‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 15 sur 183 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Analyse des effets produits par le beau sur rintclligcncc humaine.

Premier exemple : tdées que suscite en notre intelligence la vue d’une belle fleur. Part de la raison, part de l’expérience dans l’acquisition de ces idées. — Caractères de la beauté de la fleur. — Tous ces caractères se ramènent è deux : la grandeur idéale et Tordre idéal de l’espèce.

Puisque, comme nous l’avons reconnu, c’est sur notre intelligence que le beau agit en premier lieu, commençons par analyser les effets du beau sur notre intelligence. Plaçons-nous en présence de divers objets incontestablement beaux, constatons exactement les phénomènes intellectuels produits par la beauté de ces objets, décomposons ces phénomènes, déterminons-en les caractères, et sachons à quelles facultés particulières ils doivent être rapportés. Nous apprendrons par lit non pas ce qu'est le beau en lui-même, mais quels sont les caractères constants du beau en tant qu objet de connaissance. Cette première question bien résolue préparera et rendra plus facile la solution des autres.

Un lis frappe ma vue; je le trouve très-beau. Je cherche en quoi consiste sa beauté. Il offre à mes

yeux un ensemble de formes qui sont belles. Qu’y a-t-il de beau dans ces formes ?

Les formes de ce lis sont pleines et grandes : ses feuilles se déploient, sa tige s’élève, ses fleurs s’épanouissent à souhait. L’amateur le plus difficile l’admirerait sans restriction. Tout près, un autre lis maigre et chétif s’élève àpeine aux deux tiers de la hauteur du premier. Je dis que Je plus grand est aussi le plus beau des deux, et, sans hésiter, je considère la grandeur de ses formes comme l’un des caractères de sa beauté.

L’acte que vient d’accomplir mon esprit se nomme un jugement. Mais de quelle espèce est ce jugement ? Est-il particulier, général ou universel ? N’est-il vrai que des deux lis que j’ai comparés? Sera-t-il faux de deux autres choisis ailleurs? Sera-t-il tantôt vrai, tantôt faux, selon les circonstances? Non : je sens, je sais, je suis sûr qu’il sera vrai dans tous les cas, partout et toujours, qu’entre deux ou plusieurs lis celui dont les formes auront le plus de grandeur sera le plus beau. Je sens que je ne pourrai être de l’avis de quiconque affirmera le contraire. Je prononce enfin que mon jugement sera vrai, sans exception, aussi longtemps que mon entendement et la nature des êtres resteront tels qu’ils sont aujourd’hui.

Je puis donc tenir pour acquis ce premier point, que la pleine grandeur des formes est un des caractères de la beauté du lis.

Mais je ne suis pas certain que ce que j’admire dans la pleine grandeur des formes du lis, ce ne soit que cette grandeur en elle-même et pour elle-même.

Cette grandeur de formes n’est peut-être qu’une apparence, et je désire m’assurer si une apparence est ou n’est pas la beauté elle-même.

Je reviens au lis du jardin, et je le compare une seconde fois à son triste voisin, que j’ai trouvé moins beau parce qu’il est petit, maigre et chétif. Que m’a dit la forme grêle de celui-ci ? Pourquoi sa maigreur n’est-elle pas belle ? N’est-ce point parce que la maigreur est partout le signe du défaut de puissance et de vie? Et l’autre, pourquoi l’ample grandeur de ses formes est-elle belle ? N’est-ce point parce que de telles formes annoncent toujours une vitalité riche et puissante ? C’est donc la puissance vitale que j’admire sous la pleine grandeur des formes du lis, et cette grandeur n’est belle que par la puissance qu’elle exprime.

On répondra qu'il m’arrive d’admirer telle grandeur de formes qui ne couvre que le vide complet de puissance et de vitalité, par exemple, la pleine grandeur d’un lis artificiel. J’en conviens. Mais si j’admire un peu le lis artificiel, c’est qu’il simule jusqu'à un certain point une grandeur et des formes vivantes ; et si je ne l’admire qu’un peu, et beaucoup moins que le lis naturel, c’est que je sais qu’en dépit de 1 apparence, la vie ne circule pas dans une machine composée d’étoffe, de papier et de fil de fer. Le lis artificiel étale vainement à mes regards les plus grandes apparences de beauté : cette beauté factice s’éclipse devant celle d’une simple pâquerette cueillie dans un pré et qui aura passé ce soir. Depuis que la culture des Heurs s’est répandue, les personnes de goût ont exilé de leurs salons ces bouquets de taffetas que I on mettait

THÉORIE

sous verre, et les ont remplacés par des fleurs quelquefois très-simples, le plus souvent sans parfum, mais toujours cent fois plus belles que les fleurs proscrites. Plus belles par où, sinon par la puissance de vie qu’elles recèlent et manifestent à la fois? Cependant on croit orner un salon en y suspendant un tableau où sont peints des lis qui n’ont que l’apparence de la vie. On croit décorer un autel en y rangeant des vases pleins de lis artificiels. Mais on se garde bien de placer sur un autel ou dans un salon des lis dont les fleurs sont fanées, les feuilles flétries, la tige desséchée, des lis morts, en un mot. C’est que si la vie avec ses apparences est plus belle que les apparences de la vie sans la vie elle-même; c’est que si lès apparences de la vie sans la réalité de la puissance vivante ont encore de la beauté, la forme, même grande, qui ne contient la vie ni en réalité, ni en apparence, n’a plus aucune beauté. D'où je suis amené à conclure que la grandeur de la forme n’est qu’un signe: que ce signe a une valeur esthétique tant qu'il signifie puissance vitale ou action de la vie, mais que dès qu'il ne signifie plus ii aucun degré la puissance vitale, il n’a plus aucune beauté. Donc la grandeur de la forme n’est pas belle par elle-même. Elle n’est belle que de la beauté delà puissance vitale qu’elle exprime ou qu’elle semble exprimer. En sorte que ce qui est beau dans la pleine grandeur des formes du lis, ce n'est que la plénitude de la puissance vitale, cela, dis-je, et rien que cela.

Depuis quelques instants, je parle de vie et de puissance vitale. Je connais donc cette puissance. Mais comment, par quelle faculté ? La perception exté-

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