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CHAPITRE IV

Théories de HQtelieaoïi» da P. André et de Bamngarteii.

Renaissance de la science du beau au dix-huiiiëme siècle. — Ilulcheson : A«cherches sur V origine de nos idées de beauté et de vertu, etc. Caractères de ridée du beau ; sens intérieur. Réfutation de diverses solutions fausses du probl^met Définition de la beauté par l'unité et la variété Mérites et défauts de la théorie d'Hutcheson. — Le P. André : Essai sur le beau. Le P. André disciple de saint Augustin. Il lui emprunte sa définition du beau. Encore Tunité et la variété L'âme et la vie admises, mais dans une mesure insuffl-: santé, comme principes de la beauté et suitout de la grâce. Défaut d'analyse et de profondeur. Qualités du P. André. — Baurajçarteu : Msthetica. La science du beau prend un nom et une place à part. Triple erreur de Baumgaiien : 1° sur l'objet de l'esthétique ; 2" sur le but de celte science; S^* sur la nature du beau. Gqnséquences. Baumgarten n'est pas le fondateur de la science du beau.

Négligée pendant tout le moyen âge, omise par les premiers cartésiens plus portés aux sciences et surtout à la géométrie que passionnés pour les arts, la question du beau ne reparaît qu'au commencement du dix-huitième siècle. Trois penseurs la soulèvent alors de nouveau dans les trois grands pays philosophiques de l'Europe moderne, et il est à remarquer que ce sont trois spiritualistes, procédant plus ou moins directement, plus ou moins volontairement de la doctrine inaugurée par Descartes.

Le premier en date est Hutcheson, le fondateur de Técole écossaise, dont les Recherches sur Vorigine de nos idées de beauté et de vertu parurent anonymes

en 1725, et étaient déjà en 1729 parvenues à la troisième édition*.

Selon ce philosophe, comme selon la raison, l'idée du beau est immédiate, «ta beauté, dit-il, nous frappe dès la première vue*.» L'idée de la beauté nous plaîl nécessairement et immédiatement. Mais ce qui caractérise non moins l'idée du beau, c'est qu'elle est profondément distincte de celle de l'utile, et que le plaisir qu'elle nous apporte n'a rien de commun avec la joie que nous sentons à la vue de quelque avantage. En outre, l'idée du beau est universelle; tout homme l'a dans son esprit, et la symétrie comme l'unité s'imposent naturellement aux modes les plus bizarres et aux objets les plus grotesques *.

En ce qui touche l'origine de l'idée du beau, Hutcheson réfute les opinions qui la font dériver de la coutume, ou de l'éducation, ou de la sensation. La faculté qui nous donne cette idée est, à son avis, un sens intérieur différent des autres et surtout des sens externes et physiques*. Il remarque forl bien que nous

^ An inquiry into Ihc original ofour ideas of beauty and virtac. etc. — Je cite la traduction française de 1749, Amsterdana, faite sur la quatrième édition anglaise. — Sur Hutcheson,voirM. Cousin, Philosophie écossaise, leçons 2 et 3. Paris, 4857, Librairie Nouvelle.

« T. V', p. 21, 1" part., sect. i, § 12.

^ T. !•% p. 140-143, 1" part., sect. vi, § 4.

* (( Une autre raison pourrait peut-être nous oblij^er encore à appeler cette faculté d'apercevoir les idées que la beauté excite en nous, sentimerU intérieur. C'est que dans quelques autres perceptions où dos sens extérieurs ont très -peu de part, nous découvrons une espèce de beauté fort approchante de celle qui se trouve dans les objets sensibles et qui est accompagnée du même plaisir. Telle est la beauté qu'on

découvrons la beauté dans les objets que les sens n'aperçoivent que pour une très-faible part, par exemple dans les théorèmes de géométrie, dans les vérités universelles.

Hutcheson définit la beauté par l'uniformité jointe à la variété. Rappelons ici que la variété et l'unité sont la loi métaphysique de toute existence réelle. Lorsqu'on a énoncé cette formule, le problème de la nature du beau reste tout entier à résoudre, car l'esprit se demande quelle unité et quelle variété sont celles qui se rencontrent dans toute beauté. Unité de la force, variété des forces secondaires ou modes, harmonie , proportion , loi , ordre dans le développement et dans la vie, voilà les éléments de puissance active et régulière que négligent habituellement ceux qui répètent cette définition célèbre. Voilà ce qu'a négligé Hutcheson. On s'en assurera en. lisant deux passages où il applique sa formule à la beauté des animaux et à celle des plantes. Il ne voit dans les oiseaux et dans les quadrupèdes que l'unité d'une machine bien construite; et, pour lui, la beauté des plantes ne réside que dans l'uniformité qu'on y remarque*.

Un autre défaut de sa théorie, c'est qu'il n'a pas compris qu avant de sentir la beauté, nous la connaissons. Comment jouir de ce qu'on ignore? Comment

aperçoit dans les théorèmes, dans les vérités universelles, dans les causes générales, etc., etc. » T. l*', p. 18.

* T. l*', p. 49 et 47, !'• part., sect. ii, §§ 10 et 11 ; ibid,, p. 42 et 43, sect. il, §7.

474 QU ATRIÈME PARTIE.

goûterait-once qu'on n a pas connu? Deux phénomènes se produisent dans Tâme humaine en présence du beau : l'idée ou connaissance d'abord, le sentiment ensuite. Hutcheson confond ces deux phénomènes. «On doit se souvenir une fois pour toutes, dit-il, que dans le cours de cet ouvrage, le mot de beauté est toujours pris pour l'idée que cette qualité excite en nous; et le sentiment que nous avons de la beauté, pour la faculté qui est en nous de recevoir cette idée^ » Mais il a du moins distingué le sentiment de la beauté de toute sensation physique, ou, comme il dit, le sentiment intérieur du sentiment extérieur.

Telle est en quelques mots la théorie d'Hutcheson, remarquable pour le temps où elle a été conçue, et digne d'éloges, en ce qu'elle place le beau au-dessus de l'utile, de l'agréable et de tout ce qui n'est que purement matériel, et en ce qu'elle envisage l'ordre avec tout ce qu'il comprend, comme un élément essentiel de la beauté.

La théorie du P. André est plus complète. On la trouve développée dans huit discours que le jésuite disciple de Descartes a écrits pour l'Académie de Caen dont il était membre. La forme en est très-littéraire ; Fauteur avoue lui-même qu'il parcourt ces matières plutôt qu'il ne les traite ^ Cependant, il y a de la

* T. l«%p. 13, !'• part., sect. i, p. 9.

* Essai sur le beau^ dans les OEuvres du P. Àndrèy édition de M. V. Cousin, 3' discours, p. 51.

philosophie dans ces dissertations élégantes ; et, si le P. André court quelquefois sur les surfaces sans beaucoup enfoncer, du moins pose-t-il le pied aux bons endroits. C'est qu'il marche sur les traces de saint Augustin, qui est un- bon guide. II aurait même dû Timiter plus souvent, étudier Platon avec autant de soin et de pénétration que lui, et ne pas prétendre avoir trouvé toute Testhétique du maître de son maître dans le Grand Hippias et dans le mythe du Phèdre.

Le P. André est donc, en matière de beauté, tout le contraire d'un sceptique : il réclame contre l'insolence des pyrrhoniens, dont la folie et le ridicule ne lui paraissent jamais plus palpables que quand ils parlent du beau\ Il établit, dès le début, qu'il y a un beau essentiel, indépendant de toute institution, même divine; en second lieu qu'il y a un beau naturel et indépendant de l'opinion des hommes; enfin qu'il y a une espèce de beau, d'institution humaine, et qui est arbitraire jusqu'à un certain point. Il envisage ces trois sortes de beauté dans les corps, dans les mœurs et dans Fesprit, et toutes, il les ramène à cette beauté que saint Augustin a définie en disant : « Omnisporro pulchritudinis forma unitas est *. » De là on peut déjà prévoir quels seront les mérites et les défauts de sa théorie.

Le P. André comprend toujours, et c'est là son mérite, que l'ordre est un élément essentiel de la beauté; il entrevoit quelquefois que k beauté c'est l'âme sen-

* Essai sur le beau, premier discours, p. 5. ' Saint Augustin, Lettres, XVUI, édit. PP. BB.

tant, agissant ou pensant avec ordre ou confannément à Tordre. Mais, dans la beauté, il saisit mieux Tordre que Tâme en ordre; et dans la beauté des choses inanimées, s'il aperçoit nettement Tordre imposé d'en haut et venu du dehors,-il semble n'avoir qu^à peine soupçonné Texistenœ de la force interne dont l'activité résistante conserve la forme des corps bruts ; voilà son tort. Il a un peu mieux conçu, nous le verrons, le secret principe de vie dont la beauté des fleurs et des oiseaux est la visible manifestation.

Il commence par le beau visible. Le beau visible, dit-il, a une forme essentielle, absolue. Cette forme, c'est la régularité analogue à celle des figures de géométrie : «L'ordre, la proportion, la symétrie, sont essentiellement préférables à Tirrégularité, au désordre, à la disproportion \ » Il y a ensuite un beau visible, naturel, c'est-à-dire réel. En effet, le plus simple coup d'œil nous montre dans la nature des règles constantes, et la lumière, reine des couleurs, qui est belle par elle-même : « La lumière est belle de son propre fonds, la lumière embellit tout*.» Sur ce point, nous sommes d'un autre avis que le P. André; la lumière qui n'éclaire aucune forme n'est ni belle ni laide : bien plus, elle est comme si elle n'était pas. Quant au beau visible, que le P. André reconnaît exister dans le corps humain, il Tattribue non- seulement à Tordre, mais à la présence de Tâme : «Peut-on avoir des yeux et ne pas voir que Tâme répand sur le visage un àirde

« Essai sur le beau, 1^, 5.

• Ibid., p. 40.

pensée, de sentiment, d'action qui lui donne un nouveau genre de beauté inconnue à tout le reste du monde visible* ?» Il signale éloquemment « cet air de vive expression..* qui donne au corps humain une espèce de beauté spirituelle*. » Mais à cet endroit, il eût dû creuser davantage-

Il appelle beau visible arbitraire les irrégularités qui se produisent dans Fart, et que, 1 habitude aidant, nous finissons par admirer. A quoi nous répondons que si ces irrégularités sont belles, elles ne sont irrégulières qu'en apparence et ne sont pas arbitraires ; et que si elles sont arbitraires, elles ne sont pas belles.

Dans les mœurs,c'est l'ordre, dit justement notre auteur, qui est toujours le fondement du beau^ L'ordre inoralestessentiel,naturel et arbitraire, comme Tordre visible. Qu'est-^ce que Tordre moral essentiel (lisez toujours idéal)? C'est le monde intelligible où Dieu estau premier rang, Tesprit créé au-dessous, et au dernier degré la matière. L'ordre naturel consiste dans les liens de cœur et d'afiection qui rattachent les hommes les uns aux autres. En effet, cet ordre de sentiment est la règle de nos devoirs naturels par rapport aux autres hommes*. Ces sentiments sont beaux par euxmêmes; mais il faut défendre cette beauté primitive contre les passions rebelles nées pour le malheur du genre humain ^

* Eêsai $ur le beau, p. i4.

* Ibid,

^ Ibid.

Le beau raoral arbitraire ce sont les lors,c'est Tordre civil et politique, au moyen duquel Tunité «'impose à la société des hommes. Ici, comme au sujet du beau visible, nous remarquerons que si le beau moral est purement arbitraire, il ne saurait être beau; et que sïl est effectivement beau, H n'est pas arbitraire.

C'est encore l'unité, avec la variété, sa compagne obligée, que le P. André considère comme le principe de la beauté dans les ouvragés de l'esprit et dans l'esprit lui-même. Celte idée de Tunité, de l'ordre, delà mesure, le préoccupe si fortement, qu'il consacre tout son cinquième discours à démontrer judicieusement qu'en toute chose il faut se tenir entre le trop et le trop peu. Mieux eût valu nous enseigner comment on reconnaît le trop et le trop peu en toute chose, et s'attacher un peu plus à déterminer l'idéal dans chaque ordre d'objets.

Le plus charmant de tous ces discours est celui où il est traité des Grâces; c'est le septième. Là, mieux que dans tout le reste de son travail, le P. André a senti que la beauté extérieure est essentiellen^ent expressive, et que l'âme est sinon le seul, du moins le premier foyer d'où rayonne le beau. On est dans le vrai lorsqu'on définit le beau par l'ordre; mais comme on néglige la vie, l'âme, le mouvement, on' ne tarde pas à s'apercevoir de la stérilité de cette définition incomplète. On devrait en être averti par la fatigante monotonie des conséquences que l'on en tire. Au contraire, aussitôt que l'on quitte cette région abstraite de l'unité et de la variété inexpliquées, pour entrer

dans le monde vivant de l'âme et de la force, l'unité et la variété s'expliquent, s'animent, s'épanouissent, et une clarté toute nouvelle se répand sur Vidée du beau. Nous en donnerons pour preuve les deux passages suivants du P. André sur les fleurs et sur les oiseaux. «C'est un certain air de vie que nous apercevons dans les fleurs; il semble qu elles respirent; et il y a même de grands philosophes qui en sont persuadés. Quoi qu'il en soit, il est manifeste qu elles ont un air de vie sensible; ce qui leur donne, sur les corps inanimés les plus gracieux, la môme supériorité d'agréments que nous découvrons dons une fleur véritable sur une fleur peinte*. » — « Nous avons ci-dessus relevé l'éclat des fleurs par cet air de vie qu'elles respirent; mais on m'avouera que le sang et les esprits ont une tout autre force pour animer les beautés du genre animal ; que la faculté de se mouvoir eux-mêmes, accordée parla nature aux sujets de cet empire, ajoute un nouveau lustre à tous les agréments qu'ils ont reçus; en un mot que les grâces qui ont pour principe une espèce d'âme et de sentiment nous en doivent paraître incontestablement plus g^acieuses^» Là, le P.André est à la source même du beau, et on le sent bien à la marche plus franche et plus sûre de ses idées. S'il eût toujours rapproché de l'unité et de la variété ce qui seul peut leur communiquer l'être, j'entends l'âme et la force; s'il avait su être un peu plus psychologue et même un peu plus métaphysicien, il aurait montré

* Essai sur le beau, p. 148.

* Ibid,y 7« discours, p. 150.

longuement et profondément que Tâme et la vie sont non-seulement le principe fécond de la grâce (J^ds ranimai et dans Thomme, ainsi quil le soutient avec raisons mais encore, mais surtout qu'elles sont le principe de la beauté elle-même, dont la grâce n est que le mouvement aisé et naturel. Parlà,son£5m eût mérité de tenir dans l'histoire de l'esthétique une place plus considérable. Ce qui lui a manqué, c'est l'application plus rigoureuse de la méthode d observation qu'il emploie parfois avec succès. Il a sur l'influence puissante de lamour du beau des pages pleines de sagacité et de finesse. Mais ce sont plutôt là d heureuses rencontres ou des réminiscences que le résultat d'une recherche savamment conduite et vraiment philosophique. Plus pénétré de 1 importance des procédés analytiques, il eût senti que les phénomènes curieux qu'il accumule à la fin de son ouvrage, après les avoir puisés dans Platon, étaient le vrai point de départ et la base la plus ferme de la science du beau. Cependant ne soyons pas trop sévère à légard de cet aimable esprit, et n oublions pas que son Essai est, sur la question qui nous occupe, le premier ouvrage français digne dune sérieuse attention*. Bailleurs, si Ton y peut noter le défaut essentiel des cartésiens ses maîtres, je

• Essai sur le beau, 7« discours, p. 150-151 .

« Je ne crois pas devoir analyser le Traité sur le beau de /.-P. de Crousaz (Amsterdam, 1724). C'est une fatigante accumulatioii d'exemples qui n'expliquent rien, et une confusion perpétuelle des idées les plus différentes que l'auteur s'épuise à faire rentrer dans la fameuse formule de runii^ et la variété. On n'est ni plus verbeux, ni moins concluant.

veux dire une conscience insuffisante de l'énergie ou cause active dans Thomme, et, par suite, une faible conception du dynamisme dans la nature, on y reconnaît le reflet de quelques-unes dçs qualités de Descartes et de Malebr anche, le goût de l'évidence, la lucidité du style et Taisance naturelle dans les questions difficiles.

La première édition de V Essai sur le Beau du Père André parut en 1741 \ Neuf ans après, l'Allemagne posa à son tour le problème esthétique, et ce fut Baumgarten qui l'introduisît dans la philosophie de son pays^ Il essaya de constituer l'étude du beau à Tétat de science distincte, mais on ne peut dire qu'il ait vraiment réussi dans cette entreprise. Je ne voudrais pas déprécier l'œuvre d'un penseur estimable qui a attaché son nom à une grande question. C'est quelque chose que de signaler aux esprits une voie nouvelle à suivre ; cependant la lecture attentive du volume de Baugmarten n'y fait découvrir aucun de ces résultats que la science recueille après les avoir vérifiés; et, si je discute ici les propositions où se résume toute l'esthétique de Baumgarten, c'est afin de mettre hors de doute le peu de valeur de sa théorie.

Baumgarten s'est mépris dans ce qu'il a plus ou moins explicitement affirmé : l"" sur l'objet et le but de

* Il en publia une seconde en 1763.

> JSslhetica^ scripsit Alexander Gottlieb Baumgarten, prof, philosophie, 1750.

482 QUÀTRIÈlfE PARTIE.

l'esthétique ; 2* sur la beauté, le génie et l'inspiration.

Il définit Testhétique : la science de la connaissance sensible, ou encore la gnoséologie inférieure*, c'ést-àdire la science de ces facultés inférieures de connaître qu'on désigne par le nom de connaissance sensible ou ensemble de représentations qui n'arrivent jamais jusqu'à la clarté distincte*. Il définit le but de l'esthétique : la perfection de la connaissance sensible'. Examinons ces assertions qu'aucune analyse ne prépare ni n'appuie.

Définir Testhétique : la science de la connaissance sensible, c'est en méconnaître le véritable objet. En effet, l'esthétique a sans, doute ce qu'on peut appeler sa psychologie, dans laquelle elle étudie les facultés de notre âme en tant qu elles sont en relation avec le beau ; mais cette étude établit que toutes nos facultés sont susceptibles d'entrer en commerce avec le beau, l'intelligence pour le connaître, la sensibilité pour le goûter et l'activité pour le reproduire. Ainsi Baumgarten rapetisse la psychologie du beau presque jusqu'à l'anéantir. Et à supposer, ce qui n'est pas, que la connaissance sensible fût notre seule faculté du beau, l'esthétique analyserait cette faculté non pas uniquement dans son aspect subjectif ou en ellemême, mais encore dans son objet, le beau, sans lequel elle s'exerce à vide et est comme si elle n'était pas. Or, cet objet, Baumgarten le néglige ordinairement, sup-

^ JEsthetictty p. 1.

! • Ibid., p. 7.

» Ibid., p. 6.

LES 3T3T&HES. 488

primant par là toute la partie métaphysique de la science du beau. Enfin, que, comme le veut Baumgarten, la connaissance sensible soit la seule faculté esthétique de l'homme, il en résultera que Taperception et la conception du beau nous seront également interdites, puisque le beau physique n'est apprécié que par son rapport avec le beau intelligible, et que celui-ci n'est conçu que par la raison qui est notre faculté supérieure de connaître.

Quant au but de l'esthétique, notre auteur le place dans la perfection de la connaissance sensible. Cependant qui ne sait que l'exercice régulier de la connaissance sensible est l'une des fins pratiques de la science du vrai ou logique? Du reste, la confusion de l'esthé** tique avec la logique est perpétuelle chezBaumgarten, comme le prouve sa définition de la beauté, à laquelle nous arrivons.

A l'en croire, il n'y a au monde qu'une seule espèce de beauté : là beauté de la connaissance sensible ^ Cette beauté se ramène à un ordre triple consistant dans un triple accord : l"" l'accord entre les pensées et les choses; 2® l'accord entre les pensées et les pen-^ sées; 3** l'accord entre les pensées et leurs signes extérieurs. Cet ordre triple est la perfection de la connaissance sensible; cette perfection est la beauté; le contraire de cet ordre est l'imperfection et la laideur V

Sans perdre notre temps à démontrer qu'il y a beaucoup d'autres beautés que celles de la connaissanoe

• jEsthetica, p. 6.

« Ibid., p.l8.

484 QUATRlfiME PARTIE.

sensible, n'envisageons la définition précédente que dans son rapport avec celte connaissance. Il n'y est évidemment tenu compte que des conditions logiques de la perception par les sens. Que je perçoive exactement un tas de boue, il y aura accord entre ma connaissance et son objet; mais où sera la beauté de ma connaissance? En second lieu, que les perceptions diverses que me fournit le spectacle d'un tas de boue soient entre elles dans un parfait accord, la perception totale de cet objet deviendra-t-elle, grâce à cet accord, digne d'être nommée belle? En troisième lieu, que je sache exprimer fidèlement la perception exacte que j!ai acquise du même tas de boue, cet accord parfait entre ma connaissance et son signe fera-t-il que ma pensée soit belle? De ce triple accord Tunique conséquence sera la vérité, c'est-à-dire le mérite logique et nullement la valeur esthétique de ma connaissance. Cette dernière valeur est à d'autres conditions que nous avons ailleurs énumérées et dont Baumgarten ne dit mot.

Telle étant, dans ses principes, la théorie de Baumgarten, il n'est pas surprenant qu'il ait mal défini le génie, Tinspiration, la grandeur et le sublime. Il tient que le génie est surtout et avant tout Téian de nos facultés inférieures*. L'inspiration ou impelus œsthetieus lui paraît être la concentration et la surexcitation de ces mêmes facultés charnelles qu'il nomme quelquefois d'un seul mot significatif^ caro, la chair^ £a-

^ jE$thetica,% 11-19.

* Ibid., p. 35 et 5.

fin la grandeur et le sublime, ce sont des façons de peîwer que le philosophe allemand s'imagine avoir définies quand il a aligné une longue suite d'épithètes ou d'expressions tant grecques que latines *.

Au total, quoique Baumgarten ait eu l'intention très-louable de donner à la science du beau une existence distincte; quoiqu'il l'ait baptisée du nom d'esthétique qu*elle a gardé, tout mal fait qu'il soit; quoique enfin il ait vaguement compris que l'ordre entre comme élément dans la nature essentielle du beau, de tous les théoriciens que nous avons jusqu'ici passés en revue, il est le moins clair, le moins profond et le moins exact. C'est donc bien à tort qu'on le regarderait comme le fondateur de la science du beau. Le vrai père de cette science, c'est Platon ; Baumgarten n'en est que le parrain médiocrement inspiré.

Bien que le premier mouvement n'eût été imprimé à l'esthétique moderne que par des esprits moins que puissants et originaux, Timpulsion fut aussitôt suivie, on va voir avec quel zèle, quel succès et quelle intervention de plus en plus marquée delà psychologie, de la métaphysique et de la connaissance des arts dans l'explication de la beauté sous toutes ses formes.

< jEsthetica, p. 167.

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