‹ La science du beau, étudiée dans ses principes, dans ses applications et dans son histoireChapitre 9 sur 20 · LU AR». S · texte numérisé non relu

LU AR». S

d'Alceste; mais il se sent plein de sympathie pour cette âme loyale. Il voudrait Àlceste plus doui, plus bienveillant, plus sociable, mais il aime sa loyauté et le préfère à Philinte. Enfin, Teffet de cette admirable pièce, c'est que toute conscience honnête y puise, non le dégoût de la vertu, mais le goût de la vertu soumise à la mesure, à la proportion, à Tordre, c'est-à-dire h goût de la vertu élevée à cette hauteur et contenue dans ces limites où elle se confond avec la beauté morale. Voilà pourquoi Ton rit peu à la représentation du Misanthrope. Voilà comment ce chef-d'œuvre tou^ che presque à la tragédie, et doit être considéré comme le suprême efiEort et le triomphe du génie de Molière» et peut-être du génie dé la comédie.

Ce qui importe dans la comédie, ce sont avant tout les caractères. Toutefois une action dramatique y est nécessaire pour développer les caractères et les mettre en relief. La comédie rentre donc dans la plupart des conditions scéniques de la tragédie. Mais le dénoû^ ment en doit être tout autre : il faut qu'il soit gai. Dirigée contre le vice, non point en tant qu'il est crimi^ nel , mais seulement en tant qu'il est ridicule , la comédie ne peut finir que par un éclat de rire. L'in^ corrigible Harpagon, après toutes ses mésaventures* termine la pièce par ces mots : « Et moi, alloôs voir ma chère cassette. » Il croit avoir le dernier; il m trompe : le dernier est à la raisoû et au parterre, qui rit eacore en s'en allant.

Ia satire modérée et souriante, qui raille plutôt qu'elle nt) flagelle, n'est guère que la cotiiédieeUe^

même, sous forme de récit ou de dialogue, ou de récit mêlé de dialogue, et dépourvue de l'appareil scénique. Dans un langage piquant et malin, la raison aiguisée du poète s'y joue de nos travers et marque d un trait brillant la limite où finit la mesure et où commence l'excès en toutes choses. Mais la satire véritable n'a rien de plaisant : railler ne lui suffit plus; elle flétrit, elle déchire, parce que c'est au vice et au crime que s'adressent ses coups. S'il lui arrive de s'allier à la comédie, celle-ci en devient aussitôt plus grave et presque menaçante. Les victimes de Tartufe ne sont que ridicules ; mais lui, il ne fait pas ,rire, il révolte. Que Molière eût parlé luimême au lieu de disparaître derrière ses personnages, et qu'il nous eût dépeint surtout Tartufe, toujours Tartufe dans toute sa laideur et sous tous les masques ^ dont il couvre sa face depuis qu'il existe, ce chef-d'œu- ' vre, au lieu d'être une comédie, serait une satire. Ainsi la matière de la satire, c^ést la laideur morale,non plus seulement moquée, mais jugée, condamnée et publiquement châtiée. Comment, avec une pareille étoffe, créer une œuvre qui produise la délectation du beau? Tel est pour le poète satirique le problème à résoudre. Tirera-t-il la beauté de la laideur même, comme on le lui conseille parfois légèrement? Mais cela est tout simplement impossible. Cherchera-t-il à embellir ce qui est abominable et à faire, par je ne sais quelle habileté de sophiste, que le désordre paraisse ordonné? Ce serait odieux et insensé. Non : il laissera aux vices les plus infâmes et aux crimes les plus monstrueux ^ur aspect détestable , et il puisera les beautés de son

poëme^aux sources naturelles du beau. Ces sources, on les connaît. Voici d'abord, dans la satire, les méchants et les hypocrites réalisant, en dépit d'eux-mêmes, l'ordre moral par les châtiments qu'ils se préparent et qu'ils subissent : les voici allant de folie en folie, de honte en honte, d'abjection en abjection, les uns jusqu'à la perte de leurs biens et de leur honneur, les autres jusqu'à la ruine de leur âme, tantôt abrutie jusqu'à ne plus rien comprendre, tantôt épuisée jusqu'à ne plus rien sentir. Jamais nos yeux ne se retournent aux clartés de la vie morale plus vivement que lorsqu'ils ont sondé cette nuit épaisse et fétide de la dépravation , où s'éteignent par l'hébétement définitif les dernières flammes de la raison et de l'amour. Cependant les plus essentielles beautés de la satire sont celles qui jaillissent de l'âme même du poète. Représentant volontaire de la justice outragée, il faut qu'il soit, comme elle, impartial, juste, terrible même; mais, comm^ elle aussi, n'aimant les rigueurs et les supplices qu'en vue du bien et non par goût de frapper pour frapper et pour étaler sa force. Ces conditions du genre, tous les grands satiriques les ont plus ou moins remplies. Afin de paraître impartial jusque dans la colère, Juvénal a soin de ne s'attaquer, du moins directement, qu'à ceux qui ne sont plus :

. . . Experiar quid concedatur in iUos Quorum Flaminia tegitur cinis atque Latina/.

C'est dans l'enfer et après le jugement de Dieu lui-

* So(fre»,I, àlafîn.

258 TROBlftME PiLRTIE.

même, que Dante torture les plus fameui scélérats de son siècle. Voilà Tidéal de la satire. Dante n'est pas juge; il n'est pas bourreau; il n'est que spectateur. Ainsi placé en présence d'anciens ennemis, il n'a plus l'air d'exercer une yengeance personnelle ; ce n'est plus sa haine qui triomphe, c'est la justice éternelle qui s'accomplit. Plus près de nous , André Ghéniert maudissant la Terreur, ses fêtes, et ses échafauds qui l'attendaient lui-même, et les maudissant au nom de la justice et de la liberté, s'efforce de garder l'attitude d'un juge désintéressé :

Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures;

La patrie allume ma yoix.

La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,

Et mes fureurs servent les lois '.

Mais pour jouer un rôle aussi grand , ce n'est pas assez d'être impartial et juste; il faut, en outre, être irréprochable. De quel droit, avec quelle autorité un homme, poète ou non, vient-il condamner dans autrui des turpitudes qu'il a commises hier et qu'il commettra encore demain? Comment tolérer que celui-là s'arme du fouet qui mériterait tout le premier d'en sentir les lanières ?

Quis coelum terris non misceat et mare eœio, Si fur displiceat Verri, homicida IKUoni, Clodius accuset mœchos, Gatilina Gethegum '?

Enfin, les fonctions de bourreau sont pénibles, même à ne les reihplir qu'en vers. Le poète qui n'y trouve-

* ïambes, II, édit. Charpentier.

■ Juvénal, Satires, U, v. 27 et suiv.

LKS AlIfS. 259

rait que plaisir et joie nous serait d'abord suspect et bientôt insupportable^ parce qu'il est contre nature . de vivre dans lexaspération, et que, d'ailleurs, le speotaele prolongé de la fureur, fût-elle légitime, est de ceux qui imposent à Tàme la plus douloureuse fatigue» Aussi les vrais satiriques ont-ils des moments de mansuétude où ils prennent quelque relâche et qu'ils consacrent non plus à décrire Tenfer et ses hôtes pré^ sents ou futurs, mais le paradis céleste tel qu'ils le conçoivent» ou même ce paradis que nous traversons de temps en temps sur la terre, lorsqu'il nous est donné de jouir des douceurs de l'amitié * ou du tranquille bonheur qu'apporte avec elle la vertu :

Monstro quod ipse tibi possis dare. Semita certe TranquiUae per virtutem patet unica vitœ •.

Une âme droite, puissante à détester le vice et à le poursuivre, puissante aussi à aimer la vertu, et contenant cette double puissance afin d'en mesurer Vé* nergie et d'en accroître les effets, voilà le fond d'où sortent les beautés propres de la satire. Quant à sa forme achevée, elle la trouve dans un vers concis et rapide, qui exprime bien plus qu'il ne les dépeint les repoussantes laideurs du désordre moral. La prose y serait trop lente; la description, trop étendue et trop semblable à un tableau. L'imagination du lecteur saura toujours assez compléter l'esquisse sommairement indiquée. La satire sur une toile, avec des lignes

' Juvénal, Satires, Xll, ' Sol<rw,X, àlaiîn.

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précises, des couleurs éclatantes et une valeur de relief donnée à tous les détails, serait la négation même de Tart. Le vers retentit à Toreille, et passe aussitôt. . Celui qui suit atténue Fimpression violente de celui qui précède et Tefface à moitié de la mémoire. La peinture, au contraire, reste là tout entière, sollicitant le regard, le retenant, le rappelant. Il faut que Tesprit se dégoûte décidément ou que décidément il s'habitue à l'obscénité que lui présente le peintre. Or, s'il y a dégoût, il n'y a plus d'art, puisqu'il n'y a plus délectation ; s'il y a plaisir et goût , il se trouve que nous voilà délectés par cette même laideur qu'on a voulu nous faire détester. C'est pourquoi la satire est interdite aux arts du dessini Michel-Ange a essayé de l'introduire dans la peinture, et tout son génie n'a servi qu'à prouver combien elle y est déplacée.

Nous ne quitterons pas la poésie sans avoir invoqué en faveur de nos doctrines le témoignage de notre fabuliste incomparable. La Fontaine, lui aussi, est parmi nos plus puissants auxiliaires. Dire que La Fontaine est un poète de génie, et sans rival, c'est ne rien apprendre à personne. Ajouter qu'il est à son gré, et admirablement, lyrique, tragique,comique, satirique, élégiaque , bucolique , c'est répéter ce dont tout le monde tombe d'accord. Mais ce qui nous touche particulièrement, ce qui importe à notre thèse, c'est que la beauté des fables les plus admirées de La Fontaine n'est que lexpression de l'âme sentant, pensant, agissant avec puissance et conformément à ses lois éternelles. Ce qui nous ravit dans les deux Pigeons, c'est

l'amour volage oppoisé à l'amour fidèle; dans les deux Amis, l'amitié délicate, désintéressée, prête à tous les sacrifices ; dans le VieiUard et ses Enfants, l'amour paternel faisant effort pour- survivre au père et pour enchaîner les enfants par les liens de l'affection fraternelle; dans/^ Vieillard et les trois jeunes Hommes, une grave leçon donnée par la sage expérience à la jeunesse imprévoyante qui n'en sait pas profiter; dans le Loup et le Chiens Tâme préférant la pauvreté fière et libre au bien-être grossier de la servitude; dans le Chêne et le Roseau, l'âme orgueilleuse attirant la foudre sur elle, et anéantie au moment même où elle s'enivrait du sentiment de sa force. Toutes les fables de La Fontaine ne sont pas à la hauteur de celles-là. Il en est quelques-unes dont le sens moral n'a pas au premier coup d'oeil toute la clarté désirable ; mais un peu d'attention le découvre. Il se trahit bientôt par quelque mot, par quelque tour de phrase, d'abord inaperçu et qui est comme le sourire du bonhomme. D'ailleurs, ce qui paraît douteux dans une fable devient dans quelque autre éclatant comme la lumière. Ici, le poète constate simplement que le sage dit : Vive le roil vive la ligue! là, il semble absoudre la duplicité de la chauve-souris ; mais à un autre endroit, il s'écrie : Arrière ceux dont la bouche souffle le chaud et le froid ! Il faut le lire tout entier pour le juger avec justice; et à ceux qui lui reprochent de n'être pas assez explicite, il serait en droit de répondre qu'après tout, c'est à des hommes qu'il s'adresse et qu'il n a pas écrit pour les enfants.

Ce n'est pas seulement Tâme humaine qui vit dans les fables de La Fontaine, soit sous la forme humaine, soit sous telle autre forme, c'est aussi la nature sentie, comprise, saisie au vif et peinte en quelques traits rapides avec un art sans égal. Voulez-vous recevoir l'impression d'une belle journée d'été, lisez le Bérm :

L'onde était transparente, ainsi qu'aux plus beaux jours, Ma commère la carpe y faisait mille tours. Avec le brochet son compère.

Voulez-vous, sur votre fauteuil, respirer la senteur des prés et la fraîcheur du matin, écoutez ces trois vers :

Elle porta chez lui ses pénates un jour Qu'il était allé faire à l'Aurore sa cour Parmi le thym et la rosée *.

Quant aux animaux, La Fontaine les met sous nos yeux par un mot, par un nom où se concentrent aussitôt tous les traits saillants de leur caractère. C'est un peintre de portraits incomparable, quoiqu'il n'ait recours, pour attraper la ressemblance,qu'aux ressources de la parole et de la poésie. La Fontaine était convaincu, contre Descartes, que les bêtes ont une âme ; c'est aussi par Tâme qu'il les prend et les peint. Voilà l'idéal.

Enfin, ses petites compositions sont toujours merveilleusement conçues, au point de vue des exigences de l'art. Un milieu, un commencement, une fin, de justes proportions, l'exposition courte, l'intérêt crois-

^ Le Chat, la Belette et le petit Lapin.

sant, le dénoûment pressenti, la catastrophe arrivant à son heure, font de la plupart de ses fables cet animal un et vivant qu'Aristote propose pour modèle à ceux qui écrivent des drames.

Dans cet examen philosophique des œuvres poétiques, nous ne saurions omettre le roman. Le roman n'est ni l'histoire, ni la chronique, ni la biographie; il n'appartient pas non plus à ce genre d'écrits qu'on nomme des mémoires* Il est distinct des relations de voyages et des lettres ou correspondances authentiques* Donc, ou bien il n'est rien, ou bien il doit être rangé parmi les ouvrages d'imagination et d'art et rentrer dans la classe des compositions poétiques. Or, la poésie, comme l'art, dont elle représente la forme , la plus élevée, est l'interprétation belle de la belle nature. Par conséquent, qu'il y consente ou non, le roman doit exprimer la nature, sans doute, mais la nature idéale encore plus que la nature réelle et ordinaire.

En fait, et lorsqu'il ne se fourvoie pas à la suite de quelque secte littéraire, le roman y consent. Le roman véritable et digne d'être compté comme œuvre d'art se laissera volontiers définir : le récit développé d'une action vraie ou imaginaire, historique ou non, où les événements marchent avec ordre vers un but déterminé et où les caractères, bien que vivants et naturels, et quoique plus voisins de la réalité que dans tout autre genre de poésie, sont agrandis néanmoins par Fidéal et par le style ; et si tel est le roman, les romans les plus admirés doivent, eux aussi, vérifier nos prin- ' cipes et confirmer notre théorie.

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Il n'existe pas d'ouvrage qui soit au roman ce q[ue r Iliade et V Odyssée sont au poème épique. En l'absence d'un type achevé du genre, examinons quelquesuns des romans qui, plus ou moins, ont résisté à Tépreuve du temps et sont encore lus de nos jours; et commençons par ceux où c'est le beau qui domine.

Les romans de M"** deLafayette et de M"*' de Scudéry ont un certain charme auquel sont sensibles les hommes de goût de notre temps. A quoi doivent-ils la faveur dont ils n'ont pas cessé de jouir, sinon à des peintures vraies et délicates, quoique trop prolongées, des sentiments les plus tendres, les plus purs, les plus élevés, et ajoutons les plus chevaleresques de l'âme humaine? Cela seul les soutient encore, mais cela suffit à les soutenir, parce que l'âme immortelle, partout où elle pénètre, apporte quelques garanties d'immortalité. Sous les tableaux finement dessinés dans le Cyrus y un grand écrivain a retrouvé des caractères historiques de la plus noble race. M"® de Scudéry observait la nature déjà belle, et elle l'embellissait encore par l'idéal et par la magie des temps lointains où elle la plaçait. Ni Condé, ni la charmante Angélique Paulet n'ont rien perdu à passer par ses mains. Cette dernière en particulier revêt, dans le roman qui vient de reparaître au jour, les formes les plus exquises et la plus poétique figure.

Quel roman populaire et admirable que leRobinson Crusoé de Daniel de Foë ! Quel autre obtiendra jamais pareille fortune? Et pourtant qu'est-ce au fond? Rien que le simple récit des aventures d'un seul homme

dont l'âme patiente et religieuse résiste à tous les maux de la misère, à tous les dangers du désert, à tous les chagrins de l'exil?

Don Quichotte est fou: mais c'est un esprit fêlé dans une âme de héros. Vit-on jamais plus vaillante et plus sublime folie ? D'ailleurs, 6tez-le de sa chimère, il devient sensé, bon, affectueux ; il a l'intelligence distinguée, le goût pur, le langage élevé. Sur un tombeau qui va se fermer, il tient des discours éloquents jusqu'au pathétique. Ses derniers moments sont une scène simple et touchante, que l'on ne lit guère sans verser des larmes. La postérité récompense tous les jours Cervantes d'avoir respecté l'âme humaine jusque dans ses défaillances et de n'avoir pas trop ridiculisé la monomanie du dévouement et du sacrifice.

Paul et Virginie est aussi dans toutes les mains. C'est un de ces rares écrits que personne ne conteste et dont les familles n'ont rien à redouter. Le succès a pu en être accru, dans les premiers temps, par la vive description d'une nature puissante et peu connue. Mais aujourd'hui ce genre d'intérêt, exploité par tant d'autres, n'a plus que l'importance secondaire d'un accessoire. On ne dédaigne assurément pas le cadre; mais ce que Ton aime, ce que l'on estime, c'est le tableau ; ce sont quelques faibles âmes jetées par le malheur dans un recoin du monde, supportant la pauvreté avec une résignation attendrissante et s'aimant les unes les autres comnae on devrait toujours s'aimer. Deux enfants élevés ensemble, qui se prennent d'un mutuel amour: voilà toute l'intrigue ; une jeune

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fille, chaste et pure jusqu'à en mourir, engloutie par un naufrage sous les yeux et malgré les efforts héroïques de son fiancé : voilà le dénoûment. Mais Fidéal y est, et Tordre, et la gradation, et aussi le style , remarquable en dépit de quelques déclamations. C'est vrai et c'est poétique; la réalité y est palpitante, mais toujours relevée par la beauté et surtout par la beauté de l'âme.

Notre siècle a la gloire d'avoir vu naître le véritable roman historique, et Walter Scott celle de l'avoir créé. L'illustre romancier anglais n'est pas sans défaut. Il ploie sous le fardeau de ses souvenirs. Il abonde en descriptions minutieuses, et il est pour quelque chose dans l'abus, excessif aujourd'hui, de la couleur locale. Mais il excelle à mener un roman à son terme à travers les événements les plus divers; à rendre la vie aux générations éteintes; il excelle surtout à créer des caractères variés et à leur donner le rayonnement de la beauté morale. Tout le monde a lu et goûté le roman dlvanhèë. Jouffroy en faisait, dit-on, ses délices. Un autre écrivain, une noble vietime de la science historique, accessible jusqu'au dernier jour aux impressions du beau, malgré la paralysie et la privation de la lumière, a laissé sur Ivankoë des pages achevées. En transcrivant ici quelques lignes de ce fragment, je veux rendre hommage à la fois au romancier et à son éminent admirateur. Voici comment Augustin Thierry signale et loue, dans Ivmr hoë, la conciliation de la vérité réelle et de l'idéal poétique : « Mais il y a (dans ce roman) un person-

LES ABTS. 267

nage qui efiace tous les autres, et auquel Fâme du lecteur s'attache par un intérêt irrésistible : c'est celui de Rebecca, la fille du juif Isaac d'York. Rebecca est le type de cette grandeur morale qui se développe dans TAme des faibles et des opprimés de ce monde, quand ils se sentent meilleurs que leur fortune, meilleurs que les heureux qui les écrasent. Tout^e qu'il y eut jamais de dignité calme dans Fâme d'un Gaton ou d'un Sidney se joint en elle à la modestie naïve, à la patience qui ne murmure jamais, à ce pouvoir si touchant de souffrir^ qui est l'attribut des femmes. Ce caractère, si fort au-dessus de notre nature, y est ramené par l'auteur avec un art si parfait, il s'introduit si naturellement dans les scènes où il se développe que, quelque idéal qu'il soit, nous sommes entraînés à y croire et que nous nous sentons grandir en y croyant *. »

Cette appréciation ferme et juste contient comme une esthétique abrégée du roman en général. Les grands esprits ne peuvent toucher à un détail sans soulever quelque haute question et sans répandre de vives clartés sur les principes.

Cependant il arrive qu'au lieu de refléter une certaine beauté idéale, le roman affecte de préférence les formes de la comédie et même celles de la satire. Parfois il prend pour sujet principal de ses tableaux soit les travers d'une époque, ou même ceux de l'humanité en général qu'il cherche à tourner en ridicule,

* DixwMd'Hudes hisiariqueê^ VU1, l'« partie.

soit la dépravation dont il tâche de nous inspirer le dégoût. S'il a, comme on n'en peut douter, le droit d'écrire à sa façon la comédie humaine, il lui est donc permis de mettre sous les yeux de notre imagination la laideur à tous ses degrés, depuis celui où elle n'est digne que de risée, jusqu'à ce comble d'elle-même où elle appelle nos mépris et notre haine. Que devient en ce cas l'obligation imposée au romancier non moins qu a l'artiste, de viser à la beauté idéale? Cette obligation demeure et veut être remplie; autrement l'art disparait, et avec lui tous ses nobles plaisirs et ses heureuses influences. Néanmoins il y a cette différence entre le roman surtout sérieux et pathétique et le roman surtout railleur et jusqu'à un certain point satirique, que ce dernier peut tirer un plus large parti de la laideur. Mais il n'en saurait user exclusivement, et cela pour plusieurs raisons. D'abord la sottise, déjà si ridicule par elle-même, l'est beaucoup plus encore par son contraste avec le bon sens. Le vice en lui-même odieux nous irrite plus sûrement lorsque le voisinage de l'honnêteté et de la vertu le met en pleine saillie. Puis, quel est le lecteur assez indifférent pour ne pas fermer de dégoût, ou assez patient pour ne pas jeter de colère un ouvrage où la seule laideur, la laideur persistante, obséderait sa pensée comme un long cauchemar ? Et, la beauté fût-elle associée à la laideur dans une proportion convenable, si le désordre tant moral que physique s'étale, chaque fois qu'il repaïaît, dans toute l'évidence de sa hideuse difformité, l'impression n'en sera certainement pas

supportée. Enfin, et inversement, un sujet par luimême obscène, mais que Fauteur accommoderait de manière non-seulement à le faire passer, mais encore à le rendre aimable et piquant, en stimulant et en satisfaisant tour à tour notre curiosité la moins avouable, ne fournirait qu'une œuvre laide sans compensation, laide sans excuse, purement corruptrice, et, comme telle, indigne de Tart et du lecteur.

Cette esthétique du roman est si naturelle, qu'il n'est pas un écrivain, même parmi les médiocres, qui ne la connaisse ou ne la devine. H n'en est pas un seul qui ne sache qu'à la fouler aux pieds on risque d'acquérir la plus triste de toutes les gloires, celle de figurer sur les rayons les plus cachés de nos bibliothèques, dans ces musées secrets de la littérature sur la porte desquels le père le plus libertin n'oublie jamais la clef. Pourtant, il y a des époques singulières où le talent ne craint pas de courir cette chance. Il y a des moments d'aberration où des esprits brillants croient faire preuve de force, semer des germes féconds et renouveler l'art, en allant droit devant eux où que les entraîne leur muse égarée, fût-ce aux derniers excès. Entre les auteurs de notre temps, il y en a de ce genre chez lesquels je pourrais étudier le mal dont il est question; mais afin de ne pas quitter ces hauteurs sereines de la postérité où doit . se placer la science préoccupée avant tout de dégager les principes des faits qui les enveloppent, c'est au passé que je vais demander l'explication de ces méprises, volontaires ou non^ qui, sous prétexte de vérité, chassent le

270 TROISliME PARTIE.

beau du roman et installent la laideur à sa. place.

Puisque ce ne peut être ici le lieu d'une monographie historique du roman licencieux, choisissons pour objet d'analyse quelque exemple fameux, quelqu un de ces faits particuliers, il est vrai, mais tellement caractéristiques, tellement expressifs d'une époque, qu'ils valent à eux seuls, par les conclusions qui en sortent, tout un vaste ensemble de faits.

Je prends les romans de Diderot. Mais dès le premier pas, je me sens arrêté : plusieurs de ces contes ne peuvent pas même être nommés. J'écarte donc ceux dont le seul titre répugne, et j'étudie Jacques le Fataliste. Quel en est le fond? Un gentilhomme déjà mûr, désoeuvré, dissolu, blasé, voyage on ne sait pourquoi, allant on ne sait où, avec son valet qui lui est comme une manière de camarade, mais de camarade corrompu, ivrogne et insolent ; bavard toutefois et intarissable, et qui divertit son maître par ses récits et par cette idée que tout est écrit là-haut, de sorte que notre conduite n'est que le déroulement inévitable d'un certain grand rouleau, le rouleau de la destinée. Ils vont côte à côte, comme le sort les pousse, d'auberge en auberge , d'aventure en aventure. Jacques poursuit à bâtons rompus , sans jamais la finir, la narration de ses laides équipées. Le mattre y mêle le souvenir des siennes. D'autres gens que Ton rencontre, ou avec lesquels on boit au cabaret, entassent sur ces récits de honteuses histoires et des anecdotes de ruelles. Enfin, lé tout se termine par le mariage fatal de Jacques avec la seule femme qu'il aitrespec-

us ARm 171

tée, non certes par verivi, mais toujours fatalement. Si, comme on le prétend de nos jours» le talent était tout, si le choix du sujet n'était rien, si la verve la plus jaillissante pouvait sauver une donnée ab»urde et ennoblir l'ignoble, le roman dont je parle ici devrait . remplir d'admiration l'âme du lecteur. Or, en est-il ainsi ? L'âme en reçoit-elle une seule impression véritablement esthétique? De tous les personnages de l'impure çohue qui défile là sous nos yeux, il n'en est pas un seul qui ait quelque vertu; pas un qui ait quelque grandeur dans le vice; pas un non plus qui soit franchement comique et qui provoque ce rire sain dont Molière et Lesage ouvrent si largement les sources. Tous ces caractères méprisables, accumulés plutôt que groupés, ne tardant guère à ennuyer les esprits élevés; peu à peu ils impatientent, ils fatiguent, et enfin ils dégoûtent. Quant aux esprits plus jeunes, encore inexpérimentés et en proie à cette curiosité première, toujours un peu gloutonne, qui se repaît volontiers de crudités, ou à cette autre curiosité plus avancée et déjà pervertie qui recherche de préférence les morceaux fortement épicés, quel sera sur eux l'eflfet d'une telle lecture? Après avoir vécu un jour entier en société avec Jacques le Fataliste, n'en viendront-ils pas insensiblement à penser qu'on n'est pas coupable de se laisser glisser sur la pente de la sensualité, puisque cette pente est irrésistible? £t dès lors ce roman n'est* il pas un des fruits de cet art dont Diderot, dans un de ses bons moments, a dit lui-même : « Onel art serait plus funeste que celui qui me rendrait complice

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du vicieux * ?» Or, ce n'est pas seulement à cet endroit que Diderot blâme en termes énergiques la littérature brutale et le cynisme du genre livre, qu'il a si souvent pratiqués. Doué d'éminentes facultés d'artiste, trèssensible à la beauté , admirateur enthousiaste des œuvres excellentes, il a répandu par fragments dans , ses Salons, dans son article sur le Beau, dans ses opuscules sur la Peinture et sur la Poésie dramatique^ toute une esthétique où il prescrit à ceux qui tiennent une plume, un ébauchoir ou un pinceau, le culte religieux et le respect absolu de la morale. On peut même dire qu'en ce sens il a excédé, et que trop fréquemment ses conseils chaleureux, mais déclamatoires, ressemblent à une sorte de prédication. Voici un passage, entre autres, qui est comme un écho du dixième livre de la République de Platon, tant l'esthétique y est près de se confondre avec la morale: « 0 quel bien il en reviendrait aux hommes, si tous les arts d'imitation se I proposaient un objet commun, et concouraient un jour avec les lois pour nous faire aimer la vertu et haïr le vice I C'est au philosophe à les y inviter; c'est à î lui de s'adresser au poète, au peintre, au musicien, et | à leur crier avec force : Hommes de génie, pourquoi le ciel vous a-t-il doués? S'il en est entendu, bientôt | les images de la débauche ne couvriront plus les murs de nos palais ; nos voix ne seront plus les organes du crime; et le goût et les mœurs y gagneront'... » /a-

* De la poésie dramatique, t. IV, 2» pîurtie, p. 628 ; édition complète I

de 1818.

mais dans les écrits d'un même homme la théorie et la pratique se montrèrent-elles en plus complet désaccord? Où donc est la cause de cette contradiction surprenante? Il importe à notre dessein de le découvrir.

Cest dans la métaphysique de Diderot que nous la voyons se dévoiler tout entière. Au début de sa carrière de penseur, Diderot croyait à l'âme immatérielle, au libre arbitre, à l'ordre moral et à Dieu, raison et fondement de cet ordre. Et en lui le critique d'art et Vesthéticien demeurèrent à peu près fidèles à ces principes. Mais le philosophe dévia, et, d'écart en écart, s'emporta jusqu'à nier tout ce qu'il avait affirmé d'abord, entraînant la plupart du temps avec lui le romancier dans les sentiers perdus de son matérialisme. Cest un spectacle singulièrement instructif que de voir l'auteur de Jacques le Fataliste manquer le beau, et rouler bien bas pour avoir suivi une fausse philosophie, et, tout au contraire, l'auteur du Neveu de Ra-^ meau résister, à son insu peut-être, à cette même philosophie, et par cela seul s'élever, au moins çà et là, à la plus haute beauté morale. A l'époque de sa inaturité, Diderot, dans son Dialogue avec d'Àlembert, s'exprime ainsi : « Mettez donc à la place de Dieu une matière sensible, en puissance d'abord, et puis en acte, et vous avez tout ce qui est produit dans l'univers, depuis la pierre jusqu'à l'homme. » Dans le même Dialogue, il cite, en le louant et en le prenant à son compte, ce mot de sa fille : « L'âme? mais on fait de l'âme quand on fait de la chair. » Il était naturel d'en

HA TROISttttS PÂtlTIE.

tirer cette conséquence que la matière peut penser. Diderot n'hésite pas à pousser jusque-là : n D'où il faut conclure qu'avec une matière inerte imprégnée d'une autre matière inerte, de la chaleur et du mouvement, on obtient de la sensibilité, de la vie, de la conscience, de la mémoire, des passions, de la pensée. » Mais si tout cela est la vérité, il n'y a donc plus que des causes physiques, et la liberté s'évanouit pouf laisser toutes les âmes et toutes les forces livrées âU courant de la fatalité? Oui, et Diderot y consent : « Regardez-y de près, dit-il, et vous verrez que le mot de liberté est un mot vide de sens : qu'il n'y a poitit et quïl ne peut y avoir d'être libre;... il n'y a qu'une sorte de causes, à proprement parler : ce sont les causes physiques; il n'y a qu'une sorte de nécessité : c'est la même pour tous les êtres. Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà le premier principe de la sage&se* » Telle est la philosophie dernière de Diderot*.

Jacques le Fataliste n'est que la personnification de cette philosophie. Il parle le langage de celui qui a essayé de lui souffler la vie. Et comme le philosophe a méconnu la puissance la plus belle de l'âme, la liberté; comme il a méconnu l'ordre moral en dehors duquel ne peut janiais s'épanouir la beauté de cette puissance de l'âme ; comme il a nié le repentir, ce retour de l'âme à l'ordre moral, et par conséquent à la

* On trouvera cette philosophie exposée dans ses phases successives, avec tous les textes à Tappui, et fermement appréciée dans le Mémoire sut Diderot ^ par M. Damiron.

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