XV
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Eli 1852, M. Damiron lui-même, à la fin d’un mémoire sur Diderot, a présenté, en son propre nom. quelques vues d’esthétique, comme il lés appelle, sur la double question du beau et du sentiment du beau. Là, dans un court espace, mais avec une autorité incontestable et dans un langage délicat, ému et lumineux, le savant académicien a renouvelé le problème et en a esquissé une solution psychologique et métaphysique à la fois dont les points essentiels resteront. La préface que M. Barthélémy Saint-Hilaire a placée en tète de sa récente traduction de la Poétique d’Aristote abonde en considérations élevées et en discussions approfondies sur l’esthétique de la poésie dramatique. Le vaste ouvrage de M. Adolphe Garnier sur les Facultés de l’dme 1 contient des analyses de l’amour du beau et des caractères de la beauté, qui, par la linesse et l’exactitude de l’observation psychologique, trahissent le disciple immédiat de M. Jouffroy et l’esprit plein de sagacité qu’on a nommé ingénieusement, et non sans raison, un philosophe français de l’école écossaise. Les articles sur 1 Idée du Beau et sur Y Esthétique, dus à la plume de M. Ch. Bénard, qu’on lit dans le Dictionnaire des Sciences philosophiques , publié sous la direction de M. Adolphe
1 T. 1er, p, “233 à 292.
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Franck, sont deux morceaux importants. Enfin, depuis 1810, plus de trente docteurs ès-lettres ont pris pour sujets de leurs thèses des questions d’esthétique ' .
En dehors de l’Université et de l’influence des chefs de l’école spiritualiste, on pourrait encore citer plusieurs importants ouvrages sur le beau publiés dans notre langue depuis un demi-siècle. On placerait en tète de cette liste, et, en quelque façon, hors ligne, les chapitres tantôt théologiques, tantôt platoniciens, quelquefois vigoureux, plus souvent dépourvus d’appui suffisamment scientifique, mais toujours éloquents et grandement écrits, que Lamennais a consacrés à l’art dans son Esquisse d’une philosophie. Dans un genre tout différent, c’est un esthéticien singulièrement pénétrant et spirituel que l’aimable auteur des Réflexions el menus propos d’un peintre genevois 1 2. Genève encore nous a fourni en 1856 un livre distingué sous le titre : Du beau dans la nature , l’art et la poésie, éludes esthétiques , par Adolphe l’ictet 3.
1 Voir la Notice sur le Doctorat ès-leltres, par M. Ath. Mourier, directeur général au ministère de l’instruction publique, 2e édition; Paris, Delalain, 1855. (Cet ouvrage en est aujourd’hui à la 3e édition.) — En 1829, M. Ladevi-Roche, notre premier maître de philosophie, a soutenu une thèse française sur ou plutôt contre la Théorie du Beau de M. de lvératry, où le beau est confondu avec l’utile.
2 Paris, Hachette, 1858.
’■ Paris et Genève, Gherbuliez, 1850.
XX PRÉFACE 1)E LA PREMIÈRE ÉDITION
Après tant (le travaux sur l’esthétique, dont quelques-uns étaient de main de maître, après ceux de Kant de Schelling et de Hégel % maintenant traduits en français, après d’autres encore qu'il serait trop long d’énumérer ici, quelle pouvait être au juste Ja pensée de l’Académie des Sciences morales et politiques, lorsqu’en 1857 elle proposa pour sujet de concours la question suivante : « Rechercher quels sont les principes de la science du Beau el les vérifier en les appliquant aux beautés les plus certaines de la nature, de la poésie el des arts , ainsi que par un examen critique des plus célèbres systèmes auxquels la question du Beau a donné naissance dans /’ antiquité et surtout chez les modernes ? » Évidemment les concurrents devaient tenir grand compte des résultats déjà acquis à la science; mais les termes mêmes du programme disaient clairement que i1 Institut ne considérait ces résultats ni comme assez étendus et complets, ni comme définitivement prouvés, et qu’il ne s’agissait pas, par conséquent, de se borner à les réunir et a
1 Critique du Jugement, suivie des observations sur le sentiment du beau et du sublime, parEram. Kant, traduite de l’allemand parM. Jules Barni, 2 volumes; Paris, Ladrange, 1846.
! Schelling, Ecrits philosophiques, traduits par M. Ch. Bénard; Paris, Joubert et Ladrande, 1847. — Hégel, Cours d’ Esthétique, traduit par le même; Paris, Hachette, Ladrange et Joubert, 1840-1851 ; 5 volumes in-8.
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
les reproduire. Les premiers mots de la question renfermaient une invitation très-nette à poser de nouveau le problème, à en poursuivre la solution par un effort tout personnel d’observation, de méditation et de généralisation, en allant des faits aux lois et en redescendant des lois aux faits par une méthode lente el analytique d’abord, synthétique ensuite; à pousser, s’il y avait lieu, au delà du point où s’étaient arretées les théories antérieures; h vérifier scrupuleusement tout ce que l’on aurait soi-mème trouvé ou retrouvé : bref, à constituer, autant que possible, la science distincte et indépendante du beau, en rattachant par le lien serré des procédés méthodiques toutes les parties qu’elle embrasse.
C’est ainsi que nous avions compris les intentions de l’Académie en composant et en rédigeant le mémoire qu elle a eu l'indulgence de couronner. Et nous ne nous étions pas trompé, à en juger d’après les considérations que M. le président 4, dans la séance publique de cette année, a mêlées à ses encourageants (doges. Un an auparavant, cette importance de la théorie, de la méthode analytique et de l’investigalion psychologique et personnelle dans le sujet pro-
1 Voir le Discours d'ouverture prononcé la séance publique annuelle du 2(i mai par M !.. Iteybaud, président de l’Académie.