CHAPITRE V
Théorie de Thomas Held.
Méthode appliquée par Th. Reid au problbme du beau dans son huiUfeme Essai sur les facultés intellectuelles. — Distmction entre le sentiment du beau et le jugement du beau. — Le beau qualité réelle des objets. — De la nouveauté. — De la grandeur en tant qu'objet d'admiration. La grandeur ramenée à la puissance de l'âme et à Tordre ; séparée à tort de la beauté.-- De la beautésdéfinition essayée par Reid ; en quoi défectueuse. Reid (éclaircit et corrige sa pensée : l'esprit source de toute beauté. Beauté de Tàme ou de l'esprit : expression de cette beauté daus les êtres inanimés, les végétaux, les animaux, l'homme, la femme. — Défauts et mérites de la théorie de Reid : métaphysique presque négative ; lacunes nombreuses ; psychologie remarquable, Reid a donué à l'esthétique son vrai point de départ.
Thomas Reid se rattache à Fécole cartésienne par d'intimes liens : de même que Descartes, il croit à l'âme, à Dieu, à l'évidence; à l'exemple de Descartes, il estime que , comme les attributs du principe pensant sont des choses dont nous avons conscience, nous pouvons les connaître d'une manière plus certaine et plus immédiate par la réflexion que les objets extérieurs par les sens ^ Cette voie de réflexion^ pour parler son langage, Reid la suit le plus souvent, quoique rarement jusqu'au bout, dans son huitième Essai sur
* Th. Reid, Recherches sur Ventendement humain^ chap. vil, conclusion. — Sur le cartésianisme de Reid, voir les pages décisives de M. Cousin : Philosophie écossaise^ septième leçon, p. 305 et suiv., édition de 1857. Paris, Librairie Nourelle.
les facultés intellectuelles , lequel est intitulé : Du
GODT*.
Ce morceau est d'une grande valeur. Assurément toute la vérité n'y est pas, et les vérités qui y abondent ne sont point suffisamment coordonnées ; mais sous l'apparente simplicité de sa méthode, toujours respectueuse envers le sens commun, et par conséquent touj ours circonspecte, Reid a su débrouill er quelques-unes des principales difficultés de la question du beau.
Cet Essai comprend quatre chapitres. Le premier traite du goût en général. Le goût, dit Th. Reid, est cette faculté de l'esprit qui nous fait discerner et sentir les beautés de la nature et ce qu'il y a d'excellent dans les ouvrages de l'art*. Pourquoi discerner et sentir ? Parce que non-seulement nous sentons ce qui est beau, mais encore nous portons un jugement sur cette beauté de l'objet, nous l'affirmons, et toute affirmation est un jugement. Nous sommes convaincus que la beauté est une qualité réelle des choses. « Ceux qui soutiennent qu'il n'y a rien d'absolu en matière de goût, et que le proverbe qu'on ne doit pas disputer des goûts est d'une application sans limites, soutiennent une opinion insoutenable. On pourrait prouver par les mêmes raisons qu'il n'y a rien d'absolu en matière de vérité '. » Cet argument est invincible. Si le beau est une chose purement relative, ainsi que le
• Œuvres complètes de Th. Reid, traduites par Théod. Jouflaroy, t. V, p. 251 à 301.
remarque Reid, la vérité aussi sera relative. Le scepticisme en matière de beauté entraîne après lui tous les autres scepticîsmes. Mais c est un fait remarquable et très-concluant « que ceux même qui pensent que la beauté n'est qu un sentiment dans la personne qui perçoit, sont obligés de s'exprimer comme si elle était une qualité de l'objet perçu*. »
La distinction entre le sentiment du beau et le jugement du beau place tout de suite Reid au-dessus de Hutcheson et de Raumgarten. C'est un progrès de l'esthétique résultant d'un progrès de la psychologie. Un autre progrès dû, celui-ci, non-seulement à une psychologie plus exacte, mais encore à une logique plus sûre, c'est l'affirmation du beau en tant que qualité réelle de l'objet perçu. Hutcheson s'était arrêté au phénomène interne et l'avait confondu avec le beau lui-même ; Kant, tout à l'heure, s'enfermera si bien dans la sphère subjective qu'il n'en saura plus sortir que par l'inconséquence; Reid, obéissant à la pente naturelle de nos facultés, va légitimement de la notion du beau à l'objet de cette notion.
Parmi les objets de goût, Reid rencontre en premier lieu la nouveauté : il en fait prompte justice. La beauté, dit-il, est une qualité propre de l'objet goûté par nous; la nouveauté, au contraire, n'est qu'un rapport des choses à la personne qui les connaît : la nouveauté n'est donc pas la beauté.
Dans le chapitre m, Reid étudie la grandeur au point
de vue du goût, ou, comme Ton dirait aujourd'hui, au point de vue esthétique. « Uémotion causée par les objets grands est, dit-il, sévère, sérieuse et solennelle*. Telle est l'émotion causée par la grandeur de Dieu, émotion grave et recueillie, qui inspire à l'homme des résolutions magnanimes et le dispose aux actes de vertu. Mai^ qu'est-ce que la grandeur? c'est ce degré d'excellence qui mérite notre admiration. L'esprit possède des attributs qui ont une excellence réelle, si on les copipare à leurs contraires , et qui sont à ce titre l'objet naturel de l'estime : ils deviennent l'objet de l'admiration lorsqu'ils sont portés à un degré extraordinaire *. » La puissance n'est-elle pas préférable à la faiblesse, l'instruction à l'ignorance, la sagesse à la folie, le courage à la pusillanimité ^ ? » « Il y a donc une excellence réelle dans certaines qualités de l'âme , et, par exemple, dans la puissance , dans l'instruction, dans la sagesse, dans la vertu, dans la magnanimité *.» Nous prions que l'on veuille bien se souvenir que, dans notre première partie, nous avons établi, nous aussi, sur la foi de l'évidence, ce que Reid proclame ici comme incontestable. Nous avons dit que l'âme est belle lorsqu'elle pense, sent ou agit avec puissance. Mais nous avons ajouté quelque chose que Reid oublie; de plus, loin de distinguer la grandeur, telle qu'il l'entend, de la beauté elle-même, nous avons cru
« Ibid.
devoir affirmer que la grandeur, dont le type idéal nous fixe la mesure, est dans chaque genre Fun des caractères essentiels de la beauté.
La grandeur tout à fait extraordinaire paraît être, aux yeux de fteid, le sublime lui-même. En quoi il ne se trompe pas. a Tout païen qu'il était, Longin a été frappé de la phrase de Moïse : « Dieu dit : Que la lu- 0 mièresoitl et la lumière a été faite S »
De la grandeur bien comprise, mais qui se confond avec la beauté sans que notre philosophe s'en aperçoive, sort d'une certaine façon la définition du ridicule : « Que si la passion de celui qui parle semble hors de toute proportion avec le sujet ou la circonstance, elle ne produit dans Tauditeur que le sentiment du ridicule et du mépris '.
Un peu plus loin, Reid ramène encore une fois la grandeur à la puissance de l'âme : « Un grand ouvrage n'est autre chose que l'ouvrage d'un grand pouvoir, d'une grande sagesse et d'une grande bonté, travaillant dans une grande fin^,»
A la puissance, l'ordre vient se réunir cette fois; car travailler dans une grande fin avec sagesse, puissance et bonté , c'est évidemment agir avec l'ordre le plus parfait. Nous notons soigneusement cette nouvelle confirmation de nôtre théorie.
« Or, continue Reid, le pouvoir, la sagesse et la bonté sont des attributs de l'esprit. » « L'esprit a donc
« Ibid.
LES SYSTtUES. 491
sa grandeur. La matière ne saurait -elle avoir la sienne? » o Je demande qu'avant de prononcer on veuille bien examiner à quel titre les objets des sens ont de la grandeur, et si ce n'est point parce qu'ils sont des effets ou des signes des qualités intellectuelles, ou parce qu'ils ont avec elles des analogies ou des rapports S »
Nous répondons à Reid que c'est pour toutes ces raisons, que c'est à tous ces titres que les objets physiques ont de la grandeur, lorsqu'ils en ont. Nouscon^ venons que souvent ils n'auraient nulle grandeur s'ils n'exprimaient l'âme, ou s'ils ne la rappelaient, ou s'ils n'en étaient, par comparaison , les symboles ; mais pous ajoutons que ces objets expriment aussi soit la force unique, soit plus ordinairement l'ensemble des forces qui les font être, se conserver, durer, agir par la résistance et maintenir leurs formes contre les efforts destructeurs des forces voisines. Cette notion de la force immatérielle, quoique appelée physique, Reid ne veut pas y recourir, et, en l'absence de cette lumière métaphysique, tout un côté de la beauté se dérobe à la clairvoyance de son pénétrant esprit. A cette réserve près , nous louons et nous reproduisons les lignes suivantes qui terminent le troisième chapitre : « Il me semble donc que la grandeur est le degré d'excellence qui excite l'admiration et l'enthousiasme; que cette qualité n'appartient naturellement et véritablement qu'aux qualités de l'âme, qu'elle n'existe dans les ob-
jets sensibles que comme existe dans la lune et dans les planètes la lumière du soleil, et que ceux qui prétendent trouver le principe de la grandeur dans la matière cherchent la vie dans l'empire de la mort*. »
Dans le quatrième chapitre de cet Essai, Reid traite de la beauté comme s'il n'en avait encore rien dit. La difficulté de définir la beauté l'arrête et l'eflFraye. Il ne réussit à saisir aucun trait commun entre les diverses espèces de beauté qui lui paraissent innombrables. Cependant il se met à l'œuvre. Il répète d'abord en le complétant ce qu'il a établi dans son premier chapitre, que la perception du beau donne lieu à deux phénomènes : l'émotion agréable et l'affirmation qu'il existe quelque perfection réelle dans l'objet perçu. Il distingue la beauté de l'utilité, quoique la beauté ajoute du prix à toutes choses. Il insiste sur l'heureuse influence qu'elle exerce et sur les nobles sentiments qu elle inspire. Mais quand il la veut définir, il nous fait assister aux embarras de sa pensée hésitante. Le plumage des oiseaux, les ailes brillantes des papillons , les nuances et la forme des fleurs et des coquillages sont des objets dont la beauté lui paraît absolument indéfinissable. Il finit par déclarer que la beauté, en pareil cas, est une véritable qualité occulte*. » Cependant, il ne veut pas désespérer, et, après nouvel examen, il se décide enfin (nous dirions presque qu'il se risque) à écrire cette conclusion : « C'est donc dans l'échelle de la perfection et de l'excellence que nous devons
chercher ce qui est grand ou beau dans les objets. Ce qui est grand est l'objet propre de l'admiration, ce qui est beau l'objet propre de Tamour et de l'estime *. »
Cette définition pèche de bien des manières : elle nie qu'il y ait de la grandeur dans la beauté, tandis que la grandeur étant ôtée, au moins à la puissance invisible, la beauté disparaît ; elle refuse à la beauté l'admiration qui-luiest absolument due; elle définit la beauté non par son caractère interne et propre, mais par l'effet qu'elle produit sur nous, ce qui est une sorte d'abandon de cette excellente doctrine de Reid qiie la beauté est une qualité réelle de l'objet beau. Mais ce n'est pas tout : cette définition comprend un terme qui n'a pas été défini, que Reid ne définira pas et dont la signification indéterminée jettera du vague sur toute la théorie : c'est le mot de perfection.
Cependant, conduit par la conscience psychologique, son guide secret, Reid ne tarde pas à éclairer sa pensée et à la redresser dans le sens le plus juste, sauf en quelques points où elle demeure soit incomplète, soit mêtne fausse. Il observe avec sagacité qu'il est des objets qui brillent de leur propre lumière, et que d'autres, en bien plus grand nombre, ne brillent que de la lumière empruntée qu'ils réfléchissent ; il constate qu'on en peut dire autant des beaux objets dont quelques-uns possèdent une beauté qui leur appartient réellement, tandis que le plus grand nombre réfléchit une beauté étrangère *. Il arrive par là à dis-
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tinguer la beauté du signe extérieur qui Texprime, ou, comme il dit, la beauté primitive de la beauté dérivée \ La beauté primitive lui paraît appartenir en propre aux qualités de l'esprit, et il croit que si les qualités des objets sensibles sont belles, c'est uniquement comme signes, expressions ou effets des premières. Nous n'avons pas dit autre chose.
Une fois en présence de la beauté invisible ou beauté de l'âme, Reid la voit, comme nous, se diviser en au-tant d'espèces particulières que l'âme possède de facultés. Il reconnaît : T la beauté des qualités morales, nom qu'il applique aux vertus et aux affections légi^ times ; S"" la beauté des qualités intellectuelles, entant qu'elles ont une réelle excellence ; 3"* la beauté des facultés actives; 4** la beauté' de certaines qualités que nous rapportons au corps; par exemple, la santé, la force, l'agilité, Tadresse. Et il couronne cette ënumération par les paroles que voici : « C'est donc, selon moi, dans les perfections intellectuelles et morales et dans* les facultés actives de l'esprit que réside primitivement toute beauté. Celle qui est répandue sur la face du monde visible n'en est qu'une émanation*. » Mais d'après quelle mesure certaine et fixe apprécierons-nous ce degré de perfection et d'excellence qui constitue la beauté de chacune des puissances de l'âme? Reid ne nous l'apprend pas. Le phénomène esthétique de la conception de l'idéal lui échappe, ou, s'il y touche, c'est sans s'en douter et sans en tirer parti. Aussi
a-t-il mal tracé la limite qui sépare le beau du sublime, et enlevé au beau cette grandeur qui se réalise lorsqu'est comblée la mesure du type idéal. De là vient encore qu'il a parfois réduit la perfection à l'utilité pure et simple.
Toutefois, quoique Reid ne rapporte pas la beauté invisible à un type, il admet cette beauté, et plus d'une fois il réussit à montrer comment la beauté visible en est le signe dans la nature inanimée, dans la nature végétale, dans l'animal et chez l'homme.
«Il n'est pas, dit-il, jusqu'aux êtres inanimés qui ne présentent quelques symboles des qualités de l'esprit *.» «Les qualités de la matière inanimée dans lesquelles nous rencontrons la beauté sont la couleur, la forme, le mouvement et le son *. » Reid incline à penser que la beauté de l'harmonie des sons musicaux a son principe dans Tbarmonie des sentiments dont elle ne serait que Texpression. «Quant à la mélodie, il me semble, écrit-il, que tout motif qui plaît est une imitation des tons de la voix humaine dans l'expression d'un sentiment ou de quelque autre bruit naturel; et que la musique, comme la poésie, est un art d'imitation.» — Cette interprétation de la beauté musicale est incomplète, mais juste, en ce qu'elle affirme. Sur la couleur, Reid est moins heureux, parce qu'il l'envisage à l'exclusion de la forme. Pour lui, toute la beauté de là peinture se résume dans un seul mot : la fidélité. Il comprend encore moins en quoi réside la
beauté de la forme. Sans doute la régularité et la variété, comme il le répète après Hutcheson, expriment une certaine beauté jusque dans les objets inanimés; mais quelle beauté? Reid l'ignore. Cest que sa métaphysique est à dessein tellement discrète, qu'elle en devient parfois négative. Des forces invisibles qui agissent dans la matière et qui ne seraient pas forces si elles n'étaient immatérielles, Reid déclare ailleurs qu'il ne sait rien. « Il m'est impossible, dit-il dans une lettre à lord Kames \ il m'est impossible d'apercevoir une bonne raison de penser que la matière possède un pouvoir actif... Je ne saurais concevoir distinctement un pouvoir actif d'un autre genre que celui que je trouve en moi-même ; et celui-ci, je ne puis le déployer que par la volonté qui suppose la pensée. » Nous avons exposé dans notre deuxième partie les motifs qui nous font en ce sens pousser beaucoup plus loin que Reid. Notons seulement ici que privé volontairement de la notion de force active fatale et aveugle, Reid, après avoir tâtonné quelque temps, se fourvoie et définit la beauté des choses inanimées par la convenance de la forme avec la destination extérieure de l'objet. Or, chacun trouve belle la forme d'un rhomboèdre de spath d'Islande, et pourtant nul ne connaît ni sa destination extérieure, ni le rapport de sa forme avec cette destination.
La plante naît, se nourrit, grandit, se reproduit et meurt; elle est donc vivante à un certain degré. Reid
* Citée par M. Cousin^ Philosophie écossaise, sixième leçon^ p. 265- 266, édition de 4857.
en convient : «l'artiste suprême l'a organisée (la matière) et douée d'une sorte de vie dans le règne végétal*-» Cette puissance de vivre produit d'admirables effets, de belles formes, de belles fleurs, de beaux fruits. Mais, de l'aveu de Reid lui-même, l'agent qui accomplit de beaux effets est plus beau que les effets qu'il accomplit. Partant, la puissance ou force vitale des plantes en est la plus réelle comme la plus grande beauté. La métaphysique trop étroite de Reid l'empêche de voir et d'affirmer celte beauté de l'énergie végétative ; et, suivant ce philosophe : « toutes les beautés du règne végétal viennent en définitive se résoudre (fans la double expression d'une perfection réelle dans l'objet, ou d'une sagesse admirable dans son auteur*.» Mais lé mot de perfection n'a plus de sens lorsque, comme Reid, on ne le rattache ni à l'idée d'une force agissante, ni à l'idée d'un type ou d'une loi réglant l'action de cette force. Reste, dans cette définition, l'admirable sagesse de Dieu manifestée parla plante. Nous tombons d'accord avec Reid que c'est bien là une des beautés de la plante, et son titre le plus grand à notre admiration; seulement il nous semble que ce qui révèle le mieux la sagesse divine, dans la sphère des êtres inférieurs à l'animal, c'est cette force vivante qui forme les végétaux et les perpétue d'après un dessein constant et qui imite, quoique aveuglément et dans une mesure infiniment petite, la puissance infinie de celui qui crée tout.
49? QUÀTBIÈlfE PàQTÏE.
|La même critique s'applique de tout point à la façon dont le philosophe écossais rend compte de h beauté physiologique des animaux. Son esthétique continuée flotter entre la vérité et l'erreur jusqu'au momeut où il la peut établir enfin sur le solide terrain de la psychologie. Là, Reid se montre d'un cartésianisme plus conséquent que celui de Descartes lui-même. Au lieu de rapporter Tintelligence, le sentiment et l'activité de l'animal à un pur mécanisme, ce que Pescartes avait fait, et ce qui est ouvrir au matérialisme la porte à deux battants *, Reid attribue ces phénomènes au principe spirituel qui seul e§t capable de les produire. Du même coup, il pénètre le secret des plus intéressantes beautés de l'animal. « Ici, dit-il, nous rencontrons la vie, le sentiment, l'aptivité, uus foule d'instincts et d'affections diverses, et souvent un commencement d'intelligence. Toutes ces qualité^ sont des attributs de l'esprit ; leur beauté n'est point dérivée, elle est primitive.» «Comme nous reconnaisgons dans les animaux un principe pensant, semblable k celui qui nous anime, quoique d'une nature inférieure, et qu'en effet leurs facultés intellectuelles et actives les rapprochent beaucoup de notre espèce, leurs actions, leurs mouvements, leur physionomie même ont une beauté qui relève immédiatement des attributs de Fesprit dont ils offrent l'expression *. »
• Descartes, Discours de ta mêlhode, part. V, p. 53-53^ t. I" ^e l'édition de M. Ad. Garnier, et t. IV, lettre LIX, p. 2i3, même édition. — Voir aussi F. Bouillier, Histoire de la philosophie cartésienne, 1. 1", ch. VII, p. 138 et suiv.
' Th. Reid, traduction déjà citée, p. S0\ .
LES STSTjtMES. 499
Il était naturel que sa profonde science des facultés de Fâme fournît à Reid des lumières plus abondantes encore sur les beautés de la nature humaine. Aussi Testhétique a-tr-elle beaucoup à approuver et beaucoup à prendre dans les page§ élevées et quelquefois charmantes qui terminent son Essai sur le goût. On en jugera par les extraits suivants, que nous reproduisons sans commentaire.
a Le flionde i^ensible n'offre point de beauté si séduisante ou si sublime qui ne le cède à celle de lespèce humaine, et spécialement à celle de la femme.*.
« Lorsque Satan, dans le Paradis perdu, vient contenapler les merveilles de ce monde nouvellement sorti des mains de Dieu, le poëte le représente frappé d'admiration par la beauté du couple heureux de nos premiers pères...
«Dans ce passage si connu de Hilton, nous voyons l'illustre poëte assigner toute la beauté de nos premiers pères à Vexpression des qualités morales et in^ tellectuelles qui brillent dans leurs formes et dans l^urs attitudes...
«La beauté humaine réside tout entière (Reid qe parle plus ici que de la beauté visible) dans l'expression des perfections morales ou physiques qui appartiennent à notre espèce.,*
<i La bçauté de Ift couleur propre à notre espèce... dérive en quelque degré de l'idée de santé qu'elle exprime, circonstance sans laquelle toute beauté se fana et cesse de séduire, et qui lui communique un nouveau degré de puissance et d'éclat.
«La beauté de la forme est expressive aussi... Une belle âme est le plus beau trait d'une belle figure... Les plus beaux yeux du monde, animés par la malice ou la colère, épouvantent. L'âme peut produire la beauté là où manquent la couleur et la forme; elle peut produire la laideur là où elles brillent du plus ravissant éclat.
«La grâce n'existe point dans les deux conditions suivantes. En premier lieu, il n'y a point de grâce sans quelque mouvement du corps, ou seulement d'une partie du corps, ou tout au moins de quelque trait du visage... Une autre condition de la grâce, c'est le naturel; sans naturel, point de grâce... Il suit de ces observations que ce qui constitue la grâce en tant qu'elle est visible, ce sont les mouvements du corps qui expriment avec le naturel le plus parfait les émotions et les sentiments vrais d'un caractère aimable\»
Je le répète en finissant : l'esthétique de Thomas Reid présente plus d'une lacune ; il y manque une métaphysique assez profonde et assez large ; on y regrette une analyse de la conception de l'idéal, des vues sur Tactivité esthétique; une étude de la laideur, du joli, du ridicule; une théorie des arts. UaisYEssaisurle goût n'est qu'un chapitre particulier d'un vaste ouvrage; l'auteur y prétend faire non un traité complet, mais une simple esquisse. Avec une ambition modeste et dans d'étroites limites, Reid n'en a pas moins ouvert les voies les plus sûres et posé quelques-uns des
^ Reid, traduction citée, p. 302-308*
principes les plus féconds de la science du beau. Au lieu de se fatiguer après tant d'autres à creuser la formule vide de riinué dam la variété, il a consulté directement le sens intime et donné Tâme pour point de départ à la recherche des éléments et des caractères de la beauté. Reid est le Socrate de Testhétique moderne.