‹ La Science des religions et l'islamisme, deux conférences faites le 19 et le 26 mars 1886, à l'École des hautes-étudesChapitre 22 sur 24 · I.A SCIENCE DES RELIGIONS · texte numérisé non relu

I.A SCIENCE DES RELIGIONS

cire prescrit et accompagnées de postures déterminées par l'usage. Cinq fois par jour, le mou'atfin annonce du haut des minarets que l'heure de la prière est venue. Chacun se tourne alors vers la kibla, c'est-à-dire dans la direction du temple de La Mecque, et récite ses oraisons dans l'endroit où il se trouve. Le culte public et la prédication ou khotba de l'imâm sont réservés pour le service hebdomadaire, qui, chaque vendredi vers midi, est célébré dans la mosquée principale.

Quant au jeûne, il se prolonge pendant tout le neuvième mois, le mois de ramadan. Chaque jour, l'abstinence la plus stricte est commandée depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil. Mais le Coran lui-même prévoit des dispenses, non seulement pour le malade et le voyageur, mais encore pour celui qui, tout en étant de force pour supporter la privation, se rachèterait en subvenant aux besoins d'un pauvre.

Le pèlerinage devait, dans la pensée du Prophète, amener chaque année tous les

musulmans au rendez-vous de la Ka'ba.

Mais de sages restrictions ont limité l'accomplissement de ce devoir à un pèlerinage unique, que chaque homme est tenu d'accomplir pendant sa vie. Les caravanes qui, chaque année, convergent vers La Mecque de tous les points du monde musulman, attestent la vitalité de l'islamisme et maintiennent un lien étroit entre ses membres épars.

Enfin l'aumône légale est une véritable capitation imposée tant pour le soulagement de la misère que pour les dépenses obligatoires de la communauté. On devine aisément combien cet impôt de sanctification (tel est le sens de son nom \akât) a dû favoriser, avec les mœurs financières de l'Orient, l'arbitraire et les exactions aussi bien des princes que des wâli et des percepteurs.

Dans cet exposé, j'ai omis plusieurs autres prescriptions, qui caractérisent l'islamisme, comme les suivantes : la guerre sainte, le djihâd érigé en principe, sorte de croisade tempérée seulement par des

capitulations avec les juifs et les chrétiens ; 1 interdiction de certains aliments et de toutes les boissons enivrantes, le maintien delà circoncision, enfin les adoucissements apportés au sort des esclaves, mais qui risquaient de rester lettre morte, si le possesseur s'acharnait contre sa victime.

Le code pénal était inflexible contre le meurtre et l'apostasie, rigoureux à l'égard du vol et de l'adultère.

Le tableau d'ensemble, que j'ai essayé de tracer, devrait subir de légères retouches pour ressembler exactement à ce qu'est devenu l'islamisme dans un quelconque des pays où il a conquis la suprémaiie. Si l'on excepte le jeûne du ramadan, d'ailleurs corrigé et atténué par les excès de table des nuits sans sommeil, et l'ambition que porte avec lui chaque musulman d'acquérir, comme un titre de noblesse, le surnom de hddjî « pèlerin », en se montrant au moins une fois dans sa vie à La Mecque, pendant le mois dhoïc 7hidjdja (celui du pèlerinage), on reconnaî-

tra que l'islamisme ne pèse d'un poids trop lourd ni sur les esprits, ni sur les existences de ses adhérents. 11 sait, du reste, s'accommoder aux nécessités et se transformer selon les besoins. C'est une puissance avec laquelle il faut d'autant plus compter qu'elle excelle à se dissimuler.

L'islamisme qui, d'après son comput, commence actuellement son quatorzième siècle d'existence, a su, par la double propagande de l'épée et de la parole, imposer sa suprématie aux Arabes, aux Syriens, aux Persans, aux Afghans, aux Turcs, aux Tartares, aux Indiens de l'Archipel et d'une partie de l'Hindoustan, aux habitants de l'Afrique du Nord, depuis l'Egypte jusqu'au Maroc, enfin aux indigènes du Sénégal. ■ • ' :ù - n ■■■ ■ ;

C'est à dessein que je n'ai pas compris dans cette énumération les pays comme la Chine, où l'islamisme n'est pas prépondérant, mais où il poursuit sa marche en avant pas à pas dans une progression constante, sans jamais reculer.

S'il est permis d'augurer de l'avenir par le spectacle de ce qui se passe sous nos fv yeux, l'islamisme n'a plus rien à espérer en Europe, où le sultan de Constantinople, souverain temporel et spirituel selon les vraies traditions du khalifat, est contraint à défendre les lambeaux de son empire contre les princes qui, de toute part, aspirent à s'y tailler un manteau à leur taille; mais de larges compensations sont réservées à la religion de Mahomet en Asie et en Afrique, où de plus en plus retentira la parole en laquelle se résume l'islamisme : « Il n'y a de dieu qu'Allah, Mohammad est le prophète d'Allah ».

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A utant l'islamisme est largement ou- XX vert aux concessions et aux transactions dans l'enceinte de son contour, autant il est fermé aux influences du dehors, autant il est replié sur lui-même pour se défendre contre toute atteinte. « Choisis le pardon, dit Allah ', ordonne la générosité et détourne toi des infidèles. »

Le sentiment de la défiance à l'égard de l'étranger est enfoncé, comme une flèche empoisonnée, dans le cœur de tout musulman. N'y a-t-il aucun moyen de l'en extraire, la plaie est-elle trop profonde pour qu'on puisse essayer de la guérir?

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Avant de nous séparer, Messieurs, je vous demande la permission de vous faire connaître mon diagnostic dans tout son optimisme, mais aussi de vous dire en toute franchise et avec un certain pessimisme que nous ne combattons pas le mal par des moyens efficaces et que nous risquons de le voir empirer, à moins que nous ne changions de méthode.

Après l'Angleterre, la France est le pays de l'Europe le plus intéressé à faire cesser le malentendu entre les chrétiens et les musulmans, à sceller définitivement la réconciliation des vaincus avec leurs vainqueurs. Qu'on ne s'avise pas de supposer qu'on obtiendra le consentement des esprits récalcitrants, à la condition de laisser les convictions religieuses libres, les consciences indépendantes.

Un diplomate éminent, un des ouvriers de la première heure dans rétablissement de notre protectorat en Tunisie, M. P.

cTEstournelles de Constant, a montré quels services sa connaissance des Arabes aurait

ET I. ISLAMISMK

pu continuer à nous rendre en terre musulmane par les réflexions suivantes ' :

« Il n'y a pas dans le monde arabe d'institution politique qui n'ait pour base la religion. L'école et le tribunal sont dans la mosquée; le peuple ne se compose pas de citovens, mais de fidèles; les hordes qui s'opposent à nos conquêtes ne se recrutent pas des volontaires, mais des croyants ; la guérie ne fait pas de ces croyants des soldats, mais des fanatiques; c'est l'étendard seul du Prophète qui peut conduire à la victoire un musulman. »

L'union intime du temporel et du spirituel a été dans le passé la marque de la propagande musulmane 2 , elle caractérise

i. Revue des Deux-Mondes du i" mars [886] p. 100.

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