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tout est infini et éternellement achevé. On le voit donc, la formule à laquelle m'ont conduit les efforts lents et successsifs de l'analyse est, d'une part, un instrument de définition précise, et, de l'autre, un instrument efficace de classification en matière de beauté.
Il ne serait donc pas vrai de dire que les êtres ne sont beaux que tout autant qu'ils agissent avec toute la puissance possible et conformément a tout l'ordre possible. Les êtres sont beaux au degré même de puissance qu'ils déploient et d'ordre qu'ils réalisent. Ils s'approchent ou s'éloignent de la suprême beauté selon que l'ordre et la puissance croissent ou décroissent parallèlement en eux. Cependant, au-dessous d'un certain degré d'ordre et de puissance que la raison connaît et qu'elle marque, la beauté se modifie et prend un autre caractère. Elle se modifie encore, dans un tout autre sens, lorsque la puissance croît à un haut degré, et, sans détruire l'ordre, l'éclipsé néanmoins. Que si la puissance manque totalement, ou si l'ordre a été ouvertement violé, la beauté n'est pas modifiée, elle n'est pas transformée; elle est anéantie, et la laideur sous ses formes diverses apparaît infailliblement.
C'est ainsi qu'à l'aide de notre définition du beau par la puissance agissante et par l'ordre, nous espérons expliquer, dans les chapitres suivants, les idées diverses qui se groupent autour de l'idée du beau. Nous avons déjà quelque confiance en notre formule, parce que nous croyons qu'elle est le fruit d'une rigoureuse et légitime analyse. Nous y avons foi pour
cette autre raison qu'elle se substitue à d'anciennes définitions partiellement vraies du beau, non pas en les détruisant, mais au contraire en les conservant et conciliant dans une synthèse nouvelle. Elle n'exclut absolument que les déterminations fausses qui mettent dans le beau non pas une partie des éléments qui le constituent, mais des éléments qui lui sont communs avec d'autres objets tort différents, comme l'agréable, ou qui lui sont complètement étrangers, comme l'utile. Notre définition nie que le beau soit exclusivement l'un des éléments de l'ordre et qu'il se réduise à la puissance exclusivement : mais elle affirme que le beau est à la fois la puissance agissante et l'ordre, c'est-à-dire la conformité à une loi, l'unité et la variété, l'harmonie, la convenance et la proportion. Par là elle rapproche tous ceux qui avaient confondu le beau avec une seule de ces choses prise à part et les met d'accord, qu'ils y consentent ou non. Pour ceux qui ne voient dans le beau que l'utile ou l'agréable, nous ne saurions nous entendre avec eux : ils affirment ce que nous croyons devoir nier péremptoirement.
Sur ce ils se récrieront, sans doute, et nous opposeront qu'en introduisant dans l'idée du beau l'idée de fin à atteindre ou effectivement atteinte, nous avons, du même coup, intimement mêlé l'idée du beau à celle de l'utile et aussi à celle du parfait ou de la perfection : l'utile étant tout ce qui sert à une certaine fin, et le parfait étant tout ce qui est complètement propre à une certaine fin, ou tout ce qui a complètement atteint la fin propre de sa nature.
C'est à quoi nous devons dès à présent répondre, en disant dans quel sens et dans quelle mesure nous estimons que ridée de finalité entre dans l'idée de beauté.
Toute force a, par rapport à elle-même, une fin qui est l'épanouissement total de sa puissance et qui constitue sa fin propre ou interne. De plus, comme tout se tient dans l'univers, toute force a, par rapport à une ou plusieurs forces autres qu'elle-même, une fin qu'elle atteint en dehors d'elle-même; parla elle sert à l'accomplissement de la im d'une ou plusieurs autres forces. Elle a ainsi une autre espèce de fin qui est sa fin externe, ou son utilité.
Lorsqu'une force a toutes les forces particulières qui lui sont nécessaires pour atteindre sa (in^ sans toutefois les avoir encore mises en mouvement, elle possède virtuellement toute la perfection de sa nature, puisqu'elle est parfaitement constituée pour atteindre son but. Lorsque, par l'exercice et le développement de toutes ses énergies, elle est parvenue au complet épanouissement d'elle-même, elle possède non plus virtuellement et à l'état de possibilité, mais réellement et en acte, toute la perfection de sa nature propre. L'une et l'autre perfection entraînent avec elles l'idée de fin interne, possible dans la première supposition, accomplie dans la seconde.
Voyons maintenant si l'idée du beau comprend l'idée de l'une et l'autre perfection, et si elle se confond avec l'une et l'autre idée, ou s'y réduit.
Il est manifeste qu'une force qui a tout ce qu'il lui faut pour agir puissamment dans les limites de sa
J60 PHEMIÈKK PAKTIE.
nature et de façon à les remplir, qui est année de toutes les énergies dont elle a besoin pour déployer toute sa nature et atteindre par conséquent sa fin interne, il est manifeste, dis-je, "qu'une telle force réunit en elle-même de plus nombreuses conditions de beauté qu'une autre force de même espèce, laquelle serait irrémédiablement destituée d'une ou plusieurs de ces énergies. Donc, la perfection virtuelle, la complète organisation native de la force en vue de sa fin interne, est une des conditions de la beauté. Mais cette condition n'est pas la seule : nous lavons déjà vu. La beauté n'est pas là où la foire dort à l'état de germe : elle ne paraît que là où la force agit, et avec puissance; car l'action lente, ou faible, ou molle, n'a pas ce qui fait la beauté. Donc la beauté suppose et comprend la perfection originelle, la perfection virtuelle ; mais elle ne s'y épuise pas.
D'autre part, la force qui, par l'exercice et l'effet persévérant de toutes ses énergies, la force qui, par son action effective et puissante, est parvenue au complet épanouissement d'elle-même, tellement qu'elle n'ait plus de progrès à faire, mais seulement à se maintenir telle qu'elle est, une telle force a assurément atteint sa perfection, c'est-à-dire accompli sa fin interne. Eh bien! cette perfection réalisée, actuelle, est-elle une condition de beauté, et si oui, cette condition est-elle la seule? Ou, si non la seule, en est-elle la condition dernière et suprême? Voyons. Supposez que portées à ce degré, à cette dernière limite, toutes les énergies de la force parvenue à sa perfection achevée s'arrêtent d'agir, sans croître, sans déchoir, et que,
fortes et grandes comme elles le sont, elles se reposent dans l'immobilité. Avant ce repos, la force était parfaite et parfaitement belle, car sa puissance, son activité, son éclat, ne pouvaient aller au delà. Mais présentement, quoique la perfection lui reste, puisqu'elle n'a subi aucune déchéance, par cela seul que son action est suspendue, que sa fécondité est interrompue, elle ne rayonne plus, elle n'est plus belle ; elle est retournée à l'état virtuel. Et de même que, dans sa virtualité originelle, elle n'était belle que d'une future beauté; de même, dans cette seconde virtualité, elle n'est plus belle que de sa beauté passée. Ainsi la perfection acquise est une condition essentielle de beauté suprême, comme la perfection originelle; mais ni l'une ni l'autre ne suffisent; il faut que le mouvement s'y ajoute, que la puissance brille en se déployant et que la vie éclate. De là l'inéluctable fragilité de toute beauté finie. L'être fini, au moins sur notre terre, développe sa force totale au détriment de ses énergies secondaires: quand il est parfait, quand il a touché l'extrême limite de sa perfection et de sa beauté, il est épuisé, usé, et sa ruine commence d'abord, puis se précipite. La fleur a resplendi tout un joui' : elle s'est consumée en cet effort suprême. Sa graine, il est vrai, mûrira demain et germera dans un an; mais elle-même, elle est morte. Ainsi de notre corps, quand l'âme a fourni toute sa croissance. Ce n'est pas ici, ce n'est pas cette année, c'est en haut et à une date de la durée future, que l'âme sage ou sainte, en possession de sa perfection acquise, doit refleurir et faire é( inceler sans repos t. i. u
la richesse de toute sa puissance. Dieu, Dieu seul, est toujours tout-puissant et aussi toujours infiniment beau, parce que ses perfections toujours complètes vivent toujours de toute leur vie, et que nulle intermittence n'interrompt jamais leur acte éternel.
Bref, on voit que si la perfection tant virtuelle que réalisée de la force n'est pas la beauté, c'est que, virtuelle, elle exclut, et réalisée, elle n'implique pas nécessairement l'un des éléments essentiels de la beauté, je veux dire le mouvement ou l'action de la puissance.
Une autre espèce de perfection est celle que l'on attribue aux êtres sans défaut ou aux œuvres irréprochables, êtres et œuvres d'ailleurs dépourvus de qualités saillantes. C'est là un abus de ternies. Cette prétendue perfection n'est que la médiocrité ellemême. Tout le monde place au-dessus de cette correction froide la force vive, animée, fût-elle mal disciplinée et sujette encore à quelques écarts. La première n'est que l'ordre sans la puissance ; elle n'est que le cadre nettement tracé et bien fermé, mais étroit, dans lequel se meut la faiblesse au pas égal et monotone; l'autre est la force ou 1 àme où bouillonne la chaleur de la sève. On peut espérer de gouverner et régler celle-ci , qui n'en sera que plus féconde ; il faut renoncer à échauffer celle-là.
L'idée du beau n'est donc pas identique à l'idée de finalité interne ou de perfection, quoiqu'elle la comprenne. Quant à l'idée de finalité externe ou d'utilité,
non-seulement l'idée du beau ne la comprend pas, mais elle la repousse et l'exclut absolument. Que l'on essaye, par tous les moyens et tous les rapprochements possibles, de mêler intimement le beau avec l'utile, les résultats qu'on obtiendra répugneront invariablement à la raison à l'égal de l'absurde.
Si le beau est identique à l'utile, la beauté des choses sera en raison directe de leur utilité, en raison inverse au contraire de leur inutilité. Nous devrons notre admiration à la parmentière, et la rose sera par nous proclamée un type de laideur; devant le colza, le lis et le magnolia seront forcés de courber humblement leur tète superbe; enfin le charbon qui nous chauffe sera plus beau mille fois que le diamant qu'il contient, mais qu'il cache, et qui nous éblouit quand il paraît.
Une chose à la fois utile et belle, car il s'en trouve, sera utile par sa beauté, belle par son utilité. Pourtant, qui ne sait, qui n'affirme le contraire? L'utilité d'une eau limpide comme le cristal est de nous désaltérer; sa beauté est de réfléchir à nos yeux l'azur du ciel, l'éclat de la lumière et le riant paysage où elle coule. Si le beau est identique à l'utile, il faudra confesser que l'aveugle qui boit cette eau en connaît toute la beauté, et que celui qui l'a contemplée est parfaitement désaltéré.
La beauté accomplie en chaque genre est un idéal dont les choses réelles, dont les êtres vivants peuvent approcher, mais sans l'égaler presque jamais; c'est une pure conception de l'intelligence. L'utile, au contraire, est le plus souvent ce qui prend un corps, ce
qui affecte une forme matérielle, positive, réelle. Si le beau est identique à l'utile, il faudra bien convenir que ce qui nous est utile au plus haut degré c'est l'impossible, c'est l'irréalisable, c'est, en un mot, l'utopie; il faudra bien avouer, d'autre part, que tout ce qui se consomme chaque jour dans nos maisons est le beau idéal lui-même.
L'utile est si peu le beau, que, pour tourner les choses et les êtres à notre usage, nous sommes obligés d'en altérer et le plus souvent d'en détruire la beauté. Les bêtes que l'on admire et que l'on couronne dans nos expositions d'agriculture sont des êtres gâtes, déformés, dans lesquels une graisse lourde et surabondante s'est accrue au détriment de la vigueur du corps et de la juste proportion des membres. C'est au nom de l'utilité que Ion brise les colonnes antiques aux tambours finement cannelés, et qu'avec leurs chapiteaux élégants l'on construit de misérables taudis. C'est au nom de l'utile que l'on décapite les dieux et que l'on met leurs nobles têtes dans des canons en guise de boulets. C'est au nom de l'utilité que l'on abat des forêts entières, œuvre magnifique de la nature et du temps, et que l'on en tait des poutres et des bûches. Je ne condamne pas l'utile, je le distingue seulement du beau, tant qu'il peut alléguer en sa faveur une nécessité pressante, tant qu'il ne détruit le beau que parce qu'il ne conservera qu'à ce prix la plus belle des œuvres de Dieu, l'homme. Je le distingue du beau et en même temps je le condamne dès qu'il n'a plus d'autre moyen de se justifier que la cupidité aveugle ou l'ignorance brutale. Mais, excusable ou non, la
recherche de l'utile est tout autre que celle du beau. Laissez faire la passion, ou plutôt la fureur de l'utile, elle convertira les musées en casernes ; les tableaux de Raphaël serviront à fabriquer des tentes, et bientôt au coin d'une rue, sur une borne, vous verrez l'Apollon du Belvédère tenant dans sa main gauche, non plus l'arc vainqueur de Python, mais un écriteau ou un bec de gaz.
Une dernière différence, radicale celle-là et jusqu'ici inaperçue ou méconnue, sépare de l'utile le beau, tant idéal que réel. S'il s'agit du beau idéal, le beau est la force conçue comme agissant avec toute la puissance et conformément à tout l'ordre possible. S'il s'agit de telle beauté réelle, le beau est une force particulière, le soleil, par exemple, ou un arbre agissant avec toute sa puissance et conformément h l'ordre de sa nature. Le beau idéal, pour exister de l'existence toute rationnelle qui lui est propre, a besoin d'une raison qui le conçoive. Cette raison peut être la raison humaine. Mais avant que l'homme fut créé, Dieu, qui concevait ou connaissait toutes choses, concevait le beau idéal en chaque genre, et le beau idéal avait par là, indépendamment de tout rapport avec la raison de l'homme, toute sa beauté rationnelle. Donc, ce n'est pas en vertu du rapport qu'il soutient avec notre esprit que le beau idéal existe rationnellement. N'y eût-il aucune autre intelligence que celle de Dieu, le beau idéal n'en aurait pas moins toute son existence rationnelle.
D'autre part, le beau réel, même inconnu à l'homme, possède toute sa réalité. Les arbres antérieurs à la
création de l'homme, lorsque la force végétative agissait en eux avec puisssance et conformément à l'ordre de leur nature, étaient réellement beaux. Du jour où l'homme les a regardés, ce regard a-t-il donné plus de chaleur à la sève ou plus d'harmonieux développement aux branches? Les yeux de l'homme ont-ils cette vertu? Pendant tout le temps que la Vénus de Milo est demeurée ensevelie sous terre, a-t-elle dépouillé sa beauté? ses pures formes ont-elles, pendant ces longs siècles, perdu la force d'exprimer une âme noble, fière et chaste? Non ; le beau réel reste lui-même, non pas virtuellement, non pas en puissance, mais effectivement et en acte, soit que l'homme le connaisse ou l'ignore, soit qu'il se cache sous terre ou rayonne à nos yeux. Le beau idéal éternellement conçu par la raison divine, ou le beau réel une fois créé, n'existent donc pas l'un rationnellement, l'autre effectivement, en vertu de la connaissance que nous en avons, mais avant cette connaissance, sans cette connaissance et indépendamment de notre esprit.
Je demande maintenant ce que devient l'utile alors qu'il est inconnu à l'homme; l'utile enfoui, caché dans les ruines ou au fond de la mer. Est-il encore l'utile. ignoré de la sorte et soustrait aux prises de notre activité? Est-il encore l'utile alors que tout usage nous en est impossible? J'accorde qu'il conserve de quoi redevenir utile un jour; mais ce n'est là que de l'utilité virtuelle ou possible, ce n'est pas de l'utilité présente, réelle, en acte, comme était présente, réelle et en acte sous terre, encore qu'invisible, la beauté de la Vénus de Milo. Concluons que le beau réel, une
fois créé, est beau effectivement et d'une façon absolue, sans aucun rapport actuel avec l'esprit de l'homme, tandis que l'utile, une fois créé aussi, n'est effectivement utile que par son rapport actuel avec notre activité. L'utile est donc destitué de ce caractère absolu qui appartient à l'essence du beau. Le beau, même fini, est absolu en un certain sens; l'utile est au contraire essentiellement relatif.
Cette remarque achève d'éclaircir et de fixer la signification du mot convenance dont nous nous sommes précédemment servi. La convenance dont l'idée est, selon nous, comprise dans l'idée du beau, n'est en aucune sorte l'appropriation et le rapport d'un être ou d'une force à une fin externe. Ce rapport ne serait aulre chose que l'utilité. La convenance donl nous avons fait une condition de la beauté est, tout au contraire, le rapport de la force agissante avec les forces extérieures qui l'aident à accomplir sa fin interne, laquelle fin est elle-même une condition de la beauté. Ainsi il y a deux sortes de convenance : celle par laquelle une force devient utile à d'autres forces qui lui sont extérieures; et celle par laquelle une force s'appuie autant qu'il est nécessaire sur des forces extérieures, pour s'élever elle-même à toute sa puissance et à toute sa beauté.
Maintenant que nous avons étudié et défini de notre mieux la nature du beau, c'est-à-dire ses caractères et son principe interne, notre travail théorique serait terminé s'il nous était permis d'omettre ici certaines idées que la science et le sens commun s'accordent à rattacher au beau par les liens les plus
étroits. Telles sont les idées du joli ou du charmant, du sublime, du laid et du ridicule. Puisque notre devoir est de rechercher quelle est la nature et quels sont les caractères des objets auxquels nous avons coutume d'attribuer l'une de ces qualifications, quelle méthode suivrons-nous dans cette nouvelle élude ? Referons-nous encore une fois le rude et long chemin que nous avons parcouru pour atteindre en ellesmêmes l'essence et la substance du beau ? Oui, et sans hésiter, si un tel effort est nécessaire; non, s'il existe un moyen sûr d'arriver plus promptement au même résultat. Or, ce moyen existe, et le voici :
Lorsque deux objets sont absolument semblables, quiconque en connaît un connaît l'autre. Lorsque deux objets, sans être absolument semblables, ont entre eux plus de ressemblances que de différences, quiconque connaît l'un des deux connaît par là même le second presque tout entier, puisqu'il n'ignore plus que la faible différence qui les distingue. Dans ce cas3 un simple rapprochement, opéré par la comparaison, suffit pour mettre en lumière les traits de dissemblance et parfaire ainsi par l'étude de son semblable la connaissance de celui des deux objets que l'on connaissait déjà aux trois quarts. Mais, à ne parler d'abord que du sublime et du joli, personne ne doute qu'ils soient de la même famille que le beau. De fréquentes confusions le prouvent. Sans doute, on ne confond pas le joli avec le sublime ; mais à chaque instant on nomme beau ce qui n'est que joli, et sublime ce qui n'est que beau. Les esprits exercés, qui ne commettent pas ces confusions, les excusent pour-
tant, parce qu'à leurs yeux ce ne sont là que des erreurs de nuances; et lorsqu'ils veulent corriger ces jugements, ils s'appliquent bien moins à les réfuter comme faux qu'à les tempérer comme exagérés soit en plus, soit en moins. On les entend dire alors : Cette statue n'est pas tout à fait belle, mais elle est très-jolie ; ou bien : Ce poëme n'est pas tout à fait sublime, mais il est d'une grande beauté. Ainsi l'on tient pour certain que le joli, le beau et le sublime, ne sont que des degrés divers, successifs, et, malgré tout, assez voisins, d'une même sorte d'excellence. D'où il résulte que nous connaissons déjà du joli une notable partie de son essence, toute celle qui lui est commune avec le beau, que le reste en est la moindre partie, et que, par conséquent, une comparaison attentive avec le beau achèvera de nous faire connaître le joli, sans qu'il soit nécessaire de reprendre au point de départ la longue voie de l'analyse. De même pour le sublime.
Quant au laid, la raison le considère légitimement comme le contraire du beau, et, pour en déterminer la nature, il suffira de nier du beau tout ce qui en peut être ôté sans emporter avec soi la réalité et l'être ; car encore faut-il que le laid soit quelque chose. Enfin, le ridicule est très-certainement un commencement de laideur, et, la nature du laid une fois connue, des comparaisons méthodiques nous feront aisément démêler les caractères et le principe interne du ridicule.