PREMIÈRE PARTIE
même l’apercevoir, se tournent aux ténèbres où sont leurs plaisirs ou leurs intérêts : oculos habent et non videbunt. C’est que la beauté véritable n’exerce point d’empire tyrannique. Elle ne veut que de libres hommages ; elle n’exige pas despotiquement notre attention : elle se contente de l’attirer par son pur et tranquille éclat ou par les harmonies ineffables de sa voix; et, pour qui saura la reconnaître en passant et arrêter sur elle un regard, elle a des récompenses toutes prêtes.
En effet, quiconque l’a vue, et a fait vers elle un premier pas, sent en lui-même une joie et une force qui l’enlèvent. Il ne marche plus, il est porté. S’il veut retourner en arrière, il le peut, il est libre : rien ne l'enchaîne. Mais il n’y songe pas. Il comprend qu’il va s’attacher, et loin de craindre les liens, il les cherche et s’y enlace. Il admire; mais son admiration n’est pas un travail. Il est actif, mais sans efforts pénibles. H est attentif, mais sans avoir besoin de peser sur ses facultés pour les maintenir en face de leur objet. C’est là sa première récompense. La seconde, c’esl qu’à mesure qu’il regarde et comprend mieux, sa sensibilité est de plus en plus émue : ce qu’il a senti d’abord, il le goûte; ce qu’il a goûté, il le savoure; ce qu’il a savouré, il en est ravi.
Tel est le premier degré de cette activité de l’âme excitée par le beau et que j’appellerai, pour la distinguer de toute autre, activité esthétique.
Mais si une première contemplation de la beauté suffit pour mettre en branle notre activité intellectuelle et pour répandre un premier charme d’émotion
THÉO KIE
esthétique dans l’âme du récent admirateur du beau, ce n’est point assez pour que cette âme en soit fécondée et produise à son tour, au dehors, quelques fruits de beauté.
La beauté n’est sentie et goûtée que si elle est connue. Connue, elle nous charme et nous aide par là à la connaître mieux. Mais comme toute connaissance un peu claire est au prix d’un effort volontaire d’attention, la beauté ne se fait mieux connaître h notre intelligence que si notre volonté y consent et s’y applique. A chaque effort accompli pour la mieux connaître, nous la découvrons plus belle ; reconnue plus belle, elle nous charme davantage. Et ainsi, le plaisir qu’elle nous cause croit dans la mesure même de la connaissance que nous en acquérons. A son tour, la connaissance accrue accroît le plaisir éprouvé, et celuici convie et aide notre attention à de nouveaux efforts. Donc, plus nous sommes intellectuellement actifs à l’égard de la beauté, plus, en récompense, la beauté excite, encourage et exalte cette libre activité par laquelle nous en obtenons une plus exacte et plus complète connaissance.
De ces faits, dont l’observation constate l’évidence, il résulte que la beauté ne produira sur une âme tous les effets que cette âme en peut ressentir que si cette âme acquiert de la beauté la plus grande connaissance possible. Que l’âme donc, par une contemplation prolongée, persévérante, déplus en plus voulue, remplisse son intelligence de toute la connaissance et sa sensibilité de tout le charme de la beauté qui s’offre à ses regards, qu’arrivera-t-il? Chacun peut l’éprouver par