DEUXIÈME PARTIE
irrésolue et parfois égoïste. Je réponds : quant à la question de possibilité, chacun n’est tenu qu’à l’effort : le succès n’est imposé à personne. En ce qui touche l’uniformité que l’on redoute trop ici comme précédemment, à chaque âge de sa vie l’âme a de quoi réaliser l’harmonie de ses facultés d’une façon particulière et diverse : chez le jeune homme, l’amour du bien et du beau élèvera l’intelligence et réglera la volonté : la passion donnera le ton peut-être, mais il y aura harmonie néanmoins ; chez l’homme mûr, la volonté fera le chant 5 mais la sensibilité et l’intelligence sauront accompagner cette mâle mélodie ; enfin, chez le vieillard, la raison disciplinée par une rude expérience aura surtout la sagesse en partage : mais cette sagesse indulgente et douce parlera pour conseiller, non pour gourmandcr, conseillera par tendresse, non par orgueil; abdiquera tout rôle au-dessus de ses forces, et sa voix calme aura le charme suave des derniers bruits d'une belle journée. La perfectibilité de l’âme humaine garantit à sa beauté des diversités d’un autre genre. Ne peut-elle pas ajouter chaque jour quelque chose h ses amours, h sa vertu, à sa science, et reverdir jusqu'au dernier moment par les nouveautés inépuisables de l’affection, de la bonté et du savoir ?
[.a beauté physique a été par nous définie : un corps et un visage aptes au suprême degré à exprimer toutes les beautés de l’âme. Tant que cette beauté extérieure demeure à l’état d’instrument tout à fait propre à manifester l’âme, mais sans rien exprimer, elle 11e mérite pas encore le nom de beauté expressive. Les
LA NATURE ET DIEU
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visages corrects et réguliers, mais insignifiants, n’ont que la beauté physique. Si la pensée, la passion, la volonté, le désir, les viennent animer, aussitôt ils ont la beauté expressive, et ils l’ont comme jamais ne la pourront avoir les visages naturellement laids, quelle que soit l’âme que ceux-ci manifestent. On veut qu’à la régularité des traits s’attache une certaine froideur : oui, si l’âme est froide ; non, si elle est ardente. On prétend aussi ({lie lafrégularité est monotone : oui, si l’âme est paresseuse et sans mouvement: non, si l’âme est active. On n’y pense pas : des traits corrects et réguliers ne subissent de la nature aucune expression fixe; ils sont souples, mobiles, admirablement libres, prêts à tout exprimer. Pourquoi donc leur vertu expressive leur serait-elle précisément un obstacle lorsqu’ils ont quelque chose à traduire au dehors? Au contraire, la laideur est une forme fixe, tranchons le «mot, une grimace infligée d’avance par la nature : l’âme qui veut paraître à travers ce masque est forcée d’abord d’effacer cette malheureuse expression, puis, et avec effort, d’en imposer une autre à ses traits rebelles. De quel côté est la variété ? Est-ce sur le visage net, pur, habile et libre, merveilleusement docile ;i toutes les impulsions, ou sur celui que son irrégulière conformation gêne et fait ressembler ii un instrument imparfait, vainement placé sous les doigts d’un grand virtuose ? Si la monotonie, ii âmes égales d’ailleurs, se rencontre sur un visage, ce sera bien moins sur celui qui se rapproche du type que sur celui qui s’en éloigne. Concluons donc que la beaulé idéale, maigri* son caractère général, ou plu-
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tôt à cause même de ce caractère, est de toutes la plus une et la plus diverse, la plus riche et la plus harmonieuse, et (que les réalistes le sachent bien) la plus naturelle, la plus vivante et la plus individuelle.
En traitant de la beauté physique dans ce chapitre, lions n’avons rien dit de la couleur. C’est que le type physique de l’homme tient principalement des lignes, des contours, des proportions, en un mot de la forme, sa constitution essentielle. Certains noirs de la côte d’Afrique ou de l'Éthiopie ont des formes dignes de l’antique. Cependant, ainsi que nous l’avons ailleurs remarqué, la couleur blanche a sur la noire cet avantage incontestable qu’elle laisse plus clairement apercevoir les mouvements des traits les plus déliés et les frissons de la peau les plus imperceptibles. Puis l’éclatante blancheur de l’œil et des dents donne à la physionomie des nègres quelque chose de rude, d’étrange même; l’harmonie des couleurs n’y est pas possible; rien n’y est fondu, et leur meilleur sourire, découvrant celte mâchoire étincelante, ressemble encore à une menace.
Mais de toutes les forces expressives de l’homme, il n’en est aucune dont la puissance approche de celle du langage. Les diverses beautés de l’âme ont là leur organe sincère, incomparable. Au chapitre de la poésie, nous insisterons sur les vertus esthétiques de la parole ; au chapitre de la musique, sur celles du chant. Quelques mots sur la voix sont ici à leur place. Les animaux ne sont pas moins inférieurs à l’homme par la voix que par les facultés de l’àme. La voix humaine, :i ne la prendre que comme instrument so-
LA NA TULE ET DIEL
nore, a une beauté ravissante. Mais toutes les voix ne se valent pas. Les unes n’ont que la beauté physique, les autres n’ont que la beauté morale, ou intellectuelle, ou sensible. Les voix vraiment belles ont en même temps la beauté physique et l’expression : ce sont les voix expressives ; expliquons-nous :
Un imbécile peut avoir un superbe timbre de voix, doux, velouté, sonore; mais il 11e dit que des pauvretés; 11’éprouvant rien d’élevé, rien de noble, aucun sentiment ne communique à son organe ses magiques vibrations : la voix de ce niais n’a que la beauté physique, c’est-à-dire une aptitude très-grande à exprimer par des sons la beauté de l’âme, si l’âme était belle. Tout au rebours, un homme doué des plus rares qualités du cœur et de l’esprit a une voix grêle et cassée, une mauvaise voix d’enfant. La voix de celuici a la beauté psychologique, mais 11’a pas la beauté physique. Que l’homme plein des plus beaux sentiments et possédant de belles connaissances dispose de la voix parfaitement timbrée de l’imbécile dont il a été parlé, ses émotions et ses pensées retentiront dans les notes de son langage, et sa voix aura la beauté expressive. Chaque âge a sa voix, et aussi chaque sexe. Celui qui a la voix de son âge et de son sexe a une puissance de [dus, et il est dans l’ordre une fois de plus. Il a un moyen de [tins d’exprimer les puissances et l’ordre de son âme. H a un trait de beauté de [ilus.
L’homme est le plus beau des animaux de la terre, parce qu’il a reçu d’en haut les puissances de l’âme les plus nobles : parce que, avec ces puissances, il ;i
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reçu la faculté d’en connaître la loi ou l'ordre, et de les exercer selon cet ordre el celle loi ; l'homme est enfin le plus beau des animaux de la terre, parce que nul autre n’a, au même degré que lui, la puissance d’exprimer toule son âme par son corps. — Les astres, les plantes, les animaux se meuvent ou agissent naturellement selon l’ordre; mais cet ordre, ils l’ignorent; cet ordre, ils ne sont pas maîtres de le violer. Leur beauté ou leur laideur n’est jamais leur ouvrage. L’âme libre de l’homme connaît sa loi. Elle peut à son gré accomplir cette loi ou la fouler aux pieds. Mais si elle l’accomplit librement, elle est la pi lis belle des créatures que nous connaissions, après Dieu, parce que sa beauté est alors son ouvrage. La puissance suprême, dans l’être fini, est celle qui mène, exerce et soumet les autres puissances. L’homme possède celte puissance : c’est la liberté. L’âme se conformant ii l’ordre par l’énergie de sa liberté : voilà la définition de l’idéal de l’homme. Et plus l’individu est son propre maître, plus, étant son maître, il sait imposer des bornes à sa liberté: plus, étant libre, il sait se développer largement el néanmoins se maintenir dans les limites de l’ordre, plus il est noble, plus il est beau. Il en faut dire autant des peuples : composés d individus humains, les peuples sont beaux ou laids par les mêmes caractères et aux mêmes conditions que ces individus eux-mêmes.
LA NATUlUi ET DIEU.