CHAPITRE PREMIER
Détermination de l’idée de l’art.
L’art est-il l’imitation de la nature ? Non. L’objet de l’art est l’interprétation do la belle nature au moyen de ses formes idéales, c’est-à-dire les plus expressives. — But de l’art. Ce but est profondément distinct : 1° du but de la morale ; 2° du but de la religion ; 3“ du but de la politique ; 4» du but de la science. — Le but de l’art n’est pas l’illusion. — Le but de l’art n’est pas d’amuser seulement. — Le but de l’art n’est pas d’enrichir l’artiste. — Le but propre et essentiel de l’art, c’est de produire dans l’âme la pure et noble délectation du beau. Conséquences excellentes de cette délectation. — Essai d’une classification des différents arts.
Si les arts et la poésie ne soutenaient avec ie beau aucun rapport nécessaire, nous 11e serions pas admis à appeler les chefs-d’œuvre des maîtres de la poésie et de l’art en témoignage de la vérité des principes
T. II
que nous avons posés. Aussi, avant de faire un pas de plus, devons-nous rechercher quels sont les liens qui rattachent l’art au beau, c’est-à-dire déterminer l’idée de l’art.
Tout d’abord, sur le seuil de cette question, nous rencontrons une définition ancienne et généralement admise, qui semble nous arrêter par ces mots : N’allez pas plus loin ; ce que vous cherchez est trouvé : l’art est J imitation de la nature.
Discutons celte définition, afin de savoir si nous devons soit la conserver ou totalement ou en partie, soit la rejeter absolument.
Premièrement, éclaircissons ce mot de nature, dont on fait, sans le comprendre, un si grand usage, ou plutôt un si grand abus. La nature d’un être, c’est son essence même, c’est ce qui fait qu’il est lui-même et non pasautre ; c’estle principe en vertu duquel chaque être naitet demeure ce qu’il est. Otez, en effet, ce principe, ou changez-le, l’être périt ou devient autre. Mais quel est ce principe constitutif et conservateur de l’essence de chaque être? Ou ce n’est rien, ce qui serait absurde, ou c’est ce que, dans tout le cours de ce travail, nous avons appelé la furce, c’est-à-dire l’être luimême envisagé à la fois en tant que substance et en tant qu’énergie douée de divers pouvoirs d’agir et de se développer. Telle étant, avant tout et surtout, la nature de chaque être, et les formes physiques de chaque être n’étant pas cet être en lui-même, mais seulemenllesmanifestalionsextérieures de sa force, peut-on dire avec quelque vérité que l’art soit 1 imitation de la nature? Que l’on y songe bien, lorsque l’art imite,
LES ARTS
il n’imite que les manifestations extérieures de l’être, que ses formes physiques, et ni ces manifestations, ni ces formes ne sont la nature de l’être. On répondra peut-être que ces manifestations imitent la nature interne de l’être, et qu’imiter l’imitation d’une chose, c’est réellement imiter cette chose. Mais là est l’erreur. Il n’y a au monde rien de plus inexact que de prétendre que les formes physiques imitent l’àme ou la force invisible. Dans l’homme, par exemple, le corps, qui est matériel et étendu, n’imite en aucune façon l’âme immatérielle et inétendue. Deux objets absolument dissemblables sont dans une radicale impuissance de se ressembler et par conséquent de s’imiter l’un l’autre. Le sourcil froncé n’imite pas l’âme en colère; la bouche relevée par les coins n’imite pas l’âme joyeuse; la bouche fermée et abaissée parles coins n’imite pas l’âme attristée et souffrante. Entre l’amour de Dieu ressenti par l’âme et ces mots : J’aime Dieu, il n’y a pas la plus petite ressemblance. Cela est évident. Le corps de l’homme n’imite donc pas son âme, et l’art qui imite le corps dans ses traits ou dans sa voix ne produit nullement une imitation de la nature invisible de l’âme. Ce qui est vrai, c’est que le corps ou la matière expriment l’âme ou la force, mais sans les imiter. L’art, à son tour, imite les expressions physiques de l’âme ou de la force. Mais imiter l’expression d’un être ou d’une nature, ce n’est pas imiter cet être, c’est l’exprimer. L’art exprime donc la nature et nel imite pas. Ainsi tombe, au premier choc, cette définition fameuse : L'art est l imitation de la
nature.
Soit, nous dira-t-on probablement : mais soyez accommodant, et accordez du moins que l’art est l’imitation des expressions diverses de la nature, ou, en d’autres termes, l’imitation de la nature manifestée par la forme physique.
Quoique plus juste que la première, celte seconde formule est encore loin de la vérité : on va s’en assurer.
Prise telle qu’elle est, cette seconde définition signifie que l’art est en mesure d’exprimer toute la nature, d’imiter toutes ses manifestations extérieures; elle signifie, en second lieu, que l’art doit reproduire toutes les manifestations extérieures qu’il est en son pouvoir d’imiter; elle signifie, en troisième lieu, que l’art imite ce qu’il peut imiter tel qu’il le voit, sans y rien changer, et que plus il est exact, plus aussi il est parfait et achevé.
Premièrement: l’art est-il en mesure d’imiter toutes les manifestations physiques de la nature invisible? Tout le monde sait le contraire. Si l’art avait ce pouvoir, il créerait des êtres vivants, animés, accomplissant tous les actes successifs de l’existence psychologique et physiologique. Autre Prométhée, il mettrait dans l’argile qu’il a pétrie l’étincelle divine, non pas seulement au figuré, mais au propre et réellement. Autre Pygmalion, il changerait en chair le marbre ou le bronze, et les statues qu’il modèle seraient des êtres en tout semblables à nous-mêmes. Mais non : les statues ne parlent pas ; elles ne marchent pas ; elles ne respirent pas. Les personnages peints sur la toile y demeurent à la fois moins vivants et moins péris-
sables que nos corps. La musique n’imite ni les couleurs, ni les formes. La poésie enfin, cette reine des arts, dont le nom signifie créalion, ne donne la vie à ses personnages que fictivement, ou, si elle la leur communique en réalité, par exemple au théâtre, ce n’est que pour quelques heures, et en leur prêtant un . corps et une âme qui ne sont pas les leurs et qui, même pendant ces courts instants, demeurent distincts d’eux-mêmes.
Secondement : en supposant que l’art put reproduire toutes les manifestations physiques de la nature invisible, le devrait-il ? serait-il certain de nous intéresser par là, et n’aurait-il pas perdu sa peine? Parmi les formes physiques de l’invisible, il en est qui nous repoussent, il en est qui excitent en nous les plus invincibles dégoûts. Si l’artiste veut imiter celle-là, il est libre ; mais sa défaite est certaine. Chacun tournera le dos à son œuvre inutile et déplaisante. Nous savons que la peinture de la laideur est parfois nécessaire pour relever la beauté par l’effet du contraste. Mais remarquez bien qu’en ce cas, le laid n’est pas là pour lui-même, mais, tout au contraire, en vue du beau, et les vrais artistes savent avec quelle sobriété il convient de recourir à un tel auxiliaire. Enfin, nous ne l’ignorons pas, certains artistes se sont acquis une grande renommée par des représentations nombreuses de la vulgarité et même de la laideur, que dis-je? par des tableaux obscènes ou tout au moins cyniques. Mais soyons francs : en présence de telles œuvres, ce n’est pas le tableau que nous admirons, c’est le peintre, c’est-à-dire l’âme intelligente, vive,
active, puissante par l’habileté de voir et de copier. Et cette intelligence serait bien autrement admirable et admirée, ayant porté des fruits de beauté. Il n’est donc pas vrai que l’artiste doive imiter toutes les formes de la nature. Il en est, au contraire, que son honneur, son devoir, son intérêt même, lui commandent de repousser sans pitié.
Troisièmement enfin : si l’art était l imitation exacte de la forme physique, d imiterait scrupuleusement ce qu’il peut copier sans en rien retrancher, sans y rien ajouter. Le fait-il? Loin de là. En mainte occasion, il fait tout le contraire, et nous n’hésitons pas à l’en louer. Bien plus, ces altérations calculées de la forme sont quelquefois des preuves de génie et quelquefois aussi les conditions mêmes de l’existence de certains arts. La sculpture supprime la partie velue du sourcil, la prunelle des yeux; elle modèle les cheveux et les poils de la barbe non pas un à un, mais par mèches ou par boucles ; dans les représentations nues de la femme, elle omet tel détail qui parlerait uniquement aux sens et ne dirait rien à l’esprit. La peinture suit cet exemple : comme la sculpture sa sœur, elle procède souvent par masses; elle se garde bien de compter et de reproduire toutes les rides ou tous les plis de la peau, toutes les mailles d’un tissu, toutes les feuilles d’un arbre, tous les grains de sable du crépi d’un mur; elle retranche hardiment ce qui n’exprime rien, sagement curieuse non du rendu , mais de l’effet. Quant à la musique, c’en serait fait de cet art, s’il était condamné à copier la nature. Jamais, dans la vie réelle, nous ne chantons nos joies, nos
LES AUTS.
tristesses, nos colères, nos angoisses, comme on le fait au piano ou à l’Opéra ; la plupart des douleurs, qui sur la scène s’exhalent en plaintes mélodieuses, se taisent à la maison et pleurent en secret. Qui ne voit que la musique est une admirable altération de la parole humaine, imaginée non certes pour la mieux copier, mais pour en accroître la puissance expressive ? Enfin, si l’art est l’imitation de la nature, il faut sur-le-champ interdire à la poésie la mesure, le rhythme, levers, la rime, la strophe et le luxe de ses comparaisons et de ses métaphores.
Cependant, on ne peut nier que la sculpture ét la peinture n’imitent les corps, que la musique n’imite la voix, que la poésie n’imite la parole et quelquefois, comme au théâtre, l’homme tout entier. L’architecture même imite jusqu’à un certain point, quoique trèsvaguement et généralement, quelques aspects de la matière inanimée ou végétale. L’art imite donc un peu la nature ; mais à quel degré ? La discussion à laquelle nous venons dé nous livrer nous a appris que l’art imite très-peu et néglige souvent les formes qui n’expriment pas la beauté, tandis qu’il s’applique à saisir et à mettre en saillie les formes les plus propres à signifier clairement la belle force ou la belle âme. Ces formes sont le plus souvent noyées au milieu d’autres formes qui les cachent. Par une intuition rapide, l’artiste les démêle ; puis il les accuse vivement, tandis qu’il supprime les autres, ou n’en conserve que ce qui est absolument nécessaire pour maintenir toutes les apparences delà vie. Or, imiter ainsi, c’est-à-dire en reproduisant de préférence les manifestations les
plus expressives de l’invisible, c’est beaucoup moins imiter que traduire ; c’est beaucoup moins copier qu’interpréter. Ce dernier mot est le vrai : il rend exactement le procédé véritable et le seul légitime de l’art. L’art est donc l’interprétation de la belle âme ou de la belle force, au moyen de leurs signes les plus expressifs, c’est-à-dire au moyen de formes idéales.
Telle est, à notre sens, la seule définition de l’art que la raison accepte et que les faits justifient. Cette définition détermine l’objet précis de l’art. Mais il faut encore chercher et dire quel en est le but. L’art doit représenter la belle âme ou la belle force au moyen de formes idéales ; mais à quelle fin? Sera-ce dans l’intérêt de la vertu, ou de la religion, ou de la politique ? Sera-ce pour nous procurer de l’amusement, ou bien pour enrichir l’artiste ou le poêle?
Faire de l’art l’auxiliaire de la morale, et seulement cela, ce serait réduire de beaucoup son domaine. Parmi les œuvres de l’art, celles-là seules intéressent directement la morale et la peuvent efficacement servir, qui représentent des actes de vertu ou de dévouement. L'art négligera donc la beauté purement intellectuelle, telle que celle qu’exprime la Philosophie de Raphaël ; il négligera la beauté purement sensible, telle que celle du Laocoon ; il laissera de côté les beautés physiques, telles que celles du paysage qui ne disent rien du devoir et se taisent sur la vertu. On voit où conduit cette doctrine. En outre, des images très-médiocres, commentées honnêtement par l'instituteur ou Je curé, seront tout aussi utiles à la morale
LES ARTS
que les chefs-d’œuvre si rares et à un prix inabordable pour beaucoup de gens. Mais l’inconvénient le plus grave de cette façon d’entendre la fin de l’art, c’est que, on en a fait cent fois l’expérience, l’artiste ou le poète qui se préoccupe vivement d’atteindre un but moral manque presque toujours le beau, produit des œuvres sans intérêt, et n’aboutit qu’à desservir à la fois et l’art et la morale. Qu’il s’attache au contraire au beau, et qu’il nous le montre, comme toute beauté est une force agissant avec puissance et conformément à l’ordre soit intellectuel, soit sensible, soit moral, soit physique, à cet aspect l’âme, en vertu de son secret penchant à imiter, entre en action, se met en ordre, pense et sent avec mesure et harmonie ; par là elle est poussée autant qu’il est possible dans les voies de l’ordre qui toutes aboutissent à l’ordre moral, et la beauté, qui lui a fait ce bien, n’a rien sacrifié d’ellemême.
De même, l’art jaloux de n’exciter que le sentiment religieux s’interdirait tous les sujets qui, bien qu’innocents et permis, sont étrangers au culte ou généralement aux choses saintes. Puis, ne sait-on pas que la piété sincère et profonde se contente parfaitement des images les plus simples, les plus grossières même, et qu’elle y trouve un aliment parfois plus solide que dans les compositions les plus achevées ? La foi est certainement une source où le génie puise de sublimes inspirations, témoins Giotto, Lesueur, Mozart et tant d’autres. Mais comme le prouve l’histoire de l’art, tandis que tel artiste, tout entier attaché à la poursuite de l’idée religieuse, a manqué la beauté, tel autre s’est
iO
rencontré qui, ne cherchant que la beauté, a enfanté des œuvres où l’émotion religieuse s’allume comme à un ardent foyer. Le beau n’est nullement contraire à la religion ; mais il n’y peut conduire l’âme que par sa vertu propre, c’est-à-dire en rayonnant à 110s yeux d’un tel éclat que l’âme se porte naturellement du reflet à l’astre, delà beauté finie à l’exemplaire et au principe infini de toute beauté.
De même encore, l’art s’inspire heureusement de l’amour de la patrie et l’excite quelquefois puissamment. Mais que deviendra-t-il s’il ouvre l’oreille aux injonctions de la politique, au lieu d’écouter avant tout les conseils de la muse? Docile instrument de la première, il flattera, il embellira peut-être ce qui n’avait nulle beauté; il faussera l’histoire, il se corrompra lui-même et les autres par contre-coup ; disciple fidèle et pieux de la muse, il n’acceptera que les sujets nobles, héroïques, dignes de l’admiration des contemporains et de celle de la postérité; il ne consentira à idéaliser que ce qui est beau déjà. En quoi il aura grandement servi son temps et la patrie, car il aura, par le spectacle harmonieux des belles âmes, préparé les cœurs calmés à s’entendre et à s’entr’aimer. Mais le beau seul opère ces miracles, et l’art ne les opère par le beau que quand il aime et cultive le beau pour le beau lui-même.
C’est encore mal comprendre la fin de l’art que de la faire consister dans l’enseignement de l’histoire sainte ou profane, au moyen de figures et de tableaux. Les peintures historiques ne sont tout à fait intelligibles que pour les spectateurs déjà instruits; les autres
LES ARTS
ont besoin du livret, qui leur est lui-même quelquefois une énigme. Tout ce que peuvent en ce point les arts du dessin, c’est de mieux graver dans notre mémoire le souvenir des faits déjà connus ; et les réduire à ce rôle, ce serait les rabaisser. D’ailleurs, la première qualité de l’histoire, comme son premier devoir, c’est l’exactitude : transportée dans les œuvres d’art, cette exactitude scrupuleuse en chasserait tout idéal et toute liberté. Cette chimérique alliance de l’exactitude historique et de l’art serait surtout mortelle à la poésie. Des chroniques rimées ne seraient plus que de la prose en vers ; et l’histoire poétisée n’est plus de l’histoire.
Ceux qui font de l’illusion la fin de l’art commettent une erreur peut-être plus lourde encore. D’abord l’illusion complète est à la condition d’une parfaite imitation, et nous avons prouvé que l’imitation exacte et rigoureuse de la réalité n’est ni possible, ni habile, ni légitime, ni pratiquée. Mais nous irons plus loin et nous soutiendrons ici que toute imitation poussée jusqu’à l’illusion, quand elle est possible , ou bien manque de charme, ou bien nous désagrée, ou bien nous irrite et nous fait souffrir. Qu’un sculpteur habile modèle une statue de cire : qu’il la coiffe de cheveux réels, qu’il lui donne des sourcils, des cils et des prunelles et qu’il la peigne des couleurs mêmes de la vie : nous défions qui que ce soit de n’éprouver pas, en présence de cet objet, l’impression la plus pénible. Et cela se conçoit : voilà une figure qui, au premier aspect, vous promet par tous ses traits la vie vivante, la vie elle-même : au second aspect, son immobilité,
la fixité de son regard, ses oreilles sourdes, sa bouche muette, son geste invariable, vous refusent tout ce qui vous avait été d’abord promis. Cette déception sera désagréable à coup sûr. Mais persistez : regardez fixement et longtemps ce merveilleux mannequin, et votre raison aura à vous défendre d’une sorte d’effroi. De tels chefs-d’œuvre sont ajuste titre relégués dans les baraques de la foire. L’art véritable ne promet que ce qu’il peut donner. Ne pouvant pas donner tout entier le spectacle de la vie animée, il n’en présente que l’expression, et, à cet effet, le marbre, le bronze, une toile peinte et connue pour telle, lui suffisent. Nous ne dirons rien ici des trompe-l’œil où personne n’admire plus qu’une adresse dont sont capables les mains les moins inspirées. Nous rappellerons seulement qu’au théâtre, surtout quand on joue la tragédie ou le drame, l’illusion portée h son comble est un supplice intolérable. On a vu des spectateurs jeter des cris, d’autres tomber en crise nerveuse, d’autres, prévenus à l’avance, quitter la place pour se soustraire à de trop violentes émotions. Nous connaissons des personnes qui n’ont jamais pu assister deux fois «à cette scène du Prophète, où Jean de Leyde s’ensevelit avec sa mère sous les ruines embrasées de son palais. Nous pourrions citer d’autres exemples semblables. Produire dans l’âme de si profonds désordres, est-ce le but de l’art ? Non. Ici nous souffrons au-delà de la mesure. L’artiste nous a déçus. Il nous avait promis de nous émouvoir par les apparences de la vie, et de nous laisser croire que son œuvre n’était qu’une intéressante fiction. Mais voilà qu’au lieu de nous causer une
LES ARTS
émotion vive, mais agréable au fond, il nous inflige une torture. C’est faire plus qu’il n’avait promis 5 c’est franchir les limites où l’art doit s’enfermer sous peine de périr*.
La fin de l’art serait-elle d’amuser ? Quelquefois sans doute. La comédie s’y applique. Mais elle ne se borne pas là. Par la peinture du ridicule, elle veut nous dégoûter de la déraison et nous ramener à la beauté morale. Amuser toujours et exclusivement, c’est là une fonction subalterne de l’art. Ceux qui n’en remplissent pas d’autres sont les bouffons, et chacun sait ce qu’il advient de l’art, lorsqu’il n’affecte plus d’autres formes que la caricature ou la parade.
Enfin, le but de Fart est-il de faire la fortune de l’artiste? Nous résoudrons cette question en deux mots : jamais les grands artistes ni les grands poètes ne l’ont compris ainsi ; et ceux qui le comprennent ainsi ne sont ni artistes ni poètes.
L’objet de Fart étant le beau, rien que le beau, la fin de Fart doit être de produire sur nous, par la représentation du beau, les effets que produit le beau lui-même. Le beau interprété par Fart ne saurait avoir une autre fin, un autre but, que la fin et le but du beau lui-même. Or, le beau tel que le crée Dieu dans la nature, ou l’homme dans les actes de sa vie, porte sa fin écrite sur son front en rayons étincelants. Par rapport à nous, il semble n’exister que pour nous donner les nobles et pures jouissances de l’admiration. Le beau naturel nous charme, nous ravit, nous éclaire : il met en nous, par la chaleur de sa douce flamme, ce qui est en lui-même, la puissance et l’ordre : il émeut
par le plaisir, et il excile en nous, quelquefois même il exalte nos facultés les meilleures. Ce que fait le beau naturel, le beau reproduit par l’artiste ou le poète le doit faire aussi plus promptement et plus sûrement même, s’il est possible. La fin de l’art est donc de verser dans nos âmes les délicieuses émotions du beau. Cela seul nous améliore. Mais de cela, le génie seul est capable. Le génie, nous l’avons vu, est capable de concevoir la beauté idéale et de la représenter sous ses formes les plus expressives. L’inspiration n’est que l’action ardente et féconde du génie. Dieu seul produit le génie : le génie seul reproduit le beau par l’art. Nous allons nous assurer que la beauté, telle que jusqu’ici elle est sortie des mains du génie, est la beauté telle que nous avons tenté de la définir.
Mais dans l’examen qui va suivre, nous ne procéderons pas au hasard. Quoique tous les arts soient d’un grand prix, le prix de tous n’est pas le même. Puisque l’essence de l’art est la belle interprétation de la belle nature, l’art est d’autant plus excellent, d’autant plus beau, d’autant plus art, que la nature qu’il interprète est plus belle et qu’il l’interprète avec plus de puissance idéale. L’art s’élève et grandit comme s’élèvent et grandissent les beautés exprimées et les signes qui expriment ces beautés. On peut tirer de là, ce nous semble, une classification naturelle des arts fondée : 1° sur le degré de beauté des forces ou des âmes exprimées; 2° sur le degré de puissance avec lequel sont interprétées les belles forces ou les belles âmes. Entre deux arts qui interprètent des forces ou des âmes dif-
LES ARTS
férentes, celui qui interprète la plus belle force ou la plus belle âme est le premier en dignité et en vertu esthétique. Entre deux arts qui interprètent la même force ou la même âme, celui qui l’exprime le plus complètement et le plus idéalement est le prenne!* en vertu esthétique et en dignité. A prendre ce double critérium pour règle, nous voyons se placer tout au bas de l’échelle des arts l’architecture, qui n’exprime nettement que la puissance ordonnée de la matière inorganique privée de mouvement et de vie, et qui n’arrive qu’incomplétemont, quoique dans une certaine mesure, h nous dire quelque chose des êtres, plantes, animaux ou hommes, pour lesquels elle a travaillé. Tout à côté et presque au même rang, se met l’art des jardins, moins difficile peut-être et moins savant, moins imposant et moins durable en ses œuvres, mais qui, par compensation, nous présente dans les fleurs, les arbres, les eaux vives, une nature organisée, mobile, plus animée et plus vivante. Au second échelon sera la sculpture, qui doit exprimer très- rarement et très-sommairement la nature inorganique et la nature végétale, mais qui interprète avec grand succès la nature animale et surtout la nature humaine. Toutefois les matériaux qu’elle emploie, la privation des ressources variées de la couleur, l’absence de perspective dans le champ où elle se meut, enfin la nécessité de respecter absolument la beauté de la forme physique, tous ces obstacles la retiennent dans des limites d’expression plus bornées que celles où la peinture se déploie. Celle-ci occupe donc le troisième degré d’excellence : elle le cède à la sculpture en ce que
les corps qu’elle dessine et colore n’ont, en réalité, que deux des dimensions de l’étendue ; mais à cela près, comme elle exprime tout ce qu’exprime la statuaire, comme elle l’exprime avec plus de largeur, d’étendue, de richesse, de variété et de liberté ; comme elle y ajoute des interprétations d’actes, de pensées, de sentiments plus profondes et plus complètes; enfin comme elle dispose de vastes espaces, qu’elle accroît encore presque indéfiniment par le jeu delaperspective, elle est certainement de tous les arts qui s’adressent a la vue le plus expressif et le plus puissant. Quant à la poésie, elle interprète tout ce qui est, tout ce qui vit, la nature inorganique, la nature organique, les forces, les âmes inférieures, l’âme libre, l’âme divine même; elle donne aux âmes intelligentes et sensibles le verbe, la parole, qui est leur mode suprême de s exprimer; elle règne sans obstacle dans la durée et dans l’espace; elle agrandit et ordonne merveilleusement ses créations par un langage idéal qui n’appartient qu’à elle ; elle ne sculpte, ni ne peint, ni ne bâtit; mais à sa voix, notre imagination, quelle excite et mène, bâtit, sculpte et peint des œuvres devant lesquelles pâlissent celles de l’architecte, du sculpteur et du peintre ; ses personnages peuvent tantôt être en petit nombre, tantôt marcher innombrables comme des armées ou comme des peuples; la laideur peut figurer dans les scènes qu’elle retrace, parce que tout y passe sans s’y arrêter et sans blesser nos regards. La poésie surpasse donc tous les arts et par ce qu elle exprime et par la puissance incomparable avec laquelle elle l'exprime. Elle est donc au plus haut degré
LES ARTS
de l’échelle des arts. Mais dans cette série ascendante, où placer la musique? Elle est sans contestation audessous delà poésie dont l’instrument, la parole articulée, traduit avec une précision sans égale les actions, les idées, tous les sentiments etles nuances d’un même sentiment, tandis que le son musical ne va qu’à rendre quelques sentiments très-simples et très-primitifs de notre âme. D’autre part, la peinture a des formes nettes et arrêtées au moyen desquelles elle signifie des mouvements déterminés, des pensées quelquefois claires et des émotions bien définies qui échappent aux prises vagues de la musique. Cependant celle-ci a sur la peinture certains avantages considérables : elle rend les quelques sentiments qui sont de son domaine avec une intensité d’énergie dont la peinture n’approche pas et qui souvent surpasse la puissance de la poésie elle-même; elle agit au même instant sur des masses immenses d’auditeurs; son action est telle qu’elle remue les âmes, les ébranle, les transporte jusqu’au délire; le caractère vague, élastique, indéfini du signe qui est le sien lui permet de s’élever d’un essor vraiment aérien jusqu’aux dernières hauteurs du sublime; enfin, quoique inarticulé, le son musical est physiquement de même nature que le son de la voix humaine; bien plus, il n’en est qu’un agrandissement, et par là il s’allie merveilleusement avec la poésie, dont on peut dire qu’elle n’est qu’une musique parlée. Pour ces raisons, et sans élever précisément la musique au-dessus de l’art du peintre, nous croyons devoir la placer immédiatement au-dessous de la poésie. Il convient, ce nous semble,
T. II
de ne pas séparer de la musique la danse qui, prise dans son essence, n’est qu’une musique mimée. Enfin, nous traiterons à part et en dernier lieu de l’éloquence, laquelle, nous le montrerons, n’est pas un art pur et proprement dit, mais plutôt une science ou tout au moins une conviction, qui se sert du beau non pour le beau lui-mème, mais comme d’un moyen singulièrement propre à faire triompher le vrai.
En tête de chacun des chapitres qui vont suivre, nous reprendrons, en les développant et approfondissant, ces considérations suiTexcellence relative des différents arts. Mais il était indispensable de les esquisse!' dès à présent, afin de justifier par des raisons scientifiques l’ordre selon lequel nous allons procéder. Cet ordre sera donc celui-ci : 1° Architecture et Art des jardins; 2° Sculpture; 3° Peinture; 4° Musique et Danse; 5° Poésie: 6° Éloquence.
LES ARTS