DE FORTIFICATION
JLIVRE PREMIER,
OÙ l'oit BirSEIGlCE LX MLSlkKE DE SE SERVIR DES PRUTCIPES DE LA. MiCAiriQUE , POUR DOITNER LES DIMENSIONS QUI CONVIENNENT AUX REVÊTEMENTS DES OUVRAGES DE FORTTFtfSATION, POUR ÊTRE EN EQUILIBRE AVEC LA POUSSEE DES TERRES QU'iLS ONT A SOUTENIR.
13 B PUIS qu'on a cherche dans les Mathématiques les moyens de per« fectionner les Arts, on y a fait des progrès qu'on n'eût osé espérer auparavant : mais , comme il n'y a qu'un petit nombre de personnes qui sont en état de juger jusqu'où peut mener cette science , qn a peine à se persuader qu'elle soit capable de toutes les merveilles qu'on lui attribue, ce que l'on a découvert de plus avantageux étant justement ce qui est ignoré du public , et même de ceux qui pourraient s'en servir utilement , par l'éloignement où ils sont de comprendre les principes qui ont conduit à la recherche d'uae infinité de choses utiles , à moins qu'ils né s'en instruisent, et ne se mettent, pour ainsi dire , eux-mêmes en état de faire des découvertes : d'ailleurs l'opinion qu'il n'y a que la seule pratique qui peut les mener au but , est encore un obstacle qui n'est pas le moins difficile à vaincre. Il est bien vrai que l'expérience contribue beaucoup à donner des connaissances nouvelles, et qu'elle fournit tous les jours aux plus habiles gens des sujets de réflexion dont
12 LA SCIENCE DES IltGÉNIEURS,
ils ne se seraient peut-être pas avises ^ si elle ne les avait &it naître : mais il faut que cette expérience soit éclairée , sans quoi Ion ne peut avoir que des idées trës-confuses sur tout ce qui se présente ; on voit toujours les objets par la même face, on veut qu'ils aoient tels qu'op nous a dit qu'ils étaient , ou tels qu'il a plu à notre imagination de nous les représenter, et qu'on soit dans le vrai ou non , on passe toute sa vie sans rien savoir de juste et de précis sur ce que Fou croit pourtant posséder le mieux. De là vient que bien des choses imparfaites demeurent toujours dans le même état; elles se transmettent d'une postérité à l'autre avec les mêmes défauts ^ et si par hasard quelqu'un s'avise de les remarquer, aus-> siôt tous les gens du métier se révoltent contre la nouveauté, l'on a peine à se figurer que ceux qui n'ont point travaillé toute leur vie à certains ouvrages , puissent en raisonner juste ; et la vérité , tout estimable qu elle est , se trouve souvent obligée de garder le silence , ou de prendre des mesures et des ménagements pour s'insinuer. Cela vient, sans doute, de ce que la plupart des hommes ne consultent point assez la raison : esclaves du préjugé, c'est presque toujours l'usage qui les détermine; et pour ne parler que de V architecture, qui est le seul objet que j'ai en vue, n'est-il pas surprenant que depuis le temps qu'on la cultive, on l'ait si peu perfectionnée en certains points essentiels qui en sont comme la base ? car, si l'on en excepte quelques règles de convenance et de goût qui appartiennent à la décoration , on n a rien d'assez précis ni d'exact sur la plupart du reste ; aucun architecte n'a donné des principes pour trouver le point d'équilibre entre les forces agissantes et celles qui doivent résister : on ne sait pas , par exemple , quelle épaisseur il faut donner au revêtement des terrasses ou à ceux des remparts, des quais et des chaussées , aux pieds-droits des voûtes,^ aux culées des ponts, pour être en équilibre par leur résistance avec la poussée que ces différents murs doivent soutenir sans y employer des matériaux superflus.
S'il manque quelque chose à l'architecture , c'est que ceux qui en ont traité ont voulu tirer tout du même fonds ^ et se passer des secours qu'ils ont crus étrangers à leur sujet , n'ayant pas considéré que les sciences doivent se donner des lumières mutuelles , et que celle-ci roulant sur des rapports , il n'y avait que les mathématiques qui pussent les déterminer. Ils ont pourtant bien senti qu'il leur manquait quelque chose ;
LIVRE I. DE LA THÉORIE DE LA MAÇONNERIE. * i3 mais, comme la plupart n avaient que très -peu ou point du tout de connaissance de la mécanique ni de lalgëbre, qui seules pouvaient don* n^ ce qu'ils cherebaient , il n est pas étonnant qu'ils n'y aient point eu recours, el qu'ils s'ea soi^it tenus à upe certaine pratique, qui à la vérité leur a réussi dans bien des cas , parce qu'ils n'ont point épargné 1% matériaux quand ils ont eu quelque sujet d'appréhender que leur ouvrage ne fût point assez solide.
Après cela , quand on parviendrait à trouver des règles qui donne? raient à l'architecture toute la perfection possible , il est à craindre qu'on n'en tire pas toute l'utilité qu'on pourrait se promettre, parce que lect règles que les géomètres donneront , ne pourront pas être entendues au3ai aisément qu'on a coutume d'entendre les livres ordinaires de larehitecture , et qu'il faudra absolument employer l'algèbre et la mécanique, ces sortes de choses ne pouvant s'expliquer dans un autre lan^r gage* On aura beau dire qu'on n'y comprend rien , ce ne sera point la faute de ôeux qui auront fait, dç leur mieux pour donner des principes nouveaux et plus certains que ceux que l'on avait. Mais pourquoi , diraitroa, vouloir assujétir l'architecture à tant de connaissi^nces abstraites? Les architectes jusqu'ici n'ont pas su l'algèbre, et leurs ouvrages n'en sont pas moins solides, ni moins beaux. Je conviens qu'on ne saurait trop les admirer, et qu'il est surprenant qu'ils aient pu se passer des règles dont je parle : cela vient apparemment du long usage où ils ont ébé de faire exécuter souvent la même chose, qui leur a fourni certaines pratiques, dont ils ae sont bien trouvés. Mais quel temps ne leur a*t*il pas fallu avant d'être capables de travailler hardiment ! A peine toute leur vie a-t-elle pu suffire, la malheureuse condition des hommes étant d'arriver au dernier terme de leurs jours lorsqu'ils commencent seulement à savoir quelque chose. Il faudrait donc , pour tirer le meilleur parti qu'il est possible d'une vie si courte , apprendre avec méthode ce qu'on a envie de savoir, avoir des règles sûres et démontrées, afin qu'en étant une fois prévenu on ne soit pas obligé d'attendre que l'expérience ou le hasard nous les apprenne. Ainsi , dans quelque profession que l'on soit , il faut entrer dans sa carrière avec le plus de fonds qu'il est possible y ensuite mettre à profit nos réflexions , ou celles des autres , sur les différents cas qui se présentent ; c'est-à-dire qu'il serait à souhaiter qu'on commençât où ceux qui nous ont précédés ont fini , parce que
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ce qu'ils nous ont laisse nous instruira presque autant que si nous l'avions pratique nous-mêmes. Mais , quoique bien des choses leur aient réussi , il est à propos de ne les imiter que dans celles où Ton apercevra les raisons qu'ils ont eues d'agir de telle et telle manière; car, comme les lieux, les circonstances , les différentes espèces de matériaux peuvent favoriser ou altérer l'exécution d'une même chose, il serait à craindre que ce qui a réussi aux uns ne fasse échouer les autres. Ainsi , pour commencer à suivre la méthode selon laquelle il m'a paru que l'architecture devait être traitée (c'est-à-dire, cette architecture qui appartient principalement à l'ingénieur) , nous allons enseigner dans ce livre - ci une nouvelle théorie pour régler l'épaisseur des revêtements de maçonnerie qui , à ce que je crois , sera bien reçue de ceux qui seront ^portée de l'entendre , puisqu'ils y trouveront la résolution d'un grand nombre de problèmes utiles dont ils pourront tirer beaucoup de connaissances. J'aurais bien voulu me servir d'une autre voie que celle de l'algèbre pour me faire entendre; mais je n'ai pu m'en passer , ce qui me fait appréhender que ceux qui ne sont que trop prévenus contre cette science , ne se préviennent aussi contre mon ouvrage , et n'en tirent pas tout le fruit que j'ai eu en vue de leur procurer. Je n'ai pourtant rien négligé pour me faire entendre clairement , je me suis servi partout des expressions les plus simples, terminant chaque proposition par un calcul arithmétique , et par des applications qui pourront être entendues de tout le monde, n'ayant pas voulu construire mes égalités selon la méthode ordinaire des géomètres, dans la crainte de donner à mon ouvrage un air savant, qui n'aurait fait que le rendre encore plus inaccessible à ceux pour qui j'écris.
Comme avant toutes choses il faut connaître les centres de gravité des figures sur lesquelles nous serons obligés d'opérer , je vais enseigner ce qu'il faut savoir là-dessus dans le chapitre suivante