PREMIÈRE PARTIE
elle parait moins aisément soluble, parce qu’elle dépasse la portée de la psychologie et réclame l’intervention de la métaphysique. Mais on aurait tort d’en conclure que la science humaine ne peut y atteindre. Que l’on veuille y songer attentivement : on verra que la science du beau n’est ni plus ni moins difficile que celle du bien ou celle du vrai. Il ne s’agit que de l’aborder avec le même courage et de l’étudier avec le même soin scrupuleux que les autres sciences morales. En effet, distinguons les unes des autres toutes les questions secondaires enveloppées dans les deux questions précédentes, envisageons-les chacune en particulier, et nous reconnaîtrons que les difficultés, soit psychologiques, soit métaphysiques, qu’elles présentent sont au nombre de celles dont l’esprit humain se croit capable et est en mesure de triompher.
La question psychologique qui a été précédemment posée ainsi : Quels sont les effets du beau sur l’âme humaine? se subdivise en trois autres questions : 1° Quels sont les effets du beau sur l’intelligence ? 2° Quels sont les effets du beau sur notre sensibilité? 3° Quels sont les effets du beau sur notre activité ? La raison en est facile à comprendre : pour que le beau agisse sur notre âme, il est nécessaire que notre âme soit, qu’elle existe, qu’elle vive; réduite ii l’état de substance pure ou nue, elle ne serait rien et n’aurait de rapports avec rien ; mais dès là qu elle est, qu’elle vit, elle vit soit en tant qu’intelligente, soit en tant que sensible, soit en tant qu’active, ou plutôt elle existe toujours de ces trois manières à la fois. Si donc le beau atteint l’âme, c’est ou l’âme intelligente, ou l’âme sen-
THÉORIE
tante, ou l’ame active qu’il atteint; ou plutôt, comme nous le verrons, il l’atteint tout entière et la frappe de tous les côtés. Mais comme elle n’existe que de trois manières, elle ne peut que de ces trois manières être touchée par le beau.
Eh bien! à ces trois questions psychologiques, le sens commun a des réponses toutes prêtes, réponses implicites, j’en conviens, mais significatives pourtant et quelquefois même éloquentes ; on va le voir.
Demandez à un homme de bon sens, d’une instruction et d’un esprit ordinaires, quels sont les effets du beau sur son intelligence, il restera certainement bouche close. Mais c’est que vous l’aurez mal interrogé. Prenez-vous-y donc autrement', et dites-Iui : « Y a-t-il ici-bas des choses qui soient belles ? — Oui, répondra-t-il. » Présentez-lui deux objets, l’im beau, l’autre laid ; il distinguera, sans se tromper, l’un de l’autre. Offrez-lui deux choses inégalement belles; il choisira celle qui l’est le plus, ou, si son goût s’égare, en l’éclairant un peu vous le ramènerez. N’est-ce pas comme s’il vous avait successivement donné ces trois réponses : « Mon intelligence croit qu’il y a du beau dans le monde; — mon intelligence sait quels sont les caractères de la beauté et quels sont ceux de la laideur; — le beau, dès que je le vois, suscite en moi un type, un idéal, sur lequel je mesure les degrés divers de la beauté. » Telle est la solution que le sens commun fournit à la première de nos trois questions psychologiques.
Posez-lui la seconde : Quels sont les effets du beau sur notre sensibilité? Il ne comprendra pas. Mais