CHAPITRE II
Théorie .d* Arisiote .
Ârâtole avait probablement écrit un traité sur le beaa : preuves. Ce traité est perda ; mais on trouve une tbéorie du beau dans la Poétique» Exposition et appréciation de cette estbétique. — Définition du beau par Âristote. Getle définition répond à la nôtre : preuves. — Ressemblances de la doctrine d'Aristote avec celle de Platon ; différences. — Ttiéorie d*Âristote sur Tart :
' profonde et incomplbte. Objet de l'art : représenter le beau. Fin de Tart : cbarmer, élever et régler l'àme. Purification des passions : sens de ce principe. Aristote. trës-supérieur à'^aton dans ses idées sur le tbéâlre. Garac^ tère spiritualiste de resthétiquè d' Aristote. Sa tbéorie du langage poétique. En quoi elle confirme la nôtre. — Sa philosophie de l'éloquence : elle approfondit celle de Platon, mais l'altëre en certains points. — Services rendus à
> la science du beau par Aristote. Conclusion.
Platon avait donc posé les solides fondements de la science du beau, n avait fait davantage : guidées presque aussi souvent par la méthode que par Tinspiration, ses mains en avaient choisi, préparé et même çà et là rassemblé les matériaux. Mais il n'avait pas construit un de ces édifices complets, corrects, bien ordonnés, dont un regard embrasse l'ensemble, et dont une habile distribution permet de visiter successivement et d'étudier sans trop de travail toutes les parties. Pour cette seconde tâche, Aristote était l'homme qu'il fallait. Artiste lui aussi, quoique à un degré moindre que Platon; spectateur, comme Platon, des merveilles que l'art grec avait enfantées à profusion; promoteur comme Platon, mais observateur
plus patieut, analyste plus sévère, appliquant avec une ténacité et une rigueur singulières les procédés dont son maître lui avait révélé la puissance , il était doué comme pas un du génie qui organise les sciences. Employa-t-il ce génie à constituer de toutes pièces la science du beau? Deux textes nous Taffirment. Le premier est d'Aristote lui-même; le voici: «Puisque le bon et le beau sont deux choses différentes (car le bon est surtout dans les actes; le beau réside même dans ce qili ne suppose pas de changement), on a tort de prétendre que les sciences D^thématiques ne disent rien sur le beau et sur le bon'. Au contraire, elles en parlent mieux et plus clairement que toutes les autres sciences. Parce qu'elles n'emploient pas les mots, montrant très-bien l'idée et la chose, on ne dira pas pour cela qu'elles n'y entendent rien. Or, les formes essentielles du beau sont l'ordre, la symétrie, la détermination, qui sont précisément l'objet principal des mathématiques; et puisque ces principes (je veux dire, par exemple, l'ordre et la détermination) sont évidemment causes d'une foule de choses, les mathématiques, à quelques égards, peuvent désigner le beau comme une cause de ce genre. Mais nous traiterons ailleurs ce sujet plus expressément ^ » Ces derniers mots n'indiquent, il est vrai, qu'un projet; mais on peut croire que ce projet fut exécuté, puisque dans son catalogue des ouvrages d'Aristote ( et c'est là notre second texte), Diogène de Laërte mentionne un traité
^ Métaph^êique, Hv. XUl, chap. ut.
sur le beau \ Cependant, n'eussions-nous ni l'un ni l'autre témoignage, nous persisterions encore à penser quAristote a agité et résolu le problème esthétique. Depuis Socrate, cette question était en quelque sorte sur le programme de là philosophie; d'obscurs socratiques l'avaient traitée; Platon l'avait placée au premier rang; Aristote n'avait pu ni la méconnaître ni l'omettre. D'ailleurs, toutes les fois qu'il parle du beau, ne fût-ce qu'en passant, son langage arrêté et net prouve qu'il y avait mûrement réfléchi. Il nous paraît donc plus que probable qu'il avait effectivement écrit le livre qu'il annonce dans sa Métaphysique et que Diogène a cité.
Nous déplorons plus que personne qu'un pareil travail soit perdu. Quelle qu'en fût l'étendue, la lumière y abondait sans doute, cette même lumière pure, quoique un peu froide, dont le philosophe a éclairé la mécanique complexe du raisonnement dans les Analytiques, et les éléments délicats de la perception extérieure, dans le Traité de Vâme. Son esprit vigoureux et fin devait avoir arrêté d'abord au passage, et ensuite débrouillé habilement ces mobiles difficultés du problème esthétique, qui, semblables à certains jeux de Téther brillant, attirent le regard, Téblouissent et lui échappent. Le meilleur de ces recherches est anéanti. Cependant il nous en reste quelque chose dans divers passages des autres ouvrages d'Aristote. Il nous reste une application très-précieuse et très-
• Diogène de Laëtte, liv. IV, chap. !•'.
408 QUATRIÈBfE PARTIE.
remarquable des principes qu'il avait posés, dans cette Poétique qni, malgré quelques erreurs et toute mutilée ou inachevée qu elle est, contient des vérités admirables non-seulement sur Testhétique du théâtre, mais aussi sur la nature et les caractères du beau. En rapprochant ces fragments et en recueillant ces vérités, nous parviendrons, je Fespère du moins, à rétablir les lignes principales de la théorie d'Aristote, et à démontrer que cette théorie dérive de celle de Platon, qu'en général elle la reproduit, qu'en ce qui touche la poésie elle la redresse, et qu'en somme elle répond à la nôtre. Platon, on s'en souvient, n'avait pas défini catégoriquement le beau. Aristote, au contraire, nous en a laissé une définition brève, ferme, et, ce qui vaut mieux encore, à peu près irréprochable. Cette définition s'ébauche dans le passage que nous avons précédemment transcrit, et où il est dit que les formes essentielles du beau sont Tordre, la symétrie, la détermination \ Elle se complète, s'achève et s'affirme dans les termes les plus précis au septième chapitre de la Poétique : « Comme un être, dit Aristote, ou une chose composée de parties diverses, ne peut avoir de beauté qu'autant que ses parties sont disposées dans un certain ordre, et qu elles ont en outre une dimension qui ne peut être arbitraire, puisque le beau consiste dans r ordre et la grandeur, il s'ensuit..., etc.*. » Ces
* Métaphysique, lU, m. Brandis, p. 265, 11. 16-17. » Tw ^è Mlm
• PoéUque, cap. vu. Bekker, 1450. « Tb -^àp xaXôv ev fAe^eÔei xal rà^ei
expressions sont celles dont nous nous sommes plus d'une fois servi nous-même dans le courant de ce travail. Nous les recueillons avec satisfaction, car elles viendront à Tappui de notre définition, si nous pouvons prouver toutefois qu'Aristote y attache le même sens que nous.
Toutes les fois que nous nous sommes servi du mot de grandeur, nous Tavons appliqué soit à un ample développement des formes visibles, soit à un large déploiement de la force invisible, qu'elle fût simplement vitale ou qu'elle fût surtout morale. Nous entendions par là tantôt l'ampleur idéale des signes expressifs, tantôt la puissance idéale de la force vivante ou de l'âme agissante. Pour Aristote, ce terme a les mêmes significations que pour nous. En effet, dans le passage du septième chapitre de la Poétique déjà cité, grandeur signifie une certaine étendue dans les limites de laquelle la tragédie doit se renfermer, afin de ne pas durer plus de temps que n'en peut embrasser la mémoire du spectateur. C'est donc évidemment de grandeur visible ou de développement dans la forme qu'il s'agit en ce premier endroit. Dans d'autres, il est non moins clairement question de grandeur morale. Au chapitre quinzième du même ouvrage, il est dit : « que la tragédie est l'imitation d'êtres plus grands que le vulgaire, ou meilleurs que le vulgaire (P6).Tiévwv), » Au chapitre second, la même idée avait été énoncée en termes tout semblables : « C'est ainsi, avait dit Aristote, qu'Homère représente les hommes plus grands (ou meilleurs, psXtiouç) qu'ils ne sont,
tandis que Cléophon les peint dans leur nature ordinaire, et que Hégémon de Thasos, inventeur de parodies, et Nicocharès, l'auteur de la Déliade^ les défigurent et les dégradent... C'est là, du reste, la différence qui sépare la tragédie et la comédie; car celle-ci veut peindre les hommes plus vicieux et l'autre meilleurs que nous ne les voyons *. » Or, quel est le moyen de représenter les hommes meilleurs ou plus grands que le premier venu? Aristote répond, comme Platon et comme nous : c est.de leur donner la grandeur même ou l'excellence du type de leur caractère : « La tragédie étant l'imitation d'êtres supérieurs au vulgaire, il faut suivre ici Texemple des peintres habiles qui, tout en laissant à chaque visage sa physionomie, et en gardant la ressemblance, embellissent leur modèle. De même le poète, en représentant des caractères emportés ou faibles, ou des caractères de tel autre genre, doit en faire des types ou de douceur ou de fermeté, comme Agathon et Homère ont représenté leur Achille *. » Ainsi, premièrement, Aristote pense que la grandeur envisagée comme l'un des éléments de la beauté morale, c'est le développement du caractère, c'est-à-dire assurément de la puissance dominante de l'âme, dans le sens du type idéal et de manière a le reproduire. Et il ne se borne pas à dire que la tragédie a souvent suivi cette voie; il affirme que son essence, bien plus, que son devoir est de procéder de la sorte ;
* Poéeigu«, chap. ii. Traduction de M. Barthélémy Saint-Hilaire ; p. 10 et 11.
* Ihid,y Bekker^ p. 1454. « ÈsntuuUç ivmuv ivap«^n*fpux... » x. t. X.
LES SYSTÈIIES. 411
c'est pour la tragédie une loi de représenter les hommes meilleurs qu'ils ne sont : Sei {xiixeicr^at.
Aux yeux d'Aristote, le second élément de la beauté était l'ordre. Voyons comment il le comprenait. Déjà l'usage constant qu'il fait du mot : meilleurs que le vulgaire, témoigne que la grandeur dans le vice ou dans le désordre ne lui paraissait pas être la grandeur véritable. Déjà il a dit qu'agrandir l'emportement, c'est le changer en fermeté, et qu'idéaliser la timidité, c'est la transformer en douceur. C'était prescrire de substituer à la forme désordonnée d'un caractère sa forme réglée et ordonnée. Mais sur la nature de l'ordre considéré directement et en lui-même, la Poétique fournit d'autres éclaircissements.
Nous avons remarqué précédemment quAristote range à côté de l'ordre la symétrie et la détermination. L'ordre, la symétrie, la détermination rentrent dans l'unité; où manque l'unité, on ne saurait jamais rencontrer l'une quelconque de ces trois choses. Aristote, qui ne l'ignorait pas, a insisté plus que personne sur l'extrême importance de l'unité : il l'a présentée sous toute» ses faces; il l'a recommandée sous tous ses aspects.
C'est incontestablement une sorte d'unité que la convenance d'un caractère par rapport à lui-môme. Une qualité convient à un être lorsqu'elle fait partie intégrante de l'unité idéale de sa nature ; dans le cas contraire, elle ne lui convient pas, et le poète qui la lui donne pèche contre la vérité. L'homme et l'intelligence se conviennent parce qu'ils ne sont qu'un seul
être, qu'une seule nature ; mais Thomme et rinfaillibilité, ne pouvant se fondre en une seule et même unité naturelle, se repoussent au lieu de se convenir. Quand nous affectons des qualités qui ne nous conviennent pas, aussitôt il semble que nous ayons en nous-mêmes deux natures qui refusent de se laisser ramener à l'unité. « Si, par exemple, observe Aristote, il s'agit de peindre un caractère courageux, il faut faire attention qu'il n'est pas dans la nature de la femme d'être courageuse et terrible comme l'homme \ » Ce qui revient à ce principe établi dans notre première partie, que l'âme n'est belle qu'à la condition d'être et d'agir conformément au type de sa nature ou de son genre.
L'égalité dans un même caractère, cette permanence des mêmes penchants et des mêmes habitudes, cette production des mêmes actes qui fait que le même personnage se ressemble toujours à lui-même, est encore et sans contredit une espèce d'unité. Aristote tient que cette unité est une des beautés nécessaires de la tragédie. « Le quatrième point, dit-il, est l'égalilé. En effet, quand même le personnage imité serait d'un caractère inégal, ce caractère une fois donné doit être également inégal. » Traduisez en termes actuels ce langage d'une précision si énergique, et vous avez ce principe : qu'un type étant une fois adopté, tous les développements en doivent être conformes, malgré leur variété, à l'unité, c'est-à-dire à l'ordre même de sa nature idéale.
* Poétique^ chap. XV, § 4, trad. franc., p. 79.
Mais ce n'est pas seulement dans chaque caractère que Tunité est, suivant Aristote, un élément essentiel de beauté : c'est aussi dans l'action de la tragédie et de l'épopée tout entières. Comme il a réclamé l'unité pour chacun des éléments du poëme pris séparément, il l'exige pour le poëme envisagé dans son ensemble : « Nous avons reconnu que la tragédie est l'imitation d'une action complète, et qui, de plus, a une certaine étendue; car, même sans étendue, une chose peut n'en être pas moins complète. Complet est ce qui a un commencement, un milieu et une fin *. » Cette unité, semblable à celle d'un corps, d'un animal, d'un être vivant, se fera voir par le lien étroit qui rattachera entre elles les diverses parties du tout. « 11 faut que les parties du drame soient disposées de telle sorte qu'on ne puisse en déplacer ou en retrancher une seule sans que l'ensemble tout entier en soit changé et bouleversé ; car ce qui peut indifféremment figurer ou ne pas figurer dans l'oeuvre sans y apporter aucun éclaircissement, ne doit pas faire non plus partie de Fensemble *. » C'est en vertu de cette intime relation de toutes les parties que le dénoûment sort naturellement de la pièce elle-même : « Une conséquence évidente de ce qui précède, c'est que le dénoûment, dans toutes les pièces, doit sortir de la pièce ellemême, et qu'il ne doit point venir d'une machine, c'est-à-dirè d'un ressort extérieur ^ » Voilà pourquoi
i Poétique^ chap. vu, § 2, trad. franc., p. 40-4i. ' Ibid,, chap. viii, § 4, trad. franc., p. 47. » Ibid,, chap. xv, § 8, trad. franc., p. 8i.
les fables à épisodes ne valent jamais celles où, d un bout à l'autre, tout se tient. « Les fables et les actions simples sont fort au-dessus des épisodiques. J'entends par épisodique une fable où les épisodes ne se succèdent les uns aux autres ni par le lien de la vraisemblance, ni par celui de la nécessité. Les mauvais poètes composent de ces fables insuffisantes... ^ » La théorie de Tépopée proclame plus hautement encore, s'il est possible, cette suprême importance de l'unité variée et de la diversité harmonieusement une de l'action: 0 Evidemment, il faut que dans ce genre, comme dans les tragédies, les fables soient dramatiques, qu'elles ne reproduisent qu'une seule action entière et complète, ayant un commencement, un milieu et une fin» et que ce soit en formant un tout bien complet, comme un être vivant (ôoTtsp Çôov), que cette imitation provoque le plaisir qui lui est propre *. » Qu'on veuille bien peser ces mots : « comme un être vivant, » dont nous avons vu Platon se servir dans le Phèdre pour caractériser la perfection achevée de Tœuvre oratoire. En les répétant, Arîstote se rattache à son maître : il enseigne, après Platon et avec lui, que toute vraie beauté est une beauté vivante, et que le type de l'ordre est dans cette unité de la vie active, multiple, diverse, changeante, mais en même temps déterminée, constante, semblable à elle-même, pleine de convenance et admirablement harmonieuse, que
• Poétique, chap. ix, § 9, trad. franc., p. 52.
* Ibid., chap. xxiii, § 2, trad. franc., p. 426.
la nature, dans toutes ses démarches, se propose pour modèle.
Mais ailleurs, le platonisme d'Aristote est plus complet encore et se dévoile plus explicitement. Prétendre, comme il Ta fait sans balancer, que les personnages de la tragédie doivent être plus beaux que dans la réalité (xaT^Xtouç), c'était assurément platoniser et confesser la doctrine de Tidéal. C'était platoniser une seconde fois que d'être l'écho du Phèdre. Voici maintenant entre les deux génies rivaux une nouvelle ressemblance, frappante jusque dans l'identité des termes les plus significatifs. Quand il est questioil d'idéal et de type, chacun s'interroge, chacun se demande où se peut trouver cet exemplaire du genre dont la beauté individuelle est le reflet. Aristote se pose lui aussi cette question : où le poëte prendra-t-il son modèle? Dans la réalité actuelle, xk vSv? non, parce que le beau est supérieur à la réalité. Dans l'histoire? pas davantage, parce que l'historien s'occupe surtout du particulier. Où donc alors? Voici la réponse d' Aristote qu'il faut citer intégralement : « La différence entre l'historien et le poëte n'est pas l'emploi des vers ou de la prose ; car on pourrait mettre en vers l'histoire d'Hérodote , et ce n'en serait pas moins une histoire avec les vers ou sans les vers. Mais la vraie différence, c'est que l'un raconte ce qui a été, et l'autre ce qui aurait pu être. C'est là ce qui fait que la poésie est quelque chose à la fois de plus philosophique et de plus sérieux que l'histoire, puisque la poésie s'occupe davantage de l'universel, et que l'his-
toire s'occupe davantage du particulier, ^'universel, en général, c est Tensemble des paroles ou des actes qui conviennent à un personnage donné, vraisemblablement ou nécessairement ; et c'est le but où vise la poésie en mettant des noms propres sur ces généralités. Le particulier, c est, par exemple, ce qu Alcibiade a fait ou ce qu'il a souffert *. »> D n'y a pas à s y méprendre : cette beauté, qui a été définie par la grandeur et par l'ordre, cette beauté vivante, animée, que le poète doit rechercher, c'est le type du genre ou l'idée générale, aux yeux d'Aristote comme à ceux de Platon.
Et pourtant Aristote a soutenu contre la théorie des idées une de ces polémiques qui d'ordinaire n'ont leur cause que dans les plus profonds dissentiments. Où donc était la différence entre lui et Platon? En un point capital , qui a séparé jusqu'ici et qui séparera éternellement les conceptions les plus élevées de ces deux génies. Parvenu à l'universel, au général, Aristote s'arrête. Ce type, que sa raison a conçu, et qui lui paraît fort supérieur à un fruit de la seule expérience, il ne l'objective pas ; il le maintient à l'état subjectif de pure forme intellectuelle; il le voit dans son esprit, rien que dans son esprit, nulle part ailleurs; en dehors des individus qui réalisent ce type, il lui refuse péremptoirement l'ombre même de l'existence. Platon, au contraire, une fois en possession de l'idée
• Poétique, trad. franc., p. 48. Bekker, p. 1451. « ft uiv «yà? ircinoK
générale, passe outre et va jusqu'à Tabsolu; il objective hardiment le type, le modèle idéal de chaque genre ; non certes qu'il réalise substantiellement les idées, non qu'il en fasse autant d'êtres vivants, ainsi qu'on l'a si souvent prétendu ; mais il considère l'idée comme quelque chose d'extérieur à la raison qui la conçoit, parce qu'elle est soit la pensée môme de Dieu distincte de la pensée de l'homme, soit l'un des attributs de Dieu se réfléchissant dans la conscience divine ; soit Dieu lui-même, être vivant et parfait, et conséquemment modèle de tous les êtres. Le Dieu de Platon est donc l'absolu idéal, comme il doit l'être; et l'idéal de Platon est absolu, comme nous avons démontré * qu'il est nécessaire qu'il le soit. Ces deux vérités, imposées à la raison par la raison elle-même, Aristote les méconnaît : comme son Dieu ne pense rien en dehors de sa propre pensée; comme ce Dieu ignore le monde, et les lois du monde, et les types des genres, parce qu'à savoir quelque chose du monde il ne pourrait que déchoir ^, il s'ensuit de là que l'idéal d'Aristote ne participe à aucun degré de l'existence absolue et que par conséquent il n'est absolu à aucun degré; d'autre part, quoiqu' Aristote dise que Dieu est le beau, objet éternel du désir et de l'amour, comme ce Dieu n'est que la pure intelligence sans être ni la puissance créatrice qui donne l'existence, ni l'amour infini qui a inspiré et qui inspire à toujours
* T. I«, 1" partie, chap. vi, p. 136-140. t Métaphynque, Xll, vu et ix.
418 QUATRiilIE PARTIE.
cette puissance, ni la providence * en laquelle s'unis^ sent ineflfablement l'intelligence , la puissance et l'amour divins, il s ensuit de là que plusieurs traits essentiels de la beauté idéale manquant au Dieu d'Aristote, et que par conséquent ce Dieu n'est pas l'absolu idéal. Entre Tidéal de Platon et Tidéal d'Aristote, malgré de grandes ressemblances, la différence est donc considérable. 11 n'est pas surprenant que cette différence les ait divisés*.
Cependant, malgré son platonisme imparfait, Aristote doit être rangé parmi les esthéticiens idéalistes, car s'il n'a pas placé dans la raison même de Dieu les types idéaux de chaque genre, il a certainement professé que l'idéal est au-dessus de la réalité et qu'il est une pure conception de la raison de l'homme. Aristote est idéaliste encore en ce qu'il distingue fortement le beau de Tutile, à l'exemple de l'auteur du Grand Hippias. « Parmi les actes humains, les uns se rapportent au nécessaire, à l'utile; les autres se rapportent uniquement au beau. On ne recherche le né^ cessaire et l'utile qu'en vue du beau. Il faut savoir accomplir le nécessaire et l'utile; cependant, le beau est supérieur à l'un et à l'autre '. La préoccupation exclusive des idées d'utilité ne convient ni aux âmes
' Voir te premier moteur et la nature dans le système d'Aristote, par l'auteur de cet ouvrage.
« Cf. E. Egger, Essai suri f histoire de la critique chez les [Grecs, p. 464-165. Paris, A. Durand, 1849.
* Politique, liv. VII, chap. xiii, § 8. Traduction de M. B. Saint- HUaire, 2« édit., p. 24S.
LES SY^rÈMfiS. 419
nobles, ni aux hommes libres *. » Nous allons voir maintenant Aristote comprendre l'artiste, l'art, l'objet et la fin des œuvres d'art, d'une façon aussi large et aussi élevée.
Aristote a parlé maintes fois de l'essence de l'art; mais ce qu'il en a pensé se trouve très-clairement résumé dans un court chapitre de la Morale à Nico-maque. Voici ce qu'on y lit : « Comme il existe un art, et prenons par exemple l'art spécial de l'architecture, et que cet art est le. résultat d'uije faculté de production d'un certain genre, éclairée par la raison; comme en outre il n'y a pas d'art qui ne soit une faculté de production secondée par la raison, pas plus qu'il n'y a dans notre intelligence de faculté productrice qui ne soit aussi un art, il s'ensuit que l'art se confond en nous avec la faculté qui produit les choses extérieures, en s'aidant de la vraie raison. Tout art, quel qu'il soit, tend à produire; jamais ses eiforts, ses spéculations n'ont qu'un but : c'est de faire naître quelqu'une de ces choses qui peuvent indifféremment être ou n'être pas, et dont le principe est uniquement dans celui qui fait, et non point dans la chose qui est faite. Ainsi l'art ne se rapporte point aux choses' qui existent nécessairement, non plus qu'aux choses que la nature gouverne seule; car toutes les choses de cet ordre ont en elles-mêmes le principe de leur existence... L'art est donc, je le répète, une certaine faculté de produire, dirigée par
* Politique, liv. VIII, çhap. ili, § 2. Traduction citée> p. 270.
la raison vraie... *. » Ce langage est d'accord avec des phrases courtes mais profondes de la Métaphysique^ où les productions de l'art sont appelées des créations, iroiTia-ew, dont l'idée est dans l'esprit de celui qui agit*. Les facultés de l'artiste sont donc une puissance active et libre de produire des objets extérieurs, el une puissance purement intellectuelle d'en concevoir ridée. Cette esquisse est sèche, mais profonde et vraie. Malheureusement elle est incomplète; j'y cherche vainement une ^description de l'émotion esthétique; j'y regrette une analyse du phénomène de l'inspiration, une étude curieuse et méthodique de cette force sans , laquelle languissent stériles l'intelligence et la main de l'artiste. Aristote n'ignorait pas la vertu de l'enthousiasme poétique, puisqu'il dit, dans sa Rhétorique, que la poésie est animée d'un souffle divin'. Il eût été digne de lui de reprendre à frais nouveaux la belle théorie du Banquet et de la soumettre aux procédés rigoureux de la science. Peut-être l'avait-il tenté dans ce traité sur le beau que nous n'avons pas conservé.
Nous sommes sûrs du moins que, comme il ne donnait à l'art qu'un seul objet et son objet véritable, à savoir le beau, de même il estimait que là fin de l'art était, non pas l'utile, mais uniquement ce plaisir, ce charme, cette délectation du beau d'autant plus noble
^ Morale à Nicomaque, \iy. Ti, chap. m, traduction de M. B.Saiot- Hilaire, p. 202-20.3.
« Métaphysique, VII, vil.
' Rhéioriqtie^ III, vu. «Êvdeov ^^k^ ii^ohaiq^ »
qn elle est plus inutile, d'autant plus précieuse qu'elle ne contient que soi et n'apporte qu'elle-même. Il y a, selon Aristote, deux sortes d'arts, ceux qui s'appliquent aux nécessités de la vie et ceux qui se bornent à la rendre agréable ; et, ajoûte-t-il, toujours les inventeurs de ceux-ci furent regardés comme supérieurs à ceux des autres, parce que leur science n'avait pas l'utilité pour but^ Pourquoi faut-il apprendre le dessin, dit-il ailleurs; est-ce pour éviter les erreurs et les mécomptes dans les achats et les ventes dfi meubles et d'ustensiles? Eh ! non; c'est pour se former une intelligence plus exquise de la beauté des corps '. De même, la fin de la musique, c'est de nous procurer un plaisir noble et pur, le vrai plaisir, le vrai délassement des hommes libres \ Tout ce qui procure des plaisirs innocents peut concourir au but de la vie, et surtout peut être un moyen de délassement. Rarement l'homme atteint l'objet suprême de la vie ; mais il a souvent besoin de repos et de jeux : et ne serait-ce que pour le simple plaisir qu'elle donne, ce serait encore tirer bon parti de la musique que de la prendre comme délassement , pourvu toutefois que ce plaisir soit recherché, non point à cause des résultats qui doivent suivre, mais seulemeiït à cause de ce qui les a précédés, c'est-à-dire du travail et des soucis*. Mais écoutons encore Aristote : aussi bien sa voix
t Métaphysique, 1, i, traduction Pierron et Zévort, p. 5. « Politiqu£, VlU, chap. m, trad. franc., p. 270, » Ibid., VllI, chap. iv, trad. franc., p. 274-275. * Ibid.^ Vlil, chap. v,trad. franc., p. 277.
prend ici je ne sais quel accent de sereine onction qu'elle a quelquefois dans ses Morales. Il lui semble que ce ne soit point assez que Tart remue honnêtement et innocemment notre sensibilité; il faut en outre qu'en Fémouvant, il l'élève, l'échauffé et, comme nous l'avons dit nous-même, qu'il l'agrandisse. « Quant à cette opinion commune qui recommande la culture de la musique, non pas pour elle seule , mais comme un moyen fort efficace de délassement, on peut se demander, tout en l'approuvant, si la musique est véritablement si secondaire, et si on ne peut lui assigner un plus noble objet que ce vulgaire emploi. Ne doit-on lui demander que ce plaisir banal qu'elle excite chez tous les hommes? car on ne peut nier qu'elle ne provoque un plaisir tout physique* charmant sans distinction tous les âges, tous les caractères? ou bien ne doit-on pas rechercher encore si elle peut exercer quelque influence sur les cœurs, sur les âmes? 11 suffirait, pour en démontrer la puissance morale, de prouver qu'elle peut modifier nos sentiments. Or certainement elle les modifie. Qu'on voie l'impression produite sur les auditeurs par les œuvres de tant de musiciens, surtout par celles d'Olympus. Qui nierait qu elles' enthousiasment les âmes? et qu'est-ce que l'enthousiasme, si ce n'est une modification toute morale î II suffit môme» pour renouveler les vives impressions que cette musique nous donne, de l'entendre répéter sans l'accompagnetoent ou sans les paroles ^»
1 Politique, VUi, chap. v, trad* fraîiç.^ p. 277-278.
LES STOTËIES. 428
Ainsi , Fart doit avoir pour fin d'aviver nos senti*ments, de les agrandir, même de les porter jusqu'à ce degré d'excitation où ils produisent l'enthousiasme. Mais exaltés jusque-là, n'est-il pas à craindre qu'ils se dérèglent et qu'ils jettent dans l'âme un trouble dangereux 1 Aristote y a pensé. Il est persuadé que le grand art règle et ordonne la sensibilité en même temps qu'il l'ébranlé. De là son principe si connu et si discuté de la purification des passions par le théâtre et par la musique. C'est pour avoir nié ce principe que. Platon a proscrit la tragédie et l'épopée ; c'est en vertu de ce principe qu' Aristote admet l'un et l'autre genre de poésie et la représentation des passions qui en sont l'âme. Il importe donc de savoir ce qu'il entendait par la purification des passions.
Il en parle en premier lieu dans la Politique ^ H y distingue trois sortes de chant : le chant moral, le chant animé, le chant passionné. II. croit que les harmonies morales conviennent pour l'étude, et il réserve les plus animées et les plus passionnées pour les concerts. Mais il attribue aux unes comme aux autres une certaine vertu de purifier l'âme. « Ces impressions, dit-il, que quelques âmes éprouvent si puissamment, sont senties par tous les hommes, bien qu'à des degrés divers : tous, sans exception, sont portés par la musique à la pitié, à la crainte, à l'enthousiasme* Quelques personnes cèdent plus facilement que d'au* très à ces impressions; et l'on peut voir comment,
t Politique, VIIl, chap. Vil, trad* franc., p. 286-287.
424 QUATRIÈUE PARTIE.
après avoir entendu une musique qui leur a bouleversé Tâme, elles se calment tout à coup en écoutant les chants sacrés : c'est pour elles und sorte de guérison et de purificfi^tion morale. Ces brusques changements se passent nécessairement aussi dans les âmes qui se sont laissées aller, sous le charme de la musique , à la pitié, à la terreur ou à toute autre passion. Chaque auditeur est remué selon que ces sensations ont plus ou moins agi sur lui; mais tous bien certai- .nement ont subi une sorte de purification et se sentent allégés par le plaisir qu'ils ont éprouvé *. » Ici, le fait est simplement posé par Aristote, qui sent bien qu'il ne l'explique pas avec une entière netteté, puisqu'il promet d'y revenir plus clairement dans ses études sur la Poétique. Effectivement, en étudiant ce dernier ouvrage , on découvre sur ce sujet quelques lumières de plus, à la condition toutefois de rapprocher attentivement les textes. Aristote y définit ainsi la tragédie : « La tragédie est l'imitation de quelque action sérieuse et noble, complète, ayant un juste développement..., sous forme de drame et non de récit, et arrivant, tout en excitant la pitié et la terreur, à purifier en nous ces deux sentiments ^ » Remarquons d'abord que l'action de la tragédie doit, suivant Aristote, être noble en même temps que sérieuse : noble, cette action n'excitera certainement que de nobles émotions, et voilà notre sensibilité par cela seul purifiée. Mais Aristote exige, en outre, que les personnages
* Politique, liv. VUI, ch. vu, trad. franc., p. 287-288. « Poétique, chap. vi, § 2, Bekker, p. 1449.
destinés à exciter la pitié et la terreur soient à un certain degré dignes de nos sympathies : qu'ils soient malheureux, il le faut évidemment, sans quoi ils ne nous inspireraient nul intérêt, mais que leur infortune ne soit ni trop, ni trop peu méritée. Citons textuellement : « Dans la tragédie, il ne faut ni que la vertu parfaite passe du bonheur au malheur, car il n'y a là ni terreur ni pitié, et c'est purement odieux ; ni que le crime y passe du malheur au bonheur, car c'est ce qu'il y a de moins tragique au monde, puisque tout y manque de ce qu'il faut, et qu'on ne peut exciter par là ni la sympathie des hommes, ni la terreur, ni la pitié. Il ne faut pas non plus que ce soit un abominable scélérat qui tombe de la prospérité dans l'infortune; sans doute, cette catastrophe plairait au sentiment général de l'humanité , mais il n'y aurait encore là ni pitié ni terreur... Reste donc à prendre son personnage entre ces deux extrêmes; c'est-à-dire qu'il ne doit avoir, pour remplir cette donnée, ni une vertu, ni une justice trop complètes; et que s'il tombe dans le malheur, ce ne soit pas par un vice, ni par un crime, m^is par une simple faute, choisi d'ailleurs dans une condition des plus glorieuses et des plus prospères : comme, par exemple, OEdipe, Thyeste, et tous les personnages illustres sortis des grandes races *. » Voyons ce qu'éprouverait la sensibilité du spectateur dans chacune des combinaisons écartées par Aristote. Si la vertu parfaite passe du bonheur au
* Poèliquey chap. vni, § 6, trad. franc., p. 6S-67.
426 QUÀTRIÈIIE PARTIE.
malheur, la vérité n'eu est point blessée ; cela ne se rencontre que trop souvent; mais notre cœur en est déchiré; il y a excès d'émotion, et par conséquent dans notre sensibilité violent désordre sans compensation. Si le crime passe du malheur au bonheur, nous en sommes révoltés , et notre indignation est encore cette fois un trouble extrême, un désordre profond que ne tempère aucune satisfaction secrète. Si c'est un abominable scélérat qui tombe dans Tinfortune, il arrive de deux choses l'une : ou bien nous y applaudissons, mais le plaisir que nous en ressentons est dépourvu de toute saveur de sympathie, ce qui en ôte le charme principal et essentiellement dramatique; ou bien, trompés par un secret artifice du poëte, nous en venons à nous intéresser à quelque grand misérable, ou à quelque créature souillée et dégradée , auquel cas notre sympathie se fourvoie et s'attache à qui en est indigne, ce qui est un dérèglement, un développement tout à fait désordonné de notre sensibilité. Que si, au contraire, le personnage qui souffre devant nous n'est ni trop ni trop peu coupable, la justice et la sympathie ont chacune leur part; notre sensibilité est émue sans doute, et vivement, mais elle l'est conformément aux lois de la raison et à celles de la nature, et ainsi elle demeure dans l'ordre au sein duquel elle s'épure toujours. Voilà comment nous comprenons ce principedelapurification des passions, principe auquel Aristote attache tant de prix; selon nous, il signifie que la belle tragédie (xaXXtonri TpaycpSla) est celle qui rend notre sensibilité belle, en l'excitant
vivement, c est-à-dire en l'agrandissant et en ne l'excitant qu'en faveur de personnages dignes de nos sympathies, c'est-à-dire en l'ordonnant. Outre que cette explication résume et concilie toutes celles qui ont été jusqu'ici proposées S elle nous montre Aristote parfaitement d'accord avec lui-même, et ne faisant ici que tirer, par rapport au théâtre, les conséquences naturelles de sa définition du beau.
Cette esthétique un peu moins idéaliste, je le répète, que celle de Platon, mais plus libérale et très-élevée encore, a sa source dans un spiritualisme manifeste. Loin d'enseigner, comme on pourrait l'inférer de certaines expressions^ que l'art est l'imitation de la nature, Aristote, on s'en souvient, est convaincu que l'artiste doit chercher un modèle idéal et embelli dans sa propre pensée. Cet idéal, c'est l'âme idéale. A, ses yeux , l'art véritable ne se sert des formes que pour exprimer l'âme invisible; sans cette expression, il n'y a plus qu'un signe dépourvu de signification. «Les sens, dit-il, tels que le toucher et le goût, ne reproduisent en rien les impressions morales ; le sens de la vue les rend avec calme et par degré, et les images qui sont l'objet de ce sens finissent peu à peu par agir sur les spectateurs qui les contemplent* Mais ce n est point là précisément une imitation des affections morales; ce n'en est que le signe revêtu de la forme et de la couleur qu'elles prennent , en s'arrêtant aux
' Notamment par M. B. Saint-Hilaire , Poétique df Aristote, trad. franc., préface, p, xxiii, et par M. E. Egger, De lactUique chez les •Gre«,p. 190.
modifications toutes corporelles qui révèlent la passion *. » Je ne crois pas qu'il soit possible de marquer d'un trait plus sûr la différence entre le signe corporel de la vie de l'âme et cette vie elle-même. « Or, continue Aristote, quelque importance qu'on attache à ces sensations de la vue, on ne conseillera jamais à la jeunesse de contempler les ouvrages de Pauson, tandis qu'on pourra lui recommander ceux de Polygnote ou de tout autre peintre aussi moral que lui*.» Plusieurs fois Aristote a loué Polygnote , et toujours ce qu'il a signalé dans ce peintre comme un mérite supérieur, c'est le soin avec lequel il exprimait les affections de l'âme, et représentait les hommes plus beaux qu'ils ne le sont dans la nature*. Il apprécie surtout dans la musique la puissance qu'a cet art d'exprimer directement les sensations morales, ou plutôt les sentiments*. Mais il croit aussi, et très-fermement, que l'art qui vient de l'âme de l'artiste et qui exprime les affections morales doit atteindre et pénétrer l'âme de l'auditeur et du spectateur. Ce n'est que pour mieux parvenir à l'âme qu'on s'appliquera à charmer les yeux et les oreilles, et à ne jamais les choquer \ Mais ceuxlà commettent une faute grossière qui s'imaginent nous mieux émouvoir en produisant une épouvante monstrueuse, oubliant que la fable doit être compo-
1 Politique^ liv. VIII, chap. v, trad. franc., p. 279. « Ibid.
* Voir la Poétique, chap. ii, § 2, et chap. vi, § 10.
* Politique, liv. VllI, chap. v, trad. franc., p. 278. ^
* Poétique, chap. XV, § 13, trad. franc., p. 83.
LES STSTËHES. 429
sée de telle sorte, qu'il suffise d'entendre les choses, même sans les voir, pour frissonner et s'attendrir au récit des événements \ Enfin, le spectacle ne peut assurément toucher les âmes qu'en passant par les yeux. Mais Aristote a blâmé avec beaucoup de sens l'abus de la décoration, ou, comme l'on dit aujourd'hui, de la mise en scène. «'C'est, a-t-il remarqué, le moyen qui s'éloigne le plus de Tart et qui tient le moips à la poésie; car, à toute force, la tragédie peut se passer et de représentation et d'acteurs; c'est à l'art du costumier plutôt qu'à celui des poètes qu'appartient tout ce qui doit être fait pour contenter les yeux *. » On dirait ces paroles écrites d'hier, tant elles vont à l'adresse de certains choréges d'aujourd'hui , qui se flattent de remplacer au théâtre la poésie et la musique par le vestiaire.
Parmi les éléments de la tragédie, Aristote n'accorde au spectacle que le sixième rang, tandis qu'il donne le quatrième au style. Mais avant le style, il place l'action, les mœurs et les pensées de l'âme qu'il considère comme la source première de la poésie. De son temps déjà on confondait les versificateurs avec les poètes : il réprouve cette confusion : a En général, on réunit l'idée de poésie et l'idée de vers, et on nomme également poètes, et ceux qui font des élégies, et ceux qui font des poèmes épiques, les confondant les uns avec les autres, non pas en tant qu'ils imitent, mais en tant qu'ils font tous des vers; un auteur au-
* Poétique, chap. xiv, §§ 2 et 3, trad. franc., p. 71-72. « Ihid., VI, § 18, trad. franc., p. 39.
430 QUATRIÈME PiLRTIE.
rait beau traiter en vers un sujet de médecine ou de musique, on ne Fen appellerait pas moins un poêle, nom que F usage a consacré. Mais entre Homère et Empédocle, il n'y a rien de commun absolument que le mètre, et Ion a tout à fait raison d'appeler le premier un poète, tandis que l'autre est bien moins un poëte qu'un physicien *.» Et, plus bas, daàs un passage déjà cité : « La différence entre l'historien et le poëte n'est pas l'emploi des vers ou de la prose, car on pourrait mettre en vers l'histoire d'Hérodote, et ce n'en serait pas moins une histoire avec les vers ou sans les vers.» Dans l'un et l'autre endroit, Aristote déclare trèsnettement qu'on peut écrire en vers et n'être nullement poëte. Sa pensée va-t-elle au-delà ? A-t-il soutenu quelque part que certains poèmes, l'épopée, par exemple, peuvent indifféremment être écrits en vers ou en prose? M. de Chateaubriand *, et plus récemment M. Ernest Havet ^ ont cru en trouver la preuve dans une ligne de la Poétique, ainsi conçue : -h 8à euewcola jjiivov mç XA^otç ^vkôisi Ti toïç [xiTpou; *. Mais M. E. Egger * répond à l'auteur des Martyrs que ^ilk , dans le langage d' Aristote, indique seulement l'absence de tout accompagnement musical, et M. Barthélémy Saint-Hilaire ^ l'entend de la même façon. Nous nous rangeons à ce dernier avis.
^ Poétique, chap. i", §§ 10 et suivants.
• Les Martyrs. Préface de la deuxième et de la troisième édition. ' Etude sur la Rhétorique d^Aristot€f p. 98.
• Poétique, chap. i«, § 8.
' Delà critique chez les Grecs^ p. 41 i.
• Traduction française de la Poétique, Pr 4, § 8 du chapitre i«', dans la note.
LSS SYBTÈHES. 431
Au livre IIP de la Bhétorique \ Aristote dit que le langage de la prose est autre que celui de la poésie. Autre par où? Par deux sortes de différences dont les unes rentrent dans ce que nous ayons appelé l'ordre du langage, et les autres dans ce que nous avons nommé la puissance de l'expression. On va le voir.
Le vers, avons-nous dit, dans notre théorie de la poésie *, le vers est un genre d'ordre supérieur à Tordre de la prose, genre d'ordre qui consiste à imposer aux mots la mesure et le rhythme surtout, mais aussi la strophe, le refrain, les accouplements de mesures variées, et, dans certaines langues, la rime. Or, Aristote, en ]f)lusieurs endroits qu'il faut citer, regarde expressément les deux éléments essentiels du vers, savoir le rhythme et la mesure, comme le langage propre de toute poésie, même de l'épopée : « La prose doit avoir un rhythme , mais point de mesure; autrement (e est-à-dire si elle avait à la fois le rhythme et la mesure) elle deviendrait poésie '. » Voilà qui est déjà bien explicite. Mais ce n'est pas tout. Quatre fois au moins, dans la Poétique^ Aristote détermine quel est le vers qui convient à l'épopée, et qui lui convient à l'exclusion de tout autre vers. « Une différence, ditil, entre la tragédie et l'épopée, c'est que dans l'épopée le mètre est toujours le môme*. » — «L'épopée diffère
* Rhétorique^ liv. 111, chap. i«', § 4. <( Ixx* Mp* >.o'yoi> xal iron^aEwç Xé^iç loTi. ))
• Voir la page 206 de ce volume.
' Rhétorique^ liv. Ill, ch^p. vm, § 4 , traduction française par M. Bonafous, p. 323.
♦ Poétique, ûi^"^, V, § 5, traduction de M. B. Saint-Hilaire, p. 27.
de la tragédie par l'étendue de sa composition et par la nature du mètre qu'elle emploie *. » — « C'est Vexpérience qui a fait consacrer le vers héroïque à l'épopée. Si l'on voulait, pour l'imitation narrative, employer une autre sorte de mètre , ou des mètres de plusieurs espèces, on verrait sans peine combien ce serait insoutenable. Le vers héroïque est le plus solennel et lé plus plein de tous... Aussi n'a-t-on jamais risqué une composition étendue en un autre vers que le vers héroïque; et c'est la nature même, je le répète, qui apprend à choisir la division du vers qui convient à l'épopée *. » — « La tragédie peut paraître supérieure en ce qu'elle a tout ce qu'a l'épopée, dont elle emprunte même le vers, si elle le veut, et qu'elle a en outre, ce qui n'est pas un petit avantage, la musique et le spectacle ^... » De tout cela résultent évidemment trois conséquences : 1® le vers est la forme propre de la poésie ; 2° comme toute autre poésie, l'épopée doit s'écrire en vers ; bien plus, elle a son vers à elle qui est le vers héroïque et rien que le vers héroïque; 3° le vers héroïque est le seul qui convienne à l'épopée, parce qu'il est le plus solennel et le plus plein de tous* De là à prétendre que l'épopée peut s'écrire en prose, il y a trop loin , en vérité. L'interprétation de M. de Chateaubriand est donc contraire à l'exacte doctrine d'Aristote, et MM. E. Egger et Barthélémy Saint-Hilaire me paraissent en avoir bien mieux saisi l'esprit. Quoi-
* Poétique, chap. xxiv, § 4, trad. franc., p. 131.
• Ibid,, §§ 7 et 9, trad. franc., p. 133.
» IMd., cbap. XXVI, § 8, trad. franc., p. 153.
qu'il fût moins artiste que penseur, Aristote était Grec : il ne pouvait pas ne pas voir, il a vu quelle beauté pleine et régulière le vers sait communiquer à la poésie. Il n'a pas atteint sur ce point, j'en conviens, la limite de l'analyse; il n'a pas assez remarqué que la forme du vers valait surtout à titre d'élément d'ordre et de détermination; mais il l'a certainement senti- D'ailleurs cette puissance du vers est sœur de celle de l'harmonie musicale ; et Aristote, dans ses Problèmes, a expliqué le plaisir que nous cause l'harmonie musicale par l'ordre auquel elle soumet les sons : « Nous aimons l'harmonie musicale, parce que c'est un mélange d'éléments contraires qui se correspondent entre eux selon certains rapports : or, les rapports sont de l'ordre, et l'ordre nous est naturellement agréable*. »
Mais le rhythme et la mesure ne sont pas les seuls caractères distinctifs du langage idéal de la poésie; ils n'en constituent que la régularité harmonieuse et sonore; et le style poétique l'emporte en outre sur celui de la prose par l'éclat, par la puissance, bref, par la grandeur sensible de l'expression. Cette seconde différence entre les deux styles n'a point échappé k Aristote. Je ne veux pas dire qu'il l'ait déterminée avec toute la précision désirable ; je sais aussi que la théorie de l'élocution, qui fait partie de la Poétique, n'offre guère que de minutieuses observations grammati-
^ Problèmes^ cbap. xxxyui, traduit par M. Egger dans son Essai sur la critique chez les Grecs,^, 403.
m QUATRIÈME PAftîIE.
(jales que le philosoJ)hë aurait dû laisser dans son tierMéneSa, et paritii lesquelles semble dépaysée cette forte ïemarque : « Le plus gratld point de bfeaucoup, c'est de bien manier là métaphore. C'est la seule qualité qu'on ne puisse emprunter à autrui, et la ilaattlue d'un génie naturel *. ^ Mais si, au lieu de compléter là Rhétorique par la Poétique , comme Aristote le lui conseille j le lecteur suit la mal'che inversé et tâche d'éclairer la Poétique par là Rhétorique, il voit se dégager peu à peu de ce dernier ouvràgfe un ensemble d'assertions qui toutes tendent à identifier les qualités éminentes du style poétique avec ce que nous fttons constamment appelé la grandeur. Ert eflfet , quelles sont les formes ou les expressions qu'Aristote interdit à l'orateur comme exclusivement poétiques ? Quelles sont celles qu'il lui recommande au contraire dolîitilë propres à ajouter au langage oratoire un certain nlouvement ou un certain coloris poétique dont Téloquence a quelquefois besoin ? Ce sont toujours des formes ou des expressions de nature à agrandir la pehsée, soit dans un sens, soit dans un autre. Voici quelques exfetnples en preuve. L'orateur^ dit Aristote, évitera les mots doubles (la plaine de la lUer à la couleur azurée, xwav6^wv) qui refroidissent le style et qui sont poétiques^. Il se gardera d'employer dès épithètes ou trop longues ou trop fréquentes. OU peut bien, en poésie, dire le lait blanc; mais les épithètes surabondantes
* PoétiquCy chap. xxii, § 14, traduction française de M. B. Saint- Hiiatre^ p. 123.
« Bhéloriquey liv. lU, chap. ui, § l•^
LÈS SYStÈMES. 436
font évidemment, en prdse, Tefiet dé la poésie *. Telle métaphore qui convient au poëte tragique est déplacée dans la bouche de l'oriateur ; aitisi Gorgias avait toH quand il {Jarlait à une hirohdelle comme il eût fait à une jeuttiB fiUë *. Les longues circonlocutions sotlt des tourniites poétiques qui, dans un discours, trompent l'auditeur et l'entraînent à de témérail^es décisions ^ — Assurément allonger les mots, redoubler les épithètes, amplifier l'objet par la métaphdre, dérbuler les plis de la phrase, tout cela, qu'Aristote eti aVettifese ou iloti, c'est agrandir Texpression et, par l'expression ; là pétisée. Et ce qui achève de pi-ouver qu'aux yetix d'Afistote le style poétique est Un langage agrandi, c'est qii'il autorise l'orateur à recourit" àccldfetitelleiîient aiix formes poétiques quand il s'agit de donner de l'ampleur à l'élocution ou de produire de grands effets^ sdit de pathétique, soit d'enthousiasme. <« Vbulez-voùs, dit-il, donner de l'ampleur au style ( oyxov rnç Xëitaii; )..., employez le plutiel pour le singulier, à la façon des poètes. Bien qu'il n'y ait qu'un port, ils disent : a Dans les ports des Achéetis. ^ Et encore : « Voici les plis nombreux d'une tablette ** » Et ailleurs : « Les mots doubles , les épithètes nombreuses , les mots étrangers surtout conviennent au langage pathétique. On pel-mët à un orateur entraîné par la passioEt de dire qu'uii malheur est auàsi gtdnd
^ Rkéioriq^i liv. m, chap. m, § 3.
« iWd., § 4.
» Ibid., chap. v, § 3.
* Ibid., liv. 111, chap. vi, § !•'.
que le ciel.... On peut le faire aussi quand on s'est emparé des auditeurs et qu'on les a remplis d'enthousiasme... C'est ainsi qu'on parle dans l'enthousiasme, et c'est aussi avec un pareil sentiment d'enthousiasme que les auditeurs entendent ces paroles. Dans ces passages, le style s'est rapproché de la poésie, parce qu'il y a dans la poésie comme un souffle divin \ »
Je ne pousserai pas plus loin cet examen de la doctrine ji'Aristote sur le beau; je ne rechercherai pas quelles en sont dans le détail les erreurs et les lacunes; ce serait sortir des bornes que je me suis tracées et m'exposer à exagérer la signification de textes rares ou brefs. Il me suffit d'avoir constaté qu'Aristote, en adoptant une théorie spiritualiste, idéaliste, et fondée à peu près sur les mêmes principes que celle de Platon, n'a pas contredit la nôtre, mais tout au contraire nous a encouragé par son exemple, peutêtre plus qu'il ne l'aurait voulu, à suivre selon nos forces les traces de l'auteur d\i, Banquet. Cependant, avant de quitter Aristote, il est très-important de savoir si, dans sa Rhétorique, qui a gardé l'autorité et l'influence d'une œuvre de génie, il ne condamne pas ce que nous avons osé écrire sur la philosophie de Téloquence. Résumons donc rapidement et apprécions sa théorie de l'art oratoire.
La rhétorique, dit Aristote, est une science comme la dialectique ; mais ni Tune ni l'autre science n'a d'objet scientifique déterminé. A vrai dire même, il
• Rhétorique, III, chap. vu, § 4.
n'y a personne qui ne possède l'une et l'autre dans une certaine mesure; car tous entreprennent jusqu'à un certain point d'attaquer une opinion ou de la soutenir, d'accuser ou de défendre. Mais dans la foule . des hommes, les uns le font au hasard et sans règle, les autres par une habitude qu'ils tiennent de l'exercice. Puisque ces deux manières existent, il est évident qu'on pourrait les soumettre à une marche et à des règles certaines ^ La logique enseigne à démontrer les choses purement scientifiques; elle guide la dialectique. Mais l'orateur, ayant à parler d'une science devant certains hommes, ne pourrait pas facilement, parle seul moyen de la science, lors même qu'il la conna^îtrait parfaitement, persuader ses auditeurs, car le langage propre de la science est réservé à renseignement*. La rhétorique lui apprendra à voir dans chaque sujet ce qui s'y trouve de propre à persuader. Ainsi la rhétorique est la faculté qui découvre naturellement et la science qui enseigne méthodiquement comment et par quoi l'orateur persuade; sa fonction propre n'est donc pas de persuadera
Persuader est l'œuvre de l'orateur. L'orateur (ou l'homme éloquent) est donc, suivant Aristote, celui qui sait à la fois, par une faculté naturelle et par la science acquise, ce qu'il y a dans chaque sujet de propre à persuader. Mais à quoi donc sera utile la science qu'il possède? A soutenir le juste et le vrai
* Rhétorique, liv. l",chap. i", § i, traduction de M. N. Bonafous.
«iWd.,§6.
» Rnd., § 7.
qyi sont préférftl)les à ïeurs poqtraîres(, 0.14 \Q\\t ^ ïnoipsi le vraisepablable, lequel d'ailleurs est ppqpu par 1^ même faculté que le vrai \
Qvj les choses qu'on veut pejr^nader, qn veut les persuader à quelqu'un. Les une? spnt par elles t mêmes et tout d'abord persuasives et conyaincantes; les autres ne semblent persuasive^ que lorsquellps sont prouvées par d'autres qui le soqt elles-mêmes. La dialectique ne prend pas pour objets de ses rat sonnements les premiè^re^ choses YPHueSj par il en est qui semblent probables même h des idiots, mais cillés qui ont besoin dp démonstration. Quant à la rhétorique, elle trouve sa matière daps les chospg qu'op a coutume de mettre en délibération *.
Ainsi, il est évidept que le^ règles d^ Isi rhétbricjifp ont pour objet les preuves, et qvis la preuye es^ une sorte de démonstration \ Les pfeu^es son|; ce qu'il y a de plus essentiel*. Or, les preuvps sont jie trois espèces. Les unes dépendent deç paoeurs de Torateur; les autres des divers sentiments qu'on inspire à l'auditeur ; les autres enfin du discqurs lui-même, en tant qu'on démontre ou qu'on semble démontrer '. Pour démontrer ou paraître démontrer, la dialectique n'a que deux arguments : l'induction et le syllogiçipie jrée). ou apparent. Il en est de même de |a rhétorique,
* Rkétorique, liy. I«, chap. v% § 6.
* Ibid.y chap. ii, § 6.
« i6id., chap. l", §5.
* Ibid., § 4.
* llnd., chap. n, § 3.
puisque l'exemple est une induction et l'enthypaèiae un syllogisme. Or j'appelle enthymème, dit Aristote, un syllQgis,me oratoire et l'exemple une induction oratoire *.
L'orateur prouve par les mœurs Ipr^quil parle de manière à inspirer de la confiance dans son caractère personnel ; car l'homme honnête nous persuade mieux et plus vite dans toutes les circonstances ex\ général, mais surtout quand la vérité n'est pas %ile à saisir et qu'elle reste dans le doute. C'est dans l'honnêteté d^ l'orateur que consiste pour ainsi dire tpute la force de la persuasion *. — L'orateur prouve par le moyen des auditeurs lorsqu'il excite les passions; car nos jugements ne sont pas les mêmes quand nous cédons à la douleur ou à la joie, à l'amitié ou à la haine '. Cependant, il serait juste de ne combattre que par les choses elles-mêmes. Tout ce qui est en dehors de la démonstration est donc inutile; et cependant, k cause de la corruption de l'auditeur, tout cela est d'une grande importance*. — Dans tout enseignement il y a une certaine nécessité à s'occuper du style; car pour démontrer, il importe jusqu'à un certain point de parler de telle ou telle manière ; mais cela n'est pas absolument nécessaire. C'est plutôt une fantaisie, un désir de plaire à l'auditeur. Aussi ne s'ei^
« Rhétorique^ liv. 1", chap. u, § 5. — Voir M. E. Hs^vet, fllu^ s^r la Rhétorique d' Aristote, p. 33. » Ibid,, § 3.
» IHd.
* IMd.y liv. 111, chap. i«s § 3.
préoccupe-t-on pas dans renseignement de la géométrie. — Quant à l'action , Télocution la remplacera lorsqu'elle sera devenue un art. L'action est un talent de nature qui dépend peu de l'art, tandis que c'est de l'art que vient l'élocution '.
D'après ce résumé succinct mais exact, il est facile de démêler Vidée qu'Aristote se formait de l'éloquence. Il la considérait, ce semble, beaucoup plus comme une science que comme un art, bien qu'il admît des beautés oratoires. Il nomme expressément la rhétorique une science ; et s'il ne lui attribue pas tel objet scientifique particulier, cependant il montre bien qu elle constitue cette science particulière de la démonstration persuasive dont toutes les autres sciences ont besoin plus ou moins pour se répandre largement. En outre l'orateur, tel qu'il l'a conçu, étant le défenseur du vrai et du juste, doit, par conséquent, posséder la science du juste et la science du vrai. Enfin, cet orateur, qui se propose d'agir sur des âmes de différents âges et de conditions diverses, ne peut se passer des lumières scientifiques de la psychologie; et Aristote les lui croit à tel point indispensables qu'il les a réunies dans de nombreux et profonds chapitres sur les passions. Jusque-là donc l'orateur d'Aristote est, sans contredit, un savant qui se sert du vrai dans l'intérêt du vrai, ou tout au moins du vraisemblable. Cet orateur est donc bien distinct de l'artiste qui, d'après Aristote lui-même, a pour objet de
* Rhétorique, liv. m, chap. !•', § 3.
LES SYSTÈMEiS. 441
représenter le beau et pour fin de charmer les autres hommes par un plaisir pur et honnête.
Mais il y a plus : Aristote ne balance pas à soutenir que dans l'éloquence ce qu'il y a d'essentiel et de nécessaire, c'est uniquement la partie scientifique. Cependant il est bien obligé d'avouer, en dépit qu'il en ait, que la preuve logique ne suffit pas au discours oratoire et qu'il y faut joindre l'argument persuasif, c'est-à-dire les mœurs de l'orateur, le pathétique, le style agrandi et parfois poétique, et même l'action, en attendant du moins qu'une élocution plus achevée rende l'action superflue. C'est reconnaître que, pour produire la persuasion , l'art et le beau doivent prêter secours à la science et au vrai. En effet, et nous pensons l'avoir assez démontré , le caractère de l'orateur, la puissance pathétique, le style, l'action ne sont, sous des formes diverses, que la belle expression de la vérité que l'orateur s'efforce de faire accepter. Ainsi, aux yeux d'Aristote comme aux nôtres, l'éloquence est une science qui se sert du vrai et du beau dans l'intérêt du vrai. De nouveau Aristote répète Platon. Par malheur il ne s'aperçoit pas qu'il reproduit le fond même des doctrines du Phèdre, et il ne le reproduit pas assez ; de sorte que tout en le reproduisant, il l'altère. Lorsqu'il dit, avec raison, que toute la persuasion consiste eu quelque sorte dans l'honnêteté de l'orateur, il ne remarque pas que cette honnêteté agit sur l'auditeur, non certes à titre de preuve, car le plus honnête homme peut se tromper, mais à titre de beauté morale, réfléchissant la
bp^H^é du jvjste Pli du vrfii, exerçant Ifi mê«ie séduction que le vrai pt Ip jju^te pt epchaîa4nt les âgies par \\X\ charme pareil ^ celui de ces pbjets idéaux. C'est là un de ces phépQiiièpes de fécoqdité esthétique si merveilleusement analysés pay Plfttpp. Cette féçppdité, pettp puissance d'assimilation par latc^uelle u^^p belle âipe convajnpne emljellit pt cpnvainp autour d'elle d'autres èipes par Tinflueupe souveraine de sa beauté et de sa conviction, Aristotpt dans sa fthétorique, la comprend mal et plusi souyeçit encore ne la comprepd pas. Je ne lis pas ss^is étonnemept cette page où il a écrit que tout ce qui est en dehors de la déïnonstration est inutile et n'q d'importance qu'à cause de la corruption ([^o^QT^iptav) de l'auditeur. Mieux saisir la vérité quand elle écrire pt échauffe que quand elle éclaire seulemept; se laisser plus aisément persuader par l'orateur qui crojt et aime ardemment la vérité qfle par l'orateur qui ne fait que la croire; mieux embrasser la vérité quand elle revêt ses expressions les plus belles que quand elle se dépouille de ses rayons, est-ce donc là être pervers ou corrompu? Ehl nop , c'est être homme, c'est-à-dire capable de sentir le beau en même temps que de le connaître; cest avoir une nature esthétique en même temps que logique et raisonnable. Voilà ce qui échappe à l'auteur de la Bhétori<im; voilà le grave défaut qui nous gâte ce livre excellerit. Car enjfin est-il bien digne d'un tel philosophe de faire à la corruption humaine, comme il l'appelle, tant et de si larges concessions? Il faut que les admirateurs d'Aristote en conviennent : en ce point
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rélève est inférieur à son maître. Or, cette infériorité vient de ce que, chez Aristote, le penseur domine trop l'artiste.
Mais dans la Poétique, l'artiste avait eu le dessus, et, prenant l'avantage sur Platon, il avait défini le beau avec une précision scientifique et restitué à 1^ passion la place e^ le rôlp légitipips qui lui appartiennent sur la scène tragique. En esthétique compae en métaphysique, Pl^tpn pt Aristote se corrigent et se complètent mutuellement. A eux deux ils ont trouvé et posé les principe^ essentiels de la science du beau. Ceux qui sont venui? depuis n'ont eu qu'à marcher plus avant dans une voie déjà bien tracée et largement ouverte; si (|uelqu'un d^entre eux l'oublie, notre devoir sera de le rappeler.