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beauté, Jacques, répétant le philosophe» méconnaît et nie toutes ces réalités supérieures et nobles qui ne sont que Tidéal lui-même. Et voilà pourquoi Jacques n'est pas beau» Mais ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'il n'est ni ridicule, ni même laid de cette laideur décidée et sincère qui repousse et révolte : s'il dégoûte, c'est plutôt de ce qu'il est que du mal qu'il fait sans crainte et sans remords : il est absurde, il est plat^ il est faux, il est impossible^ Cependant Diderot affirme l'avoir trouvé dans la réalité. Si Jacques et sa compagnie ont existé, c'est un malheur pour eux et pour le roman. Mais je veux en vain le croire ; je ne le peux.
Que le Neveu de Rameau ait existé, à la bonne heure. Pour celui-là, je le connais. Je l'ai vu hier quelque part; je le reverrai demain* Le voilà bicii tel qu'il est et sera, bouffon, spirituel, parfois ému, éloquent même, et même inspiré, artiste jusqu'au bout des doigts, et organisé au point de faire de temps en temps l'illusion du génie; puis, et le plus souvent, paresseux, l&che^ perdu de vices, fourbe, vil, gueux, parasite, tendant la main et buvant la honte à pleine gorge, sans la trouver amère. Diderot Ta peint en maître* Mais, en maître aussi, il nous l'a montré stérile, impuissant, incapable d'écrire le moindre fragment et par là châtié, sinon corrigé, de son odieux cynisme. C'est là ce qu'on nomme un type, un type saisi et fixé* A cette âme dont toutes les facultés sont corrompues, hors une seule, le sens de l'art, mais dont cette force unique ne peut rien, faute d'être éclairée et vivifiée par les autresi Diderot a opposé une âme droite, sévère et in-
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dignée» qui Faccable de son mépris, et cette seconde âme, c'est celle de Diderot lui-même, d'accord cette fois avec la conscience universelle. Je n'oublie certes pas que dans ces pages il y a encore bien des ordures qui les souillent et les déshonorent ; mais il y brille des éclairs de pureté morale; nous y sommes maintes fois délectés par des accents d'honnête homme tels que ceux-ci : Diderot : « Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cherl,.. » — « Je ne sais lequel des deux me fait plus d'horreur, ou de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en parlez... » — « Il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse comme la chose du monde la plus précieuse : gens bizarres... » — Le Neveu de Rameau : « Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement chaud en hiver, un vêtement frais en été, du repos, de l'argent, et beaucoup d'autres choses que je préfère devoir à la bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail. » — DmEROT : « C'est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche, une âme de boue. » — Le Neveu de Raheau : « Je crois vous l'avoir dit. » — Voilà, selon nous, la vérité vraie, la vérité de la vie avec ses deux aspects contraires, dont l'un console de l'autre. De ces deux aspects, il n'y en a qu'un dans Jacques le Fataliste, et c'est pourquoi tout, ou à peu près, y est invraisemblable et esthétiquement inacceptable. Le réalisme, toutes les fois qu'il dédaignera à ce point l'idéal, n'aura pas d'autre fortune.
Je n'ai pas vu le mot réalisme dans les œuvres de
Diderot; mais la chose y est, avouée sans détour, érigée en système et défendue contre les objections qu'elle devait infailliblement soulever. La poétique, si l'on peut employer ici ce mot, en est développée avec détail dans une page plus que scabreuse de Jacques le Fataliste. Je ne réfuterai ni cette défense, ni les arguments au moyen desquels le système essaye de se justifier. Tous ces sophismes sont condamnés par Diderot lui-même, dans les passages que j ai cités plus haut et dans une foule d'autres semblables. Que ceux donc qui s'intitulent de nos jours réalistes^, et qui seraient tentés de prendre Diderot pour modèle ou pour auxiliaire, s appliquent préalablement à bien connaître leur homme. Vingt fois il sera de leur parti et semblera, un siècle d'avance, les encourager par son
* A l'égard du réalisme dans le roman, la critique spiritualiste a fait depuiîs quelques années et continue de faire Taillamment son devoir. Elle a réussi à en restreindre, sinon la vogue, du moins Tinfluence. Quant à convaincre les réalistes qu'ils sont dans le faux, il n'est guère permis de l'espérer. Cette littérature fumeuse les grise eux-mêmes tous les premiers, et leur ivresse ne tombera que devant . TindifFérence d'ailleurs prochaine du public. Ils s'apercevront alors trop tard qu'en énonçant mal un principe vrai et en l'appliquant à outrance, ils en ont fait une absurdité. Mais jusque-là, a il nous faudra, dit un écrivain qui suit avec attention et qui juge avec talent les mouvements de nos divers genres littéraires, il nous faudra épuiser le système jusqu'à la lie, inclusivement. Il faut nous attendre à voir les peintures les plus crues dépassées chaque jour par de nouvelles hardiesses. Il est si commode de substituer la description des formes à l'analyse des sentiments, les scènes matérielles de la débauche aux orages intérieurs de la passion, les impressions brutales des sens aux charmes mystérieux de l'amour, en un mot, le corps à l'àme ! » G. Vapereau, Année littéraire, t. II, p. 124. — Voir encore, dans la Revue des Dèux-Mondes, les excellents articles de M. Emile Montégut, notamment celui du 1*' avril 1S60.
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exemple et par ses doctrines ; mais vingt autres fois, passant tout à coup à l'ennemi, il les attaquera de front et les criblera de ces terribles blessures qui furent mortelles à la gloire de quelques-uns des artistes de son temps. Avec les réalistes et avec la raison, il fera le procès à ceux qui, négligeant de consulter la nature, peignent ou décrivent des êtres sans vie, de misérables mannequins : « Mais, dira-t-il, est-ce que les personnages de la mythologie ont d'autres pieds et d'autres mains que nous?.... Passé cinquante ans (on va plus vite aujourd'hui), il n'y a presque pas un peintre qui appelle le modèle , ils ne font plus que de pratique; et Boucher en est là : ce sont ses anciennes figures tournées et retournées \ » Mais il n'entend pas que l'artiste prenne son modèle au hasard; il traite avec la dernière dureté ceux qui ne puisent leurs inspirations qu'aux sources impures : « Je ne sais que dire de cet homme- ci (Boucher). La dégradation du goût, de la couleur, de la composition, des caractères, de l'expression, du dessin, a suivi pas à pas la dépravation des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur la toile? ce qu'il a dans l'imagination; et que peut avoir dans l'imagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage?.... J'ose dire que cet homme ne sait vraiment ce que c'est que la grâce; j'ose dire qu'il n'a jamais connu la vérité; j'ose dire que les idées de délicatesse, d'honnêteté, d'innocence, de simplicité, lui sont devenues presque
* Salon de 1765, à Tarticle Boucher.
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étrangères *. » De là à proclamer que la vraie vérité c'est la belle vérité, la vérité idéale, il n y a qu'un pas. Ce pas , Diderot l'a franchi , à son éternel honneur. Ëooutonsr^le donc une dernière fois> et, en faveur de rélévation de la pensée , excusons la rude liberté des termes : « Convenez donc que, quand vous faites beau, vous ne faites rien de ce qui est, rien même de ce qui peut être. Convenez donc que la différence du portraitiste et de vous, homme de génie, consistant essentiellement en ce que le portraitiste rend fidèlement la nature comme elle est, et se fixe par goût au troisième rang; et que vous qui cherchez la vérité, le premier modèle, votre effort continu est de vous élever au second... — Vous m'embarrassez : mais tout cela n'est que de la métaphysique... — Eh! grosse bête, est-ce que ton art n'est pas de la métaphysique ? Est-ce que cette métaphysique , qui a pour objet la nature , la belle nature^ la vérité j le. premier modèle auquel tu te conformes, sous peine de n'être qu'un portraitiste , n'est pas la plus sublime métaphysique? Laisse là ce reproche que les sots, qui ne pensent point, font aux hommes profonds qui pensent'... » A l'exception de cette erreur que l'idéal n'a aucune place dans la peinture de portraits, ces lignes sont entre les plus lumineuses et les plus justes qui aient été écrites sur la différence qui distingue la vérité quelconque de la belle vérité. On le voit, la forte mais fougueuse intelligence de Diderot s'est jetée tantôt du côté de la réa-
» Salon de 1765, à Tarticle Boucher, * Salon de 1767, introduction.
lité, tantôt du côté de l'idéal, sans pouvoir ni choisir l'un à l'exclusion absolue de Vautre, ni parvenir à concilier l'un avec l'autre. C'est que cette conciliation ne s'opérera jamais que par l'âme et dans l'âme, consciente d'elle-même et croyant à elle-même; et Diderot ne fit que traverser en courant la région du spiritualisme, pour tomber d'une lourde chute dans celle du matérialisme fataliste où se faussèrent ses vigoureuses facultés.