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CHAPITRE VIII

Du sublime.

Comparaison du sublime avec le beau. — En quoi le sublime ressemble au beau et en quoi il en diffère. — Définition du sublime. — Du sublime dans ses rapports avec l'intelligence, la sensibilité et l'activité de l'homme.

Prenons donc nous-mêmes notre élan, et retournons au beau pour le comparer non plus cette fois avec ce qui lui est inférieur, mais avec ce qui est généralement considéré comme supérieur au beau, avec le sublime.

Ici notre tache devient ardue. Le sublime éblouit le regard qui le contemple ; il est rebelle à l'analyse et aux formules. Ne nous décourageons pas toutefois. Le sublime est certainement de la famille du beau : il lui doit donc ressembler par plus d'un trait essentiel. Guidés par la lumière dont le beau s'est éclairé a nos yeux, cherchons attentivement et tachons de reconnaître, selon nos forces, la nature du sublime.

Le sublime affecte des formes tantôt immenses et inlinies, tantôt multiples et fuyantes, tantôt même désordonnées, sous lesquelles se dissimulent proton-

dément ses éléments essentiels. Essayons d'enchaîner ce Protée. Choisissons dans chaque genre d'êtres des exemples on le sublime se rencontre incontestablement, et faisons effort pour en saisir le côté permanent et fixe.

Du haut de la proue d'un vaisseau, ne voyant de toutes parts à l'horizon que l'eau et le ciel, je con temple l'Océan, et soit apaisé, soit furieux, il excite en moi l'idée et le sentiment du sublime. Or, à ce moment, mes yeux n'aperçoivent pas les bornes de l'Océan , et son étendue me parait sans limites; ma vue nén sonde pas les abi'mes, et il me parait sans fond; s'il se soulève, mes regards ne rencontrent rien qui puisse défier sa puissance, et cette puissance me paraît sans mesure. Toutà coup, par la pensée, je resserre l'Océan et le ramène aux proportions d'un lac enfermé dans un cercle de montagnes; ces montagnes circonscrivent le lac de tous côtés, et d'un coup d'œil j'en embrasse la courbe; ce lac est peu profond et limpide, et ma vue aperçoit le lit de sable fin et de plantes verdoyantes sur lequel reposent ses eaux ; ces eaux sont unies, et quand le vent les irrite, leur plus grand courroux ne va qu'à renverser de légers esquifs. Aussitôt, en comparaison de l'Océan, ce lac me semble petit, mais beau. L'Océan, lui aussi, est un lac, mais il m'a semblé sublime. Comment cesserait-il de l'être pour moi ? Si son étendue, sa profondeur et sa puissance cessaient d'être à mes yeux indéfinies, indéterminées, au delà de toute mesure.

Toutefois, alors même qu'à mes yeux l'Océan est d'une étendue, d'une profondeur et dune puissance

indéfinies, ma raison sait et dit que l'Océan est une chose finie.

Ce n'est pas tout : au milieu de l'Océan, et toujours du haut de mon navire, mes sens n'embrassent pas l'unité de l'Océan, ni les diversités que présentent ses couleurs sous certaines zones, ni ses vagues plus ou moins hautes ici ou là, ni les proportions de la forme que dessinent ses rivages : en un mot. Tordre de l'Océan disparaît pour moi dans son immensité. S'il est bouleversé par une formidable tempête, je saisis encore moins son unité, sa variété, ses proportions, ses harmonies. Mais que, comme tout à l'heure, ildevienne lac, ou seulement qu'il s'enfonce en un golfe fermé à son Ouverture par une île : alors, du haut d'une colline, je le vois refléter la couleur azurée du ciel, décrire autourde ses rivages d'élégantes découpures, jeter autour des rochers une écharpe d'écume argentée, et marier ses eaux à la terre dans un harmonieux embrassement. Ainsi, du lac et du golfe, j'aperçois, par mes organes, l'unité, la variété, la proportion, l'harmonie; mais le lac, ou le golfe, n'est plus sublime comme l'Océan : il n'est que beau.

Cependant, tandis que la forme ordonnée de l'Océan m'est dérobée, quand il est tranquille, par son immensité, et quand il est courroucé, sous l'apparent désordre de sa colère, ma raison, spontanément instruite de la stabilité des lois de la nature, conçoit et affirme que l'Océan, calme ou irrité, est en ordre.

De ce premier exemple, ne concluons rien encore. Laissons là l'Océan, et considérons maintenant un chêne battu par l'ouragan sur une liante montagne.

Quelque immense que soit ce géant des forets, mon regard cependant le mesure; sa grosseur, je l'évalue aussi. Mais sa force de résistance, a quoi est-elle égale, à quoi supérieure ? Je l'ignore. Ce que je sais seulement, c'est que l'invisible ennemi qui l'assiège, c'est que le vent qui lui livre bataille a le pouvoir de renverser des colonnes, des murailles, des tours de granit: ce que je sais, c'est que cette force de l'ouragan me parait indéfinie, et que pointant le chêne la brave et en triomphe. La vigueur du chêne me parait donc. de son côté, indéfinie, puisqu'elle surpasse celle de l'ouragan. Mais que mon imagination métamorphose le chêne en un peuplier svelte et élégant, qui, dans une étroite vallée et au bord d'un ruisseau, développe sans obstacle son riche branchage, et dont je mesure la puissance bornée à celle des vents tempérés qui le caressent : l'arbre ainsi transformé est d'une charmante beauté, mais il n'est pas sublime.

Pourtant, le chêne de tout à l'heure, dont la force dépassait à mes yeux la puissance de tout arbre en pleine beauté, ma raison me disait que sa force, toute grande qu'elle était, avait des limites.

En outre, le chêne battu par l'ouragan est en désordre. Sa tête hère est violemment abaissée ; ses rameaux magnifiques, qui s'étendaient tout à l'heure librement au gré de leur croissance, sont tous poussés en sens unique ; ses feuilles volent, ses branches se brisent, son tronc ploie et craque et ne se redresse avec rage que pour ployer de nouveau. Ses proportions, l'harmonie de ses formes, tout est troublé. Voilà ce que mes sens me montrent, et ma raison

n'en peut disconvenir. Mais en même temps ma raison sait et affirme que tout ce chaos est l'accomplissement et la manifestation de l'ordre même de la nature.

Au-dessus du chêne dont nous parlons plane un aigle à l'immense envergure. Chassé parla tempête, il prend son essor, monte, monte encore, il ne s'arrête pas de voler. Bientôt il n'est plus dans la nue que comme un point noir. Encore un instant et ii a disparu. Je dis alors que le vol de cet aigle est sublime. En quoi?

Je ne saurais mesurer du regard l'espace qu'il a traversé; celui qu'il parcourra encore, je ne le mesure pas davantage. Il s'est élevé à une hauteur indéfinie, indéterminée. Combien de temps volera -t-il ? Je ne sais ; mais sa puissance de voler sérail sans limites, si j'en croyais mes yeux. Or, qu'il redescende à une dizaine de toises, que je le contemple balance'1 dans les airs sur ses ailes déployées, que je distingue son bec crochu, ses serres nerveuses et crispées, les nuances et les rayures de son plumage fauve : dès ce moment il n'est plus sublime, il n'est que beau. Rapproché de lui, je reconnais que malgré sa taille et sa vigueur, sa puissance de voler a des limites. Mais tout h l'heure quand il était dans le ciel, sur la foi de nies sens et sans la voix de la raison, j'eusse estime cette puissance illimitée.

De même, à une faible distance, toute sa forme m'est présente et distincte. J'y remarque l'unité qui relie toules les parties de son corps en un même tout; je constate que sou. corps est en proportion avec

sa tête, ses ailes avec son corps, la dimension des plumes avec celle des ailes ; en un mot, je saisis le plan et l'ordre selon lesquels cet oiseau superbe a été créé. Tout à l'heure, au contraire, et là-haut, lorsque son vol était sublime, je soupçonnais, je devinais cette unité et cette harmonie; ma raison comprenait qu'elles n'avaient point péri : mais je ne les voyais plus ; l'ordre plastique, le dessin de la forme étaient pour moi perdus dans l'infini de la distance et dans le vague de l'éther.

Enfin, de l'animal, passons à l'homme.

Après avoir lu le Phédon, il n'est personne qui ne proclame sublime la mort de Socrate. A l'heure où il but la ciguë, son âme, déjà si grande, grandit encore et devint plus qu'humaine. Tant de foi dans la justice divine et dans la vie immortelle; tant d'éloquence dans l'expression de cette foi; tant d'inaltérable sérénité en présence des épouvantes de la mort ; une fermeté qui ne consola pas, mais qui soutint ses disciples; une douceur qui pénétra même le cœur du bourreau ; ce dernier soupir, qui fut à la fois un sou- . rire et une prière : voilà de quoi nous confondre ; voilà une mort au prix de laquelle toute autre mort d'homme, toute autre mort que celle des martyrs chrétiens, toute mort, enfin, qui ne serait que belle me parait presque ordinaire. A quelle hauteur morale s'était envolé Socrate en cet instant solennel, nous ne saurions l'imaginer, ni le dire. A mesurer cette hauteur, nos termes de comparaison sont insuffisants : elle est indéfinie, indéterminée. Il faut que notre raison intervienne ici et prononce que, après tout, entre

cet indéfini de grandeur d'âme et l'infini, la distance est encore infinie.

Puis, si nous consultons les apparences que nos sens nous apportent, et si nous n'écoutons que nos faibles cœurs, n'y a-t-il point dans cette attitude de Socrate, dans cette invincible tranquillité, dans cette austérité qui congédie les enfants et les femmes sans témoignages de suprême affection, qui ne se permet nul regret et qui n'en permet point aux autres, n'y a-t-il pas comme une sorte d'insensibilité, triste antécédent de la dureté stoïcienne? Les droits d'une partie de l'âme n'y sont-ils pas méconnus et froissés; enfin, n'est-ce [joint trop, et dans celte âme, l'harmonie nécessaire à l'ordre moral n'est-elle point rompue? Peut-être, répond la sensibilité troublée par un si imposant spectacle. Non, non, crie la raison, il n'y a dans la mort de Sociale aucune affectation théâtrale, aucune roideur, aucun excès. De ses facultés, aucune n'était sacrifiée, toutes étaient montées au même ton : de nouvelles proportions avaient en lui produit une nouvelle harmonie : harmonie supérieure, aimable, naturelle, pleine d'onction, qui est, à son plus haut degré, l'ordre même de lame.

Jetons maintenant un regard en arrière. En ces exemples si divers s'est montrée, toujours la même, la nature propre du sublime dans les êtres créés. Si l'on réunit les caractères fixes, les éléments invariables mis en lumière par notre analyse, on arrive h la définition suivante :

1° Quant à la puissance : le sublime, dans les êtres créés, est une force dont la puissance surpasse toute

mesure des sens ou de l'imagination, — fait paraître petite toute force de même espèce belle au plus haut degré, — et n'est limitée que par une affirmation de la raison.

2° Quant à l'ordre : le sublime est une force dont la puissance agit selon un ordre qui se dérobe aux sens, soit par sa grandeur indéterminée, soit par l'apparence du désordre, soit par l'un et l'autre à la fois, et que cependant la raison affirme réaliser un ordre certain et supérieur à celui dont nos sens sont témoins.

Le sublime dans les choses finies porte infailliblement notre pensée vers Dieu. Pourquoi? Parce que, indéfini et indéterminé, le sublime est une image, quoique infiniment imparfaite, de la nature divine, laquelle se dérobe à nos facultés par son infinitude, et trompe les efforts de notre raison par des perfections qui, encore qu'admirablement définies en ellesmêmes, débordent toutes les déterminations que nous leur voulons imposer. Le sublime en Dieu est l'infini de la puissance dans l'infini de l'harmonie et de l'ordre.

Si tel est le sublime dans les choses créées, et le sublime en Dieu, en quoi diffère-t-il du beau et en quoi lui ressemble-t-il ? En lui-même, que lui manque-t-il pour être beau? Est-ce la puissance? Non, puisqu'il la possède h un très-haut degré dans la création, à un degré infini dans la nature divine. Est-ce l'ordre qui lui manque? Pas davantage, puisque la raison affirme que le sublime réalise, dans la création un ordre certain, en Dieu l'ordre éternel. Jusque-là donc

le sublime esl identique au beau. Mais ii cesse d'êlre beau, non pour rester en deçà, mais pour passer au delà, lorsque nous tentons de le déterminer ou de le comprendre en une mesure ou sous une forme limitée. Ainsi donc, en lui-même, il est beau. Ce n'est que relativement à nous, ce n'est que par rapport à nos facultés de comprendre qu'il est sublime. Au fond, le sublime n'est que la beauté très-grande, ou la beauté infinie, que nous affirmons sans pouvoir ni la limiter au juste, ni l'embrasser. Si Dieu égalait tout à coupla portée de nos facultés aux proportions du sublime, soudain le sublime cesserait d'exister, et il n'y aurait plus dans l'univers que du beau. Socrate mourant s'estimait-il sublime? Je ne le crois pas. Son intelligence égalait sans doute alors la grandeur de sou âme, et le prestige qu'il exerçait sur les autres, luimême il ne le subissait pas. De là cette incomparable simplicité des âmes sublimes qui accomplissent des miracles de dévouement et d'héroïsme, et qui pensent n'être que dans la juste limite du devoir. Même aux yeux de Dieu la beauté est toujours la beauté ; mais qu'il y ait du sublime aux yeux de Dieu, cela ne se peut, puisqu'il n'est rien au monde que Dieu ne puisse déterminer, saisir, embrasser tout entier dans l'ensemble et dans les détails. Et Dieu pour lui-même n'est pas sublime; cm* comment l'être infiniment intelligent n'aurait-il pas sa propre mesure? Il y a plus, nous-mêmes, nous chétifs, à proportion que nous dissipons les nuages dont s'enveloppent les lois du monde, à proportion que nous perçons les mystères de la création, nous voyons le sublime décroître et peu

à peu céder sa place au beau. Enfin, lorsque notre raison prosternée devant l'infini le contemple et l'étudié autant que le lui permettent ses forces bornées, tout en continuant de le trouver sublime, elle le conçoit de plus en plus comme infiniment beau; parce que si Dieu nous demeure sublime par l'immensité de ses puissances où se perd la pensée, l'ineffable harmonie de ces puissances nous en révèle invinciblement la suprême beauté.

Le sublime n'est donc que la beauté indéfinie ou l'infinie beauté. Nous venons de dire en quels rapports il est avec notre intelligence. Bien loin de l'atteindre en lui-même, nos facultés expérimentales n'en embrassent même pas tous les signes sensibles. Aux empiriques qui nient l'invisible, la forme du beau reste* encore; mais il ne leur reste du sublime que son indéfinie grandeur ou son apparent désordre qui ne sauraient charmer leurs yeux, et dont leur sensualité n'a que faire.

Mais s'il ne flatte pas nos sens, le sublime apporte à notre sensibilité d'austères et pures jouissances. On s'est trompé plus d'une fois sur la nature du sentiment que nous foit éprouver le sublime. Ce sentiment ne peut être ni absolument distingué de l'admiration, ni, surtout, confondu avec la crainte. De même que le beau et le joli, le sublime agit nécessairement sur l'âme tel qu'il est, c'est-à-dire conformément à son genre particulier de puissance et d'ordre. Or, comme il ne diffère pas essentiellement du beau, il ne peut frapper notre âme d'une atteinte essentiellement différente. Cependant, à cause de son caractère relatif et

du mystère dont le couvre l'indétermination ou l'incomplète détermination de sa puissance et de ses proportions, les effets qu'il produit sur l'âme, quoique semblables à ceux de la beauté, en diffèrent néanmoins à quelques égards.

Puissant comme il l'est, le sublime ne peut agir sur la sensibilité sans imprimer à l'àme une forte secousse. Ebranlée parce pouvoir indéfini, mal connu, mystérieux, immense, l'âme se sent petite toujours, quelquefois menacée. Si le sentiment de son néant ou du danger qu'elle court la remplit exclusivement, si la raison ne vient pas tempérer ou détruire cette impression d'humiliation et de terreur, ou détourner vivement son attention en lui parlant éloquemment de l'ordre magnifique qui se déploie sous le déchaînement et le désordre apparent de la force, l'âme n'éprouve rien qui ressemble à une émotion esthétique. Four l'aveugle ignorance ou pour la peur plus aveugle encore, l'aspect de la tempête, les roulements du tonnerre, la voix du canon, n'ont rien de sublime et ne sont qu'épouvantables. Ce serait donc se tromper que de soutenir que le sentiment du sublime se fonde principalement sur l'instinct de la conservation de soi-même et sur la crainte.

On ne va pas, il est vrai, jusque-là. On dit seulement (pie dans l'âme placée en présence du sublime, une impression de terreur se mêle à une tranquillité relative, de façon à produire une sorte d'horreur délicieuse. C'est encore trop prétendre. Un ciel étoile est un spectacle assurément sublime, puisqu'il suggère l'idée d'une étendue sans bornes et dune puissance

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infinie ; et pourtant, lorsque je le contemple dans un religieux recueillement, je n'éprouve ni terreur tranquille, ni horreur délicieuse. La mer en fureur est sublime pour qui est en sûreté sur le rivage; je cesse de la trouver sublime, si je sens avec terreur ma vie menacée, et je ne sais par quel prodige cette terreur me deviendrait délicieuse. La mer n'est pas non plus sublime à mes yeux, lors même que je suis en sûreté, si je vois de malheureux marins luttant vainement contre une mort certaine ; car alors ma pensée est toute à ces infortunés et nullement aux délices de ma sécurité personnelle. Ce que je ressens à cette vue, ce n'est pas l'impression, ou plutôt l'émotion esthétique du sublime, c'est un sentiment de douloureuse sympathie pour mon semblable. Que si cette émotion n'est pas sans quelque secrète jouissance, c'est ou bien parce que mon égoïsme se félicite de n'avoir rien à craindre pour lui-même, ou bien parce que je goûte le plaisir délicat qui est au fond de toute affection sympathique. Mais ni la pitié pour nos semblables, ni la satisfaction de n'être pas en danger de mort n'ont rien de commun avec le sentiment du sublime; autrement je devrais appeler sublime la tuile qui, tombée d'un toit, a tué mon voisin et épargné ma tête.

Tout autre est le sentiment du sublime. Remarquons d'abord soigneusement que le sublime n'est senti en tant que sublime que tout autant qu'il a été connu en tant que tel. On fera aussi rapprochés que Ton voudra le moment où il est connu et le moment où il est senti ; on les confondra même avec raison en t. i. 13

un seul moment à peine divisible en deux instants indivisibles ; mais il restera toujours incontestable que cela seul est senti qui est connu, et que par conséquent la connaissance du sublime en précède imperceptiblement le sentiment. Or, ce que le sublime fait d'abord connaître le plus clairement de lui-même, c'est sa puissance indéterminée, c'est sa grandeur indéfinie. Mais toute force, agissant avec une puissance extraordinaire, provoque infailliblement notre admiration, et l'admiration est un sentiment agréable1. Aussi admirons-nous immédiatement les choses sublimas et les contemplons-nous avec une réelle satisfaction. Mais ce plaisir d'admirer n'est pas pur comme celui que nous procure l'admiration du beau; il s'y mêle, au commencement, une certaine peine, moindre cependant que le plaisir goûté, et qui vient de la conscience de notre petitesse et de notre faiblesse, pour nous évidentes en face d'une puissance prodigieuse et invincible. Cette conscience du peu que nous sommes et du peu que nous pouvons, en comparaison de ce qu'est et peut le sublime, nous rend plus respectueux encore à son égard qu'à l'égard du beau; elle nous trouble en même temps jusqu'à un certain point, parce que nous ne savons pas au juste à quelle puissance nous avons affaire. C'est ce respect et ce trouble, moindres cependant que la satisfaction de jouir d'un grand spectacle, que l'on a quelquefois confondus avec la terreur ou l'horreur, toujours trop pénibles et trop violentes de leur nature pour n'étoutfer pas tout sentiment de joie.

Ce n'est pas tout. Si le sublime nous manifeste im-

média tement sa puissance, l'ordre selon lequel et en vue duquel cette puissance se déploie ne se découvre à nous qu'après un effort de réflexion. Encore cet ordre est-il bien loin de se dévoiler tout entier. Il demeure flottant à nos yeux, dans des limites indéfinies que nous ne mesurons pas, ou en partie dissimulé sous un désordre relatif, dont nous ne dissipons qu'imparfaitement la trompeuse apparence. En sorte que, ravis par l'intuition de cette beauté mystérieuse dont notre raison affirme l'existence et dont notre âme reçoit, par éclairs, le merveilleux rayonnement, nous souffrons en même temps de l'impuissance où nous sommes d'en embrasser tout entière la magnifique harmonie.

Quis Deus incertum est, habitat Deus.

Cependant, ici encore, quoique notre joie ne soit pas pure comme la jouissance du beau, elle est réelle et domine notre peine, sans quoi cette joie n'existerait plus pour nous. Est-ce un plaisir celui où la douleur se mêle au point de le dominer et détruire ? En outre, il faut bien que le plaisir du sublime, qui est réel, surpasse en intensité le plaisir du beau, puisque bientôt ce plaisir du sublime triomphe de la peine qui s'y mêle, et nous la fait oublier. En effet, après une première émotion de tristesse, après un retour pénible sur nous-mêmes, mieux instruits de la grandeur du sublime et avertis de l'ordre qu'il accomplit, nous l'admirons sans réserve, nous cédons sans résistance à son attraction dominatrice, et troublés cette fois, non plus par de vagues appréhensions, mais par

un charme suprême et vainqueur, nous sommes nonseulement pénétrés, émus, ravis, comme par le beau, mais pénétrés jusqu'au frisson, émus jusques aux larmes, ravis jusqu'au transport, transportés jusqu'au délire.

Qu'y a-t-il donc dans le sentiment du sublime de plus ou de moins que dans le sentiment du beau ? Les mêmes éléments sont dans l'un et dans l'autre, parce que, après tout et au fond des choses, le sublime n'est que le beau indéfini, dans les êtres créés, ou, en Dieu, le beau infini. Mais tandis que le beau proprement dit, toujours mesuré et défini, dans sa puissance comme dans son ordre, nous émeut sans nous ébranler, le sublime, lui, nous secoue jusqu'aux intimes profondeurs de notre être, parce qu'il produit en nous tons les elfets du beau avec une énergie véhémente, proportionner à sa propre puissance et de beaucoup supérieure à l'énergie du beau. Le sublime nous fait à son image, non pas à son image vraie, mais ii son image telle qu'elle se forme en nous. Conçu par nous comme extrême, il nous rend extrêmes ; par nous conçu comme ordonné, mais ne nous laissant voir que ses enveloppes mal définies ou désordonnées, s'il élève notre âme jusqu'à l'ordre, ce n'est qu'en la bouleversant.

Il est impossible, on le conçoit bien, que l'union de lame avec le sublime, c'est-à-dire avec ce beau plus puissant que le beau, demeure sans fécondité esthétique. Il est vrai que d'une âme tellement ignorante ou faible que le sublime l'aveugle de son éclat ou l'écrase du poids de sa grandeur, rien ne sortira sous

l'influence du sublime. Cette âme ne reconnaît pas le sublime ; elle ne l'admire pas, elle ne l'aime pas. Pour le connaître, l'aimer et lui devenir quelque peu semblable, il ne suffît pas de le subir. Après avoir reçu le premier choc de sa puissance, il faut, d'un cœur ferme et libre, se redresser, lever la tête, le regarder en face, concevoir ou son infinitude, sinon la comprendre, ou ses limites indéterminées, sinon les mesurer, entrevoir ou sa beauté infinie, ou l'ordre fini, mais vaste, qu'il réalise, et tenter l'entreprise hardie d'imiter autant que possible sa grandeur. Une âme énergique y réussira de temps en temps, si sa libre volonté travaille courageusement à la hausser au-dessus d'ellemême. Plus rarement, mais quelquefois encore, une âme seulement ordinaire, mais résolue et droite, à l'aspect et au souvenir du sublime, accomplira des actes où s'en reflétera une lointaine image. Mais celuilà seul qui aura longuement et passionnément contemplé le sublime, et qui, après s'être nourri de cette moelle de lion, aura, par une lutte sans trêve, dompté en lui-même la chair et arraché de ses entrailles la racine de l'injustice, celui-là seul produira ces fruits divins de l'union du sublime avec la liberté, pour lesquels les hommes ont créé les noms de sainteté et (Y héroïsme. Et il sera d'autant plus sûrement sublime, celui-là, qu'il aura mieux compris que l'homme ne sauiait être sublime en toute chose et à toute heure. Jl ne le sera donc qu'à propos, laissant les orgueilleux et les fanatiques tomber tout à leur aise dans la violence ou dans le ridicule. Lui, dans le cours ordinaire de la vie, il ne se distinguera de la foule que

par une sincère modestie et une exquise simplicité.

Le sublime féconde non-seulement l'activité morale des grandes âmes, mais encore l'activité esthétique des âmes de génie. Comment le beau, dans toute sa plus haute puissance, n'agirait-il pas puissamment sur les intelligences nées pour le comprendre, s'en inspirer et le reproduire sous les formes qui l'expriment le mieux ? Le génie et le sublime sont de même race : entre eux il y a de naturelles et vives affinités. Lors donc qu'ils se rencontrent, le génie reconnaît soudain le sublime : son aspect le saisit, l'exalte, le transporte à des hauteurs où le beau sur ses fortes ailes ne l'aurait pourtant pas ravi. Sous cette influence sans égale, le génie conçoit de sublimes pensées qui lui sont une révélation de s;i propre force et qu'il brûle de mettre au jour. Mais cet enfantement lui coulera de bien autres douleurs que l'enfantement du beau, et c'est ici que sa liberté doit faire des prodiges. En elfet, l'enthousiasme allumé par le sublime est un enivrement, un délire. Il déchaîne, il enilamme les facultés de l'esprit, et cependant il les faut gouverner quoique déchaînées, quoique enflammées. Le sublime évoque, devant l'esprit qu'il inspire, des objets d'une étendue prodigieuse, d'une puissance indéfinie, et ces objets, le génie les doit limiter et définir. Le sublime, indéterminé par sa nature, résiste aux étreintes de la forme; toute forme lui est étroite, importune1: il la brise et la fait voler en éclats pour se déployer librement au gré de sa puissance; et pourtant point de forme, point d'expression, point d'art. Il faut donc

que, par un miracle de vigueur dont bien peu sont capables, le génie maîtrise et subjugue ce rebelle insaisissable et le contraigne à revêtir un corps. Il doit s'attendre à échouer souvent dans cette entreprise de Titan. Trop faible, malgré sa puissance, pour se tenir toujours aux dernières hauteurs de la pensée, souvent il retombera jusqu'en bas : il sera inégal; trop peu clairvoyant, malgré son œil d'aigle, pour connaître au juste les proportions de la puissance indéfinie dont il veut créer une image, tantôt il la fera démesurée, exagérée, enflée, et il sera emphatique ou déclamatoire; tantôt il la fera petite, indigne de l'original, et il sera commun ou plat. Les plus vigoureux et les plus habiles se sont brisés à ces écueils. Mais quelque périlleuse que soit l'aventure, elle est noble : il est beau de la tenter. Mieux vaut prendre l'essor, au risque de quelque terrible chute, que de rester prudemment immobile en un coin, et stérile. Seulement, que le génie appelle à lui, dans sa lutte avec le sublime, tous ses vaillants auxiliaires, la raison, la constance, la patience, avec leur guide la liberté. Qu'il soit assez son propre maître pour n'abuser point du sublime, dont Dieu lui-même n'a point abusé dans l'univers, et dont les éclairs auraient promptement ébloui nos yeux. Qu'il sache bien que, absurde déjà lorsqu'il prétend arriver au beau en calquant servilement la réalité, l'art est décidément insensé lorsqu'il se flatte de copier exactement la face immense du sublime. Qu'il tache doue bien moins de nous faire voir le sublime luimême que de nous en communiquer l'impression. D'ailleurs, de l'homme le plus richement doué, on

n'exige, après tout, que des œuvres humaines. Viser toujours au beau, afin de l'atteindre souvent, cela se doit, et c'est assez. Viser toujours au sublime, ce serait trop. Il suffit d'y atteindre de temps en temps, et l'on y réussit moins en le voulant emporter d'emblée et comme d'assaut, qu'en s'en rapprochant naturellement par l'impulsion graduelle et croissante du beau.

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