‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 4 sur 21 · L'œuvre de la Réformation · texte numérisé non relu

L'œuvre de la Réformation

Pour décrire avec quelque précision l'œuvre spéciale des réformateurs du XVI™^ siècle, nous devons prendre

connaissance avec un peu plus de détail des faits qui viennent d'être indiqués.

La Réformation du XV!"»® siècle ne s'est produite qu'après de longues préparations ; il a fallu une réformation parce que l'àme n'était pas satisfaite par les enseignements que lui donnait l'Eglise ; la Réformation a été possible parce que l'Église enseignait quelques vérités capables d'entretenir des expériences morales profondes, et parce qu'elle avait gardé, sans en profiter assez, la connaissance de l'œuvre historique de Dieu pour sauver l'humanité. Luther fut longtemps tourmenté du sentiment de ses péchés et il ne fut délivré de ce sentiment douloureux qu'en arrivant à reconnaître la vérité de ce passage : Le juste vivra par la foi. Tel est le résumé connu de la crise qui se passa en lui ; mais cette formule est fort brève, elle omet plus d'un trait important et saute par-dessus plus d'un intermédiaire. Pour suppléer à ce laconisme, il faut sans doute quitter les faits positifs connus pour entrer dans l'analyse, mais on est ici guidé par d'autres faits analogues d'expérience générale et répétée.

Ce qui ressort du récit classique de la conversion de Luther, ce sont les deux faits suivants :

P II était rendu malheureux par la conscience de son état de péché et tout particulièrement par le sentiment de sa culpabilité,

2° Il arriva à la paix intérieure par la lecture de la Bible.

Etudions-les d'un peu plus près. L'éducation qu'il avaitreçue dans TÉglise catholique lui avait parlé de Dieu, souverain de l'âme et de l'homme pécheur ; ces affirmations jointes à la discipline de la famille avaient développé en lui la conscience de son état irrégulier et coupable; les

pardons même que l'Église donnait aux pécheurs, les pénitences par lesquelles elle prétendait les rassurer n'avaient servi qu'à lui rendre plus évidente la réalité d'un grand désordre spirituel et la nécessité d'une réparation ; mais le désordre lui paraissait sans comparaison avec les satisfactions offertes par l'Église, et rien ne pouvait ôter de devant lui le spectacle de son état de péché. Le symptôme du péché qui domine dans les âmes les plus pures, c'est le sentiment de la culpabilité ; dès qu'une de ces âmes s'ouvre à la pensée de Dieu, elle se sent coupable et souillée, elle n'ose pas aller à Dieu.

Nous avons vu que le fond même du mal dont souffre l'humanité, c'est l'oubli de Dieu; le remède ne peut donc être que dans le retour à Dieu. Cela est simple, mais ce retour est coupé d'obstacles que l'homme se fait à lui-même en s'arrêtant aux étapes du voyage, au lieu de tendre droit au but. Qu'arrive-t-il, en effet, dans l'âme qui entrevoit Dieu pour la première fois ? — Si elle ne connaît pas encore son état de péché, la vue de Dieu le lui découvre; en apercevant Dieu, elle constate immédiatement qu'il est son souverain et que la loi est violée, l'âme est donc coupable. Cela est parfaitement juste, mais à côté de ce sentiment légitime s'en place un autre qui l'est moins, c'est la peur. Dieu, vu au travers de la conscience du pécheur qui s'accuse, est défiguré; il est vu incomplètement, ce n'est que le gardien de la Loi, le vengeur de sa violation. Nous constatons ici encore ce brisement qu'opère le péché ; tant qu'il "y a péché, l'intelligence est incomplète ; tant que l'homme s'arrête au Dieu vengeur, il est encore dans le péché. Dieu n'est bien connu que quand il devient l'objet de notre amour.

Dieu qui sait bien comment nous sommes faits, se met

à notre portée, il n'ignore pas que la conscience du péché nous rend craintifs et défiants ; à ce moment il nous présente le pardon, il vient à nous avec la grâce qui est, en apparence, la suspension du droit, l'oubli de la Loi. Ce qui montre bien que ces vues de Dieu sont incomplètes, c'est qu'elles sont contradictoires ; Dieu qui était tout à l'heure la Loi, et rien que la Loi, met tout à coup la Loi derrière lui pour n'en pas tenir compte. Il semble, en effet, que si Dieu pardonne, la Loi n'est pas satisfaite, et cela serait vrai si la grâce n'était que pardon. Le pardon n'est pas bien compris si on n'}^ voit un pas nouveau dans le relèvement, mais non le dernier.

L'homme éloigné de Dieu n'ose pas revenir à Dieu parce qu'il en a peur. Dieu lui dit alors : Je te pardonne. Ce n'est pas assurément pour qu'il en reste là, c'est pour qu'il ait le courage de continuer et d'aller jusqu'au bout, jusqu'à l'amour confiant pour Dieu ; s'arrêter au pardon c'est peutêtre mieux que s'arrêter au repentir, mais c'est encore trop tôt; il faut atteindre à la vie qui est l'accomplissement de la Loi. La Loi n'est entièrement satisfaite ni par le pardon, ni par le châtiment, mais elle l'est par le rétablissement de la vie ; il faut donc, pour que la Loi soit satisfaite, que la vie redevienne sainte, elle ne le sera que si la relation de l'homme avec Dieu, qui est son foyer, redevient normale, si l'homme renaît à l'amour pour Dieu. Le pardon isolé parait un oubli de la Loi ; mis à sa place dans le développement complet, il devient la condition du relèvement. Si on voulait indiquer la succession des états que traverse l'homme pécheur pour revenir à Dieu, on aurait une idée assez juste de cette marche en suivant cet ordre : 1* péché, distraction; 2° mécontentement vague, sentiment de dépendance ; S'* sentiment de culpabilité, repentir ;

4'' pardon; 5^ sainteté. A ces cinq états humains correspondent cinq représentations que l'âme se fait de Dieu : 1" oubli, ignorance de Dieu; 2*^ pressentiment d'un Dieu de qui on dépend et dont on a besoin; 3° Dieu vengeur et dont on a peur ; 4** Dieu qui pardonne et qu'on ose approcher ; Ô"* Dieu qu'on aime et qui fait vivre. Il va sans dire que cette description est approximative et que nous n'avons nulle idée de prescrire à l'homme un programme pour son retour à Dieu ; ces phases se succèdent à des intervalles très-inégaux et sont souvent si rapprochées les unes des autres que plusieurs semblent confondues ; cependant nous croyons qu'elles peuvent être considérées comme nécessaires, étant donnés le- point de départ et le point d'arrivée.

Tant que l'homme restera sur la terre, il sera entouré de péché et soumis à la lutte du bien et du mal. Certaines religions et certaines conceptions religieuses, dominées par le spectacle de l'économie actuelle, admettent l'existence de deux principes dont la lutte semble devoir être éternelle ; elles n'ont pas une idée suffisante de Dieu. Il n'est pas pour elles l'Être absolu qui n'admet pas d'égal. Les chrétiens eux-mêmes sont souvent en proie à l'illusion qui fait du mal une réalité éternelle ; cela vient de ce qu'ils voient le mal régner autour d'eux et renaître sans cesse en eux. Quoique revenus à Dieu, quoiqu'aimant Dieu, ils ne peuvent se défaire de toute sujétion vis-à-vis du mal, toujours ils se sentent coupables. Aussi la grâce de Dieu paraitrat-elle toujours sur la terre un acte de pardon. L'homme sur la terre a sans cesse et de nouveau besoin de pardon, car il ne devient jamais entièrement saint; il est naturel que le pardon qu'il voit et qu'il reçoit ait sur lui plus d'empire que la sainteté dont il ne voit que les abords et le

principe. Voilà pourquoi la Réformation, qui était avant tout un retour de l'homme terrestre à Dieu, a proclamé le dogme de la Justification par la foi et l'a défini sans hésitation une déclaration de justice, une imputation et non une transformation effective. On a pu, après les réformateurs et de leur temps déjà, insister sur la sanctification et déclarer avec beaucoup de raison que la sanctification est plus importante que la justification ; mais les réformateurs étaient des hommes d'action, ils avaient le sentiment des besoins actuels de l'âme humaine qui vit avant de spéculer ; or c'est surtout de pardon qu'elle est avide à chaque instant pour pouvoir aller à Dieu et se rapprocher de la sainteté.

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