CHAPITRE IX
Du laid et du ridicule.
4° Du laid. Il faut traiter du laid avant de traiter du ridicule. — Du laid quant à la puissance; du laid quant à l'ordre. — Définition du laid. — Du laid dans ses rapports avec nos diverses facultés. — 2° Du ridicule. — Du ridicule quant à la puissance; du ridicule quant à l'ordre. — Définition du ridicule. — Du ridicule dans ses rapports avec nos diverses facultés. — Fin de la première partie.
Le sublime, avons-nous dit, côtoie à chaque instant le ridicule. On pourrait s'imaginer, en conséquence, qu'il est logique de passer de l'étude du premier à celle du second. Telle n'est pas cependant la marche indiquée par une méthode rigoureuse. De même que la nature du joli ou du charmant se découvre mieux a ceux qui ont déjà déterminé la nature du beau dont les caractères ont plus de grandeur et de relief, et servent de mesure à tout ce qui lui est inférieur, de même la nature du ridicule aurait paru plus saisi ssable à ceux qui jusqu'ici ont essayé de la déterminer, s'ils avaient, au préalable, recherché les caractères de la laideur. L'esprit va du laid au ridicule, comme il descend du beau au joli, par une pente naturelle.
On énonce une vérité de sens commun tout à fait incontestable lorsqu'on dit que le laid est le contraire
du beau. Mais c'est là un de ces jugements d'une confuse exactitude qui n'offrent à la science que la matière brute, quoique solide, sur laquelle elle doit travailler. Cela dit, il reste à savoir si le laid est purement et simplement la négation du beau, de telle sorte que pour obtenir la définition du laid il n'y ait qu'à biffer tous les éléments positifs de la définition du beau. Par cette voie, on aboutirait à affirmer que le laid c'est le néant. En effet, le beau étant défini : la force agissant avec toute sa puissance et conformément à l'ordre de sa nature, supprimez les trois éléments positifs de la définition, savoir la force, c'est-à-dire l'être, l'action puissante, c'est-à-dire la vie, et l'ordre, c'est-à-dire la conformité de la puissance à la loi, vous arrivez à cette formule: le laid, c'est le néant de la force, le néant de la vie et le néant des conditions de la vie : bref, le laid, c'est le rien.
Il faut le répéter ici : le néant n'est ni beau ni laid. La laideur, malgré tout, est une manière d'être, et le néant n'est d'aucune manière. La laideur ne peut donc se rencontrer que dans un être. De plus, l'être qui n'est doué d'aucune propriété ou faculté, c'est-à-dire d'aucune force, l'être qui n'est pas une force, n'a pas la force d'être, il n'est pas, et il n'est pas laid. La laideur est donc un caractère de la force. Enfin la force qui agit ou vit sans aucune puissance, si une telle (orée existes ne se détermine d'aucune façon ei n'affecte ni la forme de la beauté, ni celle de la laideur. Donc le laid est une force agissant ou vivant avec une certaine puisance. Ainsi voilà que la logique et la raison font entrer dans la définition de la lai-
denr deux des éléments positifs de la définition de la beauté.
Donc une force qui, de belle qu'elle était, devient laide, ne devient pas pour cela le contraire d'une force, sa substance et sa nature de force demeurant; seulement l'un de ses caractères devient inverse. Or, comme le précédent caractère était l'œuvre de sa puissance agissant avec ordre, son caractère actuel sera encore l'effet de cette même puissance, mais agissant celle fois dans un sens contraire à sa nature et à sa loi. D'où l'on voit que la laideur doit être la force agissant avec puissance, mais contrairement à sa loi et à l'ordre de sa nature.
Cependant, prenons garde de céder ici trop complaisamment à l'entraînement de la logique, et serrons la question de plus près. Est-il bien possible que la laideur soit la force agissant dans un sens absolument contraire à son ordre et à sa loi ? Mais sa loi et son ordre, c'est l'ensemble des conditions de son développement et de son être. La violation simultanée de toutes les lois selon lesquelles vit un être, ce serait sa vie tout entière rebroussant tout à coup en arrière jusqu'à la destruction; et ainsi la laideur serait un retour rapide de l'être au néant. Or, il est sans doute des laideurs telles qu'elles causent la mort, mais c'est le petit nombre, et les êtres laids vivent souvent plus longtemps que ceux dont la beauté elle-même semblait avoir fait sa demeure.
Puisque la laideur vit et dure, toute laide qu'elle est, il faut qu'elle soit en partie dans l'ordre, condition essentielle de l'être. Cependant, si la force laide
vivait, si elle agissait selon tout l'ordre de son genre, elle serait identique à la force belle : ce qui implique. D'autre part, si la laideur était le moyen terme entre l'ordre et le désordre, la différence entre la laideur et la beauté ne serait pas celle qui sépare deux contraires, mais celle qui sépare le beau de ce qui n'est ni beau ni laid. Il reste que la laideur complète soit beaucoup plus du côté du désordre que du côté de l'ordre, sans toutefois combler la mesure du désordre; qu'elle vive et agisse dans tout le désordre que comporte l'existence sans en être immédiatement brisée. Parlant, la laideur, c'est la force agissant avec puissance et dans un grave désordre.
Cette définition, plus exacte que la précédente, laisse encore à désirer. Elle ne fixe pas le degré de puissance par lequel la force entre dans le désordre et s'y maintient. Ou pourrait croire, en s'y liant, que la grande puissance est la seule qui crée en elle-même le grave désordre. Pourtant, il n'en est rien. La force, dont la puissance développée tout entière n'est jamais que moyenne, ou même petite par rapport à la plus grande puissance du genre, cette force, si elle est dans le désordre autant qu'elle y peut être, est aussi laide que la force la plus puissante du genre, désordonnée au même degré. En d'autres termes, tous les êtres du même genre, petits, moyens, ou grands, si toute leur puissance est tournée au désordre, sont également laids, quoique inégalement puissants. Il est palpable que. dans l'espèce humaine, un nain, un homme de moyenne taille et un géant, tous trois borgnes, bossus, boiteux, et tous trois vicieux et corrompus de
toutes leurs forces, sont tous trois également laids de la même laideur. D'où il résulte que dans un même genre le degré de la laideur est déterminé non par le degré de la puissance, mais par le degré de désordre selon lequel vit et agit la force. Il convient donc de modifier une dernière fois notre définition de la laideur en tout genre et de dire : la laideur, c'est la force, réalisant par toutes ses puissances tout le désordre qu'elle peut réaliser sans périr immédiatement.
Mais si l'ordre comprend nécessairement : 1° l'harmonie, c'est-à-dire l'accord de l'unité avec la variété; 2° la proportion; 3° la convenance, c'est-à-dire l'harmonie de la force avec les forces extérieures qui lui sont connexes, la laideur, en chaque genre, présentera au plus haut degré le défaut d'harmonie interne, le défaut de proportion, et le défaut de convenance ou d'harmonie extérieure. Veut-on s'en convaincre? Que l'on analyse les traits et le caractère des deux symboles les plus achevés de la laideur, tels que dans son effort suprême a pu les forger l'imagination de l'homme : je veux parler de Satan et de la Mort.
Satan symbolise à nos yeux la force puissante pardessus toutes à produire en elle-même et en dehors d'elle-même le plus grand de tous les désordres, le désordre de l'âme, et, par celui-là, le désordre du corps. Eh bien! regardez son âme et regardez son corps; qu'y voyez-vous? Son intelligence est puissante; à quoi la tourne-t-il ? A connaître Dieu et à se connaître lui-même? Non, mais à méconnaître Dieu en niant sa grandeur, et à se méconnaître lui-même en
s'égalant à Dieu. Sa volonté est puissante : à quoi la consacre-t-il? A servir Dieu? Non, mais à le combattre. Son cœur est ardent; qu'aime-t-il? L'être infiniment aimable? Non, il le hait; bien plus, il ne sait que haïr, et selon le mol d'une sainte illustre, « c'est un malheureux qui ne peut plus aimer. » Voilà donc que dans cette âme, toutes les puissances qui devraient se porter vers Dieu d'un même effort se rejettent en sens contraire : l'harmonie est renversée. Dans cette âme, la puissance finie ose viser à vaincre l'infini : disproportion monstrueuse entre la force et son but. La puissance de celte âme essayant une révolte insensée et poursuivant un triomphe impossible, elle agit à contre-temps, hors de propos, dans les conditions les plus favorables au succès; ses auxiliaires lui obéissent mal, la trompent, l'abandonnent, la trahissent : autour d'elle, comme en elle-même, rien ne marche d'accord, rien n'est en harmonie, rien ne convient; la division met le comble au désordre.
Et son corps? L'imagination humaine, qui sait plus de métaphysique qu'on ne le pense, ne peut refuser l'unité et la vérité, c'est-à-dire la substance et les propriétés, la force et les modes de la force, à ce qu'elle nomme un corps et un être. Le corps de Satan est donc un. mais d'une unité contre nature; varié, mais d'une variété chimérique. Là, nulle harmonie: c'est un corps d'homme, mais avec des ailes de chauvesouris, des cornes de bouc, des grilles de chat et une queue immonde; nulle proportion: les jambes sont trop grêles pour le corps : le nez, le menton et les oreilles, trop longs pour le visage. Enfin, celte ligure
affreuse est partout déplacée : rien de ce que Dieu a fait ne saurait la bien encadrer ; et pour lui composer un empire digne d'elle, l'imagination réunissant les visions de ses plus horribles cauchemars est contrainte d'assembler au hasard des gouffres, des ténèbres, des flammes sanglantes, une nature enfin contre nature et pire d'aspect que le chaos lui-même.
Telle est, aux yeux des hommes, la personnification de la laideur suprême, et tel le modèle auquel sont déclarés semblables les hommes laids d'âme et de corps. Laid comme Satan, dit le sens commun; laid comme le désordre moral et physique, dit la science.
Et pourtant, quelque laid que soit Satan, le spectre abominable qui se cache sous notre chair et que la décomposition ou le scalpel mettent à nu, est plus hideux encore. L'imagination a donné pour forme à la Mort la forme humaine telle qu'elle devient sous la main delà Mort, et, cette fois encore, fait l'auteur à l'image de son œuvre, avec cette différence qu'à ce qui est immobile et inanimé, elle a prêté le mouvement et la vie. La vie dans un squelette, premier et flagrant désordre, et garantie infaillible de laideur. Mais voyez les détails. Toutes les lois sont ici violées. Plus d'unité réelle, car tous ces os rapprochés n'ont plus d'attaches, et la science, quand elle en veut dresser un ensemble, est obligée de recourir à des nœuds de cuivre et de fer. Plus même d'unité apparente, car les amples et flexibles enveloppes ont disparu qui, de tous ces éléments, composaient une figure comme coulée d'un seul jet; partout des angles, des brisures, des lacunes, une sèche pluralité à la place de l'har-
monieuse variété et de ia plénitude abondante des formes; la pâleur monotone et glacée au lieu des chaudes nuances répandues sous l'épiderme par la fluidité mobile du sang ; plus de proportions : un col trop mince pour soutenir cette tête encore que vide et creuse ; ces épaules et cette poitrine sans poumons et sans cœur, trop lourdes pour le frêle appui qui les supporte au-dessus des hanches; plus de regard, plus de parole, plus d'ouïe, plus rien enfin qui établisse un rapport entre cette chose et les êtres de l'univers ; plus d'harmonie, par conséquent, et plus de convenance avec ia nature vivante, à moins qu'on ne considère comme un dernier lien avec notre monde cette faux qui tranche tous les liens; voilà, encore une fois, la laideur, se manifestant par le désordre, la désharmonie, la disproportion, la disconvenance qui la constituent essentiellement, et nous révélant elle-même par là l'intime secret de sa nature.
Ces exemples suffisent donc à notre présent dessein. Bornons-nous, sans en invoquer de moins concluants, à recueillir tout ce qu'ils nous enseignent. Confirmant les déductions tirées des principes précédents, ces exemples nous ont dit ce qu'est la laideur. Ils nous disent, en outre, que la laideur n'a point d'idéal unique en chaque genre, et que comme elle est le contraire de la beauté, elle est aussi le contraire de l'unité constante dans l'être et dans la vie. Tous les mots qui l'expriment signifient division, séparation, pluralité, variabilité sans limites. Mille changements divers pourraient être apportés à l'image de Satan et à celle de la Mort, et notre esprit a mille moyens de
les rendre, s'il le veut, plus repoussantes encore. Le désordre est sans bornes et inépuisable : la laideur, fille du désordre, est à l'infini changeante et inépuisable comme lui.
Et maintenant, en quels rapports la laideur est-elle avec notre intelligence? Il est aisé de le constater. La faculté qui juge en nous du désordre et de la laideur ne peut être autre que celle qui juge de la beauté et de l'ordre, parce que c'est le même regard qui saisit les deux contraires dans leur opposition. Nos sens ne perçoivent que les signes et les formes du désordre; mais ces signes, ils n'en ont pas la clef. L'unité et l'harmonie, la proportion , la symétrie , la convenance, toutes ces choses sont les liens invisibles qui rattachent le visible à l'invisible, et communiquent par celui-ci quelque valeur à celui-là. Ces liens invisibles, ces mystérieux rapports, la seule faculté de l'invisible, la raison les conçoit par une intuition qui est son organe à elle, absolument distinct des organes du corps. Donc ce n'est point par l'expérience que nous jugeons de la laideur, mais par la plus haute de nos facultés de connaître, provoquée sans doute par un avertissement des sens qui, sans elle, demeurent aveugles à l'égard de la laideur comme à l'égard de la beauté.
La faute serait donc, en ce point, de confondre la laideur avec tout ce qui inspire du dégoût ou de la crainte, et le dégoût ou la crainte avec le sentiment de la laideur. De même que le jugement de laideur est une opération esthétique de l'esprit, comme le jugement de beauté, mais en sens invere, de même aussi
le sentiment de la laideur est une émotion esthétique comme le sentiment du beau, mais en sens inverse. Or, le propre' de toute émotion esthétique, c'est d'être absolument désintéressée, c'est-à-dire sans aucun regard de l'âme qui l'éprouve à elle-même, sans idée de perte ou de gain, en un mot, sans aucune pensée d'égoïsme. Le sentiment de la laideur, profondément désagréable, cesse de conserver son caractère esthétique s'il devient douloureux, et de plus, aveugle et sourd, comme l'est la crainte ou la sensation purement nerveuse qu'on nomme répugnance invincible. La crainte répond au nuisible, non au laid. Le laid n'est pas plus le nuisible que le beau n'est l'utile. La poudre d'arsenic, qui m'empoisonnera si je l'avale, n'est ni belle ni laide, et le lion, qui peut me dévorer s'il rompt les barreaux de sa cage, est d'une superbe beauté» L'idiot stupide et malpropre, qui écume en murmurant des sons inarticulés, me cause au plus haut point le sentiment de la laideur: mais je le sais inoffensif, et je n'éprouve à son aspect aucune crainte, aucune haine, rien où se mêle le plus léger souci de ma personne ou de mon intérêt. La laideur m'émeut en tant que telle. C'est ma raison qui la juge telle. Le sentiment qui suit est une peine en quelque façon rationnelle. Ma raison a été blessée par la vue du désordre; ma sensibilité l'est à son tour, mais de la même façon, c'est-à-dire comme on peut être blessé d'un désordre qui nous est extérieur, étranger, et dont notre moi n'a rien à craindre. Ce qui n'empêche nullement que le sentiment de la laideur ne soit une (;motion très-pénible, très-vive et difficile à supporter.
Tandis que le beau attire 1 ame, la laideur la repousse. Nous allons au beau, et le beau nous y aide; nous fuyons la laideur, et la laideur nous aide à la fuir. Ne pas l'aimer et en souffrir d'une peine égale à la joie que cause le beau, c'est la marque d'une ame bien faite et bien ordonnée, puisque la laideur n'a rien de commun avec elle.
Cependant, à la longue, la laideur, je ne dis pas recherchée par nous, mais par nous supportée et accueillie en dépit des résistances de notre nature, nous payerait de cette faiblesse en nous faisant à son image. Nous finirions par n'en plus souffrir. Mais cet état, d'ailleurs bien rare, est une maladie de l'âme, et comme une sorte de paralysie du sens de la beauté. Toute âme que n'a point pervertie une corruption précoce est repoussée par la laideur. Plus l'âme est pure et éclairée, plus la laideur lui est antipathique. Mais ce mouvement d'aversion n'est pas le seul que produise le désordre physique et surtout le désordre moral.
En effet, dans les conflits produits par la rencontre ou le choc des forces contraires, c'est une loi constante que la petite force soit tantôt brisée, tantôt seulement refoulée par la force supérieure; en conséquence, les âmes douces et timides, heurtées par la laideur, ne savent que fermer les yeux à son aspect, ou, si un chemin leur reste ouvert, faire retraite devant elle. Mais c'est encore une loi que toute force énergique heurtée par une force égale, ou même supérieure, surprise d'abord par le choc et refoulée, se remette, si elle est intelligente, réagisse, si elle est courageuse, contre la
force ennemie, et tente d'en triompher à son tour. Ainsi fait souvent l'âme contre la laideur, non contre cette sorte de laideur physique qui n'est qu'un malheur de naissance, mais contre celle qui est l'œuvre d'une liberté dépravée, c'est-à-dire contre la laideur morale. Un esprit honnête, sans être poëte ni peintre, si peu que l'indignation l'échauffé, sait trouver ces traits vifs qui peignent la laideur et la rendent odieuse. Les génies, qui ont reçu avec la vie la verve poétique, vont plus loin : inspirés par la laideur, comme d'autres le sont par la beauté, mais d'une inspiration contraire, ils refont l'image de la laideur, la complètent, l'enlaidissent puissamment, soufflent la vie à cette image, et toute vivante de cette existence, fictive il est vrai, mais plus frappante souvent que l'existence réelle, la livrent aux huées et aux sifflets des hommes. D'autres fois, il la montrent expiant cruellement soit ici-bas dans la honte, soit aux enfers sous les coups de la justice divine, ses égarements sans nom et sa monstruosité volonl aire. De là cette satire terrible qui, tantôt par un vers sanglant, tantôt par un pinceau libre jusqu'au cynisme, inflige à la laideur morale un châtiment immortel comme l'œuvre du poëte et du peintre. L'art se sert aussi quelquefois de la laideur repoussante comme d'un moyen sûr, pour mettre, par l'effet du contraste, la beauté dans un plus grand jour. En quoi les maîtres sont très-sobres, de peur d'éteindre la lumière dans les ombres et d'éloigner les regards d'un tableau où ils rencontreraient plus souvent la laideur qu'ils évitent que la beauté qu'ils recherchent. Un art plus sobre et plus délicat
encore, un art plus amoureux de la beauté qu'ennemi de la laideur, et par là plus fécond peut-être, car l'amour en toute chose porte de meilleurs fruits que la haine, un art donc avant tout et par-dessus tout épris du beau, saura transformer les plus horribles images; entre ses mains tout sera contraint de s'embellir, et cet art, satisfait s'il peut exprimer la fureur par un pli du front et un éclair du regard, trouvera dans un masque épouvantable les éléments de la plus idéale beauté. Telle est, sous ses formes principales, l'activité esthétique excitée dans les intelligences puissantes par le spectacle de la laideur et dont le mouvement, au fond et en réalité, est plus souvent encore un élan ou un retour vers la beauté qu'une lutte contre ce qui n'est pas elle.
La laideur, grâce à Dieu, ne prédomine ni dans le monde de la nature, ni dans celui de la liberté. Si elle prédominait dans la nature, il y aurait ici-bas plus de désordre que d'ordre, plus de conditions de mal et de destruction que de conditions de stabilité, de durée et de bien. Si la laideur prédominait dans le monde de la liberté, le progrès et la vertu y seraient impossibles, et chacun de nous se sent clairement et constamment capable de se placer dans la voie droite et d'y avancer pas à pas. Pour qui sait voir, la beauté l'emporte partout de beaucoup sur la laideur, et parmi les êtres sans liberté, et parmi les âmes raisonnables. La nature crée peu d'êtres laids et encore moins de monstres. Celles de ses œuvres que nous appelons laides ne le sont pas toujours, mais seulement destituées soit de beauté morale ou psychologi-
que, soit d'un certain degré de beauté plastique el de puissance active. Quant aux hommes, à mesure qu'on les connaît mieux, on les juge moins beaux et moins laids* moins spirituels et moins sots, moins vils et moins sublimes qu'on ne l'avait d'abord supposé, et, à l'user, ils paraissent généralement médiocres en toute chose, h part quelques illustres exceptions, d'ailleurs de beaucoup relevées par l'abaissement du commun niveau.
La laideur est donc assez rare; ce qui l'est moins, c'est cette monnaie courante de la laideur qu'on nomme le ridicule.
Le ridicule n'est pas la laideur elle-même. La laideur dégoûte, attriste, repousse: le ridicule attire ei réjouit. Nous payons ceux qui nous donnent le spectacle du ridicule: nous payerions pour n'avoir pas le spectacle de la laideur. Il y a donc entre le laid et le ridicule d'évidentes différences. Mais néanmoins ces deux caractères des êtres ne sont pas sans se ressembler. Au physique un nez un peu trop long t'ait sourire; qu'il s'allonge encore ou grossisse déinesurëmentjle visage devient laid. Une personne, qui boite légèrement, et qui danse néanmoins, est ridicule: un malheureux estropié, qui danse en trébuchant, est chose laide et qui fait pitié. Au moral. Satan, qui s'estime égal à Dieu par l'intelligence, est laid à force d'orgueil; un niais, qui se croit spirituel et qui tient a le prouver, est ridicule. Un Krostraie qui, avide de renommée, méconnaît le beau au point 4e brûler lune des sept merveilles du inonde, commet une action stupide el laide; un mathématicien, qui méconnaît la
poésie au point de demander sérieusement ee que prouve ÏAthalie de Racine, est un personnage ridicule. Plus aveugle encore et plus audacieux, ce savant deviendra un Érostrate; il allumera un bûcher et y jettera toute la bibliothèque poétique des siècles anciens et récents. Développez largement le ridicule, vous avez la laideur; restreignez et rapetissez la laideur, vous avez le ridicule.
Cependant, il ne s'ensuit pas de là que le ridicule se mesure à la puissance de l'être où il se montre. Un tambour-major, dont le nez est un peu trop long, n'a pas le visage plus ridicule qu'un homme de taille moyenne dont le nez dépasse, dans la même proportion, les dimensions communes. Un être débile qui prétend arracher de ses mains un gros arbre est tout aussi ridicule qu'un athlète de boulevard, assez fou pour gager qu'il renversera d'une poussée le Pont- Neuf ou l'arc de triomphe de l'Étoile. D'où il parait (pie le ridicule se mesure, non à la puissance avec laquelle agit la force, mais à la déraison ou au désordre où s'égare son action. Seulement, passé un certain point, ce désordre donnerait au ridicule la taille de la laideur. Ainsi, la laideur c'est la force agissant de toute sa puissance, de façon à réaliser un grave désordre ; le ridicule c'est la force grande, moyenne, ou petite , peu importe , agissant de façon à enfreindre l'ordre légèrement, quoique sensiblement.
Que l'on passe en revue toutes les espèces de ridicule, on y démêlera toujours, sans beaucoup d'efforts, tantôt un désordre léger et partiel, consistant en un défaut soit d'harmonie, soit de proportion, soit
de convenance, tantôt un désordre léger et général, consistant dans ces trois défauts «à la fois. Nous nous en convaincrons en reprenant eî en analysant de près les exemples que nous avons cités tout à l'heure.
Chez l'homme un peu boiteux et qui danse néanmoins, ce qui nous parait ridicule, c'est le défaut de proportion dans les jambes et d'harmonie dans les mouvements. Le niais, qui se croit de l'esprit et qui essaye d'en faire sans y réussir, met en évidence la disproportion qui existe entre ses prétentions et son talent. Le mathématicien, qui demande d'un ton triomphant ce que prouve Alhalie, est une âme dont l'harmonie est rompue par l'absence ou le développement à peu près nul de l'une de ses facultés essentielles, la faculté esthétique. Le vieillard épris d'une jeune fille dont il serait deux fois le père aime hors de saison, à contre-temps, à l'eneonlre de toute convenance. Tous sont en dehors de l'ordre, sans tomber cependantdans le désordre grave et criant qui constitue la laideur.
(/est pourquoi ceux-là ont raison qui définissent le ridicule par le contraste ou les disparates. Mais leur analyse s'arrête en chemin. Ils devraient aller jusqu'à reconnaître que le contraste ou la disparate se réduisent en définitive à quelque défaut d'harmonie, de proportion ou de convenance, ou bien à ces trois défauts à la fois. Les ridicules les plus imprévus, les plus bizarres, les plus compliqués, en un mot les mieux faits pour déconcerter l'analyse philosophique, se décomposent peu à peu, <•( se ramènent aux élé-
ments que nous avons signalés. Le vulgaire calembour lui-même qui, par sa bêtise, semble en dehors de toute classification, n'affecte-t-il pas d'exprimer deux choses alors qu'il n'en exprime qu'une, ou aucune, et ne rentre-t-il pas ainsi dans la classe si nombreuse des forces, petites ou grandes, qui sont sans proportion suffisante avec le but où elles tendent?
Plus tard, nous achèverons de vérifier cette définition du ridicule. Notons tout de suite que si nous la croyons bonne, ce n'est pas qu'elle soit nôtre. Elle appartient à tout le monde, puisque quiconque veut, à dessein, se rendre ridicule, ne fait qu'appliquer cette définition en introduisant un désordre léger dans sa conduite, dans sa personne, dans ses vêtements ou dans ses paroles.
Une autre remarque peut servir dès à présent à confirmer notre théorie : c'est que, d'une part, le ridicule, très-fréquent chez les hommes, est très-rare chez les animaux, et que, chez ceux-ci, il est le plus souvent ou bien l'œuvre de l'homme lui-même, ou bien la conséquence d'une imitation maladroite et imparfaite des actions humaines. Pourquoi les animaux sont-ils rarement ridicules ? C'est que dépourvus de liberté, et suivant infailliblement la voie tracée à leur espèce, il n'est pas en leur pouvoir d'enfreindre l'ordre, ni gravement, ni légèrement. Mais aussitôt que l'homme les a asservis, il leur impose ses fantaisies, il veut les faire semblables à lui ; il coiffe un chien d'un chapeau à cornes et l'affuble d'un frac; il attable un cheval, lui suspend une serviette au cou et lui sert à dîner : grotesque violation
de l'ordre selon lequel doivent vivre le cheval et le chien ; spectacle ridicule, où la règle de la nature est enfreinte, non par l'animal, qui n'y aurait jamais pensé, mais par l'homme, par l'être raisonnable et libre. On dira peut-être que le singe n'a pas besoin d'éducation pour copier les actions humaines. Il est vrai. Mais que l'on veuille bien faire attention que le singe n'est pas ridicule en tant que singe, mais en tant que son visage et ses mouvements, reproduisant gauchement et imparfaitement la ligure, les actions et les passions humaines, cel animal nous est comme un homme manqué, comme un homme raisonnable et libre, dont toutes les démarches pour accomplir Tordre de la nature avarieraient plus ou moins.
Plus libres, les animaux deviendraient par euxmêmes ridicules, parce qu'il leur serait dès lors possible dq violer l'ordre à leur gré. De même en nous, ce qu'il y a de plus ridicule, ce ne sont pas les défauts de notre corps, défauts que notre liberté n'a point créés et qu'elle a rarement le pouvoir de corriger. C'est dans le champ (\e> actions morales et libres que foisonne le ridicule, parce que nous y sommes les maîtres et que nous y sortons de l'ordre autant et aussi souvent qu'il nous plaît. L'âme s étant une fois rendue ridicule, se fait un corps ridicule comme elle. ou aggrave les ridicules de son corps. De nos ridicules physiques, les uns sont un geste de lame répété par le corps, les autres passeraient moins aperçus si. avec des organes naturellement en désordre, nous n'avions la prétention, comme le danseur de tout a l'heure, de représenter un personnage aux allures
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élégantes et harmonieuses. Mais l'homme, doué de raison, a le pouvoir de fermer l'oreille aux avis de la raison, et il en use.
La galerie, de son côté, use de la liberté qu'elle a d'être raisonnable, et forme un tribunal permanent et inflexible dont nous relevons tous. Le code de ce tribunal, c'est la loi, tant physique que morale; c'est l'ordre en toutes choses, et tout ce qu'il comprend, c'est-à-dire l'unité d'accord avec la variété ou l'harmonie, la proportion et la convenance. C'est donc la raison qui juge du ridicule, jugement esthétique comme les précédents, puisqu'il affirme l'absence dans un être de l'un des éléments de la beauté. L'homme ridicule, juge dans sa propre cause, récuse sa raison qui le condamne. Les regardants, au contraire, désintéressés dans la question, n'opposent au jugement de la raison aucune fin de non-recevoir, et c'est ainsi que lorsqu'un homme est ridicule, seul, entre tous, il l'ignore ou le nie.
Aussitôt que le ridicule est connu et jugé, il excite en nous ce sentiment vif et piquant, ce chatouillement de l'âme particulièrement agréable qui, transmis aux nerfs, produit le phénomène tout physiologique du rire. Mais quelque agréable qu'il soit, ce sentiment est désintéressé comme toutes nos émotions esthétiques. Il ne s'y mêle aucun calcul de profit personnel, aucune satisfaction égoïste. Nous sommes si peu égoïstes dans le rire, que notre premier mouvement est de chercher d'autres rieurs avec qui partager notre gaieté, et le rire solitaire, bien qu'agréable encore, a beaucoup moins de charme que le rire en société.
L'égoïsme et le rire vont si mal ensemble, que, dès que le moi est en jeu, le rire d'au trui est considéré comme un outrage, à moins que nous ayons le caractère assez bienfait pour mettre de coté notre amourpropre : alors nous en venons à rire de nos ridicules naturels comme s'ils n'étaient pas nôtres. Mirabeau plaisantait de son visage, qu'il appelait sa hure, cl en riait avant autrui et autant qu'autrni. Ge caractère désintéressé dn sentiment agréable causé par le ridicule prouve bien que la conscience de notre supériorité sur l'être dont nous rions n'y entre à aucun degré. Autrement, le sentiment du ridicule et le plaisir de rire auraient toujours pour élément essentiel un retour sur nous-mêmes, une secrète satisfaction de n'être pas nous-mêmes dignes de risée, en un mot un acte de réflexion. Or. il serait aisé de citer un trèsgrand nombre de cas où le rire es! franchement cl exclusivement spontané. Il y a plus, ceux qui réfléchissent le moins, comme les enfants et les hommes peu cultivés, sont aussi ceux qui rient le plus, tandis que les hommes réfléchis rient très-rarement et difficilement, ou, quand ils rient, c'est qu'ils ont pour un temps congédié la réflexion, et que, comme ils l'avouent, il leur a plu de redevenir enfants. Enfin, celui qui, en présence d'un personnage ridicule, reporterait assez fortement son attention sur lui-même pour mesurer au juste sa valeur, oublierait certainement de rire, parce qu'au lieu de sentir le ridicule d'autrui. il ne goûterait plus que les joies, profondément égoïstes celles-là, de l' amour-propre satisfait.
L'effet du ridicule est d'égayer l'âme et de la di-
vertir. L aine rit la première : le corps ne rit que parce que l'âme a ri. Pourquoi a-t-elle ri ? Je ne sais si je me trompe; mais le rire lui-même, comme la cause qui le provoque, me parait être un léger désordre *, et c'est pour ce motif sans doute que certains caractères, élevés et nobles, évitent de s'y abandonner. Jamais, dit Plutarque, on ne vit le sourire sur les lèvres de Périclès. Bien loin de devenir supérieure par le rire aux choses dont elle rit, l'âme leur est alors quelque peu semblable. Elle se complaît, en effet, en riant, à ce qui n'est pas l'ordre, et, au lieu de se laisser régler par ce que le ridicule garde encore d'ordonné et de raisonnable, elle se laisse agiter par ce qu'il contient de déraisonnable et de désordonné. Elle sort ainsi de sa gravité, dont la continuité est fatigante, et se repose par cet abandon d'elle-même des eiforts que lui imposent le gouvernement de ses puissances et la discipline du devoir. Comme ce repos lui est nécessaire, le rire est, dans une certaine mesure, innocent et permis. Trop fréquent, il la dissipe. F énerve, la rend incapable de tenue et de fermeté, et cela parce qu'il lui fait une habitude d'un état analogue au ridicule qui le produit et qui, sans être un grand désordre, s'éloigne déjà cependant de l'ordre, de l'harmonie, de l'équilibre, en un mot de la situation normale de ses facultés.
Ainsi, connaissance d'un léger désordre dans l'ob-
1 C'est aussi l'avis de Platon : « Il faut condamner aussi le penchant au rire, car on ne se livre pas à une grande gaieté sans que l'âme éprouve une grande agitation. » République , liv. III, traduction de M. Cousin, t. IX, p. 128.
jet risible, plaisir causé par la détente que l'aspect de ce désordre léger apporte à l'âme, mouvement alternatif, vif, facile, agréable, donné tour à tour à l'âme par la pensée de ce désordre et par l'idée de l'ordre dont il est la violation modérée, vibrations el vie plus intenses de l'âme sous ces deux influences contraires, el enfin communication de ces vibrations, de ces frémissements psychologiques à certains organes du corps, tels que le diaphragme, le poumon, le larynx, le visage, voilà pour moi le rire dans sa cause et dans la série de ses effets.
A cette solution, l'auteur d'un récent ouvrage ' en oppose une autre que je ne puis accepter sans réserve. « Le risible, dit M. Dumont, peut être défini: tout objet il l'égard duquel l'esprit se trouve forcé d'affirmer et de nier en même temps la même chose. En d'autres termes, c'est ce qui détermine notre entendement à former simultanément deux rapports contradictoires. » Que l'on définisse d'abord le risible par les effets qu'il produit sur notre âme, rien de plus permis. C'est même là une marche excellente.
1 Des causes du rire, par Léon Dumont. (Paris, 1862, Auguste Durand.) Voir surtout les pages 48 et suivantes. M. Francisque Bouillier approuve complètement la théorie de M. Dumont, dans un livre trèsintéressant sur Le plaisir et la douleur, pages 142 et suivantes. (Paris, G. Baillière, 1865.) Je réponds à mes contradicteurs en ajoutant à ce chapitre de ma seconde édition quelques pages d'un article inséré dans la Revue des Deux-Mondes du 1er septembre 1863, sous ce litre : Le rire, le comique et le risible, dans V esprit et dons l'art. Je sais que M. Bouillier a déjà discuté brièvement cet article. Mais je ne trouve rien à y changer, et c'est maintenant au lecteur à juger entre ma solution et celle que proposent les deux habiles psychologues.
puisqu'elle nous mène de ce que nous connaissons le mieux à ce qui nous est moins voisin et moins connu. Mais puisqu'on professe avec raison que le risible est non-seulement jugé, mais senti ; qu'il agit et siu l'entendement et sur la faculté de jouir, la définition que l'on énonce, et à laquelle on restera fidèle jusqu'à la fin de l'ouvrage, devait réfléchi)' la double puissance du risible, et non le présenter comme un objet qui n'atteint que notre intelligence. Quoi qu'il en soit, l'acte intellectuel est assurément le premier qui s'accomplisse : l'esprit le plus alerte, le plus prompt, le plus agile, a beau avoir des ailes, en quelque sorte, et saisir au passage l'objet risible, comme l'hirondelle prend en volant l'insecte qui traverse l'air. Il y a un moment, si bref que l'on voudra, où l'on connaît la chose dont on rit ensuite. Rire de ce que l'on ignore absolument est radicalement impossible.
Mais ce n'est point assez. Une des nouveautés à introduire dans la monographie du rire et du risible eut été la description exacte du phénomène intellectuel par lequel débute le rieur. Or, dire que le risible est ce qui force l'entendement à affirmer les contradictoires, voilà qui est incontestablement nouveau. Mais est-ce exact ? Nous n'hésitons pas à le nier. Pourquoi? Parce que la nature de l'esprit humain s'v refuse, comme le même espace se refuse à contenir deux corps différents au même instant. Affirmer en même temps que le même objet est blanc et noir, rond et carré, vrai et faux, personne ne le peut ni ne le pourra jamais. Pourtant, si Aristote, Leibniz, et tant d'autres, s'étaient trompés, si les exemples
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que l'on invoque prouvaient que le principe de contradiction est un joug léger que l'esprit humain secoue ou brise quelquefois, il faudrait bien nous rendre à l'évidence. Examinons donc les exemples sur lesquels s'appuie M. Dumont: d'ailleurs ils sont très-simples et faciles à discuter. « Un homme distrait veut sortir d'un salon où il laisse nombreuse compagnie; il se croit à la porte de la rue, et s'écrie : c< Le cordon, s'il vous plaît! » Nous éclatons de rire: que s'est-il passé en nous l? » M. Dumont est convaincu qu'à ce cri. par une erreur rapide comme l'éclair, mais néanmoins réelle, nous avons cru et affirmé que cet homme était devant la porte delà rue: puis que, revenus de cette illusion, nous avons nié ce premier jugement, et qu'ainsi l'élément intellectuel du rire, ou le risible dans l'esprit, c'est une affirmation tout aussitôt niée. L'auteur nous accordera, nous en sommes certain, que former un jugement et le détruire sont deux actes successifs, non deux actes simultanés, et qu'il est obligé, sous peine de se contredire, de modifier gravement les termes de sa définition. Mais il y a plus : qu'il nous permette de lui demander si, lorsque son distrait a crié, en plein salon : u Le cordon, s'il vous plaît! » il s'est trouvé un seul assistant, nous disons un seul, capable de s'abuser au point de se croire, ne fût-ce qu'une seconde.
1 Ces exemples seront trouvés peut-être par trop simples. Nous avons cru devoir les reproduire, parce que l'auteur des Causes du rire les a pris pour base de son analyse, et afin de présenter exactement, et jusque dans sa forme extérieure, l'opinion que nous allons combattre.
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près de la loge du concierge? A i|iii fera-t-on admettre que toutes ces personnes qui ont éclate de lire ont toutes partagé, ne fut-ce qu'un instant. Terreur du distrait, que toutes elles ont affirmé instantanément que la porte du salon était celle de la rue, et qu'elles ont ensuite nié leur propre affirmation? A coup sur, la compagnie a mentalement nié quelque chose; mais ce qu'elle a nié, c'est uniquement l'affirmation risible contenue dans le cri qu'elle a entendu. Au lieu d'appartenir à un seul et même sujet, c'est-à-dire au rieur, l'affirmation et la négation sont venues l'une du distrait, l'autre du rieur.
Le secoud exemple cité par M. Dumont tourne également contre la théorie, et la renverse au lieu de la soutenir. Un petit homme se baisse en passant sous une porte, et nous rions. « Nous l'avons vu faire un mouvement que font seulement les personnes qui sont de haute stature, et nous ne pouvons nous empêcher de penser tout d'abord que cet homme est grand ; mais en même temps notre attention se porte sur lui, et nous nous apercevons qu'il n'en est rien. Sa taille détruit le jugement que son geste nous avait suggéré. » Eh! mon Dieu non! Les choses sont autres, et beaucoup plus simples : avant, pendant et après son passage sous la porte, le petit homme a toujours été petit à nos yeux ; sa taille n'a pas eu à démentir un jugement que nous n'avons pas formé, parce que d'avance elle l'avait rendu impossible. Encore une fois, nous reconnaissons avoir nié une certaine affirmation, mais cette affirmation n'était pas nôtre. Ce jugement, ou plutôt cette espèce de duperie, que l'on
place au commencement du rire est une addition gratuite; l'observation n'en retrouve aucune trace, et la théorie ne marche que mieux quand on l'en a débarrassée.
Aussitôt que l'intelligence a connu et jugé l'objet risible, l'âme rit. Ce rire lui est agréable: c'est pour elle un plaisir, et tout plaisir est une modification de la sensibilité. Ce point n'est pas conteste''. Cependant, sur les détails, on est encore assez loin de s'entendre avec soi-même et avec les autres. Les termes les plus clairs s'obscurcissent et changent tout à coup de signification. Après avoir établi que le l'ait intellectuel est le premier; après avoir affirmé qu'il consiste dans deux jugements dont l'un détruit l'autre, on se dédil en soutenant que le contraste qui existe entre les deux rapports n'est pas connu, mais qu'il est senti, comme s'il était possible de sentir un rapport avant d en avoir eu connaissance. Cette erreur en amène une autre. On veut que l'élément principal de toute théorie* du rire soit l'étude du sentiment agréable dont le rire est accompagné, tandis que le point capital de toute analyse est évidemment le fait que supposent et d'où dérivent les phénomènes ultérieurs, et que ce fait ici est la conception du risible. On le reconnaît du reste implicitement, puisque Ton explique, non point certes la conception par le sentiment, mais tout au contraire le sentiment par le double jugement qui l<w précède. A cet endroit, et malgré quelques exagérations et quelques méprises, la nouvelle théorie devient juste et assez profonde ; elle se montre manifestement en progrès sur les théories antérieures.
Ceux qui, en philosophie, énumèrent les phénomènes partiels compris dans un phénomène total, décrivent la vie de l'âme sans l'expliquer. Ceux qui disent comment chaque phénomène engendre le suivant et qui donnent la raison de cette génération, expliquent en même temps qu'ils décrivent. Quelle que soit la prodigieuse rapidité avec laquelle le plaisir, dans le rire, succède à la conception du risible, le rire est une conception avant d'être un plaisir. Mais quand on a noté ces deux faits dans l'ordre où ils se produisent, on a brièvement décrit le rire ; on ne l'a pas expliqué. Reste alors, pour que la tâche soit achevée, à mettre en lumière le lien qui rattache l'acte intellectuel à l'émotion agréable. Une exacte théorie de la sensibilité résoudrait la difficulté, pourvu toutefois que cette théorie sut pénétrer jusqu'à la racine même de nos plaisirs. Or cette théorie existe, et celui qui l'a fondée, c'est encore cet Aristote que l'on est sur d'apercevoir devant soi dans toutes les voies de la recherche philosophique. Omise dans le Traité de l'Ame, l'analyse du plaisir et de la peine occupe dans la Morale à Nicomaque une place considérable, cl l'essence des deux phénomènes y est déterminée en traits auxquels la science moderne n'a ajouté que peu de chose. La vie, y est-il dit, est une sorte d'acte, et chacun agit dans les choses et pour les choses qu'il aime le plus. Le plaisir complète les actes, et par suite il complète la vie que tous les êtres désirenl conserver, et c'est là ce qui les justifie de chercher le plaisir, puisque pour chacun d'eux le plaisir complète la vie que tous ils aiment avec ardeur*. Aristote
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a dit encore, de ce ton simple et mâle <ju il ne quitte presque jamais : « Peut-être même les actes de chacune de nos facultés devant se développer sans entraves, le bonheur doit-il être nécessairement l'acte de toutes nos facultés réunies, ou du moins l'acte de l'une d'entre elles, et cette activité est pour l'homme le plus désirable des biens du moment que rien ne Ja gène, ni ne l'arrête. Or, voilà précisément le plaisir1. » Il y a de grandes clartés dans ces quelques lignes. Nous aimons à vivre; vivre, c'est développer nos facultés sans gène, sans entrave, par conséquent sans effort. Développer ainsi nos puissances librement, sans lutte, c'est le plaisir. Le plaisir a donc sa cause dans la vive conscience dune existence active et facile. Parvenus à cette profondeur, nous avons louché la raison dernière du fait, et l'analyse n'aurait plus rien à nous apprendre. 31. Hamilton a repris cette admirable doctrine du plaisir: il l'a encore éclaircie et développée. Mais un autre, peut-être sans avoir lu Aristote, s'était rencontré avec lui sur ce point; cet autre, c'est Joùffroy, dont il convenait à un psychologue français de ne pas oublier ici le nom. La seconde leçon du Cours de droit naturel présente avec celle lucidité que Joùffroy répandait sur toutes les questions l'explication du plaisir par l'exercice facile, naturel et libre de nos facultés, et celle de la peine par l'effort qu'exigent nos tendances pour arriver à se satisfaire lorsqu'un obstacle les arrête. Sous
1 Voyez la traduction de la Morale d'Aristolc, par M. J. Barthélémy. Saiut-Hilaire.
une autre forme, c'est toujours la doctrine de la Morale à Nicomaquc: le bonheur consiste à être, à vivre, et le plaisir de vivre est d'autant plus doux que nos énergies naturelles jouent avec une liberté plus entière et une facilité plus grande. Là était le secret du plaisir que nous cause le rire, et M. Léon Dumont a eu raison d'étudier le phénomène par ce coté, qui est le bon.
Ce qu'il pense de très-bonne foi y avoir découvert est ingénieux, spécieux, habilement exposé. De plus, sa solution étant la première qui ait été méthodiquement proposée dans notre pays, beaucoup d'esprits inclineront naturellement à l'admettre. Mais la critique doit-elle ou non la laisser passer? que l'on en juge : « La connaissance d'un objet risible, dit-il, donne d'abord à notre entendement une certaine impulsion, et stimule son activité dans une certaine direction; mais immédiatement une impulsion contraire lui vient d'une autre qualité de ce même objet, et imprime à cette activité, avec une assez forte secousse, la direction contraire; telle est la série de phénomènes que cause en nous la présence d'un objet risible, et l'ensemble des modifications de la sensibilité qui accompagnent ce procédé constitue le sentiment du rire. Une sorte de choc, l'excitation de l'entendement à un double exercice de son énergie relativement à un seul objet, et de la variété dans cette activité, tels sont les éléments de ce sentiment... L'objeJ risible imprime à cette énergie une intensité extraordinaire et exceptionnelle... Il ne s'agit plus d'un minimum, mais d'un maximum d'intensité. Ce
redoublement d'énergie est accompagné d'un double sentiment agréable, et par conséquent d'une somme double de plaisir. » — Voila qui n'est ni commun, ni superficiel, ni dépourvu d'une certaine clarté. Mais le faux s'y mêle au vrai de façon à surprendre l'attention la plus exercée. Tout le système repose sur un premier fait que nous avons démontré être absolument chimérique. Ce fait, c'est l'adhésion, aussi rapide qu'on voudra, à la sottise, à la niaiserie, à la distraction qui provoque notre rire. Encore une fois, la bêtise d'un niais qui fait l'homme d'esprit nous saute aux yeux tout de suite, cl tout de suite nous l'affirmons; et si, comme on le prétend, nous avons commencé par être dupes, revenus de notre erreur nous ne rions pas; loin de là, il nous déplaît fort d'avoir été pris au piège. Dans ce dernier cas. nous nions certainement notre affirmation première; mais aussi nous nous sentons attrapés, e\ ce sentiment desagréable, bien loin de surexciter notre énergie intellectuelle jusqu'il son plus haut degré d'intensité, l'arrête, la glace. Nous demeurons penauds et interdits; nous craignons d'être ridicules, et. en fait, ne serait-ce pas l'être tant soit peu que de prendre un nain pour un géant, par cela seul qu'il a baisse la tète en passant sous une porte? Ainsi, il faut choisir : ou la première affirmation n'est pas, et [alors le rire n'a pas sa cause dans le prompt démenti que le rieur s«donne à lui-même, ou cette première affirmation est réelle, et si elle est, la négation qui la détruit anéantit toute possibilité de rire.
Que l'on tourne et retourne le phénomène du rire
de toutes les manières, jamais on ne réussira à prouver qu'il consiste dans une réaction de l'esprit du rieur contre lui-même, cette réaction ne fût-elle qu'instantanée. D'ailleurs elle ne saurait être suivie d'une nouvelle action amenant une nouvelle réaction; la première réaction paralyserait l'énergie de l'âme, et le phénomène cesserait. Dans le rire, nous n'allons pas de nous à nous-mêmes, mais, ce qui est fort différend, nous oscillons de nous-mêmes à l'objet et réciproquement. On ne se fait pas rire soi-même. Le rire est un épanouissement, une explosion essentiellement expansive et dont la cause nous est extérieure. Jean-Paul l'a finement indiqué dans une page piquante où il constate ce détail curieux et significatif : que si nous sommes à un faible degré complices de celui qui nous chatouille, aussitôt la vivacité du chatouillement s'émousse. « Nous ne sentons, dit-il, qu'à moitié le chatouillement sous l'aisselle ou sous le pied quand il est produit avec notre consentement par un doigt étranger ; quant à notre doigt, il n'y produit rien de semblable. » Le spirituel humoriste a touché juste. Il aurait dû marquer davantage le trait qui rattache son observation à la théorie du rire psychologique. Ce trait, c'est que de même que, pour nous chatouiller, il faut une main étrangère et libre de toute direction de notre part, de même aussi pour nous imprimer la secousse du rire intérieur, il faut un objet extérieur, ou pris pour tel, et qui agisse sur nous sans notre participation. Il est bien entendu que nous percevons l'objet risible et que même nous y devenons attentifs : autrement il nous serait inconnu. Mais cette percep-
tion, même attentive, n'est pas le jugement parasite qu'on voudrait greffer sur le phénomène et qui doit en être retranché.
Débarrassée de cette malencontreuse surcharge, la théorie se relève ; elle marche régulièrement, et il devient plus aisé de l'entendre et de la suivre. Se sentir vivre sans souffrance est agréable à l'homme. Agir, c'est vivre; se sentir agir librement, fortement, est un plaisir. Quand on est en pleine vigueur, chasser, nager, mouler à cheval, se livrer à la gymnastique sont autant de plaisirs qui consistent à se sentir vivre largement et puissamment dans sa personne physique. De même, quand on a acquis l'habitude de penser et d'écrire, être en veine, écrire de verve, ce sont de vrais et vifs plaisirs, parce que nous y puisons la pleine conscience de l'existence intellectuelle. Sommes-nous affaiblis par la maladie et incapables de marcher, mais néanmoins convalescents et avides de jouir quelque peu de la vie, le médecin nous prescrit ce qu'il nomme le mouvement passif, c'est-à-dire la promenade en chaise, en voiture ou en bateau, parce (pie être mu, même sans se mouvoir soi-même, c'esl encore agir, par conséquent se sentir être et en goûter la joie. Et que notre existence même heureuse, même active, même occupée, s'écoule uniformément dans l'ornière quotidienne, exemple de soucis et d'efforts, mais aussi dénuée de variété et d'accidents, nous ne tarderons pas à la trouver fade : bien plus, la conscience de ce bonheur trop calme s'endormira graduellement, et notre vie ne sera plus qu'une langueur mortelle, à moins que quelque (''preuve salu-
taire vienne nous rendre par la douleur le sentiment de nous-mêmes. Ainsi la vie, pour se faire sentir et goûter, doit ressembler non à un lac ou à un marais, mais à un fleuve et même à un torrent. Peut-être estelle moins heureuse, mais plus aimable et plus piquante, lorsque, par moments, elle se contente d'imiter les allures d'un petit ruisseau qui va sautillant et gazouillant parmi les cailloux, tournant à droite, revenant à gauche, et ne cessant de babiller et bondir que lorsqu'il est enfin tombé dans la rivière qui l'attend. Tels nous sommes quand nous rions. Notre raison allait son train régulier et ordinaire ; soudain l'objet risible se jette au-devant d'elle. Suivra-t-elle l'objet risible ? reviendra-t-elle sur ses pas ? Ni l'un, ni l'autre. Elle continuera son chemin, mais non du même pas. En d'autres termes, voici, sauf erreur, ce qui a lieu. L'objet risible, apparaissant brusquement, tente de séduire la raison et de l'entraîner avec lui. Pour la mieux attirer, il revêt les apparences qu'elle aime : il se dit beau, ou vrai, ou bon, ou correct, ou simplement ordinaire : bref, il feint d'être dans l'ordre ou affirme naïvement y être. Or, en réalité, sans tomber tout à fait dans le désordre ci l'irrégularité, il y est sensiblement. De prime-abord, la raison le constate, et, tout aussitôt, l'objet risible, au lieu de l'attirer comme un aimant, la repousse, non violemment, mais d'une poussée prompte, vive, irrésistible, dans les voies où elle se plaît naturellement. Ainsi la raison, sous l'influence du risible, agit promptement, vivement, sans travail, sans effort et précisément dans le sens qui est le sien : sans avoir' besoin de se démentir,
sans être obligé de se contredire, l'esprit oseille en lie l'objet désordonné et l'idée de l'ordre; il va et vient, il est lancé de l'un à l'autre, il se complaît dans ce balancement qui lui est une vie active, facile, piquante et douce à la fois; et ces vibrations du principe intérieur, communiquées à l'organisme, accélèrent et rendent plus sensible la vie du corps. Tous ces effets, produits à la première aperception du risible, se reproduisent autant de fois que nous l'apercevons Je nouveau ou seulement que nous y pensons, jusqu'au moment où, connu à fond, percé à jour, épuisé, il cesse d'agir, à titre de contraire el d excitant, sur la raison qui ne l'entend plus, ne le voit plus ou le dédaigne. Au total : action subite, spontanée, merveilleusement facile de ia raison, niant ce qui lui est opposé, et, du mémo coup, affirmant avec une triomphante certitude ce qui lui est conforme ; plaisir piquant et itératif de se sentir vivre sainement, régulièrement par l'intelligence, beaucoup en peu de temps, el cela sans peiner, sans réfléchir, que dis-je? sans s'en être mêlé, au coin de son feu, dans une stalle au théâtre, dans la rue en passant, voilà, selon nous, les phénomènes intérieurs dont le rire physique n'est que le retentissement dans l'organisme; les voilà dans l'ordre où ils se succèdent el dans leur rapport de cause à effet.
Dans le rire pur et simple, c'est l'objet ridicule qui agit sur nous. Beaucoup, en présence du ridicule, s'en tiennent à ce rôle tout passif. Chez d'autres, à l'impression subie succède l'action. Ceux-ci. aussi prompts à imiter le ridicule qu'à le saisirai! passage, le tradni-
sent immédiatement pat* les gestes, l'attitude ou les paroles. Ce penchant et cette habileté se manifestent parfois chez de très-jeunes enfants qui, dès le collège, doués de la clairvoyance précoce de la malice, aperçoivent du premier coup d'oeil le trait ou le geste qui, moyennant une exagération légère, rend infailliblement ridicule un corps ou un visage. Cette disposition naturelle est l'étoffe dont se font les grands acteurs comiques. Toutefois, ce genre d'imitation n'a toute sa valeur esthétique que si nous retrouvons dans le jeu de l'acteur, non-seulement la forme extérieure du ridicule, mais surtout le défaut, le travers, en un mot le désordre psychologique ou moral que révèle cette forme. Or, chose bien digne de remarque, ceux qui font profession d'étudier le ridicule chez leurs semblables pour le reproduire après finissent bientôt par ne plus rire ; ils en ont en quelque sorte perdu la faculté, et montrent partout un caractère morose et un visage mélancolique. Tant il est vrai que le plaisir du ridicule n'est vif que s'il n'a coûté à l'esprit qu'une intuition rapide. Par nous trop jugé, il perd sa piquante saveur, et, comme nous] l'avons déjà dit, la réflexion tue le rire.
Quel que soit le talent d'un acteur comique, il n'est toujours que l'interprète d'un interprète, et ce n'est pas sans un peu de présomption que la foule des comédiens usurpe le nom d'artiste. L'artiste, en ce cas, c'est le poète, car c'est lui qui, de différents traits recueillis dans Ja réalité, compose ces âmes vivantes qui pour toujours deviennent les types variés de nos divers ridicules. Ainsi, le ridicule a la vertu de susci-
1er lui-même de temps en temps le génie chargé de le saisi]1 au vif et de le livrer à la risée universelle. C'est là sa fécondité esthétique la plus haute. Les arts du dessin, eux aussi, puisent dans l'observation du ridicule d'abondantes inspirations. Mais, eu ce genre d'imitation, ils sont moins libres que la poésie, parce qu'ils arrêtent trop nettement et fixent la forme, et que la forme du ridicule est déjà un commencement de laideur. Voilà pourquoi la représentation du ridicule convient moins à la sculpture et à la peinture qu'il cette forme leste et fugitive du dessin qui se joue dans les croquis de la caricature. Mais n'anticipons pas, et bornons-nous à cette analyse de l'influence du ridicule sur l'activité esthétique de l'homme.
M semble qu'il y ait plutôt un idéal du ridicule qu'un idéal du laid. C'est que, comme nous l'avons dit, le laid, c'est le grand désordre, c'est la force ayant brisé ou franchi la plupart de ses limites physiques ou morales. Dans celle carrière qu'elle s'est ouverte en violant sa loi, celle force s'emporte: elle s'égare en mille détours et affecte des formes sans nombre. La force ridicule n'est pas ace point déchaînée. Quoique désordonnée, elle est encore plus dans l'ordre que dans le désordre : elle se meut dans un cercle plus restreint et revêt des formes moins variées. L'art peut donc s'en emparer plus aisément. Voilà pourquoi il y a tout un genre de l'art qui répond au ridicule, tandis qu'il n'y en a point qui réponde exclusivement à la laideur. Le laid n'est un élément esthétique qu'accessoirement, et ceux-là l'ont senti qui, avant tenté de faire à la laideur dans le grand art
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une large place, n'uni pas manqué' de mettre dans un corps difforme une àme sensible, courageuse, dévouée, belle en un mot. C'était proclamer, avec l'autorité d'un grand talent poétique, la radicale insuffisance esthétique de la laideur.
Nous avons terminé la première partie de notre tache. En toute science, les vrais principes, les principes féconds, ce sont les définitions. Les axiomes règlent la marche de l'esprit, mais sont par eux-mêmes stériles; ce sont des vérités universelles qui n'ont que de l'extension, sans compréhension. Riches d'extension, comme les axiomes, les définitions ont de plus une compréhension large et abondante; elles sont grosses de conséquences. Otez ses définitions à la géométrie, vous en aurez tranché la racine de ce seul coup. Aussi n'avons-nous point épargné notre peine pour découvrir les définitions d'où découle, comme de sa source, tonte la science du beau. Celles que nous avons énoncées nous ont paru certaines. Nous sommes-nous trompé ? Pour juger l'arbre, allons aux fruits; pour éprouver nos principes, appliquons-les aux beautés de la nature et à celles des arts.