PREMIERE PARTIE
la démarche simple, aisée et décente d’une pure jeune tille, comme dans les notes sonores de sa fraîche voix; dans les ardeurs généreuses d’une intelligence affamée de vérité; dans les luttes viriles de la liberté contre les violences du désir; dans le noble regret de nos faiblesses et dans la suave jouissance qui suit le devoir accompli ; dans noire espérance en la vie à venir; enfin, dans ces éclairs que jette en nos âmes la majesté divine entrevue par notre raison : partout, en nous-mêmes, autour de nous, au-dessus de nous, éclate, sous des formes et à des degrés mille fois divers. la céleste magie de la beauté. L’homme endormi la voit dans ses rêves; l’aliéné la reconnaît et frémit .a son aspect; l’aveugle la devine; seul, le débauché, au cœur corrompu, à la raison pervertie, ne sait plus la distinguer de la laideur.
Tous la connaissent, l’aiment, la désirent, la cherchent, mais non pas tous également, et cela seul met entre les hommes de profondes différences. Les uns, comme le paysan, tout entiers it la poursuite de l’utile, sans loisirs et sans moyen d’élever leur esprit, ne la comprennent guère que sous ses formes les plus matérielles, la santé, la vigueur du corps, l’embonpoint même et ses trop vermeilles couleurs. D’autres, d’une sensibilité plus délicate ou raffinée, mais paresseux d’esprit et redoutant le pénible effort de la réflexion, se contentent de jouir de la présence, de la vue, des charmes de la beauté, et s’abstiennent soigneusement de rechercher quelle en est la nature ou 1 essence. D autres, plus éclairés et plus judicieux, d'une intelligence facile et ornée, instruits, savants
THÉORIE
même, parlent et écrivent avec habileté sur le beau dans la nature et dans les arts; mais leur esprit, plus agile que fort, [dus souple que pénétrant, plus juste que profond, s’arrête systématiquement aux surfaces, effrayé par ce qu’il nomme des abstractions, refusant obstinément d’enfoncer jusqu’aux racines des choses, et raillant, avec une ironie pleine d’aisance et souvent applaudie, ceux que tourmente une soif plus grande de vérités et de principes.
Ceux-ci sont les philosophes. Les philosophes, lorsqu’ils croient ou lorsqu’ils doutent, tiennent à connaître les raisons de leur foi ou de leur scepticisme; sur le point d’agir, ils tiennent à savoir comment ils agiront et pourquoi. S’ils ont le droit de chercher pourquoi ils croient et pourquoi ils agissent, ils ont aussi, et aux mêmes titres, le droit de chercher pourquoi ils admirent.
Ce droit, l’esprit humain l’a, parce qu’il a, selon nous, le pouvoir de résoudre toutes les questions que lui suggère l’idée de la beauté. Or, ces questions se ramènent à deux : premièrement, quels sont les effets du beau sur notre âme ; secondement, quelle est, au fond, l’essence, c’est-à-dire la nature du beau. Qui aurait répondu a ces deux questions aurait dit sur le beau tout ce que l’on en peut savoir. Or, de ces deux questions, comme la première se résout par la simple observation psychologique, et que, pour y répondre, il suffit de se bien examiner soi-même au moment où l’on vient de subir l’impression de Ja beauté, la possibilité de la traiter avec succès est assez généralement admise. Quant à la seconde, celle de la nature du beau,