‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 114 sur 183 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

place au commencement du rire, est une addition gratuite; l’observation n’en retrouve aucune trace, et la théorie 11e marche que mieux quand on l’en a débarrassée.

Aussitôt que l'intelligence a connu et jugé l’objet risible, l ame rit. Ce rire lui est agréable: c’est pour elle un plaisir, et tout plaisir est une modification de la sensibilité. Ce point n’est pas contesté. Cependant, sur les détails, 011 est encore assez loin de s’entendre avec soi-mème et avec les autres. Les termes les plus clairs s’obscurcissent et changent tout à coup de signification. Après avoir établi que le fait intellectuel est le premier; après avoir affirmé qu il consiste dans deux jugements dont l’un détruit l’autre, on se dédit en soutenant que le contraste qui existe entre les deux rapports n’est pas connu, mais qu’il est senti, comme s’il était possible de sentir un rapport avant d’en avoir eu connaissance. Celte erreur en amène une autre. On veut que l’élément principal de toute théorie du rire soit l’étude du sentiment agréable dont le rire est accompagné, tandis que le point capital de toute analyse est évidemment le fait que supposent et d’où dérivent les phénomènes ultérieurs, et que ce fait ici est la conception du risible. On le reconnaît du reste implicitement , puisque l’oii explique, non point certes la conception par le sentiment, mais tout au contraire le sentiment par le double jugement qui le précède. A cet endroit, et malgré quelques exagérations et quelques méprises, la nouvelle théorie devient juste et assez profonde ; elle se montre- manifestement en nrosrès sur les théories antérieures.

THEORIE

Ceux qui, en philosophie, énumèrent les phénomènes partiels compris dans un phénomène total, décrivent la vie de l’àme sans l’expliquer. Ceux qui disent comment chaque phénomène engendre le suivant et qui donnent la raison de cette génération, expliquent en même temps qu’ils décrivent. Quelle que soit la prodigieuse rapidité avec laquelle le plaisir, dans le l ire, succède à la conception du risible, le rire est une conception avant d’être un plaisir. Mais quand on a noté ces deux faits dans l’ordre où ils se produisent, on a brièvement décrit le rire; on ne l’a pas expliqué. Reste alors, pour que la tâche soit achevée, à mettre en lumière le lien qui rattache l’acte intellectuel à l’émotion agréable. Une exacte théorie de la sensibilité résoudrait la difficulté, pourvu toutefois que cette théorie sut pénétrer jusqu’à la racine même de nos plaisirs. Or cette théorie existe, et celui qui l'a fondée, c’est encore cet Aristote que l’on est sûr d’apercevoir devant soi dans toutes les voies de la recherche philosophique. Omise dans le Traité de l’Ame, l’analyse du plaisir et de la peine occupe dans la Morale à Nicomaque une place considérable, et l’essence des deux phénomènes y est déterminée en traits auxquels la science moderne n’a ajouté que peu de chose. La vie, y est-il dit, est une sorte d’acte, et chacun agit dans les choses el pour les choses qu’il aime le plus. Le plaisir complète les actes, et par suite il complète la vie que tous les êtres désirent conserver, et c’est la ce qui les justifie de chercher le plaisir, puisque pour chacun d’eux le plaisir complète la Oc que tous ils aiment avec ardeur- Aristote

a dit encore, de ce ton simple el male <jn il ne quitte presque jamais: « Peut-être même les actes de chacune de nos facultés devant se développer sans entraves, le bonheur doit-il être nécessairement l’acte de toutes nos facultés réunies, ou du moins l’acte de l une d’entre elles, et cette activité est pour l'homme le plus désirable des biens du moment que rien ne la gêne, ni ne l’arrête. Or, voilà précisément le plaisir *. » Il y a de grandes clartés dans ces quelques lignes. Nous aimons h vivre; vivre, c’est développer nos facultés sans gène, sans entrave, par conséquent sans effort. Développer ainsi nos puissances librement, sans lutte, c’est le plaisir. Le plaisir a donc sa cause dans la vive conscience d’une existence active et facile. Parvenus à celle profondeur, nous avons louché la raison dernière du fait, et l’analvse n’aurait plus rien h nous apprendre. 31. Hamilton a repris celle admirable doctrine du plaisir: il l’a encore éclaircie et développée. Niais un autre, peut-être sans avoir lu Aristote, s’était rencontré avec lui sur ce point; cet autre, c’est Jouffroy, dont il convenait à un psychologue français de ne pas oublier ici le nom. La seconde leçon du Cours de droit naturel présente avec cette lucidité que Jouffroy répandait sur toutes les questions l’explication du plaisir par l’exercice facile, naturel et libre de nos facultés, et celle de la peine par l’effort qu’exigent nos tendances pour arriver ii se satisfaire lorsqu’un obstacle les arrête. Sous

1 Voyez la traduction de la Morale d’ Aristote, par M. J. Barthélemy Saint-Hilaire.

THÉORIE

une autre forme, c’est toujours la doctrine de la Morale à Nicomaque: le bonheur consiste à être, à vivre, et le plaisir de vivre est d’autant plus doux que nos énergies naturelles jouent avec une liberté plus entière et une facilité plus grande. Là était le secret du plaisir que nous cause le rire, et M. Léon Dumont a eu raison d’étudier le phénomène par ce côté, qui est le bon .

Ce qu’il pense de très-bonne foi y avoir découvert est ingénieux, spécieux, habilement exposé. De plus, sa solution étant la première qui ait été méthodiquement proposée dans notre pays, beaucoup d’esprits inclineront naturellement à l’admettre. Mais la critique doit-elle ou non la laisser passer? que l’on en juge : « La connaissance d’un objet risible, dit-il, donne d’abord à notre entendement une certaine impulsion, et stimule son activité dans une certaine direction; mais immédiatement une impulsion contraire lui vient d’une autre qualité de ce même objet, et imprime à cette activité, avec une assez forte secousse, la direction contraire; telle est la série de phénomènes que cause en nous la présence d’un objet risible, et l’ensemble des modifications de la sensibilité qui accompagnent ce procédé constitue le sentiment du rire. Une sorte de choc, l’excitation de l’entendement «à un double exercice de son énergie relativement à un seul objet, et de la variété dans cette activité, tels sont les éléments de ce sentiment... L’objet risible imprime à celle énergie une intensité extraordinaire et exceptionnelle... Il ne s’agit plus d’un minimum, mais d’un maximum d’intensité. Ce

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