CHAPITRE QUATRIÈME
Où ton explique les qualités du sable , de la pouzzolane et du
plâtre.
A,PH£S avoir montré , dans le chapitre précédent, les qualités de la chaux , nous en allons faire de même pour le sable , a6n qn étant prévenus de tout ce qui regarde ces deux matières , on sache par leur mélange composer un bon mortier. Il faut pouvoir être maçon avant de devenir architecte ; et puisqu'il faut nécessairement passer par-là, je prie ceux qui verront les premiers chapitres de ce livre , de ne point s ennuyer de la stérilité des sujets qu'on y traite : ils doivent s'estimer fort heureux d'en être quittes pour la lecture.
On distingue principalement deux sortes de sables, dont on peut se servir pour faire le mortier : l'un est le sable de cave , que l'on nomme ainsi pour faire entendre qu'on le trouve en fouillant dans la terre, l'autre s'appelle sable de rivière , parce qu'effectivement on le prend dans les lits des rivières et des fleuves. Le sable de cave se rencontre assez souvent sans fouiller fort avant dans la terre , où il forme presque toujours des bancs dont l'étendue et l'épaisseur changent selon la différence des lieux, et qui lui donnent aussi une couleur différente. Mais comme sa couleur ne décide rien sur la bonne ou mauvaise qualité , et qu'il est seulement question du grain, il faut, pour être d'un bon usage , qu'il ne soit point gras ni terreux, c'est-à-dire qu'il ne soit point mêlé avec de la terre, mais au contraire net, en sorte qu'eq le frottant entre les doigts , il raisonne. Celui qui est blanc est ordinairement le moins chargé de terre , et peut s'employer sûrement , ayant attention que le grain en soit d'une certaine grosseur ; car quand jl est par trop fin et presque imperceptible , il ne fait point de corps avec la chaux , et le mortier qui en est composé se réduit par la suite en poussière.
Le sable de rivière est à préférer à celui de cave , parce qu'il est moins gras et beaucoup meilleur pour les enduits ; ainsi quand on est à portée d'en avoir , il faut autant qu'il est possible ne pas le négliger.
Jl est vrai qu'il arrive assez souvent qu'en fouillant pour creuser les
LIVRE liL DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. 199 fondements, on en rencontre de cave qu'on aurait tort de ne point employer quand il est bon , parce que se trouvant tout porté sur l'atelier y on évite la dépense de l'aller chercher ailleurs , et le transport de la vidange des terres qu'il faudrait faire sans cela. Mais ce motif, quoique puissant pour ceux qui aiment l'économie , ne doit point prévaloir sur le tort que l'on aurait d'employer dans le mortier , comme on fait assez souvent, une terre jaune au lieu de sable, parce que cette terre aura paru dure et sablonneuse.
Le sable de rivière se tire de leur lit avec des dragues faites à cet usage. Celui qui est sur le rivage n'est pas tout*à-fait si bon , étant sujet à être mêlé et couvert de vase , qui est une espèce de terre grasse qui s'y attache dans le temps des grandes eaux et des débordements. Cependant, quand il s'en rencontre qui ne participe pas de ce mélange^ on peut s'éviter la peine de le pêcher , ou bien , si la superficie du rivage est chargée de vase , on (en sera quitte pour enlever une espèce de croûte qui s'y rencontre ordinairement , et prendre le bon sable qui est dessous , afin de l'avoir pur. Il se trouve encore une espèce de sable appelé grailler, qui , étant purgé de tout ce qui peut le rendre défectueux, est aussi d'un bon usage ; mais il est moins estimé que le sable, parce qu'il n'est pas si menu , étant mêlé de petits cailloux qui ne s'incorporent pas bien avec la chaux , et par conséquent il ne peut faire qu'un mortier peu propre à la liaison des pierres , à cause de l'épaisseur et inégalité des joints. On peut pourtant s'en servir dans la construction des fondements et autres gros ouvrages. Il se trouve sur le bord dé la mer et dans les terres , un sable fort menu qu'on appelle sablon , dont, on se sert quelquefois comme du sable ordinaire ; mais il n'est pas si bon : cependant il s'en rencontre d'excellent dans les marais, quand on voit qu'en marchant dessus il en sort de l'eau , ce qui lui a fait donner le nom de sable bouillant.
Pour juger du sable dont on est incertain , il faut en jeter dans un vase plein d'eau claire , et le brouiller ensuite avec la main : si l'on voit que l'eau devienne noire et bourbeuse , c'est une marque qu'il est gras et terreux ; si au contraire l'eau est presque aussi claire qu'auparavant, ou n'est devenue qu'un peu trouble , on sera convaincu que le sable est pur et net.
Il se fait encore un mortier de deux espèces de poudre. La première
^oo LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,
est la pouzzolane ) dont la couleur est rougeâtre : elle se trouve en Italie et au pays de Bayes. Cette poudre est très-bonne pour les bâtiments , et rien au monde ne lie mieux les pierres que' le mortier qui en est fait ) non seulement pour la maçonnerie des édifices qui s'élèvent dans les lieux secs , mais particulièrement pour ceux qui se fabriquent au fond de la mer et dans les eaux ^ faisant corps peu après avoir été employée , parce qu'elle se durcit dans l'eau , comme nous l'expliquerons plus amplement ailleurs. Je crois que cette poudre n'est autre chose que la terre et le tuf qui sont brûlés par les feux souterrains qui sortent des montagnes aux environs desquelles on la tire, et voici, ce me sembla, la raison de son admirable propriété- Gomme la tuile , qui est une composition de terre , n'a point de vertu avant la cuisson pour agir avec la chaux , et qu'après être cuite et réduite en poudre elle fait un mortier excellent , de même la terre bitumineuse qui se trouve au royaume de Naples étant brûlée par les feux souterrains , les petites parties qui en résultent , et qu'on peut regarder comme une cendre, composent la poudre de pouzzolane , qui doit par conséquent participer des propriétés du ciment. D'ailleurs la nature du terrain peut y avoir aussi beaucoup de part, aussi bien que l'effet que produit le feu. Il y a apparence que l'on nomme cette poudre poozzo* lane, parce qu'elle se trouve dans le territoire de la ville de Pouxzole, si fameuse par ses grottes et ses eaux minérales.
L'autre espèce de poudre est faite d'une terre qui se. trouve assez près du Bas-Rhin en Allemagne et aux environs de Cologne. On la cuit comme le plâtre , ensuite on l'écrase avec des meules à mouHn pour la réduire en poudre* Elle est si commune aux Pays-Bas y qu'elle en a retenu le nom^ étant nommée Terrasse de Hollande. Elle est de couleur grise ) et lorsqu^e est pure et qu'elle n'est point Êilsifiée ^ ce qui est assez rare ^ elle est excellente dans les ouvrages qui sont baignés des eaux ^ et résiste également à l'injure des saisons diflPérentes , Vhumidite et la i^cherease ne pouvant l'altérar. Elle retient les pierres et les autres matériaux ensemble avec une force et une fermeté inébranlables , ce qui fait qu'on l'employé en France et aux Pays-Bas dans la construction des ouvrages aquatiques , par la difficulté d'avoir delà pouzzolane à juste prix. La cendrée de Tournay est aussi merveilleuse, comme nous le ferons voir au chapitre suivant.