LIVRE V, DE LA DÉCORATION. Sog
que les Rbodiens dans la suite , n'osant y toucher^ renfermèrent d'une enceinte^ parce qa'ajoute*t-il^ il n'était pas permis d'ôter les trophées consacrés aux dieux.
Les trophées peuvent se faire dans toute sorte de goût , selon le genre de l'édifice où l'on veut les appliquer. Par exemple, on en fait de livres, de sphères, de globes et d'instruments de mathématiques , pour représenter les arts et les sciences , d'autres avec des instruments de musique, d'autres qui conviennent à l'agriculture , d'autres enfin pour la marine^ les manufactures et les magasins pnblics ou arsenaux.
A l'égard des trophées d'armes , qui sont les plus ordinaires et les plus considérables, il semble qt|e lorsqu'il s'agit de quelque édifice militaire , il convient beaucoup mieux de se servir des armes qui sont en usage aujourd'hui, que d'employer celles dont se servaient les Anciens. Nos canons, nos mousquets , nos mortiers , nos bombes , nos drapeaux, nos piques, nos tambours, nos tymbales, nos trompettes, etc., ne sont pas moins nobles ni moins beaux à la vue, quand ils sont disposés ensemble avec art, que les boucliers, les carquois , les flèches, les balistes, les catapultes^ les béliers et les autres armes des Anciens. Au reste , tout ce qui s'appelle ornement doit dépendre du jugement de l'architecte : c'est en cela qu'on connaîtra son goût et sa capacité , non-seulement dans l'invention des sujets, mais dans la juste application qu'il en saura faire.
Lorsqu'on veut décorer une place publique qui doit contribuer à la beauté d'une ville, on ne saurait donner trop d'apparence aux bâtiments qui l'environnent. Or, pour que la magnificence et l'utilité se trouvent de concert, il est à propos de pratiquer deux étages dans la hauteur de l'ordonnance : est si l'on élève le tout sur un ordre rustique, l'ordonnance en aura une augmentation de beauté. C'est ce qu'on a fait avec beaucoup de succès à la place Vendôme et à la place Victoire à Paris. ,
On pourra élever une balustrade au-dessus de l'entablement pour terminer agréablement la façade^ et cacher en partie le comble, qui ne fait jamais un bon effet quand il est question d'une belle architecture. Mais à propos des balustrades, j'ai oublié de dire ci-devant que le socle sur lequel on posait les balustres devait avoir une hauteur égale à la saillie entière de Tentablement, et même quelque chose de plus; et
5io LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,
qa'il fallait donner aux balustres a pieds de hauteur comme on Ta pratique aux plus beaux bâtiments de Paris. J ajouterai encore qu il fiiut observer de ne point faire leurs trayëes si longues^ qu'on soit obligé d'employer plusieurs pièces pour la tablette , ce qui est contraire à la bonne grâce et à la solidité : car rien n'est si sec que de voir quinze ou vingt balustres de suite sans pilastres et sans aucune liaison; je crois que neuf ou dix au plus par travée doivent suffire.
On met quelquefois dans le milieu des places publiques des pyramides , qui sont des monuments servant à transmettre à la postérité la mémoire des grands princes. On les orne pour l'ordinaire d'un trophée d'armes, de figures, de bas-reliefs, qui représentent leurs actions mémorables, leurs victoires, leurs vertus, leur puissance, et les ennemis qu'ils ont vaincus.
Une pyramide doit être d'une hauteur qui l'élève au-dessus de tous les autres bâtiments des environs, en sorte même qu elle soit vue de fa campagne , et qu elle fasse un riche ornement pour la ville où elle sera érigée. Il faut prendre garde aussi qu'une pyramide doit être seule, autrement elle perdrait sa véritable signification , qui est de représenter la gloire du prince qui règne , ou qui a régné.
Je ne finirais jamais si je voulais parler de tout ce qui peut appartenir à la décoration des édifices. Ce sujet est si abondant , que plus on Vexa* mine , plus on trouve matière à de nouvelles réflexions. L'inclination dont je me sens animé pour l'instruction des lecteurs, fait que je voudrais ne leur rien laisser à désirer, et leur donner au moins une connaissance générale de tout ce qui peut s'offrir aux yeux : cependant je suis souvent contraint de retenir ma plume , de crainte qu'on ne la trouve point assez intéressante , et qu'on ne se plaigne que je m'arrête à des choses qui paraissent trop éloignées de mon sujet. Il ne faut pourtant pas croire que c'est la passion d'écrire qui me guide : je me suis prescrit des bornes, et elles paraîtront peut-être trop étroites, quand on entrera bien dans mes sentiments; car, voici comme j'ai raisonné en composant ce cinquième livre.
L'ouvrage que je veux donner au public a pour objet l'instruction des jeunes ingénieurs et de tous ceux qui ont la conduite des travaux pour le roi ou pour les particuliers. Les uns et les autres parlent sans cesse bâtiments , et je sais par expérience qu'on n'en peut raisonner