‹ La science du beau, ses principes, ses applications et son histoireChapitre 6 sur 183 · XX! I · texte numérisé non relu

XX! I

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posé, avait été hautement proclamée par M. Barthélemy Saint-Hilaire clans le beau rapport qu’il avait lu à l’Académie, au nom de la section de philosophie, sur les mémoires envoyés au concours. Nous prenons la liberté de reproduire, à la fin de ce premier volume, sous forme d’appendice, des extraits considérables de ce grand travail. Nous y avons choisi le préambule, la conclusion et la partie où notre mémoire est examiné et jugé. Dans ce dernier fragment, on trouvera des louanges sans doute; mais on y lira aussi des critiques. Les premières seront aux yeux du public la meilleure recommandation de ce livre; les secondes expliqueront et justifieront les changements considérables que nous avons cru devoir apporter à notre composition primitive, dans l'intérêt de la science dont nous sommes l’un des plus humbles, mais aussi F un des plus zélés défenseurs.

En effet, la partie analytique, dans l’ouvrage imprimé, est de beaucoup plus étendue, plus lente, plus minutieuse même qu’elle ne l’était dans le mémoire. Quelques personnes auxquelles nous l’avons soumise s’en sont effrayées. Nous avons cru devoir persister dans ce système d’investigation scrupuleuse. Ou se trompe, croyons-nous, quand on redoute par trop l’impatience du public éclairé en pareille matière. Ce qui met le lecteur en défiance, ce qui le fatigue

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promptement, ce sont les résultats que l’on semble vouloir lui imposer d’autorité. Dans la pratique de l’enseignement supérieur, nous avons pu éprouver maintes fois que les amis de la philosophie demandent qu’on les mette de moitié dans la recherche de la vérité. Ils suivent volontiers et avec une attention presque infatigable celui qui, leur faisant l’honneur de les tenir pour capables de penser, marche devant eux, mais avec eux, au lieu de s’élancer au but d’emblée; y arrive après lui qui pourra et par où il pourra. L’auditeur et le lecteur ne comprennent, n’acceptent et ne gardent que les principes qu’ils ont eux-mêmes découverts. On doit leur rendre le chemin plus facile, mais il ne faut pas les dispenser de le parcourir. Le désir du succès prochain, l’ambition de se rendre populaire, fut-ce au détriment de la rigueur et de la solidité, sont mortels à la science; ils lui enlèvent les sympathies des esprits sérieux, sans lui conquérir celles des esprits frivoles. Sa force principale, ou plutôt son unique force, est dans le respect d’elle-même. Et la science cesse de se respecter elle-même dès qu’elle vise à autre chose qu’à accroître par un énergique labeur les titres de la vérité à l’assentiment des intelligences. Telle était d’ailleurs la signification des conseils que la section de philosophie nous a adressés par l’organe de son éminent rapporteur; et il nous

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en a d’autant moins coûté de les suivre qu’ils étaient en parfait accord avec notre propre conscience. L’observation psychologique est bien loin d’avoir atteint ses limites. En puisant à celle source, nous avons pu fournir sur le sentiment du beau et sur l’activité esthétique certains détails qui avaient paru ne pas manquer de quelque nouveauté, et certaines vues que 1 Académie a approuvées. Excité par ces encouragements, nous avons consulté cette fois le témoignage du sens intime avec plus d insistance encore. Nous lui avons demandé, par exemple, de nous dire quels sont les caractères positifs de l’émotion esthétique, ce phénomène merveilleux d’où procède tout enthousiasme et toute inspiration, et dont nous n’avions d’abord décrit que les caractères négatifs. Nous lui avons demandé le point de départ et la base de la métaphysique du beau. Nous nous sommes enfin servi de cette même méthode pour déterminer les effets et la nature du joli et du sublime, du laid et du ridicule. Si celle théorie, sur laquelle repose notre travail, a quelque valeur scientifique, le mérite n’en est pas a nous, mais à nos maîtres, dont le talent et l’exemple ont ramené la philosophie française dans sa droite voie. Nous voudrions ((lie l'usage libre et consciencieux que nous avons fait, en cette occasion, de 1 instrument qu’ils nous avaient transmis, leur fut une

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marque de notre vénération et de notre reconnaissance.

Mais que seraient des principes esthétiques que démentiraient les beautés de la nature et celles de l’art? C’est sur cette double pierre d’épreuve que le sens commun les essaye ordinairement. Les applications sont donc le complément nécessaire, de la théorie. Ces vérifications par les faits sont un devoir pour quiconque traite du beau, mais plus particulièrement pour ceux auxquels il a été donné de voyager, de contempler la nature sous ses grands aspects et dans des climats divers, d’habiter et de parcourir les terres classiques, d’étudier les restes de monuments qui s’y voient encore et de contempler à loisir les chefsd’œuvre de la statuaire et de la peinture dans les plus célèbres musées de l’Europe. Cet avantage, nous l’avons eu, grâce à une institution libérale dont la France seule a, jusqu’à présent, conçu et réalisé la pensée. Nous avons été membre de l’École d’Athènes en 1847 et 1848, c’est-à-dire au moment même où M. de Salvandy venait de la fonder. Dans les intentions de ce ministre de l’instruction publique, dont le nom et la mémoire sont restés chers à l’Université, le nouvel établissement devait être aux études littéraires ce que l’École de Rome est aux éludes des architectes, des peintres, des sculpteurs et des musiciens. Il était

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dit que les professeurs agrégés qui y seraient admis, après avoir séjourné quelque temps en Italie, demeureraient trois années à Athènes et parcourraient la firèce, afin de mieux comprendre les œuvres et les monuments de sa civilisation, aux lieux et sous le ciel même où elle s’était épanouie. L’utilité de cette institution, d’abord mal saisie et presque contestée, a paru depuis, et après douze ans d’expérience, assez démontrée pour que M. Rouland ait provoqué un décret impérial qui en a consacré une fois déplus l’existence par diverses mesures, au nombre desquelles il faut remarquer celle-ci 1 : que désormais les professeurs envoyés en Grèce resteront en Italie trois mois répartis entre Florence, Rome, Naples et la Sicile, et qu’après les trois ans de séjour à Athènes, ils reviendront en France par les îles Ioniennes, Venise, Munich et les principaux centres d’études en Allemagne. Quoique leur itinéraire fut moins vaste, ceux qui -furent nommés les premiers s’embarquèrent avec une vive joie. Ni leur empressement, ni leurs espérances ne furent refroidis par les doutes qu’on exprimait autour d’eux. Il esl vrai que, d’une autre part, ils furent bien soutenus parles hommes choisis auxquels M. de Salvandy avait confié la direction de sa

1 Article 5 du décret du 9 février 1859.

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généreuse entreprise. Le savoir de M. Daveluy, qui partit avec eux et à leur tête, son amour pour les lettres et pour les beaux arts, ses conversations instructives, les réponses immédiates et précises qu’il fournissait à toutes leurs questions, doublèrent pour eux les profits intellectuels du voyage, en même temps que son affectueuse sympathie leur adoucit souvent les chagrins inséparables même du plus brillant et du plus volontaire exil. A Athènes, ils trouvèrent dans M. Th. Piscatory, alors ministre de France (et qui, peut-être, avait eu la première idée de cette institution), un protecteur éclairé, un guide sur, s’intéressant à leurs travaux, discutant leurs projets, toujours prêt ;i leur indiquer les endroits célèbres où devait se porter leur curiosité, et même à les y conduire luimême par les voies les plus faciles et les plus promptes. Après son départ, M. E. Thouvenel, qui, comme secrétaire de la légation, avait assisté aux commencements de l’École d’Athènes et s’y était tout de suite attaché, étant devenu ministre de France, entoura des mêmes soins et de la même bienveillance la jeune colonie universitaire. Placée depuis sous le patronage littéraire de l’Académie des inscriptions et belleslettres, l’école d’Athènes a reçu de l’institut une impulsion plus définie et très-efficace. Mais, dès ses débuts, elle avait pu et du puiser au foyer même de

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la littérature et de l’art grecs des lumières abondantes sur les beautés classiques et de puissantes excitations à en rechercher ies principes. Au pied du Pentélique et de lllymette, en face d’Égine et des Cyclades, sur les rives, quoique desséchées, du Céphise et de l’I lyssus, sur le rocher de l'Acropole encore couronné de ruines magnifiques, à l’ombre du Parthénon ou des restes charmants du temple de Minerve Pandrose, sur les eaux qui. baignent Salamine et dans la plaine de Marathon où l’on croit fouler les ossements des Perses vaincus, dans les gorges étroites du Taygète et parmi les lauriers-roses (pie nourrit l’Euro tas, il eût été bien difficile de ne pas éprouver des impressions esthétiques aussi profondes qu’ineffaçables. Ces impressions, chacun de nous s’y abandonnait selon son caractère et pour le seul plaisir de les goûter, ou, tout au plus, pour en réchauffer, au retour, les pensées, les sentiments, la vie en un mot que recèlent les textes, mais qui, ailleurs, n’éclate {tas avec la même force aux yeux du lecteur même le plus épris et le plus attentif. Ces impressions qui nous reviennent sans cesse, agrandies plutôt qu’atténuées par l’effet du lointain et la poétique magie du souvenir, ces émotions personnelles, nous croyons bien faire de les mettre, dans ce livre, au service de la science du beau, et nous pensons que c’est ici le lieu de manifes-

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1er noire gratitude a notre pays et aux hommes éminents qui, en son nom, ont multiplié, sons 1rs pas d<> notre génération, les moyens d instruction et ies sources de nobles jouissances.

Nous devons aussi remercier ceux de nos amis dont les connaissances techniques sont venues tantôt appuyer, tantôt rectifier nos affirmations. A Athènes même ,et avant que nous n’eussions aucun projet déterminé, nos excellents camarades de l’École de Rome, MM. Paccard, Téta/, et Desbuisson, aujourd’hui architectes distingués, nous avaient fourni, sur les principes de leur art, une provision de renseignements historiques et théoriques dont nous avons tiré parti. Pour la révision du chapitre consacré a la peinture, nous avons usé plus que largement de la complaisance de notre ami dévoué, M. Charles Titubai, chez lequel un talent élevé et ferme s’allie à la culture littéraire, et à une connaissance très-exacte des diverses écoles. Pour la musique, nous avons mis à contribution le savoir et le goût de M. Gastinel, ancien prix de Rome et compositeur plein d’âme, dont les qualités et les œuvres sont fort au-dessus de la répu talion. Nous devons beaucoup encore à un professeur habile, qui possède à fond les maîtres allemands : M. Maurice Kaufmann dans son extrême modestie sera très- surpris, nous m sommes sûr, de lire son nom

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ici; niais nous nous souvenons que. pour nous être utile, maintes fois il a exécuté, avec autant d’intelligence que de sentiment, les œuvres de Mozart et de Beethoven, dont notre sujet réclamait l’analyse esthétique, mais pour l’appréciation desquelles nous O avions pas assez des impressions rapportées du théâtre ou du Conservatoire. Enfin, M. Anatole Langlacé a bien voulu corriger une partie des épreuves, collationner les textes et vérifier ce qui, dans ce travail, se rattache aux sciences physiques et naturelles. Toutefois, si malgré les conseils et les soins de nos auxiliaires, nous avons commis des erreurs, elles 11e sont que de nous.

Et maintenant nous livrons ces Études au public et a la discussion. Passionné pour le beau, convaincu qu’il a sur les âmes des prises innombrables et que, selon qu ille connaît bien ou mal, selon qu’il y tend ou s’en éloigne, l’homme s’élève ou s’abaisse, nous avons longtemps cherché des lumières nouvelles siales caractères et la nature de cette puissance presque divine. Mais aucune science n’est facile, pas même la science du beau. Platon, qui la connaissait bien, puisque sou génie l’a fondée, termine l’un de ses Dialogues par cet aveu : Le beau est difficile. Nous avons abordé cette difficulté ; mais nous 11e prétendons certes pas l’avoir définitivement résolue. Nous applau-

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dissons, nous applaudirons toujours sincèrement ceux qui, entrés dans les voies charmantes, mais parfois malaisées et épineuses, que nous avons tenté de parcourir, rendent ou rendront plus tard à l’esthétique les services pour lesquels, malgré notre courage, notre pouvoir n’a pas suffi

Il décembre 1860.

1 Depuis que le concours d’eslhélique est jugé, M. Heinrich, notre collègue, a publié avec un soin pieux, et Mme Tonnelé a bien voulu nous adresser, tout ce qui reste aujourd’hui d’un talent jeune, pur et riche de brillantes espérances, qui s’apprêtait en silence à défendre courageusement la cause du beau. Le jour qu’Alfred Tonnelé est mort, victime de sa noble passion pour la science, la philosophie de l’art a fait une perte sensible. Ses Fragments , si remplis de son âme, dont toute la presse a loué le rare mérite et dont le public a demandé une seconde édition, prouvent quelle force cette intelligence d’élite avait su acquérir déjà par la contemplation des chefs-d’œuvre de l’art, par un savoir étendu et précoce, et par l’exercice presque incessant de la méditation spiritualiste ; ils montrent aussi quelles fécondes et heureuses inlluenees l’émotion esthétique vive, sincère, désintéressée, peut produire sur celui qui l’éprouve comme sur ceux qui en subissent la salutaire contagion.

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