‹ La Science des religions et l'islamisme, deux conférences faites le 19 et le 26 mars 1886, à l'École des hautes-étudesChapitre 2 sur 24 · LA SCIEN'CE DES HEI.IG10NS · texte numérisé non relu

LA SCIEN'CE DES HEI.IG10NS

de M. Duruy, alors ministre de l'instruction publique, les salles Gerson, aujourd'hui annexées à, la Faculté des lettres, dont les cadres se sont tellement élargis dans ces dernières années, avaient été ouvertes à un certain nombre de cours libres, indépendants les uns des autres, où quelques vétérans faisaient un dernier effort pour démontrer leur supériorité sur leurs émules officiels, où de nouvelles recrues allaient bravement au feu pour conquérir leurs chevrons.

Nous étions en vacances, lorsque corn • mença le siège de Paris; on nous y maintint indéfiniment. L'initiative de M. Duruy et de son éminent collaborateur, M. Dumesnil, après avoir réussi au-delà de leurs espérances, n'eut pas de lendemain. Nous ne figurions pour aucune somme, si minime qu'elle fût, au budget.

Aucun ministre n'avait intérêt à plaider notre cause. Les anciens d'entre nous, condamnés de nouveau au silence, se résignèrent; les jeunes, pleins de foi dans l'avenir, se mirent à chercher un toit

moins chancelant qui leur offrît un abri moins provisoire.

Dix ans plus tard, quatre épaves de ce naufrage, successivement recueillies par l'Ecole spéciale des langues orientales, se trouvaient de nouveau réunies après avoir été longtemps séparées. M. le comte Kleczkowski, qui vient de mourir, a bi illam ment couronné sa carrière de diplomate par ses succès dans l'enseignement du chinois; M. le baron Des Michels a conquis une légitime autorité tant par ses publications que par son cours d'annamite ; M. Louis Léger, qui nous a quittés l'an dernier pour devenir professeur au Collège de France, nous est du moins resté comme professeur honoraire; enfin on m'a confié la chaire d'arabe littéral, si brillamment remplie par l'illustre Silvestre de Sacy de 1796 à 1 838, supprimée en 1868, un an après la mort de son successeur, M. Reinaud.

Les circonstances me ramènent aujourd'hui, après tant d'années, au sujet que j'avais choisi spontanément lors de mon

entrée dans la carrière. Depuis lors, dans aucun de mes cours, je n'avais repris le Coran comme texte d'explication. Pour être absolument sincère avec vous et avec moi-même, au risque peut-être de vous effrayer d'avance, je ne vous cacherai pas le motif de cette exclusion prolongée : il me semblait que, dans des conférences aussi suivies que les nôtres, où le tour de parole est aussi espacé pour chacun, le Coran passerait pour un texte vraiment par trop austère, non pas pour celui qui explique, car celui-là est toujours préoccupé d'assurer sa marche, mais pour ceux qui écoutent et qu'il s'agit d'intéresser afin de les tenir en haleine.

Il faut avouer qu'il y a dans le Coran au moins les deux tiers des sourates ^'est ainsi qu'on nomme les cent quatorze chapitres dont il se compose) qui sont remplies d'apostrophes banales, d'attaques contre les religions autres que l'islamisme, de mouvements de colère et d'impatience contre le sort, de bulletins de bataille, de morceaux écrits dans un stvle

ET l/ISLAMISME

très négligea l'époque où le Prophète, découragé parles luttes qu'il avait eu à soutenir, semblait ne plus croire lui même à sa mission.

Si, pourtant, je me suis décidé à renouveler la tentative, c'est que je la reprends dans des conditions bien autrement favorables. A ce moment-là, j'étais réduit à considérer comme une bonne fortune un auditoire presque uniquement composé d'amateurs. Si j'avais demandé à un seul d'entre eux s'il était préparé, le vide se serait immédiatement fait autour de ma chaire. Leur assiduité était la récompense de ma discrétion. Je cherchais à les distraire pour ne pas les perdre. Je leur ai gardé une profonde reconnaissance de leur bonne volonté persistante; ils assistaient à peu près régulièrement à mon cours et jugeaient de mes progrès, tandis que je pouvais seulement constater leur présence.

Nous aurions pu nous donner réciproquement un certificat d'exactitude, j'aurais été hors d'état de décerner à aucun d'eux un diplôme.

Le zèle avec lequel vous avez répondu cette fois encore à mon appel est la meilleure preuve que je ne m'agile plus dans le vide. 11 y a entre nous, Messieurs, un contrat librement consenti, qui nous unit, sans que nous ayons jamais eu besoin ni d'en discuter, ni d'en formuler les clauses. De mon côté, je cherche à disposer les faces diverses de mon enseignement, en m'inspirant de vos intérêts les mieux entendus; quant à vous, vous m'apportez le concours de votre attention la plus soutenue, de votre collaboration la plus persévérante La tâche du professeur est singulièrement allégée lorsqu'il connaît la composition de son auditoire et qu'il peut ajuster son cours au niveau de ceux auxquels il s'adresse. Je me sens rassuré en face d'élèves que j'ai pratiqués depuis longtemps, que je sais imprégnés de l'esprit scientifique, et qui rivaliseront avec moi d'ardeur dans le nouveau champ ouvert à leur activité, la connaissance de l'islamisme et du Coran.

Dés notre prochaine conférence je vous

rendrai la parole, nous reprendrons noire échange d'idées, et je me contenterai, comme à l'ordinaire, de diriger la marche et l'ordre de vos discussions. Pour cette fois, je vous demanderai la permission de vous exposer dans quelle mesure ce cours complétera le cycle des études pour lesquelles vous voulez bien me considérer comme un de vos guides. S'il faisait double emploi avec ce qui existe déjà ailleurs, qu'aurions nous besoin, moi de le l'aire, vous de le suivre? Il importe donc de tracer de prime abord, avec exactitude, la ligne de démarcation qui sépare cet enseignement nouveau des terrains limitrophes; il importe de justifier la nécessité ou au moins 1 utilité de ce nouveau rouage, dont nous allons expérimenter ensemble les ressorts et le jeu.

De tels prolégomènes, je me suis cru en droit de les supprimer, lorsque je pouvais prendre comme modèles des prédécesseurs tels que Silvestre de Saey, Mac Guckin de Slane et Stanislas Guyaid. Si je n'ai pas été directement l'élève de Silvestre de

Sacy, j'ai eu l'honneur d'être initié à la méthode du maître par un de ses meilleurs élèves, par le continuateur de sa tradition, par l'annotateur et le réviseur de sa Grammaire arabe. Avant que je l'aie nommé, vous avez reconnu à ces traits le patriarche des études orientales en Europe, l'éditeur du Baidâwî, M. le professeur Fleischer.

La voie lumineuse, où je n'avais qu'à m'engager à la suite de ces hommes éminents pour étudier à leur exemple l'histoire, la littérature, la langue des Arabes, présente une solution de continuité à l'endroit oh elle m'aurait éclairé sur la route à suivre pour vous faire connaître l'islamisme et les religions de l'Arabie. Telle est la double rubrique de ce cours. Nous réaliserons la seconde partie du programme qui lui a été assigné par une classification raisonnée des divinités de l'Arabie méridionale d'après les inscriptions sabéenneset himyarites. En reconstituant ce panthéon d'après les documents originaux, gravés sur la pierre ou sur le

bronze, nous aiderons pour notre faible part à la grande œuvre du Corpus inscriptionumsemiticarum, monument qu'est

en train d'élever l'Académie des inscriptions et belles-lettres '.

La moisson que rapporteront à la science des religions nos recherches épigraphiques, ne risque pas d'être confondue avec les résultats de nos autres travaux. Aussi ne vous parlerai-je aujourd'hui que de l'islamisme et de la place que les études sur cette religion méritent d'occuper dans notre enseignement national.

L'Ecole où ce nouveau cours est inauguré, a elle-même besoin de conquérir son droit de cité parmi les Ecoles spéciales qui font de Paris un si remarquable centre d'instruction. Pour ma part, je crois à sa prospérité et à son influence si elle les mérite par la sincérité et la sagesse de ceux qui seront appelés à y prendre la

|. Truis fascicules de la section phénicienne ont paru, sous la signature de M. Ernest Renan , en iSSi, l883 et i883.

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