‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 5 sur 21 · Les GÉNÉRATIONS SUIVANTES · texte numérisé non relu

Les GÉNÉRATIONS SUIVANTES

La Réformation fut l'effort de l'homme pour ressaisir la vie et surtout pour trouver le pardon nécessaire au progrès de la vie. Mais n'oublions pas que l'œuvre des réformateurs n'a pas épuisé la tâche assignée à l'humanité et n'a nullement dispensé les générations suivantes de toute part de travail. Les réformateurs ont rendu à l'humanité le grand service de personnifier ses expériences morales pour revenir à Dieu et faire voir en Dieu seul l'assurance du pardon ; mais l'humanité a continué à vivre après eux ; les générations suivantes devaient reproduire leur œuvre chacune pour son compte. Or^ non-seulement elles ne l'ont pas fait, mais elles n'ont pas même compris le rôle des hommes du XVP" siècle ; ici encore on a oublié le but pour s'arrêter à des mo3'ens.

Les réformateurs sont devenus des types auxquels il a fallu se tenir lié ; on a fait de leurs puissantes affirmations sur la position actuelle de l'homme et son rapport avec Dieu, des arches saintes auxquelles on ne peut toucher sans sacrilège; bien plus, on a cru sincèrement qu'il suffisait de transformer ces affirmations en loi des Églises pour que leur œuvre se perpétuât, et on a pu s'imaginer que Luther avait vécu pour corriger la doctrine de saint Thomas. On a ainsi confondu plusieurs choses fort différentes, savoir :

l" Le drame qui eut pour théâtre l'âme des réformateurs et par lequel ils passèrent d'une vie pleine de misère à une parfaite confiance en Dieu,

2° L'exposé qu'ils firent dans leurs écrits de ce drame, ainsi que des conclusions auxquelles il les conduisit sur Dieu et sur la destinée humaine,

3"* L'action qu'ils exercèrent sur les âmes de leurs contemporains.

Ils avaient, eux-mêmes, souvent fait cette confusion ; mais peut-on exiger des mêmes hommes qu'ils fassent la tâche de tous ? N'est-ce pas beaucoup déjà qu'en eux se soit produit le travail intense, profond et compliqué qui les a amenés à pouvoir dire : Je sais que je ne peux vivre qu'en Dieu et je suis en Dieu ; puis à faciUter ainsi le relèvement de tant d'âmes qui vécurent autour d'eux et après eux. h^exjoérience que ces grands hommes ont faite de la vie sans Dieu et de la vie en Dieu, voilà le centre de leur œuvre; et pour leur être fidèle, il faut travailler à reproduire cette expérience dans chaque individu. C'est méconnaître entièrement les services qu'ils ont rendus et se méprendre sur la nature de l'homme que de s'imaginer qu'on le relèvera en dogmatisant sur le serf-arbitre, la prédesti-

nation et la justification par la foi ; et ce serait s'éloigner plus encore de la vérité que s'attacher à conserver les institutions ecclésiastiques du XVV^^ siècle.

L'esprit de l'homme se trompe souvent en isolant une vérité de celles qui l'entourent et en opposant les unes aux autres celles qui, bien comprises, forment un ensemble, une harmonie parfaite ; souvent aussi il s'égare en unissant par confusion des choses très-différentes et très-inégalement vraies, qui ont été associées dans telle occasion.

Cette confusion des expériences et de la science est due à plusieurs causes. Après les époques créatrices viennent des temps d'affaissement où on accepte avec une vénération inintelligente tous les résultats de l'âge précédent ; la foi n'est plus assez forte pour permettre l'examen, ni pour le rendre inoffensif. Plus tard, il se produit des retours de foi; ces mouvements créateurs incomplets n'aboutissent qu'à des restaurations fragiles ; on veut avant tout de la certitude, mais le sentiment de l'instabilité n'a pas été assez profond pour qu'on exige une assurance parfaitement certaine et qu'on aille la chercher jusquen Dieu; on s'arrête à mi-chemin, on lit les ouvrages des hommes qui avaient trouvé la certitude en Dieu et, soit faiblesse, soit accord entre leurs expériences et celles des nouveaux venus, on s'attache aux fonnules anciennes ; on ne remarque pas qu'on a saisi à la fois l'affirmation d'une expérience qui ne peut tromper et les inductions d'un examen prompt et téméraire.

Un moment arrive où on s'aperçoit qu'on ne peut pas vivre du passé et que la vie de chaque génération ne peut pas se formuler de la même manière que celle des générations antérieures. Sans doute la vie humaine, saisie dans ses profondeurs, a des traits qui sont toujours les mêmes,

mais l'étude de cette vie ne peut être faite rapidement de manière à en donner une connaissance entière.

Le travail théologique des réformateurs a été le produit de leur réflexion dirigée sur leurs expériences ; mais cette réflexion n'a pas été complète ; puis ils ont introduit dans leur édifice, sans les refondre, des fragments de théologie antérieure, parce qu'ils concordaient avec leurs expériences ou parce qu'ils abordaient des sujets que l'effort moral du XV!""^ siècle ne toucha pas. Nous étudierons plus loin un de ces édifices théologiques et nous chercherons à faire voir combien il importe de distinguer le fond expérimental qui est solide, des conclusions scientifiques qui sont souvent insoutenables, et surtout de la méthode qui est très-imparfaite. Si on accepte la théologie de la Réformation comme l'expression parfaite de son œuvre et presque comme l'objet de la foi, on se condamne à l'impuissance vis-à-vis du monde qu'on voudrait gagner à Christ, et on impute à Dieu même des erreurs, parfois blasphématoires, qui sont purement et simplement le produit de la science humaine.

Pour être à la hauteur de la tâche qui incombe à tout chrétien aujourd'hui, il ne suffit pas d'étudier l'époque des réformateurs, car pour la comprendre, il est nécessaire de connaître la situation de l'humanité telle qu'elle était avant le Christ, et telle qu'elle redevint après lui dans les pays qui semblaient gagnés à sa connaissance. Or nous avons vu qu'après, comme avant le Christ, l'humanité a souffert d'être séparée de Dieu, faute d'amour pour lui, et que le but le plus élevé à atteindre pour son relèvement, c'est de lui rendre cet amour, en lui faisant voir l'amour persistant de Dieu.

Cette démonstration qui a l'amour pour argument et l'amour pour but, n'est pas avant tout une affaire de dis-

cussiou, car l'homme a cessé de voir Dieu parce qu'il ne l'a plus aimé ; c'était son amour qui éclairait son intelligence, et aujourd'hui encore son intelligence est sous la dépendance de son cœur et de sa conscience : quoi qu'il fasse, l'homme tient à Dieu tant qu'il vit ; comment n'y aurait-il pas en lui un sentiment de ce lien qui fait le fond de son être? L'incrédule n'aime pas Dieu, il faut ranimer en lui le sentiment de Dieu en réchauffant son cœur. C'est au cœur qu'il faut viser pour conquérir les âmes; autrement on ne remporte que des victoires très-partielles, on s'empare de quelque bastion écarté et sans importance.

En se souvenant qu'on ne peut pas démontrer Dieu, qui est la majeure de tous les syllogismes, il faut poui'tant donner un rôle à la science dans la lutte contre le mal. Le péché doit être combattu dans toutes ses manifestations ; or nous avons défini le péché l'état général dans lequel est entrée et demeurée l'humanité dès que l'homme a cessé d'aimer Dieu par-dessus tout ; en décrivant quelques caractères du désordre survenu dans sa vie, nous avons relevé ce qui concerne l'intelligence. Nous ne prétendons pas que, sans le péché, l'homme aurait eu à sa disposition l'ensemble de la science, telle que nous sommes occupés depuis des siècles à la construire en tâtonnant, car il ne nous est pas possible de connaître exactement l'état que nous avons perdu ; il est probable que la connaissance ne serait pas analytique, mais l'intelligence voyant dans l'objet de l'amour suprême le centre de l'univers, la cause de toutes choses, saisirait d'un coup d'œil tout l'ensemble qui en dépend. Aujourd'hui, pour connaître, il faut commencer par les détails et de là remonter péniblement aux causes et aux idées générales. De quel' que manière que nous puissions connaître, c'est la loi de

notre esprit de connaître ; la science .est pour nous un devoir; qu'est-ce, en effet, que le devoir, sinon l'obligation de reconquérir la place que nous avons perdue. Travailler à étendre le champ des connaissances humaines, c'est diminuer d'autant Tempire du péché. Plus d'un savant serait étonné d'entendre qu'il est enrôlé dans l'armée qui combat cet adversaire, mais en dépit de lui-même, il confessera la réalité du péché à sa manière. Condamner ou seulement redouter la science, c'est donc retarder le développement de la vie dans la mort, c'est, sous prétexte d'humilité et de prudence, substituer sa propre idée, très-bornée, de l'univers à celle de Dieu qui sait tirer du bien de tout.

Il se peut d'ailleurs que des esprits sincères aient été absorbés par des études trop spécialisées et détournés des faits psychologiques, évidents pour un esprit dégagé de préoccupations ; mais la nécessité de connaître subsiste malgré ces dangers et ces victimes ; l'attention des incrédules sera peut-être attirée par une exposition large et complètement désintéressée de la vie morale ; pourquoi ne pas leur ôter au moins un prétexte d'incrédulité ? Le christianisme doit être étudié en lui-même, aussi bien que tant d'autres choses qui sont l'objet de labeurs patients et fructueux. Que faut-il pour que cette tentative donne un résultat heureux? Il faut une méthode, ou bien si l'examen du christianisme révèle plusieurs districts dans ce vaste domaine, il faudra trouver pour chacun d'eux la méthode qui lui convient et s'y tenir strictement, sauf à la corriger à mesure que l'expérience fera voir ses défauts. C'est surtout la méthode qui manque aux ouvrages des réformateurs.

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