PREMIÈRE PARTIE
soi-même : h ce moment, l'admiration est au comble, et ne saurait plus être refusée que par un mensonge des lèvres intérieurement démenti par la raison ; à ce moment, l’admirateur éprouve une émotion singulière qui exalte son intelligence; exaltée, l’intelligence a de la beauté une intuition plus profonde qui lui inspire des jugements dont la lucide vérité la surprend ellemême; pleine de lumière et de joie, l’âme pense avec si peu de peine, elle est tellement secourue, tellement entraînée, que tout ce qu’elle conçoit lui est comme versé d’une source cachée, comme soufflé par un esprit supérieur et invisible : c’est là le phénomène de l’inspiration. L’âme cède, s’abandonne sans résistance à cette inlîuence secrète qui lui semble divine, év0co:, et qui se nomme l’enthousiasme. A ce degré d’exaltation, elle éprouve un sentiment inexprimable de plénitude inférieure; sa vie, qui coule à flots trop pressés, veut déborder au dehors. Ce tourment à la fois intolérable et délicieux, elle veut l’apaiser, et elle n’y parvient qu’en sortant d’elle-même et en éclatant. Comment éclale-t-elle? Par l’action extérieure. D’abord, et à son insu, pendant qu’il jouissait du spectacle de la beauté, peu h peu l’admirateur avait plus ou moins composé son âme et même son corps à l’image -de la beauté contemplée ; ce n’est plus assez maintenant, et par le regard, la physionomie tout entière, les gestes, par le mouvement de toute sa personne, il témoigne qu’il admire; des cris lui échappent, il applaudit ; bien plus, il parle ; s’il est seul, il parle seul; s’il a à qui s’adresser, il exprime ce qu’il éprouve ; il trouve pour le dire des mots justes, des tours heureux ; ordinairement
THÉO RIK .
médiocre peut-être, voilà qu’il a de la chaleur, de l’esprit, de la verve : il se surpasse; écoutez-le bien, il est éloquent; regardez-le bien, son regard brille, ses traits s’animent, il est beau ; il est beau, non de toute la beauté de l’objet qu’il admire, mais de toute celle qu’il peut revêtir.
Le premier venu d’entre nous s’élève jusque-là, pour peu qu’il ait de cœur et de lumières, et accomplit sous l’influence du beau les actes que je viens de décrire. Tous, par une contemplation prolongée et une vive admiration du beau, nous pouvons recevoir la grâce de l’inspiration, le feu de l’enthousiasme, et déployer au dehors cette activité esthétique, qui est la saillie de celle du dedans, et qui, communiquée à nos semblables, les entraîne irrésistiblement dans le même courant d’éclatantes conceptions et de nobles jouissances. Tandis que la sensualité égoïste cherche la nuit et la solitude, et y emporte son objet connue une proie, l’admiration avide de se partager, impatiente de se répandre, court vers les hommes, s’épanche en leur âme, et après nous avoir rendus esthétiquement actifs, presque poètes et artistes, au moins tant qu’elle dure, façonne bon gré mal gré les âmes sœurs de la nôtre h l’image du beau qu’un instant ont reflété notre âme, notre visage, notre voix.
Tel est le second degré de l’activité esthétique, et le premier de sa fécondité.
Mais de celle fécondité les fruits sont fugitifs, périssables; fugitives aussi sont les influences que par elle nous exerçons au dehors de nous. Le souvenir en reste, il est vrai, dans notre mémoire, et ce souvenir