‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoire (volume 2)Chapitre 26 sur 30 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

B'héoi'ie de Kant.

Principes exposés dans T Analytique du Beau. Caractères du jugement de goût: 1" il est pur de tout intérêt et indifférent à l'existence de l'objet ; 2" la satisfaction qui le détermine est universelle ; 3» il n’a pour principe aucune finalité, ni aucun concept ; 4“ il est nécessaire. — Critique de cette doctrine : elle est trop subjective ; elle nie l'idéal ; elle se contredit elle- même. — Analytique du Suiilisie : supérieure à T Analytique du Beau; Kant revient au point de vue objectif. — Esquisse d’une théorie des arts; définition de l’art et du génie. Classification des arts. Kant revient malgré lui à l’idéal. Conclusion ; les affirmations de Kant détruisent ses négations.

Lu question du beau ne pouvait que gagner à être agitée parle génie puissant auquel la philosophie doit la Critique de la Raison pure. Kant a effectivement proclamé quelques vérités esthétiques très-importantes; mais il en a méconnu d’autres qui 11e l’étaient pas moins. Nous allons lâcher de montrer que ce qu’il accepte suppose ou implique ce qu’il repousse, et qu’il serait contraint ou denier tout ce qu’il a affirmé, ou d’affirmer ce que nous affirmons nous-mème.

Dès les premières lignes de l’ Analytique du Reau , nous sommes avertis que la question va être résolue au point de vue subjectif: « Le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance; il n’est point, par conséquent, logique, mais esthétique (relevant de la sensibilité), c’est-à-dire que le principe qui le détermine est purement subjectif1. » De là le vice radical

1 Critique du Juge ment, traduction française de M. Jules Barnî,

QUATHIEME l'AKTIE.

de cette Toile doctrine. Mais ce vice paraîtra de luimême. Faisons d’abord connaître quels sont, selon Kant, les caractères du jugement de goût.

Premièrement, le jugement de goût est pur de (oui intérêt , et d’abord de cet intérêt qui nous attire vers l’agréable. L’agréable est ce qui plaît au sens dans la sensation '. Le beau n’a rien de commun avec l’agréable. La satisfaction de goût, élément principal du jugement de goût, est en outre pure de cet intérêt qui s’attache aux choses bonnes en tant qu’utiles, et même aux choses bonnes en soi. Ce qui est bon en soi contient toujours le concept d’un but, c’est-à-dire le rapport de la volonté à une lin, la loi morale : le jugement dégoût n’est déterminé par aucun concept. « 11 est simplement contemplatif: c’est un jugement qui, indifférent à l’existence de tout objet, ne se rapporte qu’au sentiment du plaisir ou de la peine2. » Le jugement de goût étant essentiellement pur de tout intérêt, il est par là même libre. D’où cette première définition du goût et du beau : « Le goût est la faculté déjuger d’un objet ou d’une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. » L’objet d’une semblable satisfaction s’appelle beau '.

Le second caractère du jugement de goût est que la satisfaction qui le détermine est universelle. Le juge-

t. le, p. 6G. Le mot esthétique , dans Kant, signilie toujours: qui relève de la sensibilité. Lorsque Kant veut parler du jugement du beau, il dit : jugement de goût et non jugement esthétique.

1 Critique du Jugement, trad. fr. de M. Jules Barni, I. 1er, p. 69,

LES SYSTEMES

ment de goût est donc un jugement universel. Eu matière d’agréable, chacun a son goût particulier ' . En matière de beauté, « lorsque je donne une chose pour belle, j’exige des autres le meme sentiment, » sans avoir besoin de recueillir les voix. Mais cette universalité ne repose ni sur des idées déterminées ou concepts, ni sur la nature propre des objets : en d’autres termes, elle est subjective ~. Or, comment Kant concilie-t-il la subjectivité, qui est toute personnelle, avec l’universalité, • qui est dans tous? Le seutiment de plaisir qui motive le jugement de goût est déterminé, dit-il, par la conscience de la libre harmonie de l’imagination et de l’entendement. Or, si la sensibilité varie avec chacun, nos facultés de connaître suivent des lois communes, et l’universalité de ces lois s’impose au jugement de goût. De l’universalité du jugement de goût résulte une seconde définition du beau : « Le beau est ce qui plaît universellement sans concept1 * 3. »

Troisième caractère du jugement de goû t : le jugement de goût ri a pour principe aucune finalité. Il v a deux sortes de finalité : la finalité objective et la finalité subjective. Par exemple, le rapport de moyens à fin, que nous supposons exister dans la nature pour en expliquer la vie et la fécondité, est une finalité objective. Le rapport de la volonté à la loi morale est encore une finalité objective. Mais le besoin de certaines jouissances, la recherche de certains plaisirs,

1 Critique du Jugement, tract, fr. de M. Jules lîarni, t. Le, p. 81.

* Id., ibid., p. 80.

r- Id., ibid., p. 94.

a pour principe une finalité loule subjective. Aucune de ces finalités n eutre, comme principe, dans le jugement de goût. Nous jugeons mal de la beauté d une femme, lorsque nous n'en croyons que les désirs de nos sens ; notre goût, égaré dans ce cas à la poursuite d'une fin, celle du plaisir physique, devient aveugle et se comporte comme s'il était inculte et grossier. Voilà pour la finalité subjective. Quant à la finalité objective, nous n’admirons pas une fleur parce que sa forme a abouti à celle lin de réaliser une certaine idée déterminée qui en est le type : nous jugeons de sa beauté uniquement d'après noire sentiment du libre accord , que la concordance entre les parties de la /leur établit entre notre imagination et notre entendement . lit ce jugement est essentiellement libre1.

Cependant, dit Kant, nous jugeons de la beauté de certaines choses d’après leur conformité avec un certain idéal. Ces jugements ne sont plus esthétiques et libres; ils sont logiques, parce qu ils supposent un concept et que la beauté libre n’en suppose pas. La beauté qui se mesure h un concept, et dont le principe est-dans la conformité avec une idée, c’est-à-dire dans la perfection, n'est plus la beauté libre et vraiment esthétique; c’est une beauté logique, conditionnelle, ■ pii ne se suffit pas à elle-même, et que, pour celle raison, Kant nomme beauté adhérente , pulchriludo adhierens , par opposition h la beauté libre, qu’il nomme pulchriludo vaga .

Bien que l’auteur de la Critique du Jugement tienne

1 Critique du Jugement , Irait, fr. de M. .Iules Barni, t. 1er, p. 126-127.

- Id., ibid. , p. Ht.

LES SYSTÈMES

oOl

la beauté adhérente pour moins pure et conséquemment pour moins beile que la beauté libre, il y insiste, et de cette notion il tire une théorie de l’idéal digne de la plus grande attention.

Le paragraphe où il traite de l’idéal de la beauté débute ainsi : « Il ne peut y avoir de règle objective du goût qui détermine par des concepts ce qui est beau; car tout jugement dérivé de cette source est esthétique, c’est-à-dire qu’il a son principe déterminant dans le sentiment du sujet et non dans le concept de l’objet '. » Et il ajoute : « La propriété qu’a la sensation (la satisfaction) d’être universellement partagée, et cela sans le secours d’aucun concept ; l’accord aussi parfait que possible de tous les temps et de tous les peuples sur le sentiment lié à la représentation de certains objets, voilà le critérium empirique, bien faible sans doute, et à peine suffisant à former une conjecture, au moyen duquel on peut rapporter un goût ainsi éprouvé par des exemples au principe commun à loirs les hommes, mais profondément caché, de l’accord qui doit exister entre eux dans la manière de juger des formes sous lesquelles les objets leur sont donnés 2. »

Il applique celte théorie à l’analyse de ce que généralement on nomme l’idéal. L’idéal repose, dit-il, sur l’idée indéterminée que la raison nous donne d’un maximum. Or, comment obtenons-nous un pareil idéal de la beauté ? à priori ou empiriquement. Et encore quelle espèce de beau est capable de l’idéal ?

1 Critique du Jngemeut. trad. fr. de M. Jules Barni, t. Ier, p. 115-1 IG.

2 ht., ihid . , p. MG.

La beauté vague, répond Kant, n’4 point d’idéal, parce que l’idéal est déterminé. Les Heurs, par exemple, n’ont que la beauté vague ; elles n’ont pas d’idéal, parce que les fins des fleurs 11e sont pas assez déterminées par leurs concepts. L'homme seul, parmi les autres objets du monde, a un idéal de beauté. Mais il faut distinguer dans l’idéal de l’homme : d’abord Vidée normale esthétique, représentant la règle de notre jugement sur l’homme considéré comme appartenant à une espèce d’animaux ; puis l’idée de la raison, qui donne une forme déterminée aux fins de l’humanité. L’idée normale est le type qui sert comme de principe intentionnel à la technique de la nature, et auquel l’espèce tout entière est seule adéquate, et non tel ou tel individu en particulier. Ce type se forme au moyen de l’expérience. Nous prenons la moyenne des statures, des longueurs de tète, de nez, d’un millier d’hommes; nous obtenons ainsi une figure imaginaire qui donne l'idée normale du bel homme dans le pays où se fait la comparaison. Tel était le Canon ou Doryphore de Polydète : telle aussi, sans doute, la vache de Myron1. L’idéal du beau est tout autre chose. L’idéal dans la figure humaine, de laquelle seule on le peut attendre, y consiste dans l’expression du moral. Ici l’expérience ne suffit [tins, fl faut que les idées pures de la raison et 1111e grande puissance d’imagination s’unissent dans celui qui veut juger de l’idéal de l’homme et représenter dans une exhibition visible la suprême finalité de l’homme, c’est-à-dire la bonté de

Lritique rlu Jugement , trait, fr. île M. .1 olrs Barni, p. 120. 121, 122.

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lame, sa pureté, sa force ou sa tranquillité. Mais le jugement porté d’après un tel idéal de beauté n’est pas un pur jugement de goût.

De l’examen de la finalité dans son rapport avec le goût, Kant tire cette troisième définition du beau : « La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle y est perçue sans représentation de la fin '. » — La beauté ainsi définie est la beauté libre, celle de la fleur par exemple. Kant n’a parlé de la beauté idéale, où entre la représentation de la fin, que pour la distinguer de la beauté libre. Nous verrons tout «à l’heure en quoi il s’est trompé sur l’un et l’autre point.

Le quatrième caractère des jugements de goût, c’est qu’ils sont nécessaires. Quand on affirme, dit Kant, qu'une chose est belle, on juge qu’elle satisfera nécessairement tout homme de goût, comme on en a été satisfait soi-même. Il n’y a aucun principe ni à priori, ni à posteriori, qui puisse démontrer que cette chose est belle. Mais la faculté de juger étant la même chose chez tous les hommes, et soumise chez tous aux mêmes conditions, ce que je déclare beau l’est nécessairement et universellement. Kant appelle sens commun cette faculté universelle de juger du beau. 11 dit que ce n’est pas la beauté qui en détermine les jugements, mais qu’au contraire ce sont les jugements de cette faculté qui déterminent la beauté : « Le beau est ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire 2. »

1 Critique du Jugement, trad. fr. de M. Jules Barni, t. 1er, p. 123.

* Id., ibid., p. 130.

Revenons maintenant en arrière et apprécions celle doctrine. Est-elle aussi juste que forte el profonde ?

L’évidence proclame que le beau est un caractère réel d’un objet réel, el que eel être réel dont le beau est le caractère, c’est ou l ame, ou la force. La beauté existant en elle-même hors de noire esprit, à titre de caractère des choses, c’est par ses traits à elle, c’est par ses marques propres el internes qu’elle doit être définie. Les traits, ces marques n’apparaissent pas une seule fois dans les quatre définitions que" Ivanl propose de la beauté. Il n’en a désigné que les effets sur l’âme. Mais celle beauté en ellemême, il ne la voit pas ici, ou il ne veut pas la voir. Tout a l’heure il l’affirmera en dépit de luimême.

Considérée en tant que subjective, la beauté est-elle parfaitement connue el rigoureusement caractérisée dans la théorie que nous examinons ? Oui et non. Oui, Kant a raison de distinguer le beau de l’agréable et de l’utile. Platon, llutcheson, Reid, l'ont fait avant lui. Mais où Kant a tort, c’est lorsqu’il veut dépouiller la satisfaction de goût, comme il la nomme, de toute émotion, de tout plaisir, de toute inclination : c’est lorsqu’il dit que celte satisfaction nous laisse dans une absolue indifférence à l’égard de l’objet que nous jugeons beau. Encore une fois il est dans le vrai quand il met un abîme entre la sensation et la satisfaction de goût. Mais de ce (pie le beau n’est pas physiquement senti, il n’en résulte pas qu’il ne le soit pas du tout, ou que le sentiment qu’il provoque en nous ne soit

LES SYSTÈMES

qu’une faveur ( GunslJ librement accordée L’admi-

ration, si pure qu’elle soit, comprend une émotion agréable. Cette émotion engendre le désir de l’éprouver encore quand on l’a éprouvée déjà, et nous attache plus ou moins à l’objet qui l’a excitée. Le beau inspire à l’àme d’ineffables amours qui, pour n’avoir rien de commun avec l’amour physique, n’en ont pas moins leurs élans, leurs flammes et leurs chaînes. Il faut donc ou que Kant cesse de parler d’une satisfaction de goût, ou qu’il avoue que cette satisfaction est une émotion dé licieuse en elle-même, affectueuse quant;» son objet.

Le second caractère des jugements de goût, c’est que la satisfaction qui les accompagne est universelle. Or, Kant fait reposer cette universalité du goût sur une sorte de consentement général, de sens commun qui, toutefois, n’est éclairé par aucune règle, par aucun concept. Bien plus, à l’en croire, ce n’est pas la beauté qui détermine les jugements de ce sens commun ce sont eux qui déterminent la beauté. Ou le sens dont parle ici Kant est la raison elle-même, ou il n’est que la sensibilité. S’il n’est que la sensibilité, il est divers comme elle, comme elle variable, et sur ce fond mobile on ne saurait faire reposer rien de ferme, ni, par conséquent, d’universel. La raison seule universalise, et cela parce qu’elle a l’œil lixé sur des principes immuables et certains. Ces principes que Kant nomme des concepts, il les refuse au sens commun, juge du beau : il le met donc dans l’impossibilité la plus radicale de porter un jugement universel.

1 Critique du Jugement, trad. fr. de M. .Iules liarni, t. I<“r, p. 78.

Le troisième caractère du jugement dégoût, c’est, dit Kant, qu’il n’a pour principe ni la finalité subjective, ni la finalité objective. A ce propos, notre philosophe reprend ce qu’il a déjà établi au sujet de la recherche du plaisir et de la poursuite de l’utile. Sur ces deux points, nul désaccord entre lui et nous. Mais dans tout le cours de ce travail, la notion de l’ordre et la notion de la beauté nous ont paru tout h fait inséparables. Sans ordre, c’est-à-dire sans unité, variété, harmonie, proportion et convenance, pas de beauté, ou pas de beauté complète. D’autre part, la beauté est le caractère de l’être, et tout être véritable est aine ou force. Mais âme ou force, tout être qui agit puissamment avec unité, variété, harmonie et proportion, tend nécessairement b une fin et l’atteint. S’il ne vise à aucun but, à aucune fin, il serait surprenant qu’il n’en fût <pie plus beau. C’est pourtant ce que dit Kant. Le corps humain exprime-t-il une belle a me et devientil beau par là? Sa beauté n’est pas alors, selon Kant, une beauté pure et libre ; ce n’est qu’une beauté conditionnelle, soumise à un concept de fin: elle cesse aussitôt de tomber sous la prise exclusive du jugement de goût et va prendre place parmi les objets des jugements logiques.

Yesl-ce pas mutiler le jugement de goût, n’est-ce pas l’appauvrir et l’abaisser que de lui ôter le droit de prononcer partout oû ses arrêts auraient pour code les lois de l'univers et celles de la morale? Sans doute, dans une action morale, il y a autre chose que de la beauté, il y a d’abord la moralité elle-même : mais il y a en même temps la façon dont l’acte est accompli,

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l’élan et la chaleur, la mesure et la juste proportion, toutes choses dont la faculté du beau est toujours juge. 11 y a la vertu farouche et la vertu toute brillante de ses grâces divines. En tant que l’acte est moral, il est conforme à l’ordre, et c’est là un premier élément de beauté. En tant qu’il est facile, jaillissant de source, en quelque sorte, mais mesuré, sans violence et sans emportement, il dénote une âme puissante de ces puissances diverses qui agissent, contiennent la force, mesurent l’effort au but, et atteignent le but sans le dépasser. Ainsi, non-seulement quoiqu’il ait une fin, mais parce qu’il en a une et parce qu’il l’atteint avec ordre, l’être moral est beau, et bien plus beau que s’il n’allait à aucune lin et s’il se développait sans ordre.

Que si cette âme est exprimée pai* un corps digne d’elle, ce corps est beau d’une double beauté: de la beauté physiologique et de la beauté expressive. Pourquoi l’une et l’autre beauté ne pourraient-elles être appréciées par le jugement de goût? N’est-ce pas, au contraire, avoir le goût sûr et excellent que de les savoir estimer au juste l’une et l’autre ? La finalité, loin d’altérer le caractère de ces beautés ou d’en changer la nature, en est, au contraire, Lun des éléments fondamentaux. Mais Kant ne veut pas appeler belle cette forme achevée du corps humain que nous nommons le type du genre. Cependant cette forme est la fidèle expression, tout au moins, de la complète force vitale du genre, agissant avec ordre et accomplissant son œuvre tout entier. Kant néglige cette notion de force résidant objectivement dans l’être jugé beau, et,

l’explication île la beauté physique lui échappait ainsi, il méconnaît celte beauté, il va plus loin: il croit que l’expérience suffit à composer à posteriori, et en prenant une moyenne, par un procédé mécanique, ce prototype qui sert de guide à la technique de la nature. Cependant, les lois delà nature sont stables et universelles: le résultat généralisé d'un millier d’expériences ne les donnera pas sans la raison qui universalise ; la raison s’y élève au moyen d’une ou deux expériences bien conduites. Eussiez-vous fait cent mille observations, eussiez-vous obtenu la figure moyenne du corps humain en mesurant cent mille individus dans toutes leurs parties, de quel droit direz-vous que c’est là le type du corps humain ? comment en serezvous certain, si la raison ne vient consacrer le fruit de vos efforts et juger, en dernier ressort, que c’est bien là l’exemplaire qui préside aux constantes opérations de la nature? Que Kant choisisse : ou son prototype de la nature n’est rien (et Kant n’y consent pas), ou il a un type idéal qui sert de loi à la nature (“I dont la réalisation vivante est par nous reconnue comme la fin même de la force vitale, et comme la beauté physique de l’être où nous l’apercevons.

Enfin, le quatrième caractère attribué par Kant aux jugements de goût, c’est la nécessité. Il s’efforce de concilier celle nécessité avec l’absence de toute règle supérieure ou de tout concept, et il emploie les mêmes procédés qu’il a déjà invoqués pour montrer que les jugements de goût doivent être universels. C’est la même erreur dans les deux cas. Réfutée dans le pre-

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mier, elle l est aussi dans le second, et par les memes arguments.

Dans Y Analytique du Sublime J, Kant nous parait avoir touché infiniment plus juste que dans l 'Analytique du lieau. Nous ne reproduirons pas cette belle cl solide théorie. Nous l’avons louée de notre mieux en l’adoptant pour notre compte, quoique avec quelques graves réserves, dans notre chapitre du Sublime. Kant a compris que le sublime nous impose et nous trouble, nous trouble et nous élève, parce qu’il éveille en nous l’idée d’une force supérieure à la nôtre, et qu’après nous avoir abaissés par le sentiment de notre faiblesse, il allume en nous la noble ambition de nous mesurer avec les puissances de la nature. Là, il a bien saisi la puissance sous ses formes et ses effets. Là, il s’est placé au point de vue objectif, quoiqu’il ne l’avoue pas, et il en a été admirablement récompensé. Au sujet de celle théorie nous nous bornerons à exprimer deux regrets : le premier, c’est que Kant ne se soit pas aperçu que le sublime qu’il nomme mathématique éveille en nous l’idée de la puissance non moins que le sublime dynamique: une grandeur purement mathématique n’émeut pas, ou, si elle émeut, c’est que, sous la grandeur, nous avons conçu et affirmé la force. Notre second regret, c’est qu’il n’ait pas mis en pleine évidence ce fait incontestable, que la contemplation du sublime, même le plus désordonné en apparence, conduit bientôt notre esprit à la conception d’un ordre supérieur que manifestent les puissances indéfinies. Par

1 Critiijue du Jugement, trad. IV. de M. Jules Bai ni , t. 1er, p. 137 à 20 1.

MO

là, il eût ramené le sublime aux conditions essentielles du beau, et il aurait reconnu que, malgré les différences qui les distinguent, le beau et le sublime ne sont que deux aspects de la puissance ordonnée.

A la suite de Y Analytique du Sublime, Kant a placé une théorie des beaux-arts ', qui tantôt reproduit les résultats de nos analyses, et tantôt entraîne, connue conséquence nécessaire, l’existence de cet idéal objectif que Kant s’obstine h nier.

Selon Kant, les beaux-arts ont leur principe et leur lin dans l’idée du beau, tandis que les arts mécaniques n’ont pour but que l’utile et y sont asservis. Le caractère des beaux-arts, c’est que, ne relevant que du beau, ils sont essentiellement libres. Ou peut dire, en un sens, qu’ils visent à procurer du plaisir; mais il faut bien se souvenir que le plaisir où ils visent, c’est le plaisir propre du beau et non celui de l’agréable. Dès que l’art cherche à llalter les sens, il tombe audessous de sa dignité, et plus il les flatte, plus il se dégrade. Kant n’a pas tiré de ce principe, que les arts sont libres, toutes les conséquences qui y sont contenues ; mais elles en sortent d’elles-mêmes et, pour qui sait raisonner, dès là que l’art est libre, il ne doit être ni l’instrument de la politique, ni l’instrument de la religion, encore moins l’instrument de la science.

Maintenant comment l’art atteindra-t-il la fin qui lui est propre? Comment réalisera-t-il le beau? Kant répond à cette question : « Nous avons vu que la

1 Critique du Jugement, Irad. fr. de M. Jules Barni, t. 1er, p. 205

LES SYSTÈMES

nature était belle quand elle faisait F elfet de Fart ; Fart à son tour 11e peut être appelé beau que si, quoique nous ayons conscience que c’est de Fart, il nous fait l’effet de la nature1. » Cette phrase, qui paraît profonde, n’a pas de signification véritable dans la doctrine de Kant, puisque, l’idéal étant supprimé, on ne peut plus savoir ni quel est Fart qui doit rappeler la nature, ni quelle est cette nature dont Fart doit faire l’effet.

Tout ce que Kant a écrit sur le génie suppose et implique encore l’existence de l’idéal tant dans notre propre raison qu’en dehors et au-dessus d’elle. Kant définit le génie: « Ce talent qui donne à Fart sa règle2. » Soit; mais cette règle, où le génie F a-t-il prise ? Si c’est dans sa fantaisie, cette règle est arbitraire et 11e saurait faire loi; si, au contraire, il la prend dans sa raison, cette règle se confond avec le type idéal ou concept qui s’impose à la fois à l’intelligence de l’artiste et à celle de ses élèves et de ses admirateurs. Selon Kant, les productions du génie doivent être des modèles, des exemplaires. Qui les reconnaîtra pour telles, si elles ne se rapportent à aucun principe supérieur ? Dans les débats esthétiques, comme dans les discussions relatives à la morale, un juge est nécessaire qui décide en dernier ressort, et ce juge c’est la raison prononçant d’après ses idées. Et pourtant Kant n’en croit rien: « Le concept des beaux-arts 11e permet pas, dit-il, que le jugement porté sur la beauté de leurs productions

1 Critique du Jugement, trad. fi\ de M. Jules Darni, t. le, p. 251.

- Id., ibid., p. 252.

soil dérivé de quelque règle qui ait pour principe un concept »

l u peu plus bas, Kant se contredit lui-mème eL revient expressément à l’idéal dans l’art : voici en quels termes: « Pour juger une beauté naturelle comme telle, je n’ai pas besoin d’avoir préalablement un concept de ce que doit être la chose... Mais si l’objet est donné pour une production de l’art et qu’on ait à le déclarer beau comme tel, l'art supposant toujours un but dans sa cause (et dans la causalité de celle-ci), il faut d’abord s’appuyer sur un concept de ce que doit être la chose“. » Obligé par ( évidence de rétablir un type idéal pour les ai ls, Kant veut du moins en maintenir la négation dans la nature. Mais rien ne justifie une semblable distinction. L’objet de l’art est de retrouver et d’exprimer l'idéal de la nature; la nature ri l’art ont donc le même idéal, et il est chimérique de prétendre le conserve]1 à celui-ci quand on l’a enlevé ;i celle-là. Je sais ce que Kant va répondre: l’art, dira-t-il, est la belle représentation de la nature belle ou laide, et il a le pouvoir de rendre belles des choses qui, dans la nature, sont déplaisantes : l’idéal de l’art ('si donc autre que la règle de la nature. Nous répliquons ii notre tour: l’art 11e rend pas beau ce qui est laid, car c’est tout simplement impossible. D’un être laid, l’art atténue habilement la laideur et exprime vivement les beautés si faibles qu elles soient, sans quoi cet être déplairait infailliblement. Mais agir de la sorte c’est interpréter et mettre sous nos yeux l'idéal

1 Critique du Jugement , Irad. fr. de M. Jules liarni, t. 1er, p. 253.

2 Id.. ibid . . n. 260.

LES SYSTÈMES

de la nature que, livrés à nos seules observations, nous n’eussions pas démêlé. Encore un coup, il faut que Kant choisisse; il faut qu’il nie l’idéal dans l’art comme dans la nature, ou qu’il l’affirme dans la nature comme dans Fart.

Au reste, la contradiction que nous signalons est plus utile à Kant qu’il ne s’en aperçoit. Elle lui sert à marquer les différences qui séparent les arts les uns des autres et à déterminer, non sans quelque succès, leur respective valeur esthétique. L’idéal une fois admis dans l’art, les signes ou formes dont l’artiste fait usage deviennent, par rapport à la beauté, des • moyens d’expression plus ou moins puissants ; et plus un art exprime le beau, plus est élevé le rang qu’il occupe. Kant, guidé à son insu par ce critérium excellent, place avec raison la poésie au-dessus des autres arts. Mais ses habitudes subjectives reprenant bientôt le dessus, son analyse s’obscurcit, s’embarrasse et ne laisse saisir çà et là quelques rayons de vérité qu’à travers le voile épais des plus bizarres formules.

La conclusion de la Critique du jugement esthétique, c’est qu’il ne peut y avoir de science du beau ' . Il faudrait bien, en effet, accepter cette triste sentence, si, comme Kant l’a répété souvent, il n’y avait d’idéal ni dans la nature, ni dans la raison. Mais dans ce cas, nous l’avons montré, il n’y aurait pas non plus de jugements de goût universels et nécessaires. Kant admet de tels jugements : il reconnaît donc par là

1 Critique du Jugement , Irad. fr. de M. Jules Barni, t. 1er, p. 248 et 340.

T. II

même, bon gré, mal gré, l’existence des types, et conséquemment il est tenu d'avouer la possibilité d’une science du beau.

Ainsi nous répéterons en terminant ce chapitre ce que nous disions en le commençant : après avoir affirmé une partie de ce que nous affirmons nousmême et nié les conséquences qui, en découlent, Kant se trouve avoir mis à néant ses propres négations. Au total, la science du beau lui doit beaucoup : ses contradictions ont démontré une fois pour toutes que la beauté est une qualité des choses ; qu’elle possède, réelle ou idéale, une existence objective ; et que pour la saisir en elle-même, s’il est indispensable de débuter par la psychologie (et par une psychologie plus exacte et plus complète que celle de Kant), il est tout aussi nécessaire de continuer et de finir par la métaphysique. Enfin les résultats tantôt insuffisants, tantôt négatifs de l 'Analytique du Beau , nous apportent un dernier enseignement. L’esthétique réclame de celui qui en aborde les problèmes des facultés d’artiste naturellement vives, et rendues de plus en plus actives par l’étude et la comparaison assidues des chefsd’œuvre. Ces facultés, Kant ne les possédait qu’au degré ordinaire et prit peu de soin de les développer. Au rapport de ses biographes, il recherchait surtout les hommes qui s’occupaient des sciences exactes et des sciences naturelles : il distinguait mal la bonne musique de la mauvaise ; il ne sortit pas une seule fois de la ville de Kœnigsberg où il était né *. Une

1 Kant dans les dernières années de sa vie, par M. Cousin, dans ses Fragments littéraires. 1843, in-8, p. 400, 418 et 470.

LES SYSTÈMES

olo

âme autrement douée, une imagination plus ardente, un sentiment enthousiaste de la beauté, un commerce prolongé avec les productions de l’art, vont inspirer h Schelling une doctrine autrement large et féconde.

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