‹ La science des religionsChapitre 27 sur 31 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Daoi leB pages qui précèdent^ il n'a été question

que de la méthode suivie jadis par les auteurs de la religioii*^ dans les temps modernes par les savants. Nous devons maintenant exposer les résultats généraux auxquels ont abouti jusqu'à ce jour les uns et les antres.

La religion et la science ont pareillement en vue de donner la formule générale de l'univers, c'esb-i-dire une expression qui» en se diversifiant» fournisse l'explication 4le tous les phénomènes physiques, /intellectuels et moraux. Nous avons exposé comment cette formule se trouve tantdt simplement énoncée dans les rituels des différentes églises» tantôt implicitement contenue dans les symboles ou représentée, comme une action dramatique» dans les cérémonies du culte. Puisque tous ces éléments qui constituent

la religiou se trouvent mêlés avec des éléments étrangers^ moraQx, politiques ou ethnologiques, le premier ' travail du critique est de les eu dégager et de les faire apparaître dans leur pureté et dan? leur sincérité* Le physicien qui voudrait connaître la loi de rélasticité des vapeurs n'irait point l'étudier dans les naachines qu'emploie telle ou telle industrie, principalement si les chefs de ces établissements avaient intérêt à ne la pdint divulguer. U est souvent diiiicile au prêtre de dévoiler les mystères de sa religion particulière ; le simple fidèle, au contraire, a non seulement le pouvoir, mais le droit de le l'aire, parce que la religion n'appartient pas au prêtre, et qu'elle est le commun héritage de l'humanité.

Le premier qui, autrefois, ait tenté sur les religions les études qui se réalisent aujouiU'buiy ce fut, comme nous l'avons dit, Proclus \ il avait conçu deux pensées d'une justesse profonde, à savoir que Thumanité suit deux voies parallèles, la religion et la science, et que toutes les religions se réduisent à une seule, dont les éléments peuvent être déterminés et l'origine reconnue. Proclus manquait peut-être desdocuments qui depuis un demi-siède se sont accumulés entre nos mains; et, d'une autre part, la science avait fourni une carrière moins vaste qu^elle ne l'a fait de nos jours. C'est donc nous qui, les pre* miers, pouvons aborder le problème avec des procédés seiantiiifiiues et de» moyens suffisants d'investigation.

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Or, de toutes les études accomplies dans ces dernières années, il ressort invariablement que les formules fondamentales de la religion reposent sur Tunité absolue de l'être, l'identité de la substance, funiversalité du principe de la vie et Timpersonnalité de la raison. 11 n'est pas nécessaire de descendre jusqu'au temps du brâhmanisme et du mazdéisme persan pour trouver ces doctrines énoncées en termes formels dans les religions âryennes. Les bymnes indiens les renferment déjà ; citons, par exemple, ces versets d'un hymne adressé à l'auteur de toutes choses, Viçwakarman :

c Gomme le père de la lumière, sage en sa pensée, a produit avec le beurre sacré ces deux mondes qui s'inclinent devant lui, maintenant que les horizons sont fixés, le ciel et la terre se sont développés. L'Auteur de tout, sage, grand, producteur et ordonnateur, est visible au plus haut des cieux ; on jouit des objets désirés là où Ton dit que VUn réside, au delà des sept Richis. Celui qui est notre père, générateur et ordonnateur, connaît toutes les places et tous les êtres ; celui qui seul aussi a donné leurs noms aux dieux, c'est à lui que les autres êtres adressent leurs demandes.... Cet objet qui est aù delà du ciel, de cette terre et au delà des dieux vivants, est-ce que les Eaux ont pu le contenir, ce germe primordial où se voyaient à la fois tous les dieux ? Oui, les Eaux ont contenu ce germe primordial où tous les dieux s'étaient réunis; sur l'ombilic

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de rincréé se produisit cet Un où résidèrent tous les êtres. Vous ne connaissez pas celui qui a engendré tontes choses ; pourtant il est en vous. »

Toute la genèse des êtres vivants ou inanimés et celle du saint sacrifice sont exposées dans nn hymne adressé à Pouroucha, qui est le principe masculin suprême. Partout Agni, le feu, est présenté comme la vie universelle, la cause motrice, la source de Fintelligence, et en même temps comme Tagent de l'œuvre sainte et le mystique sacrificateur. Dans le long morceau attribué à Dirghatamas, et qui dans Tlnde porte le nom de c grandliymne le poète, après avoir indiqué les voies mystérieuses que suit le principe igné qui brille dans le soleil et sur Vautel,» ajoute :

f On dit Indra, Mitra, Varouna, Agni ; mais c'est » là c celui qui vole au ciel avec de belles ailes ; » les 'sages donnent à l'être unique plus d'un nom. >

Ailleurs, il dit :

€ ... Le ciel est le père qui m'a engendré ; là est ma parenté. Ma mère, c*est cette grande Terre. >

Et, comme ayant conscience de la méthode qui conduit à la science, le même poète dit encore :

c Gelbi qui a reconnu le père du monde allant de bas en haut, de haut en bas, peut-il, faisant le savant, proclamer d'où l'âme humaine a pHs naissance? ^

Hais pour se rendre un. compte exact des doctrines

répandues dans le recueil des hymnes, il ne suflit

pas d'en lire quelques citations imparfaitement tra* duites ; il le faut étudier tout entier daos sa laague . et comprendre la signification des mythes et des figures dont il est rempli.

Lorsqu'on passe ensuite aux livres brahmaniques ou à ceux que les Perses ont conservés en les attri* buant à ^oastre, on voit que les éléments de doc* trine dispersés dans le Vèda se sont réunis, condensés en quelque sorte, et que le travail intellectuel des Arvas a définitivement abouti à cette unité absolue de rétre dont nous avons déjà parlé. Ces deux séries de monuments doivent conséquemment être re* gardées comme la dernière expression de la pensée àryenne, touchant au terme d'une antique période scientifique. En effet, lorsque le Brahma neutre, d'une part, et Tétre non actif, de l'autre, eurent été respectivement conçus par les Indiens et par les Iraniens, il n'y avait plus rien à ohercber au delà ; la période d'activité intellectuelle où ils étaient se fermait.

Quand on résume tout l'ensemble d'idées élaboré jusque-là par ces deux peuples, on voit au sommet l'unité absolue et neutre, qui, en se déterminant, devient le moteur universel du monde, le principe de la vie et l'objet suprême de la pensée. £n déployant son activhé éternelle, le dieu producteur du monde y introduit un principe féminin, qui fut appelé Mâyâ dans la langue sanscrite et qui est en métaphysique la possibilité du plus et du moins, c'est-ànlire le

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principe de la quantité. Envisagé dans l'univers, le dieu suprême reçoit le nom de Feu et constitue dans les animaux et les plantes, d'une part la vie individuelle et transmissible^ de Vautre Tidée, c'est-à-dire les formes soit physiques, soit intellectuelles. Du moment où l'unité absolue est conçue comme pro* ductrice et unie à une mâyâ, cette dualité se retrouve nécessairement dans ses productions inférieures, à tous les degrés de l'échelle. Dès lors, il devient pos* sible de comprendre les phénomènes du mouvement, qui s'opèrent dans le temps et dans l'espace, ceux de la vie, qui se perpétue par son dédoublement en deux sexes, et enfin ceux de la pensée individuelle, dont la plus simple expression contient deux élé* ments irréductibles entre eux. La même théorie expUque les ressemblances des êtres, considérés soit dans leurs formes physiques, dont l'unité de dessin frappe les yeux les moins exercés, soit dans leurs fonctions intellectuelles, dont une seule, la raison, est identique en tous ceux qui la possèdent. En résumé, l'univers ainsi conçu se présente comme un tout harmonique dont un être] unique et étemel, anime toutes les parties et engendre toutes les lois.

On peut, si l'on veut, donner à cette doctrine le nom de panthéisme. Observons cependant que c'est là ua mot barbare, qui n'a jamais été employé par les Grecs, qui n'a son correspondant ni dans le sanscrit ni dans le zend. Ce mot a la mauvaise fortune de sonner mal à certaines oreilles et d'effirayer les

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esprits timides ou prévenus ; il en est de lui comme du mol république, qui épouvante beaucoup de gens, quoique le gouvernement d'un peuple par lui-même se soit vu plus d'une fois dans Thistoire et n'ait pas été plus mauvais qu'un autre. Si nous employons le mot panthéisme, tout mal formé qu'il est, c'est en lui enlevant tout Todieux dont on a cherché ft Tentourer, c'est dans la conviction que les doctrines indo-perses ne le cèdent à aucune autre et ont de beaucoup surpassé toutes celles que les peuples avaient conçues auparavant.

Lorsque les Grecs commencèrent à philosopher, on sait qu'ils se jetèrent tout d'abord dans lamétaphysi* que et construisirent des systèmes physiques ou idéaux dans lesquels ils proposèrent un élément de leur choix comme substance universelle des êtres ; mais la science ne peut pas marcher si vite. Dès l'époque de Périclès, les hommes des temps nouveaux qu'on a nommés sophistes, et Socrate lui-même, faisaient table rase de ces hypothèses précipitées ;>la méthode s'introduisait, et, tandis que les sectes mystiques continuaient la tradition de dogmes secrets et orientaux, l'observation, la discussion et l'analyse des faits occupaient les esprits indépendants ; la science s'élaborait. Platon, avec un génie supérieur et sans doute aussi par quelque inspiration venue d*Asie, proposa un système qu'il est difficile de nommer panthéisme, et où pourtant il affirme l'unité de la substance, la nature métaphysique de la matière, sa

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réduction à une mâyà éternelle, la périodicité des phénomènes du inonde, et ces grandes lois qui, sons des expressions et des figures symboliques, se rencontraient dans les doetrines de TOrient. Le système d'Âristole, qui vint après, î^embla une réaction contre le platonisme. Au fond, ce savant ne faisait que ramener les esprits à la prudence ; il proclamait comme une nécessité absolue l'observation des faits, et il préparait les matériani de la sdence qui devaij; grandir après lui.

On vit en effet pendant les huit siècles que dora la science alexandrine, depuis Ptolémée Soter jusqu'à Justinien, beanconp de lois qui régissent les phénomènes se dégager tour à tour, dans la statique, l'hydrostatique, l'astronomie, la physique, la physiologie des animaux et des végétaux, dans la géographie et la métqprologie. Pendant ce temps, les anciennes écoles philosophiques s'épuisaient, les philosophes étaient devenus des logiciens ou des moralistes fort pen au courant des sciences positives et passant leurs jours à raisonner sur des abstractions ou à lutter contre les tristes réalités de la vie. Il vint un temps néanmoins où les sciences lurent assez développées et l'esprit scientifique assez fort pour qu'une nouvelle école tmtàt de reconstituer l'ensemble de l'univers, dont les savants s'étaient partagé l'étude.

Tout le monde sait quelle doctrine produisirent les ' efforts des philosophes alexandrins. On vit, durant

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cette période où la science alexandrine lutta souvent cootre te cbrUtiaoîsme naissanti leg boœmdft iM plus savants et les plus sérieux s'accuser entre eux de brAhmanisme et de pAraoïne. Eq effet, les phUosophes et un grand nombre de chrétiens, surtout eu Orient, prafémiant l'imité da {nineipe abaolo et la coosubstantialité de tous les êtres. Gomme la tbéorie chrétienne n'était antre que la religion primitive dea , Âryan, il n'y a pas lieu de s'étonner que des cbrétiena adoptassent facilement celle idée ; ruais ce qui est

bien pins instructif pour nom» c'est de voir toute la 1

science des Grecs se résumer alors dans une vaste synthèse philosophique et aboutir i l'unité de la aube» . ^ tance» avec toutes les conséquences qui en découlent. La période scientifique qui commence à Thalès M iinit à Tédit de Justinien avait donc relait» mais avec plus de précision dans les analyses, le travail que les ancêtres Aryas avaient accompli longtemps auparavant. L'œuvre antique de TÂsie avait engendré une religion; la philosophie akiandrine était presque une religion à son tour ; et lorsque son plus illustre représentant, Produs, mourut professant à l'école ' d'Âlkènes, il faisait précisément l'histoire des reli* j gions du passé. |

La science moderne a commencé comme celle des Hellènes par de vastes tentatives, doiil celles de Des- j cartes, de Leibnitz et de Spinoza sont les plus célèbres. Les critiques s'accordent à regarder ce dernier comme te cartésien le plus rigoureux dans ses déduc-

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lions ; c'est lui, par conséquent, qui peut être tenu pour le véritable représentant de cette école: or, Spinoza est le panthéiste le plus absolu qui fut jamais* Quant aux deux autres, ce sont des mathématiciens ; mais ûescartes a formulé comme Socrate T affranchissement de la "pensée, et le grand génie de Leibnitz lui a fait entrevoir que la science avait besoin de subdiviser son domaine et d'appliquer i chaque ordre de faits ou d'idées des procédés d'étude particuliers. C'est lui qui à ce titre peut passer pour le vrai fondateur des sciences modernes. Depuis le temps où il linissait, c'est-à-dire depuis le commencement du dernier siècle, elles ont pris leur élan tour à tour; aujourd'hui elles sont arrivées au poia^ où la recherche du principe qui doit les réunir est de* venue possible*

Les mathématiques pures n'ont qu'une très-faible portée philosophique, et s'accommodent de tous les systèmes. Les quantités qu'elles ont pour objets sont les diverses formes de cette possibihté d'être que les Asiatiques ont appelée maya, et que Platon nommait aussi la mère, le lieu, la dualité (1 ). Or, quelle que soit la théorie métaphysique à laquelle on s'arrête, cette

(1) Le temps, enfelfet, n'est qae le rapport de deox phénomènes qui s'excluent réciproquement dans une même substance; Tespace est le rapport de deux phénomrnes se produisant simultanément dans deux substances diirérentes; le mouvement est le rapport double de deux phénomènes se produisant à la fois dans Tespace et dons le temps.

màyà est la condition inévitable de tout phénomène réel ou seulement possible ; elle a donc en elle quelque chose d'absolu ; c'est ce qu'avaient compris les Indiens et Platon. De plus, comme cet élément métaphysique des choses est abstrait et ne comporte aucun mélange de réalité, l'analyse s'y applique avec une exactitude absolue qu'elle doit, non à ses méthodes, mais à la nature de son objet.

Hais si l'on songe que la difiérence entre Dieu et les êtres de l'univers vient de ce que Dieu n'est pas une quantité, tandis que toute chose en est une, on comprendra que toutes les sciences tendent à se résoudre dans les mathématiques et qu'une seule d'entre elles, la métaphysique, fait exception. Les êtres du monde, en effet, se composent de deux éléments, l'un réél et d'une nature absolue et permanente, l'autre relatif, variable et, par conséquent, de même nature que la quantité. Le premier est l'objet de la métaphysique, le second est celui des sciences de la nature. Ce qui change, dans les choses sensibles ou perceptibles à la conscience, forme donc une quantité, et, comme tel, peut de quelque manière être représenté par des formules abstraites. Parmi les sciences modernes, plusieurs offrent déjà le caractère mathématique à un haut degré : l'astronomie est en majeure partie composée de calculs ; ces calculs sont fondés sur une formule à la fois très-simple et très-générale qui énonce la loi de la gravitation universelle. Dans la physique, tout ce qui se rattache

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à la même loi dérive de cette formule et procède par

le calcul. Les phénomènes de la lumière, ceux de la dbalenr et même ceux de l'éleetridté, du magnétisme et du son, donnent lieu à toute une vaste science qui porte le nom de physique mathématique, science qui marche toujours parallèlement à rexpérience, et qui réduit en formules les lois que Texpérience a constatées. Or, à mesure que les observations se multiplient» ces lois se rattachent de plus en plus les unes aux ^ antres, les formules se groupent et ne sont plus que des expressions diverses d'un petit nombre de formules très-générales, tooidant ettes-^mèmes vers Tunité.

L'unité de ce qu'on nomme les forces physiques est le point sur lequel tous les savants ont aujour- * d'hui les yeux fixés. Par là, toutefois, il ne faut pas enleiidre que le physicien puisse observer directemml la substance, puisqu'elle est inaccessible à l'observation, et que du moment où il en parlerait il se ferait métaphysiden ; mais l'observation des phénomènes conduit aux lois qui les régissent, et si ces lois viennent un jour à être reconnues pour des expressions d'une même loi, l'unité des agents et des modes de production des phénomènes supposera naturellement Tunité du fond sur lequel ils se dessinent. Ainsi, la transformation de l'aimant en électricité et de eeUe-ci en aimant, puis Tunité de la loi à laquelle ces deux phénomènes obéissent, ont permis de les identifier. Il en a été de même de la lumière d'une part> de la chaleur et de l'électricité de l'autre, de

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