‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 115 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

redoublement d’énergie est accompagné d’un double sentiment agréable, et par conséquent d’une somme double de plaisir. » — Voilà qui n’est ni commun, ni superficiel, ni dépourvu d’une certaine clarté. Mais le faux s’y mêle au vrai de façon à surprendre l’attention la plus exercée. Tout le système repose sur un premier fait que nous avons démontré être absolument chimérique. Ce fait, c’est T adhésion, aussi rapide qu’on voudra, à la sottise, a la niaiserie, à la distraction qui provoque notre rire. Encore une fois, la bêtise d’un niais qui fait l’homme d’esprit nous saute aux yeux tout de suite, et tout de suite nous l’affirmons; et si, comme on le prétend, nous avons commencé par être dupes, revenus de notre erreur nous ne rions pas; loin de là, il nous déplaît fort d’avoir été pris au piège. Dans ce dernier cas, nous nions certainement notre affirmation première: mais aussi nous nous sentons attrapés, et ce sentiment désagréable, bien loin de surexciter notre énergie intellectuelle jusqu’à son plus haut degré d intensité, l’arrête, la glace. Nous demeurons penauds et interdits: nous craignons d’être ridicules, et, en fait, ne serait-ce pas l’être tant soit peu que de prendre un nain pour un géant, par cela seul qu’il a baissé la tête en passant sous une porte? Ainsi, il faut choisir : ou la première affirmation n’est pas, et [alors le rire n’a pas sa cause dans le prompt démenti que le rieur se donne à lui-même, ou cette première affirmation est réelle, et si elle est, la négation qui la détruit anéantit toute possibilité de rire.

Que l’on tourne et retourne le phénomène du rire

THÉORIE

de toutes les manières, jamais on ne réussira à prouver qu’il consiste dans une réaction de l’esprit du rieur contre lui-même, cette réaction ne fut-elle qu’instantanée. D’ailleurs elle ne saurait être suivie d’une nouvelle action amenant une nouvelle réaction; la première réaction paralyserait l’énergie de l’âme, et le phénomène cesserait. Dans le rire, nous n’allons pas de nous à nous-mêmes, mais, ce qui est fort différend, nous oscillons de nous-mêmes à l’objet et réciproquement. On ne se fait pas rire soi-même. Le rire est un épanouissement, une explosion essentiellement expansive et dont la cause nous est extérieure. Jean-Paul l’a finement indiqué dans une page piquante où il constate ce détail curieux et significatif : que si nous sommes à un faillie degré complices de celui qui nous chatouille, aussitôt la vivacité du chatouillement s’émousse. « Nous ne sentons, dit-il, qifà moitié le chatouillement sous l’aisselle ou sous le pied quand il est produit avec notre consentement par un doigt étranger ; quant à notre doigt, il n’y produit rien de semblable. » Le spirituel humoriste a touché juste. Il aurait du marquer davantage le trait qui rattache son observation à la théorie du rire psychologique. Ce trait, c’est que de même que, pour nous chatouiller, il faut une main étrangère et libre de toute direction de notre part, de même aussi pour nous imprimer la secousse du l ire intérieur, il faut un objet extérieur, ou pris pour tel, et qui agisse sur nous sans notre participation. Il est bien entendu que nous percevons l’objet risible et que même nous y devenons attentifs : autrement il nous serait inconnu. Mais cette percep-

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