‹ La science du christianisme et l'Institution de Calvin; recherches sur la méthode de la science théologiqueChapitre 7 sur 21 · CONNAITRE · texte numérisé non relu

CONNAITRE

Mais il faut sortir de ces termes trop généraux et préciser cette méthode. En est-il de cette méthode comme

d'un procédé industriel pour construire une machine à vapeur ou une montre? Non; pour construire ces objets, il peut y avoir plusieurs procédés également bons, parce qu'on peut produire des machines à vapeur et des montres d'espèces différentes ; il n'y a pas une machine à vapeur ou une montre type qui a une structure idéale et qu'on ne peut obtenir que d'une manière.

Tel n'est pas le cas de la science du christianisme. On n'invente pas le christianisme, il existe, et il s'agit seulement de le décrire et de le définir. Il ne peut y avoir qu'une science du christianisme, c'est celle qui reproduit exactement la réalité vivante.

De même, si l'objet de la science est donné et ne peut être modifié, l'instrument qui doit la créer est aussi donné, c'est l'esprit humain. Une science est le produit de la rencontre de l'esprit humain et d'une certaine réalité. L'esprit humain a plusieurs moyens de connaître, parce qu'il y a plusieurs ordres de réalités, mais il n'a qu'un moyen de connaître la même réalité. Il n'y a donc qu'une manière de connaître le christianisme, la science du christianisme n'a qu'une méthode. Si on me présente une réponse à la question posée plus haut : qu'est-ce que le christianisme ? je pourrai dire, quel que soit son contenu : ou bien votre réponse est mauvaise et vous ne connaissez pas le christianisme, ou bien vous avez suivi la méthode propre à la science du christianisme.

Comment trouver cette méthode? En étudiant d'une part l'esprit humain et ses moyens de connaître, d'autre part le christianisme. — Est-ce dire qu'il est impossible de découvrir cette méthode, puisqu'on ne peut la trouver qu'en étudiant le christianisme, et qu'on ne peut étudier le christianisme sans l'avoir trouvée? — Non, c'est dire qu'on ne

peut arriver à la connaissance de la méthode qu'après un long travail de tâtonnement ; chacun des efforts faits pour répondre à notre question a suivi d'instinct la bonne méthode pour une partie de ses résultats; et, au bout d'un temps plus ou moins long, on peut arriver à la dégager de ce qui la gêne, pour la fixer avec toujours plus de rigueur.

Commençons par définir le christianisme. Ce mot désigne, d'une manière sommaire, un ensemble complexe et indéterminé que nous sentons facilement, mais qu'il est plus difficile de définir. On y distingue des éléments très-divers et très-diversement accessibles à notre esprit. Par où convient-il de commencer pour suivre une marche sûre ? Par ce qui est le plus près de nous et par conséquent le plus à notre portée. Il faudra donc écarter les conceptions vagues, les généralisations forcément obscures, les idées conventionnelles et empiriques, et s'arrêter à quelque chose de positif, de concret.

Nous ne pouvons choisir autre chose que Y individu chrétien ou régénéré. Il est là sous mes yeux ; pour le connaître, je n'ai qu'à l'observer, et si cela ne suffit pas, je peux le faire parler en lui posant des questions qui me paraîtront propres à m'éclairer. Si je l'interroge, il me répondra : Je sais que Dieu m'aime, et moi, de mon côté, je l'aime et je m'abandonne à lui. Ce témoignage que j'emprunte à un tiers, je peux me le demander à moi-même ; je parlerai comme lui et comme tous ceux à qui je pourrais m'adresser. En analysant cette simple réponse formulée dans le langage de la piété ,^ j'y trouve les éléments d'une définition du christianisme. L'homme régénéré est un homme qui vit avec Dieu dans une relation d'amour ; si j'étudie en moi-même ce fait de la régénération, je peux apprendre ce qui l'a précédé, le péché, et ce qui l'a pro-

duit, Dieu et son œuvre dans l'humanité. Tout le christianisme est là. On peut le définir dans un sens large et élevé la relation normale de l'humanité avec Dieu, et dans un sens plus restreint l'œuvre de Dieu pour la régénération de l'humanité.

Ce. fait de conscience de la régénération individuelle qui me donne la définition du christianisme, me fournit en même temps le point de départ de la science du christianisme. Il me donne Dieu, la cause de la régénération comme de toute vie et de toute chose, l'Être spirituel absolu. Analysez cette idée de l'Être absolu et vous avez toute la spéculation.

Il me donne en second lieu Vhomme ; après m'étre compris moi-même, en me sentant remis en communion d'amour avec Dieu, je porte mes regards sur mon passé; dont je parviens aussi à me rendre compte par comparaison ; puis j'observe les hommes que je vois semblables à moi, j'étudie l'histoire de l'humanité. C'est l'anthropologie dominée par l'antithèse du péché et de la régénération.

Il me donne enfin l'œuvre historique de Dieu pour produire la régénération de l'humanité ; cette histoire est racontée dans la Bible. Le développement de cette histoire constitue la dernière branche de la science du christianisme.

Tel est le champ que doit étudier l'esprit humain pour construire la science du christianisme. Quels seront ses moyens de connaissance ? L'esprit humain a trois moyens de connaître : V I/ohservation, qui examine directement les faits particuliers, extérieurs ou intérieurs, et remonte de là aux idées générales ; 2'' la spéculation, qui analyse les idées générales, et 3° le témoignage, qui nous rapporte ce que nous n'avons pu atteindre nous-mêmes, et complète

ainsi l'observation directe. Deux remarques sont nécessaires sur le rôle du témoignage :

1° II rapporte des faits et non des idées, car il est destiné à étendre le champ de l'observation ; il ne peut pas remplacer le travail de la pensée, puisqu'il n'est pas de même nature. Le témoignage appliqué à des idées peut aider à la science indirectement en excitant le travail de l'esprit, et non directement en lui fournissant des résultats. Une idée ne peut prendre rang dans la science que si elle présente son acte d'origine et si on connaît le mode de sa formation. Dans d'autres conditions, la science ne peut l'admettre qu'à titre provisoire pour la contrôler en l'analysant et en la comparant avec les faits. Une idée révélée par le témoignage peut être d'une grande utilité dans la vie et dans l'instruction ; une foule d'idées entrent ainsi dans l'esprit des élèves, mais elles n'ont pour eux de valeur scientifique que quand ils les ont reproduites par leur propre travail qui, du reste, a été ainsi facilité. . 2" Même quand le témoignage ne présente que des faits, il est rejeté et par conséquent inutile quand ces faits n'ont aucune analogie avec ceux que nous avons nous-mêmes observés. Il se peut qu'ainsi nous repoussions des faits vrais et importants, mais il faut bien que le témoignage soit contrôlé; n'oublions jamais qu'il n'est qu'un aide de l'observation et doit lui être subordonné.

Des trois branches de la science du christianisme, la première sera soumise aux règles de la spéculation, la seconde recourra à l'observation et au témoignage, la troisième au témoignage seul.

C'est ainsi que nous concevons le christianisme et la science qui l'étudié.

Il nous est impossible de ne pas ajouter que nous re-

poussons comme insuffisante, parce qu'elle est sommaire et superficielle, l'opinion suivant laquelle la théologie tout entière repose sur le seul témoignage de Dieu ou des écrivains sacrés. Les remarques que nous avons faites sur le témoignage montrent pourquoi nous ne pouvons assigner à cette source de connaissance un rôle aussi important et inconditionné. Nous ne pouvons pas ici réfuter cette opinion en forme, nous aurons plus loin l'occasion d'y revenir; il nous suffira de rappeler qu'elle est intimement unie à une conception du christianisme qui est répandue, mais superficielle. Elle peut se formuler dans le raisonnement suivant : Le christianisme est la religion des chrétiens ; la religion des chrétiens, c'est ce qu'ils croient ; ce qu'ils croient, c'est le contenu de la Bible ; donc le christianisme c'est le contenu de la Bible.

Nous repoussons ce raisonnement et cette théorie : 1° Parce que la religion des chrétiens n'est pas ce qu'ils croient, mais ce qu'ils sont.

, j 2° Parce que cette théorie néglige le point important

' 1 '<^>HkctuutM^ ^^ ^^* ^^ *^^^^ ^^"^^ comment on dégage le contenu de la ^JlJtMApM/ Bible ; elle se contente d'une adhésion ou plutôt d'une non- 3/^ .X. /«/^ '^ opposition au contenu de la Bible pris en bloc, disposition 'T^/ L!^^... qi^i ïi'^ P^s toujours une valeur religieuse. au 'tv / W-A*^ ^^^ idées d'une théologie inattentive s'accordent avec U~ M 'aAjàJm^'T une certaine conception ecclésiastique qui définit le chré- ,MCAt»A^wuciù |.jgjj j. l'É^iige idéale qui est censée l'absorber, au lieu ^^^ ' de définir l'Eglise réelle par les chrétiens qui l'ont volontairement formée. Le chrétien est pour elle un homme qui admet certaines doctrines, et non un homme qui a fait certaines expériences, et une doctrine n'est pas une affirmation issue d'un travail scientifique, c'est une sorte

d'axiome divin mis à la portée des intelligences rebelles ou paresseuses par des textes qui ont force de loi.

Il ne serait pas difficile de faire voir que ces idées sont empruntées à un examen de la surface, mais qu'en allant un peu plus au fond, on découvre leur insuffisance. Nous ne voulons pas critiquer en détail, il serait plus utile d'agir sur les âmes avec assez de force pour qu'en se transformant elles-mêmes par la régénération, elles transformassent en même temps les institutions et les idées.

§ 2. Objections dikigées contre le point de départ

Eépondons à quelques objections. On nous dira que notre point de départ est bien peu solide. Qu'est-ce, en effet, que l'individu régénéré? ce n'est pas tout le christianisme, ce n'en est qu'une partie ; vous ne trouvez dans cet individu isolé ni l'histoire de l'œuvre de Dieu dans le monde, ni l'idée de Dieu, ni le péché. En outre, et ceci est plus grave, ce point de départ, où est-il? Vous parlez de l'homme régénéré comme si vous pouviez l'étudier à loisir, comme si la régénération était quelque part entière et terminée. Vous prétendez partir d'un fait positif quand, en réalité, vous partez d'un idéal insaisissable ou d'une fantaisie de votre esprit.

Nous prévoyons ces deux objections entre beaucoup d'autres, et nous les relevons parce qu'elles sont adressées à notre méthode elle-même ; elles ne sont pas la simple expression d'idées reçues et revêtues de la seule autorité du temps. Nous y répondrons ici brièvement, laissant aux développements qui viendront plus loin, le soin d'achever

la réfutation. Commençons par le dernier point : la régénération est une idée, et non un fait. tjMusn^fidL^

Cette remarque est l'exagération d'un fa.;^vrarqui se formulerait ainsi : la régénération est inachevée. Elle est inachevée, mais son commencement est un fait susceptible d'être perçu, constaté et décrit. H y a sur la terre des hommes qui disent: Nous aimons Dieu; cet amour, quoique trop faible, est le fondement de notre vie morale ; c'est depuis que nous avons commencé à voir en Dieu la source de tout bien, et à l'aimer plus que tout, que nous avons un peu compris Dieu, le monde et nous-mêmes. — On ne peut contester que ces gens existent, c'est un fait réel; il nous suffit, car il contient non pas la régénération tout entière, mais son principe, l'amour pour Dieu, et on peut voir en eux qu'il apporte avec lui la rénovation de la vie morale et l'illumination de Tlntelligence.

Admettons, répondra-t-on, admettons qu'il y ait des âmes en voie de régénération, sera-ce dans ces âmes que vous trouverez tout le christianisme ? Nous n'avons pas dit que l'observation de l'individu régénéré suffise à elle seule pour faire connaître tous les éléments du christianisme; nous affirmons que la régénération est nécessaire pour l'étude et l'intelligence du christianisme. Il faut avoir sous les yeux le fait de la régénération pour que le christianisme puisse être discerné et compris. L'homme régénéré étant l'homme vrai, il est en parfait accord avec la raison et avec la cause de toutes choses. Dieu; c'est l'homme régénéré qui fera comprendre l'homme déchu; ce n'est pas le désordre qui fait comprendre l'ordre ; le désordre peut paraître ordre tant qu'on n'a vu que lui, et s'il paraît anomal, on ne saurait dire en quoi consiste le trouble qu'on ne peut s'empêcher de sentir. De même, le péché ne peut

être étudié avec fruit dans l'homme qu'à la lumière de la régénération ; il est une énigme dont le mot ne se lit que dans la restauration de l'ordre.

L'idée de Dieu, Être absolu, est suggérée par le rétablissement du rapport normal entre l'homme et Dieu. L'homme régénéré seul sait que Dieu est l'être dont il dépend absolument, dont il est aimé d'un amour absolu et auquel il doit donner son cœur tout entier. S'il est des hommes qui professent cette doctrine sans se dire chrétiens, c'est, ou bien qu'ils l'ont reçue du christianisme, ou bien qu'il y a en eux un principe de régénération introduit d'une manière inconnue.

Enfin, l'œuvre historique de Dieu ou seulement la vie du Christ ne se lisent pas dans la vie du chrétien, mais le chrétien seul leur donne le sens et la valeur qui leur appartiennent ; ce sont les degrés de la régénération qui marquent les degrés de l'intelligence de la Bible. Il est temps d'élever au rang d'un axiome scientifique cette vérité reconnue par tout cœur pieux et exprimée par un savant contemporain en ces mots : « La vraie exégèse, c'est l'expérience propre '. » En développant cette affirmation, on verra que l'expérience qui explique et achève toutes les autres, c'est celle de la régénération.

^ M. Godet. — A côté de cette parole d'un théologien, il est intéressant de placer celles qui sont dictées par l'expérience et la réflexion à un simple fidèle, aujourd'hui missionnaire en Afrique : « Je lisais ma Bible chaque jour, je la lisais même avec plaisir, mais je la lisais de la même manière que je lis à présent la Bible cafre en caractères romains ; je peux prononcer les mots, mais je n'entends pas ce qu'ils signifient. Il faut une clef pour entrer dans la Bible, et sans cette clef, ses précieuses vérités sont des trésors cachés, inaccessibles à l'âme naturelle. Il faut que l'amour de Dieu entre dans le cœur, il faut que la bonne nouvelle du pardon des péchés illumine l'intelligence; en d'autres termes, ce qu'on appelle l'Evangile doit être cru, avant que la parole de Dieu puisse être comprise par l'intelligence.»— C. -H. Malan, ASoîdier's Ex2)erience, Lonùon, 1874, p. 18.

Nous posons donc en principe que le point de départ et la clef de la science du christianisme, c'est la régénération personnelle ; ajoutons qu'on ne peut l'étudier d'une manière quelque peu satisfaisante qu'en soi-même.

§ 3. La régénération et la certitude

Il faut maintenant faire voir comment la régénération de l'individu constitue pour lui la base scientifique de la théologie chrétienne.

Toute science suppose une certitude; son rôle est de l'étendre à de nouveaux objets, à des faits particuliers, à des idées générales, mais non de la créer; elle la trouve existant déjà. La certitude est un fait de conscience qui se produit conformément aux lois de la vie, et que la science doit accepter sous peine de périr. Il n'est aucune science qui ne doive partir d'une certitude préalable, produite par le mouvement de la vie. Cette affirmation est évidente pour les sciences mathématiques qui reposent sur des axiomes que la raison admet sans discussion, par la seule force de l'attention. Les sciences d'observation ont aussi leurs axiomes qui, pour être d'ordinaire sous-entendus, n'en sont pas moins réels et faciles à indiquer. Pour faire des observations dans le champ de la nature vivante ou inorganique , il faut admettre que la nature existe et que nous pouvons la connaître. Voilà deux axiomes bien caractérisés. Les sciences philosophiques reconnaissent aussi, explicitement ou implicitement, la capacité de la raison pour atteindre au principe de toutes choses. Reste le scepticisme qui confirme à son tour notre thèse; en niant toute certitude, il

rend la science impossible. Les savants de tout ordre font de la science en affirmant des axiomes ; les sceptiques suppriment la science en rejetant tout axiome ; cela revient au même ; les uns et les autres proclament l'indissoluble union de la science et d'une certitude antérieure à la science.

Il est donc vrai que toute science part d'une certitude ; cette thèse doit subsister en ce qui concerne la théologie ; il s'agit seulement de déterminer quelle est la certitude sur laquelle repose la théologie. Nous venons de dire que la certitude est le produit de la vie ; renvoyant à ce qui a été énoncé dans le chapitre précédent sur les caractères de la vie parfaite, nous répéterons que la certitude pleine est un de ces caractères. L'homme qui ne serait pas déchu de cette vie aurait joui d'une pleine assurance. Peut-être n'aurait-il pas eu sans cesse présentes à l'esprit toutes les connaissances possibles ; mais il lui aurait suffi d'un eâ"ort d'attention pour atteindre un objet quelconque de connaissance et pour le mettre en relation directe avec la certitude inébranlable dont il eût été doué.

La vie de l'homme a été profondément troublée, le fait central de sa vie, sa relation avec Dieu a été modifiée; au lieu d'être uni à Dieu par un lien d'amour sans bornes, il ne lui est rattaché que par un lien de dépendance sans caractère moral. Dans ces circonstances, il n'y a pas lieu de s'étonner que la vie ait perdu ses caractères, la certitude n'est plus possible. Le principe de la certitude première ayant disparu, il n'y a plus de certitude absolue possible dans ce monde. La certitude qui reste au fond de tout homme et qui est à la base de toute science, c'est celle de sa propre existence ; l'homme sait qu'il vit. Mais demandez-lui oii sont les sources de sa vie, il ne sera plus

aussi certain ; il voit bien qu'elles ne sont pas en lui, et tant qu'il n'aimera pas Dieu, il n'aura pas les moyens d'asseoir cette certitude de sa propre vie sur une certitude antérieure, et il finira peut-être par douter de son existence.

Nous disons donc que la certitude absolue est bannie de cette terre par la rupture de la relation normale entre Dieu et l'homme. On s'étonnera peut-être et on nous demandera si nous allons maintenant donner raison aux sceptiques. Conséquent avec le principe posé plus haut, qui déclare que la certitude est un caractère et un produit de la vie, nous affirmons que la vie étant désorganisée, la pleine certitude ne peut plus s'y trouver. Le péché ébranle la certitude. Mais alors que devient la certitude nécessaire à la science ? que deviennent les axiomes ? Nous n'avons pas dit que toute certitude a disparu, nous avons dit que la certitude n'est plus absolue, ce qui signifie qu'elle n'est jamais entière, ni en force ni en étendue ; elle est limitée à certaines catégories de faits ou d'idées, comme le nombre, la nature vivante ou inanimée, etc. ; même dans ces limites elle est sujette à de pénibles alternatives ; enfin, si on veut sortir de ces limites pour atteindre le principe universel, on retombe dans l'incertitude et cette incertitude s'étend parfois par réaction aux faits particuliers euxmêmes ; de là le scepticisme. Les efforts sublimes de quelques grands esprits pour produire une conception de l'univers ont toujours échoué en bonne partie ; personne n'en a été pleinement satisfait, leurs auteurs eux-mêmes n'y ont trouvé qu'une assurance relative et ils ont toujours reconnu quelques points faibles dans leurs systèmes. On peut remarquer que les sciences mathématiques et les sciences naturelles sont solidement assises et marchent de progrès

en progrès, tandis que les sciences morales et philosophiques offrent un spectacle beaucoup moins tranquille. C'est que le désordre produit par le péché a atteint le principe même de la vie; la surface est restée plus calme, et c'est à la surface que travaillent les sciences que nous avons nommées en premier lieu. Les sciences historiques qui tiennent le milieu entre les deux catégories donnent des résultats bien moins fermes que les sciences de la nature, parce que sous les événements extérieurs, il y a l'homme « ondoyant et divers, » toujours difficile à saisir et à déchiffrer.

N'oublions pas cependant que les sciences naturelles elles-mêmes reposent sur une certitude qui n'est pas première. La nature existe, mais existe-t-elle par elle-même? Les uns l'affirment, les autres le nient; cette divergence suffit pour qu'on ne puisse déclarer la certitude inébranlable. La certitude première, fondamentale ne se trouverait que dans les conditions de la vie parfaite, et la vie parfaite n'a été atteinte par aucun de nous.

Il y a eu cependant un homme qui était absolument saint, et cet homme, qui vivait dans une communion parfaite avec Dieu, nous a révélé et communiqué le principe de la vie parfaite ; il est venu pour nous régénérer. C'est la régénération qui est la seule source de la certitude suprême de laquelle tout dépend; mais, disons-le bien haut afin d'éviter les illusions chez les uns, l'incrédulité chez les autres, la régénération commencée réellement chez beaucoup d'hommes, virtuellement chez tous, n'a été achevée dans aucun. Nous avons ressaisi ou entrevu le principe de la certitude, mais la certitude possédée, pleine, absolue n'est encore qu'une promesse. Il faut nous y résigner et savoir attendre en progressant toujours davantage dans le

champ de la vie et de la science. Il n'y a pas d'autre certitude première ici-bas que celle qui naît de la vie régénérée par l'amour. Cette certitude s'appelle dans le langage religieux la /bi, et l'apôtre Paul savait bien quelle différence il y a entre la foi et la certitude pleine, c'est lui qui a dit : « Nous marchons par la foi et non par la vue. »

§ 4. Objections faites a la théologie scientifique.

Nous sommes ainsi ramené au point que nous indiquions dans notre introduction, quand nous parlions des malheurs de la théologie. C'est un malheur d'être obligé de constater qu'un des objets de nos désirs ne peut être atteint par nous, surtout quand cet objet est aussi élevé et aussi désirable que la certitude absolue ; c'est un malheur et une souffrance pour l'âme humaine; la théologie en a aussi sa part : elle est difficilement comprise par ceux qui ne la cultivent pas avec quelque persévérance. D'un côté, on dit aux théologiens : Vous n'avez pas de méthode scientifique, votre édifice est sans solidité, il est fondé sur des nuages, vous êtes des rêveurs. De l'autre, ils s'entendent dire au contraire : Vous êtes bien sceptiques ; comment pouvezvous méconnaître la certitude qui vous est offerte dans l'autorité ? prenez l'Eglise, prenez l'Écriture. Il faut répondre à ces deux catégories d'opposants.

Aux uns comme aux autres nous dirons : Il ne dépend ni de nous, ni de vous de changer les conditions de la vie humaine ; assurément nul ne peut les modifier en se persuadant qu'elles sont différentes de la réalité. Nous croyons la certitude solidaire de la vie, et comme la vie est toujours

€n chemin vers la régénération, sans parvenir ici-bas à son terme de perfection, nous plaçons la certitude absolue parmi les biens qui nous sont promis pour une autre vie. Si cette thèse est vraie, et pour nous elle est non-seulement vraie, mais fondamentale, nous pensons agir plus scientifiquement en constatant un fait regrettable, mais solide.

Nous nous tournons ensuite vers nos premiers contradicteurs; ce sont les savants proprement dits, positivistes ou matérialistes, et nous ajoutons : Vous vous renfermez chacun dans un domaine restreint, et ces domaines réunis ne constituent pas l'univers entier.Vous nous faites connaître des choses du plus haut intérêt, mais vous n'apaisez pas le besoin de savoir qui tourmente l'esprit humain. Quand on aura fait l'histoire des formations géologiques, quand on aura retrouvé l'origine de la vie, quand on aura écrit les annales des races et des peuples, aura-t-on rendu l'homme meilleur et plus heureux? lui aura-t-on fait comprendre pourquoi il pèche et pourquoi il meurt? Sans vouloir dénigrer les sciences positives, n'est-il pas permis de dire qu'elles sont impuissantes non-seulement à agir sur l'homme, mais à l'expliquer?

En second lieu, le terrain sur lequel vous placez vos matériaux est-il donc si solide ? Vos axiomes ne sont pas si bien assis qu'un esprit scrupuleux, à l'excès peut-être, ne puisse vous dire qu'il n'a aucune confiance dans vos méthodes et que rien ne lui paraît certain, tout étant possible et tout pouvant être une illusion. Vous lui répondrez qu'il est un insensé, mais vous ne le ferez pas taire. Quand on veut remonter à I3, certitude première, de laquelle tout dépend, il arrive un moment où les uns disent : Je crois à la science, je crois à la raison ; tandis que d'autres disent : Je n'y crois pas. Le positiviste et le matérialiste sont im-

puissants devant le sceptique et cependant ils continuent à travailler en vertu d'une conviction qui est dans leur âme, qui naît de leur vie et qu'on ne saurait leur arracher. Nous, de notre côté, nous disons au matérialiste et au positiviste : En vertu d'une expérience que nous appelons la régénération, nous croyons que tout ce qui existe dépend de Dieu et que pour les êtres spirituels, s'ils restent fidèles à leur destination, ce lien de dépendance devient un lien d'amour. Forts de cette expérience, nous étudions Dieu, l'homme et leurs rapports métaphysiques ou historiques, sans pour cela dédaigner vos travaux. Nous nous expliquons fort bien qu'on puisse être matérialiste et même sceptique, quand on n'a pas fait l'expérience que nous avons faite ; mais cette expérience nous empêche absolument de voir dans vos conceptions autre chose qu'une conséquence forcée du désordre, jeté dans la vie et dans l'esprit par le péché. Nous ne vous convainquons pas plus que vous n'avez convaincu le sceptique, mais si les circonstances vous amènent à. faire la même expérience que nous, vous partagerez notre conviction ; en attendant, nous désirions vous faire entendre que votre position scientifique, comme la nôtre, dépend d'une expérience.

Les personnes qui voient dans l'Eglise ou dans la Bible une base de certitude absolue, sont les victimes d'une illusion, d'un défaut d'attention. La certitude est un fait de conscience; ni l'Église qui est une institution, ni la Bible qui est un livre, ne peuvent tenir lieu d'un fait de conscience. L'Église, fût-elle infaillible, comme elle le prétend, la Bible, fût-elle écrite par Djeu lui-même, dans ses propres termes, comme quelques-uns le disent, ni l'une ni l'autre n'aurait, par cela seul, rendu la certitude absolue dans les âmes; il s'agirait de produire une soumission

absolue à l'Église ou à la Bible, et cette soumission ne serait pas encore une certitude. L'Église et la Bible sont des moyens d'éducation et non des garanties de certitude.

Comment peut-on s'expliquer l'obstination avec laquelle beaucoup de gens très-honnêtes et très-pieux persistent à confondre la soumission à une autorité avec la certitude ? Laissant de côté la puissance du préjugé et de la tradition qui a fixé cette confusion dans le plus grand nombre de ceux qui en sont les échos, remontons à la cause de ce préjugé et de cette tradition. Il faut, pour cela, examiner d'un peu près le fait même de la régénération. Elle fait succéder à une certitude pénible qui s'étend à peu près à tous les sujets, une assurance toute nouvelle sur les bases de notre vie; par elle nous apprenons, tantôt à la longue, tantôt brusquement, qui nous sommes, ce qu'est la vie et ce que nous avons à attendre. C'est une révolution, c'est une transformation fondamentale. Qu'arrive-t-il alors ? Ceux qui ont traversé cette crise peuvent difficilement l'étudier avec sang-froid, surtout si elle a été brusque. Ils ne peuvent avoir assez de calme pour analyser avec patience et ne parviennent pas à distinguer le fait même de leur régénération qui leur a communiqué cette certitude , des causes qui ont produit la régénération ; ils croient que leur assurance repose non sur l'expérience qu'ils ont. faite de l'amour de Dieu, mais sur les intermédiaires qui ont amené cette expérience. Il y a cependant de nouveaux convertis qui savent faire cette distinction ; le Nouveau Testament nous en offre un exemple remarquable dans lesSichémites, qui disent à leur compatriote : «Ce n'est plus à cause de toi que nous croyons en Jésus, car nous l'avons entendu nous-mêmes et nous savons qu'il est

le sauveur du monde '. » On ne peut pas affirmer avec plus de netteté que la certitude du régénéré repose sur l'expérience.

A cette première confusion s'en ajoute facilement une seconde. La certitude du régénéré porte sur la relation de l'homme avec Dieu, mais il l'étend à une foule d'autres objets qui sont ou qui paraissent être inséparables de ce fait de conscience, par exemple la Bible ou l'enseignement officiel d'une Église. C'est ainsi que le converti catholique adopte à la fois l'assurance de son salut et la dogmatique populaire ou scolastique de l'Église ; le converti protestant admet aussi une certaine dogmatique et une certaine conception de la Bible. Ce phénomène est naturel, on ne peut s'en étonner ; mais il ne faut pas croire que cette confusion explicable soit nécessaire. Si c'est une erreur, elle ne peut être innocente, il serait bon qu'elle disparût ou au moins qu'elle fût moins complète. Usons de prudence pour éviter de détruire la foi en même temps que certaines idées insuffisanteS; mais avisons aux moyens de rendre la distinction possible, organisons l'éducation religieuse de façon que l'esprit demeure libre vis-à-vis des formules, tout en cédant à l'action de Dieu.

Refuser de faire cette distinction, c'est non-seulement fermer les yeux dans l'intention d'empêcher un fait d'être vrai, mais c'est compromettre les progrès de la foi. On reprochera toujours aux chrétiens cette confusion qui a quelque chose de superstitieux ; les esprits bien disposés mais pénétrants seront rendus soupçonneux et peut-être tout à fait réfractaires, quand on voudra leur faire accepter des thèses contestables, sous prétexte qu'elles sont inséparables de la foi au Sauveur.

^ Jeaji IV, 42.

Ces considérations n'auront peut-être éclairé personne, non-seulement parce que nous n'avons pas su les faire valoir, mais aussi parce qu'on est déterminé non pas tant par des raisons que par des instincts ; c'est le cœur qui dirige la volonté et tant que le cœur n'a pas été assez vivement impressionné, la volonté demeure la même et la conviction ne change pas. Néanmoins, cette thèse reste vraie à nos yeux : le point de départ de la science du christianisme c'est la certitude de la régénération. Nous entendons par là non-seulement qu'il faut commencer la science par l'étude du fait de la régénération, mais que la régénération doit être une réalité personnelle pour celui qui travaille dans le champ de cette science. Il doit avoir par devers lui la certitude de la régénération, de même que le naturaliste a la certitude de la vie.

C'est cette certitude qui appuie toutes les autres; on peut la contester parce qu'on ne la partage pas, mais on ne saurait dire au nom de quoi on est autorisé à la contester,-et quelle autre certitude on peut lui opposer. Il n'en est aucune qui n'en dépende ; toutes les autres sont ruinées par le scepticisme et le scepticisme n'est détruit que par la régénération. En posant ce principe, on risque de n'être pas compris, mais on aurait tort de perdre courage pour cela. Saint Paul avait plus d'assurance, mais aussi il était plus avancé dans la voie de la régénération ; c'est encore lui qui a dit : « L'homme terrestre n'accueille pas les choses de l'Esprit de Dieu, elles sont pour lui une folie et il ne peut les comprendre parce qu'elles demandent à être jugées spirituellement. Lliomme spirituel au contraire juge de tout et lui-même rC est jugé par personne.» On voit avec quelle audace et quelle candeur il affirme l'excellence du point de vue de la régénération et l'incompé-

tence des jugements prononcés d'un point de vue inférieur. La science du christianisme est une folie pour quiconque n'est pas chrétien, elle n'a de valeur que pour celui qui a reçu une éducation chrétienne et que cette éducation a mis en voie de régénération.

Page 1