‹ La science des ingénieursChapitre 99 sur 306 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Du Remuement et du Transport des Terres.

La fouille des terres et leur transport font Un objet si considérable dans les grands travaux , qu'on peut dire qu'il n'j a point de partie qui demande plus d'attention et un détail plus recherché , pour en bien régler le prix selon leur qualité et la distance où il faut les porter. Car , pQur peu que l'estimation n'en soit pas bien entendue et les relais bien ordonnés , on tombe dans des excès de dépenses ; la confusion et le désordre régnent partout , les travailleurs se plaignent , les entrepreneurs murmurent, et souvent le mal devient si grand , que l'ingénieur, tout habile qu'il peut être , est fort embarrassé du parti qu'il doit prendre. M. le maréchal de Yauban ^ pour remédier aux inconvénients dont ce sujet peut être susceptible , s'est donné la peine d'écrire une ample instruction ; et pour faire mieux sentir la solidité des moyens qu'il propose , il rapporte une copie d'un règlement qui fut fait autrefois en Alsace pour le prix que les entrepreneurs devaient payer aux soldats employés pour les travaux : il fait voir les défauts de ce règlement , et donne les moyens les plus convenables de les corriger. Sans doute qu'il en a usé ainsi pour empêcher que ceux qui auront la conduite des travaux ne tombent dans les mêmes défauts. Un pareil écrit ne pouvant être placé plus à propos que dans un ouvrage comme celuici , j'ai cru qu'dh serait bien aise d'en avoir un extrait.

ft3o LA SCIENCE DES INGENIEURS,

Cope du R^g^lem^nt fait en j4lsaee pour le prix que les entrepreneurs dowent payer aux soldats employés au remuement et au transport des terres de la fortification des Places de Sa Majesté.

€ Les terres commuaes et ordioairea seront payées à raison de lasous la toise cube dans Tatelier : pour les chaîner et pour les rouler^ il sera aagiœnte de a sous par toise, de lo toises en lo toîses courantes de chemin, dans toute la distance de leur transport , lorsque le terrain sera uni et plat ; et quand il y aura à monter soit par des rampes de terres ou sur des ponts , il leur sera payé 3 sous d augmenta tion de dix toises en dix toises courantes par toise cube, au lieu de a sous dont il est parlé ci-devant : lorsque les soldats travailleront dans les fondations où ils seront gênés , il leur sera augmenté a sous par toise pour la charge jusqu'à 12 pieds de profondeur , et la même augmentation leur sera accordée de 6 pieds en 6 pieds sur toute la profondeur de leur travail , de manière qu'au-dessous de la pieds et jusqu'à la profondeur de 6 autres pieds, il leur sera payé dans Tatelier i4 sous ^ et à 18 pieds de profondeur, 16 au lieu de la sons qui est le prix des ouvrages communs, et ainsi d'un approfondissement k l'autre.

« Et si les soldats sont obligés de travailler dans l'eau et de se mouiUer les pieds, soit dans les fondations ou aux approibndissements des fosses, outre le prix ci-dessus , il leur sera augm^enté 5 sous par toise dans l'atelier, en sorte qu'au lieu de 16 sous qu'il leur aura été réglé pour la charge lorsqu'ils sont à 18 pieds de profondeur , il leur en sera payé âf pendant les mois de mars, avril , mai ^ juin , juillet, août , septembre et octobre , et à l'égard des autres mois d'hiver , l'augmentation sera de 10 sous au lieu de 5 dans l'atelier , moyennant quoi les soldats et ouvriers seront obligés de faire des rigoles dans leurs ateliers seulement pour l'écoulement des eaux aux mêmes prix et conditions ci-dessus ; et quant à la dépense des moulins , elle se fera aux (rais des entrepreniiurs.

<c Et comme la qualité du roc est incertaine , le prix de l'excavation en sera arbitré par l'ingénieur qui aura soin des fortifications de la place dans laquelle il se trouvera du travail de cette nature, et à T^rd du transport du moellon qui en proviendra , il sera seulement payé aux soldats pour la charge 10 sous, attendu qu'il se trouve tout tiré, et

LIVRE m. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. a3i que ce trayail peut se faire sans donner aucun ay&p de piociie; mais Tëloignement du chemin sera paye sur le même pied que les terres et les décombres , suivant le règlement qui a été fait pour le transport desdites terres. 9 Fait à Strasbourg , le n juin i638.

D^auts de ce Règlement.

c Le premier défaut remarquable de ce règlement est dans le prix de fat charge , que Ton taxe à douze sous. La raison est que la qualité des terres étant toujours différente entre celles de la superficie et celles qui sont 4 1 S ^ 6 ou 7 pieds plus bas ; il s'ensuit qu'il est impossible que la règle soitbc^nne, parce qu'en terres molles ou de prairie où Ton peut charger de la première main , un homme pourra suffire au chargement d'une file de relais ) où dans d'autres deux, mêmre trois, ne le pour- 'ront pas ; cependant le prix de la toise étant égal k Futi comme à l'autre, il s*ensuit qu'il y a lésion de la part du roi, quand , le terrain étant bon, il n'y a qu'un ou deux hommes à charger , et de la part dés soldats , quand , le terrain étant mauvais , il y en a plusieurs.

« Il n'en est pas de même si le prix de la charge est fixé à 12 sous par toise , et qu'un homme de moyenne force puisse lever deux ^toises oubes de terre en un jour. L'expérience nous apprend que cela se peut dans tous les terrains marécageux et de prairie, où l'on peut charger au louchet de la première main, sans avoir besoin de la pioche: cet homme seul, dis^je, gagnera ^4 sous: si au lieu d'un on est obligé d'y en mettre deux, ils n'en gagneront que i^ : s'il eh faut trois ', ils n'en gagneront que 8 : si quatre, que 6; et ainsi, à proportion que le nombre des chargeurs augmentera , le prix de leurs journées diminuera.

a De cette iqanière il résulte premièrement , que, quand il n'y a eu qu'un ou deux hommes à charger, le roi est lésé , parce que les jour-^ nées sont trop chères; quand il y en a trois , le soldat gagne une journée raisonnable ; m«is quand, il n'y en a plus , la perte tombe sur lui : et l'on ne peut pas dire que les relais les tirent d'afïaire, car nous ferons voir que le même défatit s'y rencontre.

c Secondement, que l'augmentation de â sous par toise dans les fondations gênées jusqu'à la pieds de profondeur , n'est pas toujours juste par tous les endroits où cela se trouve , ni l'augmentation si bien appliquée qu'on n'y puisse trouver un sujet de lésion , non plus que celle

a39 LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,

qui accorde le même prix depuis 12 pieds de profi>iideur jusqu'à 18^ et autres a sous depuis 18 jusqu'à 24» et ainsi de suite de 6 pieds en 6 pieds, jusqu'à parfaite profondeur en lune et en l'autre ; on ne remédie pas avec assez de distinction au dé&ut de la charge qui peut être plus ou moins difficile que ne porte l'augmentation de ce prix.

Troisièmement, que l'augmentation du prix pour ceux qui doivent travailler dans l'eau n'est pas moins défectueuse^ attendu que si elle est plus ou moins abondante et ioëgale , il est impossible qu'un prix toujours égal leur puisse convenir, de manière qu'il n'y ait lésion de part et d'autre : je dis la même chose de ce qui suit , sans que le plus ou moins de profondeur &sse rien à cet ^rd , parce qu'il ne s'agit pas d'épuisement , mais seulement de la charge.

c Quatrièmement , que le règlement des relais n*est pas moins défec* tueux , en ce que plus il y en a , moins l'ouvrier gagne : par exemple , si la charge est payée la sous la toise, et le relais deux , et qu'il y ait seulement la longueur d'un relais à mener , la toise reviendra à i4 sous , auquel cas , si un homme peut charger a toises , et un autre les mener; ce sera deux hommes d'employés pour charger et mener deux toises de terre, dont le prix reviendra à aS sous les deux , partant chaque homme gagnera i4 sous qui est une journée trop forte; mais s'ilfiiut mener, les terres à 20 toises , il faudra établir deux relais , et par conséquent ajouter un homme aux deux , qui feront trois ; cependant le prix de la toise n'augmentant que de a sous , il arrivera que celui de a toises ne sera que de 3a sous, qui divisés à trois hommes feront 10 sous 8 deniers chacun ; ainsi, dès le second relais, voilà 3 sous 4 deniers de diminution : si la distance est de trois relais ou de trente toises , au lieu de trois hommes il en faudra quatre pour mener a toises déterre, qui à 18 sous la toise feront 36 sous les deux , et 9 sous pour la journée de chaque ouvrier : que si ledit transport est de quatre relais , il faudra cinq hommes pour charger et mener ces a toises de terre , qui, travaillant toujours d'égale force, ne gagneront que 8 sous chacun, parce que la toise cube ne reviendra qu'à ao sous : finalement si ce même transport va jusqu'à 5o toises de distance du lieu d'où Ton charge, ou cinq relais, il faudra six hommes pour charger et mener ces deux toises de terre, qui reviendront à 44 &ûus , lesquels divisés en six feront 7 sous 4 deniers chacun, qui est une journée un peu faible, et qui la deviendra toujours

LIVRE IIL DE LA CONSTBUCTrON DES TRAVAUX. a33 de plus en plus à mesure quii faudra augmenter les relais; de sorte qu a dix relais les journées ne reviendront qu a 5 sous 9 deniers, ce qui n est pas supportable : ainsi ^ quoiqu'il y ait égalité de travail , les journées diminuent à mesure que le transport s'éloigne.

ce Si Ton voulait augmenter chaque relais de 6 deniers, d un sou , ou même davantage, on ne parviendrait pas encore à mettre ce règlement dans l'égalité nécessaire à un travail bien ordonné , le roi étant toujours lésé aux deux premiers relais, et le soldat dans la plus grande partie des autres , et beaucoup d'inégalité dans les journées : ce qui n'est pas raisonnable , attendu que les ouvriers qui travaillent également et d'égale force dans un même ouvrage, doivent autant gagner les uns que les autres; à quoi il faut ajouter que dans tous les lieux où la quantité de relais surpasse le nombre de dix ^ la lésion y est bien plus sensible, parce qu'à mesure que le nombre de relais augmente, le prix des journées diminue : voilà donc les défauts de ce règlement prouvés de manière à n'en pouvoir douter. Je ne disjien des autres particularités , parce que ce ne sont que des conséquences de ces deux principes et que , étant d'eux-mêmes défectueux , il s'ensuit que tout ce qui en dépend ne peut manquer de l'être.

ce Comme ces défauts ne proviennent que de ce que le prix du chargeage est trop fort et celui du relais trop faible , et de ce que ni l'un ni l'autre li'ont pas été réglés sur le prix commun des journées que l'on veut faire gagner aux soldats, il sera fort aisé de les corriger en leur donnant un prix modique, non en vue de les faire travailler sur ce pied -là , mais d'en faire l'application au prix de la toise cube; laissant aux ouvriers après d'en attraper ce qu'ils pourront par la force de leurs bras.

ff II est très -possible de remédier aux inconvénients et d'ôter tout prétexte auxsoldats décrier, si, au lieu de régler la charge et les^relais au hasard, et sans connaissance prédse du prix des terres par rapport aux différences de leur mollesse , dureté et transport , le roi a pour agréable d'ordonner ce qu'il lui plaira que le soldat gagne par jour ; car si par exemple sa journée est réglée à 8 sous par jour , qui est un prix bas et modique pour des gens qui , travaillant à la tâche , vont ordinairement de toute leur force , mais qui ne l'est pas tant pour des gens qui tirant la solde du roi par d'autres services, ne sont cependant

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employés qu a celui-ci , du moins un certain temps ^ il n'y a, dis*je^ qu'à taxer le chargeage et- les relais par rapport aux journées des hommes ; et il arrivera que si un homme charge a toises de la première main et sans pioche , la journée de cet homme montant à 8 sous partagés en deux donnera 4 sons pour la charge de chaque toise cube de terre ; mais s'il y faut deux hommes , leur deux journées montant k i6 sous donneront S^sous pour chacun ; si trois hommes ^ a4 sous ; si partagés de rechef en deux, donneront 12 sous pour chaque toise cube , et ainsi des autres, augmentant toujours de 4 sous à chaque fois que l'on sera obligé d'augmenter d'un chargeur.

<c A l'égard des relais , il n'y a pas de meilleur moyen de les régler , ~ qu'en les établissant à 1 5 toises de distance les uns des autres en plaîn terrain , et à 10 en montant , et du surplus fixer le prix de chacun a 4 sous par toise , qui produit toujours cette journée d'hommes qui doit servir de base au règlement du prix, mais non au gain des soldats; , car tel gagnera jusqu'à 10 et 11 sous ^ que d^autres n'en gagneront pas plus de 6 ou 1^ ^ selon leurs forces et le mouvement qu'ils se donneront; ce qui ne peut que bien réussir et avec beaucoup de justice : car chacun gagnera suivant son travail , et aucun d'eux n'aura lieu de se plaindre que de lui-même.

oc A ce que dessus , on doit ajouter , premièrement , de fixer la distance des relais à i5 toises en plain pays; et à 10 où il faut monter par des ponts ou des rampes , comme il a déjà été dit sans changer de prix ; la raison est que d'expérience faite et plusieurs fois réitérée, une toise cube déterre peut être menée en 260 brouettées, et deux en 5oo, qui est la tâche commune que nous assignons à un ouvrier de moyenne force ; et pour les mener en place , il faudra qu'il fasse i5ooo toises de chemin eu plaine, dont la moitié chargé et 1 0000 en montant et d'étendue , c'est-à-dire six lieues de aSoo toises chacune en -plaine , et près de quatre en montant et d'étendue : or il n'y a point d'ouvrier qui n'aime autant faire i5 toises en plaine que 10 en montant.

(c Secondement^ fixer le temps du travail à 10 heures par jour, et celui du repos à 3 , qui font en tout t3 heures de sujétion , commençant le travail à 5 heures du matin , pour être à 5 et demie en train , le quitter à 8 heures pour déjeûner une demi-heure , le reprendre à 8 et

LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. a35 demie , pour le quitter de rechef à 1 1 et aller dîner ; plus le reprendre ' à une heure pour le quitter à 3 et demie ; enfin le reprendre k 4 pour le quitter tont-à-faîl à 7. -

<c J estime qu'on peut encore régler le travail comme ci-après :

« Le commencer par exemple à 5 heures du matin et travailler jusqu'à 8, le quitter depuis 8 jusqu'à 9, et le reprendre depuis 9 jusqua 12 , le discontinuer jusqu'à 2 ^ et le reprendre ensuite , et le continuer jusqua 7 du soij, ce qui fait 10 heures de travail , et 3 heures de repos par jour. .

a On pourra soutenir le travail sur ce pied huit mois de l'année , savoir : mars, avril, mai, juin, juillet^ août, septembre, octobre : pour les quatre autres mois qui sont d'hiver , on en pourra retrancher les . déjeuners et les goûters , et réduire le temps du travail à j heures , pendant lesquelles je suis persuadé que les ouvriers ne feront guèrd, plus de demi-journée d'été à cause du froid et du mauvais temps; je tiens qu'il ne faut point imposer davantage au soldat qui a sa tâche , parce qu'il est certain que 10 heures de travail d'un homme qui a pour chassavant son intérêt , en valent du moins 1 5 d'un autre qui a sa journée réglée ; de les pousser plus loin c'est les outrer et les exposer à devenir malades , et ne pouvoir pas tenir long-temps.

« Troisièmement , d'augmenter un homme aux chargeurs quand il y aura de l'eau dans le travail , et qu'on sera obligé à des épuisements ; si c'est en été, en considération des rigoles qu'il faut pour les écouler vers les moulins qui l'épuisent et du nettoiement des rampes et de la terre qui se perd par les chemins ; et si elles sont si abondantes qu'un homme seul n'y puisse pas fournir , augmenter d'un et demi ou de deux ; ainsi du reste , suivant les difticultés qui se présenteront , si c'est en hiver et que le soldat ait le pied mouillé, on pourra, en considération du froid qu'il aura à souffrir, lui augmenter encore d'un homme de plus , ce qui doit être arbitré par l'ingénieur en chef avec beaucoup de circonspection.

a Quatrièmement, d'augmenter d'un homme à la charge oii les terres serotit dures , ou de deux , même de trois , selon que l'ouvrage sera difficile : de cette façon on pourra même régler l'excavation du roc et rocaiUes assez juste , puisque le plus ou moins d'hommes au chargeage

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et piochage en fera toute la difTërence ; et c*est sur quoi les soldats se règlent assez bien d'eux-mêmes.

ff Cinquièmement , chômer tous les dimanches ^ mais non les fêtes; comme ëtanjt très-certain qu'on ne gagne rien au travail des dimanches, par la raison que tout homme qui a travaille si^ jours tout de suite a besoin de repos le septième.

<c Sixièmement , régler un peu la distance moyenne des relais du centre de l'ouvrage au centre du transport , pour éviter les contestations qui pourraient arriver à cet égard ; et parce que d'ordinaire les soldats allongent et raccourcissent leurs relais comme il leur plait, compter toujours la distance totale du lieu où l'on charge à celai ou Ton décharge ^ et régler après les relais comme ci-devant , donnant le plus et ôtant le moins , quand il défaudra ou surpassera le demi-relais^ pour éviter tout ce qui peut faire embarras.

« Septièmement, observer dans une même file de relais , quand il s'en trouvera où il y aura à monter on descendre , de régler ceux des montées à lo toises , comme il a été dit ci-devant , et ceux de la plaine à i5 , sans rien changer au prix des uns et des autres.

a Huitièmement, ne rien changer non plus où il sagira de travailler dans le roc y puisque le nombre de chargeurs ou rocteurs qu'il y faudra de plus , et le moins de gens au relais suffira pour en régler le prix au juste, en y prenant^ garde de près. On pourra d'ailleurs ajouter quelque clioic pour l'entoisage du moi*llon qui sera propre à bâtir.

« Du surplus, l'obligation des entrepreneurs envers les ouvriers doit être de leur fournir les outils propres au travail , de faire tous les épuisements d'eau à leurs dépens , les ponts où il en faudra fournir les planches, arranger ou faire battre les terres où il sera nécessaire, couper des rampes dans les talus qui leur seront réglés, à quoi les mêmes seront obligés; en considération de cette obligation des entrepreneurs , qui sont de plus sujets à d'autres vers le roi , comme de faire l'ouvrage bon et solide dans un certain temps , et d'en répondre suivant les conventions de leur marché, on donnera 6 sous de plus qu'aux soldats pour le prix de la toise , en considération de tous les devoir^ à quoi ils sont tenus ; avec cette remarque que plus il y a de relais, plus leurs charges sont grandes, à cause de la quantité de brouettes et d'outils qu'ils doivent fournir : sur quoi' il est encore à

LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. aS? observer que pendant les hivers les frais augmentent de beaucoup , a cause de la brièveté des jours^ ladiflicultë des voitures, labondance des eaux , boues et gelées ; c'est pourquoi les 6 sous n'y pourront pas toujours suffire , à moins qu'on n ait soin de leur ménager du travail aisé , commode et en petite quantité : le mieux est de ne les obliger que lé moins qu'on pourra à de grands travaux de terre dans ces temps-là; car s'ils ont quelque avantage pendant l'été , il est certain que les grands ouvrages d'hiver les consommeront : cependant c'est une chose à bien examiner , car les ouvrages d'été oii il y a peu de relais et de consommation, il y a aussi bien moins de frais , et par conséquent beaucoup plus d'avantages , qui se peuvent modérer selon les lieux et la facilité des ouvrages.

« De cet ordre une fois établi résulteront plusieurs connaissances aux gens qui font travailler.

« Premièrement , que le prix de la toise augmentant à chaque relais de 4 ^ous , il s'en suivra que dès aussitôt qu'on aura donné prix à ce cbargeage , il n'y aura qu'à compter le nombre de relais et les frais de l'entrepreneur, pour savoir au juste le prix qu'on doit donner à la toise.

a Secondement, qu'on aura toujours une connaissance parfaite du prix de la toise de terre , puisque ce prix haussera et baissera selon le nombre de chargeurs et de relais.

« Troisièmement , que quelque nombre d'ouvriers qu'il y ait , le roi ne paiera jamiis que 8 sous pour la journée de chacun , et que , n'étant pas cependant distribués sur le pied de journée , mais bien sur le pied de ce qu'ils pourront faire d'ouvrage, il s'ensuivra que S. M. sera servie très-diligemment, à bon marché, sans peine , et sans violenter personne.

a Quatrièmement , que si on fait attention à l'utilité de cetle propo* sition, on la trouvera très- avantageuse, d'autant que la journée du roi étant aujourd'hui réglée à lo sous, il n'y a pas d'hommes de ceux qui travaillent à la tâche, qui n'en mérite mieux i5 que ceux qui sont à la journée de lo ; cependant on n'en demande ici que 8 pour faire aller les soldats de toute leur force.

a Cinquièmement , que pour avoir plus près à mener , le soldat n'en gagne pas davantage , ni moins pour avoir plus loin , la toise revenant

a58 LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,

toujours àXL prix proportionné à la quantité de ses relais et à la diffi. culte de la chai^«.

« Sixièmement^ que, quoiqu'on suppose 6 sous par toise à Tentrepreneur pour ses peines , fournitures de planches , *ponts , brouettes , outils ) épuisements d'eaux , foçons de montées, etc. , cela ne se doit entendre que des endroits où il y a grande consommation d*outîIs , comme ceux où il y a plusieurs relais, et où l'on est obligé de travailler pendant l'hiver dans le temps des grandes gelées, ou pendant que les terres sont trempées et boueuses , et , en un mot , où il y a beaucoap de peine et peu d'ouvrage, autrement on peut leur donner depuis 3 jusqu'à 4 et 5 sous , selon que les frais des épuisements et les consommations en sont plus ou moins considérables 9^

Il est à remarquer que le prix des journées à 8 sous , qui était passable pour des soldats dans le temps que ce Mémoire a été fait , ne suffirait pas présentement que le rehaussement des monnaies et les mauvaises années ont tout renchéri : d'ailleurs cela dépend aussi du pays où l'on fait travailler, par rapport aux aisances ou aux difficultés que les troupes trouvent à vivre à juste prix ; c'est à l'ingénieur en chef ou au directeur à avoir toutes ces considérations pour que le roi n*y soit pas lésé , et que les soldats aussi bien que les entrepreneurs se tirent judicieusement d'affaire : ainsi , sans s'arrêter constamment à cet article , on tirera toujours beaucoup de connaissances de ce Mé* moire , qui est regardé de tous les anciens ingénieurs comme la meilleure instruction qui ait été écrite sur ce sujet.

Dans de certains pays on distingue ordinairement pour le marche des ouvrages trois sortes de terres pour en régler le prix : la terre douce ou épierrée pour les parapets , la rocaille et le roc.

Toute terre où l'on n'a besoin que du louchet pour l'enlevor, est regardée comme terre ordinaire ; la pierre morte qui se trouve mêlée d'un peu de terre , et où il ne faut ni masse , ni pince , et où il suffit de la pioche et du pic, est réputée rocaille. Toute pierre vive où il faut se servir de pic , de coin, de masse, d'aiguille, est appelée roc.

Dans les pays ras où Ton ne rencontre guère de roc ni de rocaille , on distingue dans les marchés deux sortes de terres : l'une est appelée terre hors d'eau, qui est celle qu on peut travailler à sec, et l'autre terre dans l'eàu ^ qui ne peut s'enlever sans beaucoup d'incommodité.

LIVRE m, DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. aSc) Tontes ces terres différentes pourront s estimer en suivant llnstruction de M« de Vauban; c'est-à-dire, en s'attachantà la quantité d'hommes qtt il fiiiict pour en ti^ansporter une toise cube , et aux journées qu'ils doivent gagner;

. Dans une terre ordinaire ^ un atelier de quatre soldats ^ composé d'un piocheor, d'un chargeur et de deux autres qui brouettent , peut transporter à lo toises de l'atelier â toises et un tiers cubes dans un jour d'été , et un peu plus de la moitié dans un jour d'hiver.

La rocaille étant , comme je l'ai déjà dit, une pierre morte, mêlée de terre, la difficulté de sa fouille est beaucoup plus grande que celle des terres ordinaires; c'est pourquoi le prix en est aussi plus considérable. ' C'est à la prudence de l'ingénieur de l'augmenter, en sorte que les soldats y trouvent leur compte : et quoiqu'il soit difficile de déter*miner à quoi peut aller cette augmentation , je dirai pourtant que la toise cube de rocaille vaut à-peu-pres le double des terres ordinaires.

Quant au roc , il faut aussi avoir égard à sa qualité et à sa dureté : on le tire par mine, dont l'appareil est de quatre hommes, qui s'approfondissent de 5 pieds dans un roc ordinaire ; mais comme le marbre est d'une nature plus dure, ils ne peuvent guère s'y approfondir que de 4 pieds, qui produisent tout au plus une demi-toise cube, qui consume environ deux livres de poudre pour charger les pétards. Outre ces quatre hommes on ajoute encore deux manœuvres pour arracher les pierres ébranlées par la mine, et ôter les décombres. Ainsi sachant cie que les uns et les autres doivent gagner par jour , et ce qu'il en coûtera pour les outils et la poudre, on pourra savoir à , combien reviendra la toise cube.

Pour approfondir dans le roc , ou se sert d'une aiguille ou barre de fer de bonne trempe bien acérée, pointue par un des bouts, ayant 6 ou 7 pieds de longueur : deux hommes la mettent en mouvement pour faire un trou en manière de petit puits, capable de contenir une certaine quantité de poudre. Après avoir chargé cette petite mine , on bouche le trou avec un tampon chassé à force , afin que là, poudre fasse un plus grand effet ; on y met le feu par le moyen d'un morceau d'amadou , qui ne se communiquant à la poudre qu'au bout d'un certain temps laisse aux ouvriers la liberté de se retirer. La mine ayant écarté

a4o LA SCIENCE DES INGÉNIEURS,

et ébranle les pierres, on en fait le déblai, et on répète la même manœuvre autant de fois qu'on le juge nécessaire.

Avant de commencer la fouille des terres , il est de la dernière conséquence d en bien indiquer le transport , et savoir la quantité qu*il en faudra pour la construction du projet qu on voudra exécuter. Ceux qui font ces projets doivent en donner des mémoires , afin que les profils

' étant bien expliqués, on ne s'approfondisse qua proportion des rem-

blais qu on aura à faire. C'est ordinairement la nature du terrain qui détermine le parti que Ton doit prendre; car si Ton peut creusera sec jusqu à i8 ou ao pieds, on ne sera pas obligé de faire les fossés fort larges, parce qu'en les approfondissant on aura toujours des terres suffisamment, et les ouvrages en seront de meilleure défense, vu quils seront moins découverts. Si au contraire le terrain est aquatique, et qu'on ne puisse s'enfoncer aus» avant qu'on le voudrait, sans être incommodé des eaux, alors on prend sur la largeur ce que l'on ne peut tirer de la profondeur. Mais , je le répète , toutes ces considérations doivent dépendre du projet : ainsi dans l'exécution il ne s'agit que de bien diriger les ateliers. Cet article demande beaucoup de circonspec. tion , et quoique la chose ne paraisse qu'une bagatelle , je crois qu'on conviendra qu'on n'a guère exécuté de grands travaux, sans qu'il soit arrivé quelque malentendu dans le maniement des terres. Ici, faute d'en avoir fait un amas assez considérable avant d'élever les revêtements, on est obligé, pour achever l'ouvrage, d'en rapporter par de longs circuits qui augmentent les relais , par conséquent la dépense : là , pour n'y avoir pas fait assez d'attention , il s'en trouve une trop grande quantité, qu'il faut dans la suite transporter ailleurs, peut-être même auprès de l'endroit d'où on les avait tirées, de sorte qu'une toise cube qui n'aurait dû être maniée que deux fois. Tune pour la transporter, l'autre pour la mettre en œuvre, a été promenée à différents endroits inutilement^ ce qui en double ou triple la valeur. Au reste, je sais bien que cela n'arrive point à ceux qui ont une grande connaissance des travaux , parce qu'ils savent prévoir dès le commencement de l'ouvrage les suites des moindres choses.

Pl. vu. Pour faire voir de quelle manière on peut estimer assez juste la quantité de terre destinée à la construction d'un ouvrage, nous supposerons qu'on a tracé sur un terrain bien uni , et dans lequel on peut

LIVRE III. DE LA CONSTRUCTION DES TRAVAUX. ui^t approfondir à sec , tm front de polygone A6G>D£F , dont le fosse est terminé par la contrescarpe GHI, et que le rempart qu'on veut élevw est exprimé par le profil ABDKMX. Gela posé, comme la terre qu'on doit porter du c6té de la place, et qu'on voit exprimée ici par KKK, etc. , dépend de l'élération du rempart , nous ferons comme si le revêtement devait avoir 3o pieds de hauteur depuis le fond du fossé jusqu'au cordon , et le fossé i8 pieds de profondeur : en ce cas, pour que toutes les parties du profil soient bien proportionnées^ il faut que la hauteur BC du rempart , du <:ôté de la place , soit de 1 22 pieds et demi , la rampe A G, 4e 19 et demi; la largeur GE, de 3o; la hauteur ËD, de i4; la rampe £ G de la banquette , de 3 ; sa largeur GIx, de 4 et demi ; et la hauteur F G ou H L, de 1 5 et demi ; enfin le parapet devant avoir 4 pieds et d^ni de hauteur , KN sera de oo pieds, et LN d'un et demi ; et si l'on &it abstraction des contreforts , et qu'on suppose , pour abréger , que le revêtement ait 5 pieds d épaisseur au sommet, MI sera de 18 pieds, et VI de i3. Or, si l'on cherche la superficie de toutes les parties dont nous venons de donner les dimensions , on trouvera qu'elles composent ensemble 907 pieds carrés , d'où il faut retrancher la partie des contreforts qui est au-dessus de la ligne horizontale AT, après en avoir fait la réduction ainsi qu'on l'a enseigné dans l'art. 46 du premier livre, et l'on trouvera qu'elle* est équivalente à a6 pieds carrés, lesquels étant retranchés de 907, la différence sera 881 pieds carrés , quand on n'aura égard qu'au profil , mais qui deviendront des pieds cubes , en supposant que le profil a un pied d'épaisseur. Si Ton veut savoir combien il faut de toises cubes de terre par toise courante, on réduira les 88 1 pieds en toises carrées , pour avoir environ a4 toises el demie , qui élant multipliées par une toise donneront ^4 toises cubes et demie, c'est-k-dire que si la face d'un bastion a 5o toises de longueur, il faudra à-peu-prës laaô toises cubes de terre pour former cette face.

Mais, sans s'embarrasser de ce qu'il faut pour chaque partie du front, il suffira, après avoir trouvé la superficie dû profil ABDHKMI, et en avoir retranché les contreforts réduits, de diviser 881 pieds par la profondeur qu'on veut donner au fossé, c'est-à-dire par 18 , et l'on trouvera environ 49 piods pour la largeur R S de la tranchée, qui ayant ï8 pieds de profoqdeur fQurnira les iterres nécessaires à l élévation du rempart.

a4ti Lfi SCIENCE DES INGENIEURS,

Ainsi, traçant une ligne LMNOP, parallèle aux parties du front ABGDËP, en sorte qu'elle soit éloignée de 49 pieds du derrière de la muraille, on aura l'espace que doit occuper la tranchée dont je parle, puisqu'une toise courante de la vidange de cette tranchée fournira des terres pour une toise courante de rempart ; ce qui est bien évident , puisque 6 pieds de longueur, 49 de largeur et 1 8 de profondeur, donnent 24 toises et demie cubes.

Selon l'estimation précédente , j'ai supposé qu'il était question des bastions vides, et dont le terre-plain serait de niveau avec le rez-dechaussée de la place. Si on avait des raisons pour le faire autrement, soit pour y construire des souterrains, ou y élever des cavaliers , on pourra toujours , en se réglant sur les profils , savoir de combien il iaudra augmenter la largeur de la tranchée pour avoir une quantité de terre suffisante, car j'entends qu'il faut toujours en faire l'amas avant de construire le revêtement.

A mesure que l'on fait le déblai des terres, on les porte à 8 ou 10 toises du côté de la place. Si le terrain est de bonne consistance et qu'on ne craigne pas les éboulcments, on donne aux banquettes OP qui doivent se trouver derrière le revêtement , le plus de hauteur qu'il est possible, et une largeur suffisante seulement pour se soutenir, afin que , quand la muraille sera élevée, on n'ait que peu de remblais à faire , ce qui diminue la poussée des terres. A l'égard des banquettes ST qui se font du côté de la campagne , il faut leur donner beaucoup plus de largeur que de hauteur, afin que les travailleurs puissent les pratiquer commodément.

Quand on a creusé jusqu'à la profondeur PS que doit avoir le fossé , on fait une nouvelle tranchée PQRX pour les fondements de la muraille : les terres qui en proviennent se jettent du côté de la campagne, et se transportent aussi bien que toutes celles qui étaient restées dans le fossé aux endroits marqués pour la construction des ouvrages de dehQrs. On observe, à mesure qu'on en fait la vidange, de laisser des témoins de distance ou des profils , pour servir à faire les toisés (i).

(i) Quoique ce chapitre contienne d'excellentes observations sur les travaux de terrasses, il y aurait encore beaucoup à ajouter pour présenter la théorie complète de ce

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