PREMIÈRE PARTIE
sans être obligé de se contredire, l’esprit oscille entre l’objet désordonné et l’idée de l’ordre; il va et vient, il est lancé de l’un à l’autre, il se complaît dans ce balancement qui lui est une vie active, facile, piquante et douce à la fois; et ces vibrations du principe intérieur, communiquées à l’organisme, accélèrent e( rendent plus sensible la vie du corps. Tous ces elfels, produits ;i la première aperceplion du risible, se reproduisent autant de fois que nous l’apercevons de nouveau ou seulement que nous y pensons, jusqu’au moment où, connu à fond, percé à jour, épuisé, il cesse d’agir, à titre de contraire et d excitant, sur la raison qui ne l’entend plus, ne le voit plus ou le dédaigne. Au total : action subite, spontanée, merveilleusement facile de la raison, niant ce qui lui est opposé, et, du même coup, affirmant avec une triomphante certitude ce qui lui est conforme ; plaisir piquant et itératif de se sentir vivre ^sainement, régulièrement par l’intelligence, beaucoup en peu de temps, et cela sans peiner, sans réfléchir, que dis-je? sans s’en être mêlé, au coin de son feu, dans une stalle au théâtre, dans la rue en passant, voilà, selon nous, les phénomènes intérieurs dont le rire physique n’est que le retentissement dans l’organisme; les voilà dans l’ordre où ils se succèdent et dans leur rapport de cause à effet.
Dans le rire pur et simple, c’est l’objet ridicule qui agit sur nous. Beaucoup, en présence du ridicule, s’en tiennent à ce rôle tout passif. Chez d’autres, à l’impression subie succède l’action. Ceux-ci, aussiprompts à imiter le ridicule qu'à le saisir au passage, le tradui-
THÉORIE
seul immédiatement par les gestes, l’attitude ou les paroles. Ce penchant et cette habileté se manifestent parfois chez de très-jeunes enfants qui, dès le collège, doués de la clairvoyance précoce de la malice, aperçoivent du premier coup d’œil le trait ou le geste qui, moyennant une exagération légère, rend infailliblement ridicule un corps ou un visage. Cette disposition naturelle est l’étoffe dont se font les grands acteurs comiques. Toutefois, ce genre d’imitation n’a toute sa valeur esthétique que si nous retrouvons dans le jeu de l’acteur, non-seulement la forme extérieure du ridicule, mais surtout le défaut, le travers, en un mot le désordre psychologique ou moral que révèle cette forme. Or, chose bien digne de remarque, ceux qui font profession d’étudier le ridicule chez leurs semblables pour le reproduire après finissent bientôt par ne plus rire: ils en ont en quelque sorte perdu la faculté, et montrent partout un caractère morose et un visage mélancolique. Tant il est vrai que le plaisir du ridicule n’est vif que s’il n’a coûté à l’esprit qu’une intuition rapide. Far nous trop jugé, il perd sa piquante saveur, et, comme nous i’avons déjà dit, la réflexion lue le rire.
Quel que soit le talent d’un acteur comique, il n’est toujours que l’interprète d’un interprète, et ce n’est pas sans un peu de présomption que la foule des comédiens usurpe le nom d’artiste. L’artiste, en ce cas, c’est le poète, car c’est lui qui, de différents traits recueillis dans la réalité, compose ces âmes vivantes (pii pour toujours deviennent les types variés de nos divers ridicules. Ainsi, le ridicule a la vertu de susci-
ter lui-même <le temps en temps le génie chargé de le saisir au vif et de le livrer à la risée universelle. C’est là sa fécondité esthétique la plus haute. Les arts du dessin, eux aussi, puisent dans l’observation du ridicule d’abondantes inspirations. Mais, en ce genre d’imitation, ils sont moins libres que la poésie, parce qu’ils arrêtent trop nettement et fixent la forme, et que la forme du ridicule est déjà un commencement de laideur. Voilà pourquoi la représentation du ridicule convient moins à la sculpture et à la peinture qu’à celle forme leste et fugitive du dessin qui se joue dans les croquis de la caricature. Mais n’anticipons pas, et bornons-nous à celte analyse de l’influence du ridicule sur l’activité esthétique de l’homme.
Il semble qu’il y ail plutôt un idéal du ridicule qu’un idéal du laid. C’est que, comme nous l’avons dit, le laid, c’est le grand désordre, c’est la force avant brisé ou franchi la plupart de ses limites physiques ou morales. Dans cette carrière qu’elle s’est ouverte en violant sa loi, cette force s’emporte: elle s’égare en mille détours et affecte des formes sans nombre. La force ridicule n’est pas à ce point déchaînée. Quoique désordonnée, elle est encore plus dans l’ordre que dans le désordre : elle se meut dans un cercle plus restreint et revêt des formes moins variées. L’art peut donc s’en emparer plus aisément. Voilà pourquoi il y a tout un genre de l’art qui répond au ridicule, tandis qu’il n’y en a point qui réponde exclusivement à la laideur. Le laid n’est un élément esthétique qu’accessoirement, et ceux-là l’ont senti (pii, avant tenté de faire à la laideur dans le grand art
THEOIUE.
mie large place, n oui pas manqué de meure dans im corps difforme une àme sensible, courageuse, dévouée, belle en un mot. C’était proclamer, avec l’autorité d’un grand talent poétique, la radicale insufïisauce esthétique de la laideur.
Nous avons terminé la première partie de notre tache. En toute science, les vrais principes, les principes féconds, ce sont les définitions. Les axiomes règlent la marche de l’esprit, mais sont par eux-mêmes stériles; ce sont des vérités universelles qui n’ont que de l’extension, sans compréhension. Riches d’extension, comme les axiomes, les définitions ont de plus une compréhension large et abondante; elles sont grosses de conséquences. Otez ses définitions à la géométrie, vous en aurez tranché la racine de ce seul coup. Aussi n’avons-nous point épargné notre peine pour découvrir les définitions d’où découle, comme de sa source, tonte la science du beau. Celles que nous avons énoncées nous ont paru certaines. Nous sommes-nous trompé? l’our juger l’arbre, allons aux fruits; pour éprouver nos principes, appliquons-les aux beautés de la nature et à celles des arts.