apprenais qu'il y eût des augmentations ou des corrections à y faire , on put les donner par supplément. Pour les fautes d'impression, je ne doute pas qu'on en rencontre quelques-unes; mais je ne les crois point assez de conséquence pour arrêter le lecteur ; c'est pourquoi je n'ai pas fait d'errata.
Malgré toutes les mesures que j'ai pu prendre pour rendre cet ouvrage le plus achevé qu'il m'a été possible ^ j'ai cru ne devoir le mettre au jour qu'après l'avoir exposé tout de nouveau à la censure des ingénieurs du premier ordre ; et M. le marquis Dasfeld ayant bien voulu s'intéresser à tout ce qui pouvait perfectionner mon dessein , je l'ai prié de me nommer pour commissaires quatre directeurs des fortifications : aussitôt qu'il se fut rendu à mes instances , je leur présentai mon manuscrit , qu'ils prirent la peine d'examiner, conjointement avec les ingénieurs en chef et les autres qui se sont trouvés sur les lieux. Et comme il est permis de se faire honneur des approbations que les personnes équitables et éclairées veulent bien nous accorder , voici celles de Messieurs de Vauban , Demus, de Vallory et Gittard (i).
(i) Voir à la fin du volume.