‹ La science du droit en Grèce: Platon, Aristote, ThéophrasteChapitre 25 sur 40 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

Les THÉORIES sociales ET LES PRINCIPALES CONSTITUTIONS.

La République et les Lois de Platon.

Phaléas de Chalcédoine. — HippoDAMus de Milet.

Constitution de Lacédémone.

Lois de la Crête. — Constitution de Carthage.

Lois de Solon.

La famille est la forme primitive de la société humaine. La cité, rÉtat, en est la plus haute puissance. L'étude de Tune conduit à celle de Tautre. Toutefois, avant de parler de rÉtat , il est à propos de faire connaître et de critiquer les théories déjà professées sur ce sujet, comme aussi les constitutions les plus remarquables, celles qui ont joué un grand rôle dans l'histoire.

Le premier nom qui se présente, et le plus grand, est celui de Platon. L'auteur de la République a proposé la communauté non seulement des biens, du moins pour la classe des guerriers, mais encore des femmes et des enfants. Celle-ci est contre nature et dérive d'une fausse idée de l'unité qui doit régner dans l'État. Même chez les peuplades barbares de l'Afrique, où les femmes sont communes, les enfants ne le sont pas. On les attribue à ceux à qui ils ressemblent. Il en est de même de la communauté des biens. Elle peut se concevoir de trois manières différentes : 1"* les terres sont divisées et les fruits seulement sont mis en commun ; 2"^ les terres sont communes et les

ce principe qu'entre amis tout est commun. C'est ainsi qu'à Lacédémone la propriété individuelle ne fait pas . obstacle à ce qu'on se serve, au besoin, des esclaves, des chevaux, des chiens, des provisions d'autrui. On ne saurait aller plus loin. Eu tout cas, là où la propriété individuelle

. existe, on n'a jamais réussi à l'abolir pour lui substituer

la communauté. Tout au plus est-on parvenu, au moyen

i de certaines pratiques, à faire profiter un plus grand nom-

bre de ce qui appartient à quelques-uns. A Lacédémone, par exemple, et en Crète, on a institué des repas publics qui peuvent être considérés dans une certaine mesure comme un régime de communauté. Enlin, indépendamment de ces raisons générales, on peut faire au système de Platon une autre objection qui n'est pas moins décisive : c'est que la communauté qu'il établit est le privilège d'une classe, ce qui blesse l'égalité et entraine une foule d'inconvénients.

Dans le Traité des Lois, Platon renonce à la communauté des femmes et des biens. Il propose un système de propriétés indivisibles et omet de prendre des précautions suffisantes pour que le nombre des citoyens soit toujours le même. Si ce nombre vient à augmenter il y aura donc des pauvres. Au surplus le système politique des Low aboutit à l'oligarchie. Platon a voulu se rapprocher autant que possible des constitutions existantes, mais ce qu'il propose est loin d'être parfait et ne vaut pas la constitution franchement aristocratique de Lacédémone'.

' Nous ne donnons ici qu'un aperçu très sommaire des remar-

226 PHIDON, PHALÉAS. — POLITIQUE (il, 4).

Phidon de Gorinthe, un des plus anciens législateurs, n'attachait pas d'importance à Tégalité des lots primitifs, mais il tenait essentiellement à ce qu'il y eût toujours le même nombre de lots, comme de citoyens *.

Au contraire pour Phaléas de Ghalcédoine ^ Tégalité est absolument nécessaire. Il est facile de l'établir au moment où rÉtat se fonde. Dans les États fondés depuis longtemps on peut toujours la rétablir par l'institution des dots. Les riches en donneront sans en recevoir et les pauvres eo recevront sans en donner. C'est à ce but que tendaient les lois de Solon à Athènes'. Chez d'autres peuples il a été défendu d'acquérir des terres au-delà d'une certaine mesure. Chez les Locriens il est interdit d'aliéner sa terre à moins qu'on ne soit manifestement tombé dans le besoin, et il est prescrit de maintenir l'intégrité des héritages. Même loi à Leucade, au moins anciennement. Après son abrogation les Leucadiens n'ont pas pu maintenir le cens exigé pour les magistratures. Mais Phaléas a oublié de prendre des mesures pour empêcher l'augmentation du nombre des citoyens et pour donner à tous, par une éducation appropriée, un esprit de modération qui supprime l'amour des richesses et des plaisirs. 11 n'a pas parlé de la fortune mobilière, ni des honneurs qu'il est bien difficile de répartir également. Enfin il réduit tous les gens de métier à la condition d'esclaves publics, en sorte qu'il n'y a

ques critiques faites par Aristote sur les Lois de Platon. Elles ne sont pas toutes fondées et n'offrent d'ailleurs qu'un intérêt secondaire.

* Phidon de Gorinthe est inconnu d'ailleurs.

^ On ne sait rien non plus sur Phaléas. V. Bœckh , Staatsfiaushait,, I, p. 65.

® Aristote ne dit pas que Solon a défendu de posséder au-delà d'une certaine étendue de terre. Il dit seulement que Solon s'était préoccupé de rétablir l'égalité (notamment par l'abolition des dettes).

228 HIPPODAMUS. — POLITIQUE (il, 5).

naux ordinaires Hippodamus institue un tribunal suprême composé de vieillards et recruté par élection , recevant les appels contre tous jugements. Dans tous les tribunaux les juges voteront non au scrutin, par bulletins jetés dans une urne, mais par tablettes, permettant non seulement de condamner ou d'absoudre purement et simplement, mais encore de condamner et d'absoudre partiellement, tentative remarquable pour élargir les pouvoirs des juges. Toute personne qui aura trouvé quelque chose d'utile à l'État, sera récompensée en honneurs. Les enfants des citovens morts à la guerre seront nourris aux frais de l'Etat, mesure de justice qui n'existait pas encore alors , mais qui a été adoptée depuis, à Athènes et ailleurs. Enfin toutes les magistratures seront décernées à l'élection par le peuple tout entier, protestation contre l'emploi du sort, qui se répand de plus en plus , surtout à Athènes. Les magistrats ainsi élus exercent leur pouvoir non seulement en tout ce qui concerne les affaires publiques, mais encore en ce qui concerne les étrangers établis dans l'État, et les orphelins.

Aristote critique vivement ce système. La division en classes est mal conçue et ne se comprend même pas bien. Quant au mode de vote pour les tribunaux il est impraticable. Le vote motivé fait du juge un arbitre. On conçoit que des arbitres délibèrent entre eux pour s'éclairer, et cela est admis dans la plupart des États. Au contraire, pour les juges, la plupart des lois leur interdisent de délibérer entre eux. Mais ce n'est pas tout. Si l'on permet au juge de condamner partiellement , il se formera nécessairement plusieurs opinions qui alloueront au demandeur les unes plus, les autres moins. En ce cas, quel sera le résultat? ne vaut-il pas mieux voter comme on le fait aujourd'hui, par oui et non, sur une demande d'un chiffre unique? Si le juge trouve qu'il est dû moins qu'il n'est demandé, il rejettera la demande. Le défendeur avait raison d'y résister, et c'est lui faire tort que de le condamner, même par-

coup d'États, lorsqu'il s'agit d'abroger les lois anciennes pour leur en substituer de nouvelles.

. Du reste les lois anciennes ont toujours besoin d'être améliorées. Celles des Grecs étaient par trop grossières et barbares. Par exemple ils marcbaient toujours armés, et achetaient leurs femmes. Ce qui subsiste encore des anciennes coutumes est absurde. Ainsi à Cymé la loi sur le meurtre porte que celui qui poursuit les meurtriers de ses parents n'a qu'à fournir un certain nombre de témoins pour obtenir la condamnation de ceux qu'il accuse*.

Après avoir critiqué les philosophes qui ont fait des systèmes de gouvernement, Aristote examine les constitutions de quelques peuples, choisis comme types, et d'abord celle des Lacédémoniens. La constitution de Lacédémone a de grands défauts. En premier lieu la condition des hilotes est trop dure. Sans doute il faut des serfs pour cultiver les terres, c'est une occupatioa indigne de ceux qui portent les armes, mais il ne faut pas faire de ces serfs des ennemis, toujours prêts à se révolter. En second lieu , si à Sparte les

' Ce passage est extrêmement important. Il constate que chez les Grecs comme chez tous les autres peuples le droit primitif admettait les guerres privées el l'achat, des femmes. Quant à la loi de Cymé , les témoins dont elle parle sont évidemment des cojureurs comme daos la loi de Gortyne. On s'est souvent mépris sur le sens de ces textes.

230 LACÉDÉMONE. — POLITIQUE (il, 6).

hommes sont soumis à une discipline excellente, il en est autrement des femmes, qui ne sont soumises à aucune règle et exercent sur le gouvernement une influence déplorable. En troisième lieu , les propriétés sont trop inégales. Toutes les terres appartiennent à un petit nombre. La loi a bien réprouvé le fait de vendre ou d'acheter des terres , mais elle a laissé toute liberté d'en disposer par donation ou par testament. Il y a eu beaucoup d'épiclères et l'usage s'est introduit de donner aux filles de grosses dots. Le père peut donner l'épiclère en mariage à qui bon lui semble , et s'il meurt sans avoir pris de disposition à cet égard, son héritier a le même droit. La conséquence a été que dans un pays qui pouvait nourrir 1,500 cavaliers et 30,000 hoplites, il ne s'en est plus trouvé que mille, tout au plus. Aussi Lacédémone a péri faute d'hommes. Il est vrai qu'on a essayé d'y remédier en encourageant les citoyens à avoir beaucoup d'enfants. Une loi exempte du service militaire le père de trois enfants, et décharge de toute contribution le père de quatre; mais ces lois sont inefficaces; elles vont même contre leur but, car elles ne servent qu'à créer des pauvres.

Le pouvoir, à Lacédémone, est partagé entre les rois, les sénateurs et les éphores, combinaison remarquable de monarchie, d'aristocratie et de démocratie, car les sénateurs sont pris parmi les citoyens distingués par leur naissance, leur fortune et leur vertu, et les éphores viennent en général de la plus basse classe du peuple. Ainsi toutes les classes ont part au gouvernement et y prennent intérêt, mais le mode d'élection, avec candidatures et par acclamation, est ridicule. Pauvres, d'ordinaire, et en même temps investis d'un très grand pouvoir, les éphores ne sont que trop disposés à se laisser corrompre. Juges des affaires les plus importantes, ils n'ont pas de lois écrites auxquelles ils soient tenus de se conformer, et décident arbitrairement. Affranchis par leurs fonctions du régime rigoureux auquel leurs concitoyens sont soumis, ils ne

232 CARTHAGE. — POLITIQUE (il, 8).

Les repas publics sont mieux ordonnés en Crète qu'à Sparte, en ce que les frais en sont pris sur les redevances fournies par les périèques, et que la répartition des vivres est faite non seulement aux hommes mais encore aux femmes et aux enfants. De sages règlements ont été pris pour le cas de disette, et pour les divorces, en vue de prévenir l'excès de population.

Les cosmes sont pris seulement dans certaines familles sans qu'on s'attache au mérite et à la capacité, et peuvent seuls entrer au sénat, après avoir exercé leurs fonctions. Cette institution a donc tous les inconvénients de celle des éphores et n'en a pas les avantages, puisque les fonctions de cosme ne sont pas ouvertes à tous. Comme à Sparte, les sénateurs sont à vie, irresponsables, et ne sont pas liés par des lois écrites, ce qui entraine de grands inconvénients.

Il est permis aux cosmes d'abdiquer; quelquefois ils sont expulsés par leurs collègues ou même par de simples citoyens. Quand des hommes puissants veulent se soustraire à la justice des tribunaux, ils arrêtent l'élection des cosmes et se font proclamer rois par leur parti. C'est le désordre et la guerre civile. Heureusement pour les Cretois, ils vivent dans une île et ne sont menacés par personne.

Il faut parler aussi de Carthage*. On y trouve, comme à Sparte, deux rois et un sénat. Un conseil de 104 membres jouit des mêmes attributions que les éphores. Enfin l'assemblée du peuple statue souverainement dans tous les cas où les rois et le sénat ne sont pas d'accord , et le droit d'y parler est donné à tous. Les magistratures sont exercées par des commissions de cinq membres qui se recrutent ellesmêmes et nomment les membres du conseil, en les choisissant suivant leur mérite. Aristote ajoute que leurs fonc-

* Le texte est ici très obscur et peut s'entendre de plusieurs manières. Nous suivons Tinterprétation de Susemihl.

234 CONCLUSION. — POLITIQUE (il , 9).

dessus, et finit par tout enyahir. Quant aux lois de Dracon, elles ne sont remarquables que par leur sévérité*. Les théories professées jusqu'ici sont donc fausses ou insuffisantes. Les constitutions existantes, même les meilleures, sont un mélange de bien et de mal. Il s'agit maintenant de rechercher et d'établir les vrais principes.

* Ici vient un passage qui paraît être interpolé. En voici l'analyse.

« Dans les lois données aux Thébains par Philolaus, il faut remarquer les mesures prises pour empêcher l'excès de population, en maintenant les héritages en nombre constant et invariable. C'est ce qu'on appelait les lois d'adoption , vof/iot (JeTixo(. L'adoption était en effet le moyen généralement employé pour obtenir le résultat dont il s'agit. D'autres mesures étaient prises pour rétablir périodiquement l'égalité des fortunes , ii t(5v oûaïuv âvofioéXcû^iç.

Charondas est l'inventeur des actions en faux témoignages. C'est lui qui, le premier, a permis de reprocher les témoins. On vante la précision du style de ses lois.

Une loi originale, parmi les lois de Pittacus, est celle qui punit d'une amende plus forte les coups portés par un homme ivre. Cet homme est sans doute moins coupable que s'il n'avait pas été égaré par l'ivresse, mais il y a plus d'intérêt à le punir pour l'exemple.^

Quant à Ândrodamas , il avait fait des lois sur le meurtre et sur les épiclères. Sur ces deux points, toutes les lois grecques se ressemblaient, et il est probable que celles d'Androdamas n'offraient aucune disposition originale. »

236 IDENTITÉ DE l'ÉTAT. — POLITIQUE (lll, 1).

éphores statuent sur les contrats privés, chacun ayant sa compétence particulière, tandis que les affaires de meurtre sont jugées par le sénat, et peut-être d'autres encore ailleurs. De même, à Carthage, chaque genre d'affaires a uq juge distinct.

Dans Tusage, on appelle citoyen celui qui est né d'un père et d'une njère citoyens, et non de l'un des deux seulement. On exige parfois quelque chose de plus, à savoir qu'il en soit ainsi en remontant à deux ou plusieurs générations. Il est clair que cette définition ne peut s'appliquer à l'auteur primitif. Il faut alors chercher une autre raison de décider et se demander si l'individu dont il s'agit participait au pouvoir judiciaire et au gouvernement.

Il arrive quelquefois qu'à la suite d'une révolution , des^ esclaves, des étrangers, des métèques sont déclarés citoyens. Le gouvernement qui leur a conféré cette faveur n'était qu'un pouvoir de fait, mais il importe peu, car il faut d'abord considérer ici non ce qu'il avait le droit de faire mais ce qu'il a fait. Reste à savoir si la création des nouveaux citoyens a été légale, mais ils n'en sont pas moins citoyens tant que la mesure prise à leur égard n'a pas été annulée.

Cette question conduit à une autre très grave : celle de l'identité de l'État. Lorsque le gouvernement vient à changer, par exemple, lorsque la démocratie succède à l'oligarchie ou à la tyrannie, le nouveau gouvernement est-il tenu des obligations de l'ancien, et réciproquement les droits acquis à l'ancien profitent-ils au nouveau? On peut dire que le tyran ou les oligarques ont agi uniquement en vue de leur intérêt personnel et non pour le bien de tous. Mais il faut se placer à un point de vue plus général et chercher en quoi consiste l'identité de l'État. On peut d'abord concevoir que l'État soit déplacé, que les habitants soient transférés d'un lieu dans un autre, que les individus soient remplacés par d'autres. Tout cela n'empêche pas que ce ne soit toujours le même État; mais il en est autrement si la constitution vient à changer, c'est-à-dire si

suivre. Aristote le recoQDatt, et Àthëoes l'avait recooau lorsqu'après l'expulsion des Trente elle prit à sa charge les emprunts contractés par eux.

On peut se demander ici en quoi consiste la vertu du citoyen, et si elle diffère de la vertu de l'homme libre en général, telle qu'elle a été définie plus haut. 11 en est des citoyens dans l'État comme de l'équipage d'un navire. Chacua remplit une fonction différente, et tous travaillent au salut commun. Ainsi la vertu du citoyen n'est pas la même dans tous les cas. Elle dépend de la forme du gouvernement, tandis que pour l'homme libre en général, il n'y a qu'une vertu. Il peut donc se faire qu'un homme soit un bon citoyen sans avoir la vertu d'un homme libre; par suite on peut dire que la vertu de l'un n'est pas toujours celle de l'autre. Mais cette règle comporte-t-elle des exceptions? Oui, répond Aristote. Il faut en effet distinguer deux espèces de citoyens, à savoir les gouvernants et les gouvernés. Les premiers doivent avoir une haute raison, fpov-qii^. Les seconds peuvent se contenter du bon sens, 36^« aXrtB-fii;. La vertu des premiers, mais des premiers seuls, est identique à celle de l'homme libre. La vertu de l'homme libre consiste à savoir commander, c'est-à-dire à être un bon maître de maison ; celle du citoyen qui n'appartient pas à une classe gouvernante consiste à savoir tour à tour commander et obéir. Or, pour bien obéir il faut d'autres qualités que pour commander, ou du moins si ce sont les mêmes qualités, la sagesse par exemple et la justice, elles ne sont pas de la même espèce dans l'un et l'autre cas.

A cette question s'en rattache une autre. Faut-il regarder comme citoyens les gens de métier, ou bien faut-il

238 QUI EST CITOYEN? — POLITIQUE (lll , 4).

réserver le titre de citoyen à ceux qui prennent part au gouvernement? Dans ce dernier cas, il conviendra d'étendre la définition de la vertu civique, car celle qui vient d'être donnée ne s'applique pas à tout homme ni même à tout homme libre. Elle s'applique uniquement à ceux qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre. De ce qu'un homme rend à l'État des services nécessaires, il ne suit pas que cet homme doive être citoyen. Autrefois, et même encore aujourd'hui en beaucoup d'endroits, les gens de métier étaient des esclaves ou des étrangers. Dans l'État idéal ils ne seront pas citoyens , parce qu'ils manquent de loisir et d'indépendance et qu'ils sont à vrai dire les esclaves du public.

Mais poussons plus loin cette recherche. Il y a autant d'espèces de citoyens qu'il y a de formes de gouvernement. Dans les aristocraties, où les honneurs sont décernés au mérite et à la vertu , il n'est pas possible que les gens de métier et les salariés soient citoyens, parce qu'ils n'ont pas le loisir de s'appliquer à la vertu. Dans les oligarchies, où un cens "élevé est exigé pour les fonctions publiques, les gens de métier peuvent être citoyens puisqu'ils peuvent être riches, mais non les salariés. A Thèbes, pour écarter les gens de métier, une loi faite par l'oligarchie portait que pour remplir une fonction publique il faudrait avoir cessé tout commerce sur l'agora, depuis dix ans au moins.

Ce n'est pas seulement à propos des gens de métier et des salariés que la question se pose. Dans beaucoup d'endroits on admet parmi les citoyens des personnes qui en réalité sont étrangères. Dans certaines démocraties il suffit pour être citoyen d'être issu d'une mère citoyenne.

De même, en beaucoup d'endroits, on admet les bâtards pour combler les vides de la population. Quand elle est revenue au chiffre normal, on exclut d'abord ceux qui sont nés d'un père ou d'une mère esclaves, puis ceux dont la mère seule était citoyenne. On finit par ne retenir que ceux dont le père et la mère étaient citoyens.

De l'étude du citoyea , x3>,(ty;;, oous passons à celle de la cité, Tcbliç. C'est l'affaire de la coaslitution, icoXtTsta, de détermiaer quel sera l'ordre dans ta cité, à qui appartiendra le pouvoir, et particulièrement le pouvoir souverain. 11 y a plusieurs espèces de constitutions, dont la différence consiste en ce qu'elles attribuent la souveraineté à des personnes différentes. Pour savoir si elles sont bonnes ou mauvaises, il faut remonter au principe de la société civile qui est par sa nature une association d'hommes libres; d'où il suit que tous les gouvernements qui ont pour but l'utilité commune des citoyens sont bons et conformes à la justice ; qu'au contraire ceux qui tendent uniquement à l'avantage particulier des gouvernants sont le produit d'une corruption ou d'une déviation des bons gouvernements.

On peut concevoir que la souveraineté appartienne à un seul, ou à un petit nombre, ou au grand nombre, c'est-àdire à tous ceus qui sont en état de porter les armes et de défendre leur pays. De là trois sortes de gouvernements, qui s'appellent la monarchie, l'aristocratie, et le gouvernement par excellence, roXtTeîa,

Les déviations ou dégénératious de ces trois formes , celles qui se rencontrent dans la pratique, sont la tyrannie, l'oligarcbie et la démocratie. La tyrannie est le pouvoir

240 FORMES DE GOUVERNEMENT. — POLITIQUE (lll, 5).

despotique d'un seul. Quant à rdigarchie et à la démocratie elles diffèrent en ce que dans la première le pouyoir appartient aux riches, ordinairement moins nombreux, tandis que dans la seconde il appartient aux pauvres qui forment généralement la masse.

11 y a quelque chose de juste dans Toligarchie , c'est que, considérant TÉtat comme une société ordinaire, ce régime donne aux associés une part de gouvernement proporlioanelle à leur richesse. Il est naturel que les bénéfices soient partagés en proportion des mises. Mais ce n'est là qu*un côté de la vérité. Si les hommes se mettent en société ce n'est pas seulement pour vivre, c'est pour vivre heureux ; ce n'est pas seulement pour se défendre les uns les autres, ni pour faciliter entre eux les échanges et les services, car il suffit pour cela d'un traité entre deux Etats; c'est pour faire régner entre eux le bon ordre; c'est pour se rendre meilleurs et ne pas devenir pires. Autrement la société n'est plus qu'un traité d'alliance entre habitants d'un même lieu, la loi, impuissante à faire de bons citoyens, n'est plus qu'un contrat d'assurance mutuelle, (juvôt^xy; xat sYT^'^î'^'^iÇ àXXr^Xoiç Twv Sixa{(i)v, selon l'expression du sophiste Lycophron.

Sans doute pour faire une cité il faut que les hommes habitent ensemble, qu'ils ne se fassent pas tort les uns aux autres, qu'ils aient entre eux des relations d'échange , mais cela ne suffit pas. Ce qui fait la cité c'est l'association pour le bonheur de la vie , assurant aux maisons et aux familles la pleine et entière satisfaction de leurs besoins. C'est pour atteindre ce but qu'on se réunit dans un même lieu, qu'on institue le mariage entre familles différentes. De là les parentés, les phratries, les sacrifices et les divertissements en commun. Toutes ces institutions, fondées sur le sentiment de l'amitié, ne sont que des moyens de réaliser l'idéal de la vie sociale.

Il suit de là que tous les membres de la société ont droit de prendre part au gouvernement, pour se rendre eux-

mes distingués, ou au peuple, la question se préseule toujours. Dira-t-on que la souveraineté apparlieut à la loi? Mais ce a'est là que reculer la difficiiUé, car la loi peut être l'œuvre d'un gouvernement abusant de soq pouvoir, C'est peut-être encore le peuple qui offre le plus de garantie. Dans ce régime tes hommes qui gouvernent peuvent être inférieurs, pris individuellement; mais, pris en masse, ils réunissent une plus grande somme de qualités, du moins en général.

11 convient donc de donner au peuple , au grand nombre, une part dans le gouvernemeut, mais laquelle? Assurément il y a danger à ouvrir à tous l'accès des magistratures, car ils peuvent n'être ni assez probes ni assez éclairés, mais il y a danger aussi à la leur fermer, car c'est créer des mécontents. C'est pourquoi il convient de leur ouvrir du moins l'assemblée et les tribunaux. C'est ce qu'a fait Selon qui leur a donné l'élection et le contrôle des magistrats, tout en leur en refusant l'entrée dans les magistratures. Au premier abord cette idée peut sembler étrange. Elle est juste pourtant. En effet, pour contrôler les magistrats il n'est pas nécessaire d'être du métier. Le public est souvent bon juge, même de ce qu'il ne sait pas faire. D'ailleurs la masse, comme on l'a dit plus haut, renferme une plus grande somme d'intelligence qu'un individu quel qu'il soit.

On vient de voir que la souveraineté appartient au\ lois faites conformément au droit et à la justice. Les dépositaires du pouvoir, qu'il y en ait un ou plusieurs, ne sont

242 RÉPARTITION DU POUVOIR. — POLITIQUE (m, 7).

souverains que pour les cas où la loi n*a pas parlé, et en effet, la loi ne peut pas tout prévoir. Reste à savoir quelles sont les lois bonnes et justes, car il en est d'elles comme des gouvernements, elles peuvent être justes ou injustes; et, comme elles participent de la nature du gouvernement qui les a faites, il faut dire qu'elles sont bonnes ou mauvaises suivant que le gouvernement qui les a faites est lui-même bon ou mauvais.

La société existe pour le bien de tous. C'est là sa fin. Elle doit donc réaliser la justice, et par suite Tégalité qui n'est qu'une des formes de la justice, mais l'égalité peut être absolue ou proportionnelle. On peut donc se demander laquelle des deux doit être appliquée quand il s'agit de la répartition des fonctions publiques et du pouvoir. On peut soutenir que telle ou telle classe est plus riche, plus noble , plus vertueuse, qu'il est juste, dès lors, de lui donner une plus grande part de pouvoir. Mais ce n'est là qu'une apparence. 11 faut comparer non les individus entre eux. mais les classes. Or la classe du peuple peut réunir une somme de richesse, de mérite et de vertu plus grande que toute autre classe. Aristote incline donc vers l'égalité absolue.

Par suite , c'est le bien général et non le bien de telle ou telle classe que le législateur doit avoir en vue. Dans tous les régimes le citoyen est Thomme qui tour à tour commande et obéit pour sa part. Le meilleur est celui où l'homme remplit cette double fonction en vue de se perfectionner lui-même, acpbç xbv p{ov Tbv xax' àpsTi^v.

11 y a toutefois une exception à ces règles générales. Elles supposent des hommes égaux entre eux par la naissance et les facultés. Mais il peut se rencontrer, dans un État, un ou même plusieurs hommes qui s'élèvent incomparablement au-dessus des autres par leurs vertus et leurs talents. Ceuxlà sont au-dessus de la loi comn\une, et on ne saurait les y soumettre sans injustice. C'est pourquoi, quelle que soit la forme du gouvernement, on s'efiTorce généralement d'é-

244 MONARCHIE. — POLITIQUE (lll, 9).

serment en levant le sceptre. Le pouvoir de ces rois s'exerçait aussi bien hors du territoire que sur le territoire mèïne^ mais il s'affaiblit avec le temps. Ils se virent réduits, bon gré mal gré , au droit d'offrir les sacrifices , et là même où il leur resta un pouvoir qu'on peut appeler royal, ils ne purent désormais l'exercer que comme chefs de guerre, et hors du territoire.

Il y a enfin une cinquième espèce de monarchie. C'est celle où le roi gouverne son peuple comme un père de famille gouverne sa maison. C'est la monarchie illimitée.

Est-il bon qu'un simple individu soit ainsi le maître de tout? Vaut-il mieux obéir à un homme ou à la loi? D'un côté on dit que la loi ne peut pas tout prévoir, et que la décision à prendre sur les cas particuliers sera mieux prise par un homme. D'autre part, on fait remarquer que ce pouvoir est exercé avec plus d'avantage par la majorité des citoyens. La majorité prise en masse a en somme un jugement plus sûr. Elle est moins accessible aux passions. En fait, c'est ainsi que les choses se passent aujourd'hui dans la plupart des cités grecques , xal yap vBv auvwvTsç SixaÇoucxi xal PouXsuovTat xal xp(vouffiv.

S'il y a dans une ville plusieurs hommes également supérieurs par leur vertu, il vaut mieux que le pouvoir appartienne à tous et non à un seul d'entre eux. C'est pour cette raijson qu'après avoir été d'abord gouvernés par des rois, les peuples ont ensuite établi l'aristocratie. Celle-ci a dégénéré à son tour en oligarchie, quand la richesse est devenue un titre d'honneur. L'oligarchie a ensuite fait place à la tyrannie qui, elle-même, a été supplantée par la démocratie, car plus le nombre des gouvernants se réduisait, plus la multitude devenait forte. Une fois que les villes se sont agrandies, il n'y a guère plus d'autre gouvernement possible que la démocratie.

En admettant même que la monarchie soit préférable, faut-il qu'elle soit héréditaire? Mais alors c'est se fier au hasard, caries fils des rois peuvent être indignes. Et cepen-

ce qu'on leur suppose uae certaine supériorité de mérite et de vertu.

Il y a donc, en résumé, trois formes de gouvernement normales, la monarchie, l'aristocratie et la icakiTsia. De ces trois formes quelle est la meilleure? A vrai dire, aucune des trois n'est supérieure aux autres. Le meilleur gouvei^ Dément est celui où le pouvoir est conSé aux meilleures mains. Tout se réduit au poiut de savoir quels sont les meilleurs citoyens. Or, comme on l'a déjà vu, les meilleurs citoyens sont aussi les meilleurs hommes. L'éducation qui forme les hommes à la vertu est donc le facteur principal dans l'institution d'un bon gouvernement. Ce sont là des principes sur lesquels Aristote insiste constamment. Il les a posés dans sa Morale, il y revient à plusieurs reprises dans sa Politique. Le but suprême de la vie humaine c'est le bonheur, mais on ne peut arriver au bonheur que par la vertu. Or, ce qui est vrai pour l'homme isolé l'est aussi pour l'État qui n'existe lui-même que pour conduire les hommes au bonheur par la vertu. On peut se demander si, dans l'État, la vie active est préférable pour le citoyen à la vie purement contemplative. Aristote est de cet avis, mais quoi qu'il en soit, le principe susénoacé doit servir de base à toute recherche sur la meilleure forme de gouvernement.

ËLËUENTS D£ LA CITÉ. La. POPULATION ET LE TEBRITOIRE.

Les FONCTIONS sociales.

L'éducation.

Les premiers éléments de l'État soot la population et le territoire. Pour la population, le nombre n'est pas tout. Les esclaves, les métèques, les étrangers ne jouent qu'un rôle secondaire. 11 ne faut réellement tenir compte que des citoyens. Cela posé, l'étendue de l'Élat a des limites naturelles qu'il ne doit pas dépasser. Il ne doit être ni trop petit, ni trop grand. D'une part, il faut que la cité puisse se suffire à elle-même, d'autre part il est nécessaire que les citoyens puissent se connaître et se contrôler mutuellemeot. Il en est de même du territoire. Il doit fournir tous les g;enres de production; il doit être assez étendu et assez fertile pour que tous ceux qui l'habitent puissent y vivre sans trop d'efforts, en hommes libres et sages, enfin il doit être facile à défendre contre l'ennemi. Quant à la cité, il faut qu'elle soit bien placée du côté de la terre comme du côté de la mer, qu'elle communique facilement avec tous les points du territoire, qu'elle puisse en recevoir les subsistances, les bois et tous les produits industriels. Le voisinage de la mer a, sans doute, des inconvénients en ce qu'il amène un grand nombre d'étrangers qui peuvent être des éléments de désordre , mais il a de grands avantages en ce qu'il rend plus faciles l'approvisionnement et la défense. C'est d'ailleurs la condition du commerce qui est

248 LA POPULATION. — POLITIQUE (iV, 6, 7).

nécessaire pour l'importation et l'exportation, et qui, dans ces limites, est une chose utile, à la différence du commerce de transit et de spéculation qui doit être proscrit. 11 suffit que le port soit séparé de la ville et que celle-ci le domine par ses remparts et son système de défense. Telle est la situation du Pirée par rapport à la ville d'Athènes. Par suite, FÉtat a besoin d'une force maritime proportionnée à son étendue et à ses relations. Mais il n'est pas nécessaire que tous les gens de mer fassent partie de la cité, il suffit que les hommes armés qui montent sur les vaisseaux soient des hommes libres. Les équipages peuvent être fournis par les populations soumises au servage, comme à Héraclée.

Si la quantité de la population est une chose importante, la qualité ne Test pas moins. Chez les barbares d'Europe, la qualité prédominante est le courage. Chez les peuples d'Asie, c'est l'intelligence et l'aptitude aux arts. La race grecque réunit ces deux caractères. C'est pourquoi elle est la plus libre et la mieux gouvernée, capable de commander à tous les peuples si elle était réunie en un seul État. Ce sont les meilleures conditions où un peuple peut se trouver pour être conduit à la vertu par le législateur.

Enfin il y a des choses dont la cité ne peut absolument se passer, puisqu'elle doit se suffire à elle-même. Il lui faut des subsistances, des outils, des armes, des finances, un culte divin ; il faut qu'il soit pourvu aux besoins d'intérêt général et au jugement des procès entre particuliers. De là, autant de fonctions nécessaires, sans lesquelles l'Etat ne peut subsister.

Comment ces fonctions doivent-elles être réparties entre les citoyens? Plusieurs combinaisons sont possibles. Il faut préférer celle qui est la plus favorable au développement de la vertu civique. En conséquence, le citoyen doit s'abstenir de toute occupation mécanique ou mercantile, car cela dégrade l'homme. Il s'abstiendra également des travaux de l'agriculture qui ne laissent pas à l'homme le loi-

LA TERRE. — POLITIQUE (iV, 8, 9). 249

sîr dont il a besoin pour se perfectionner et pour s'occuper de la chose publique. On écartera donc les gens de métier, les marchands et les agriculteurs. Il ne reste donc plus à considérer que le service militaire d'une part, et d'autre part les fonctions administratives et judiciaires. Faut-il les confier à deux classes distinctes de citoyens? Non, répond Aristote. 11 suffit qu'elles soient remplies par les mêmes hommes à des âges diflférenls. La jeunesse est Tâge du service militaire, l'âge mûr est celui des affaires et des jugements, enfin la vieillesse est la plus propre au culte des dieux. C'est à la classe supérieure ainsi constituée qu'appartiendront toutes les terres. Les cultivateurs seront nécessairement ou des esclaves, ou des barbares, ou des serfs*. Le territoire doit être divisé en deux portions, l'une commune, l'autre formant des propriétés particulières; la première fournit aux dépenses du culte et à celles des repas communs. Quant à la seconde, elle doit être répartie de telle sorte que chaque citoyen ait deux lots, l'un au centre du pays, l'autre sur la frontière, en sorte que tous aient le même intérêt à la défense des deux parties du

* Ici vient un développement sur les repas communs. Il n'est évidemment pas à sa place, et on s'accorde aujourd'hui à reconnaître que c'est une glose qui a passé dans le texte. En voici l'analyse.

« Cette distinction de deux classes, l'une appelée à porter les armes, l'autre chargée de la culture du sol, existe encore aujourd'hui en Egypte, où elle remonte à Sésostris, en Crète où elle a été établie par Minos. L'institution des repas communs a été établie en Crète par Minos; en Italie, c'est-à-dire chez les OEnotriens, par le roi Itaius, qui leur donna des lois et leur fit quitter la vie pastorale pour l'agriculture. Aujourd'hui encore, cette coutume subsiste dans certains cantons de l'Italie, par exemple chez les Opiques ou Àusones, et chez\les Ghaoniens. C'est une coutume utile dans les États bien ordonnés. Elle sert de correctif à la répartition inégale des terres. Il faut seulement que tous les citoyens y prennent part, mais il y a une difficulté en ce que les pauvres ont de la peine à fournir leur part tout en entretenant leur maison. »

250 LA VILLE. — POLITIQUE (iV, 10, 11).

territoire. Pour cultiver ces terres il faut prendre, de préférence, des esclaves en ayant soin qu'ils ne soient, ni de la même nation, ni trop fiers. A leur défaut on prendra des barbares qui seront réduits en servage. Les uns et les autres appartiendront à l'État sur les terres communes, et aux particuliers sur les propriétés privées. Ils travailleront bien si on leur fait espérer la liberté. En tout ceci on dirait qu'Aristote a suivi Platon.

La ville doit être placée dans un lieu salubre, exposé de préférence au levant ou au midi , abondamment pourvu d'eau bonne à boire, autrement il sera nécessaire de construire de grandes citernes. Au point de vue de la défense, les dispositions varient suivant les constitutions. Une acropole convient à l'oligarchie et à la monarchie. La démocratie cherche plutôt un emplacement en plaine. L'aristocratie préfère un certain nombre de hauteurs fortifiées. A l'intérieur la ville doit être percée de rues assez régulières pour être commodes, mais pas assez pour compromettre la sûreté en cas d'irruption de l'ennemi. Enfin il est nécessaire que la ville soit entourée de bons remparts, en état de résister à tous les systèmes d'attaque et aux inventions les plus récentes, avec des corps de garde dont chacun sera affecté à une comp^nie de citoyens, ayant un repas commun.

Du reste la ville, telle que le comprend Aristote, ressemble fort à celle de Platon. Au centre et sur une hauteur dominant tous les quartiers environnants, les édifices consacrés aux dieux. C'est là qu'auront lieu les cérémonies religieuses, celles, du moins, qui doivent se célébrer en public, et les repas communs des magistrats. Immédiatement au-dessous se trouvera la place de la liberté, destinée aux exercices gymnastiques des hommes faits. L'accès en sera interdit aux marchands, aux gens de métier, aux cultivateurs. Une autre place, dans un lieu facilement accessible, servira de marché aux denrées. C'est dans le voisinage de cette place que se tiendront les fonctionnaires

Des coDditioQS extérieures du gouYernement idéal nous passons &u\. conditions intérieures. Il faut que les citoyens soient les meilleurs possibles. Cela dépend d'abord de la nature, sur laquelle le législateur ne peut rien, mais cela dépend aussi de l'éducation, qui peut et doit être réglée par la loi. Faut-il que l'éducation soit différente pour les gouvernants et les gouvernés? Non, puisque ce ne sont pas deux classes différentes et qu'on est tour à tour gouvernant ou gouverné, suivant l'âge. On ne peut bien commander que quaad on a appris à obéir.

Le but de l'éducation est de développer l'intelligence et la raison. C'est par là en effet que J'iiomme peut atteindre te bonheur qui est le but de la société civile. C'est donc à tort que certains États, comme Lacédémone, font de la guerre et de la conquête l'unique but de l'État, et ne considèrent l'éducation que comme une préparation à la guerre. Ce système n'a pas réussi à Sparte dont la puissance est aujourd'hui abattue. Il repose sur cette idée fausse qu'il est plus noble de commander à des esclaves qu'à des hommes libres. La guerre n'est pas un but, c'est un mojen, qui doit être employé surtout pour maintenir l'indépendance nationale. Elle aboutit à la paix. C'est donc aux vertus de la paix qu'il convient de donner la préférence.

L'éducation doit s'occuper du corps et de l'âme. C'est pourquoi la loi doit régler d'abord tout ce qui concerne le mariage. Avant tout il faut que les âges des époux soient dans un rapport convenable. Il faut aussi un rapport d'âge convenable entre les parents et leurs enfants. On sait, d'ail-

252 l'éducation. — politique (iv, IS).

leurs, que les unions prématurées sont dangereuses pour la santé. On peut donc déterminer l'époque du mariage à dix-huit ans pour les femmes et à trente-sept ou un peu moins pour les hommes. Aristote indique en passant quelles conditions de santé et de tempérament doivent être requises des parents pour qu'ils donnent le jour à des enfants vigoureux. Ces observations se rattachent plutôt à la médecine et à l'hygiène.

Les enfants qui naissent n'ont pas tous le droit de vivre - Il convient de défendre par une loi d'élever ceux qui sont difformes. Il convient aussi de limiter le nombre des naissances, soit par l'abandon des enfants, soit tout au moins, si les mœurs n'autorisent pas l'abandon , par l'avortement pratiqué avant que l'embryon ait reçu le sentiment et la vie. Jusqu'à ce moment l'avortement est permis. Après l'âge de cinquante-cinq ans l'homme ne doit plus procréer d'enfants.

L'adultère de l'homme et de la femme est interdit pendant toute la durée du mariage. Il est en outre puni de l'atimie s'il est commis dans la période pendant laquelle la procréation des enfants peut avoir lieu.

La nourriture qui convient aux enfants est le lait. Jamais de vin. On doit veiller à la croissance régulière de leurs membres et les accoutumer de bonne heure à supporter le froid.

Jusqu'à cinq ans on ne peut exiger des enfants aucune application intellectuelle, mais il faut exercer leur corps, notamment par des jeux. On doit veiller à ce qu'ils ne voient et n'entendent rien d'inconvenant, et ne pas les livrer à la société des esclaves. Au reste l'immoralité dans les actes ou les propos est interdite à tous. L'homme libre qui commet cette faute est châtié, et reçoit ou une simple correction s'il est au-dessous de l'âge où l'on prend part aux repas publics, ou le châtiment d'un esclave s'il a atteint cet âge. Les peintures et représentations obscènes sont défendues , si ce n'est dans les temples de ces dieux à qui la

l'éducation. — POLITIQUE (v). 2Sâ

loi elle-même permet robscénilé; Taccès de ces temples n'est d'ailleurs permis qu'à un certain âge.

De cinq à sept ans les enfants assistent aux leçons , mais en simples spectateurs , et sans y prendre part. De sept à vingt et un ans ils reçoivent l'éducation. Celle-ci comporte deux périodes séparées par la puberté.

L'éducation doit être commune. Il s'agit, en effet, de faire de bons citoyens, et tous y ont le même intérêt. Les citoyens appartiennent à l'État, et non à eux-mêmes. A cet égard, on ne saurait trop louer les institutions de Sparte. Mais reste à savoir en quoi l'éducation doit consister. Faut-il développer l'intelligence ou le sentiment? Faut-il enseigner des choses d'utilité pratique, ou des sciences qui forment à la vertu ? Et que faut-il entendre par la vertu ?

11 y a tout d'abord un point constant, c'est qu'il faut écarter absolument toute occupation servile, si utile qu'elle puisse être, tout ce qui ne peut servir à former le corps, l'intelligence ou le cœur d'un homme libre, tout ce qui peut déformer le corps, tout ce qu'on fait pour un salaire et non en vue d'un but élevé.

Aujourd'hui l'éducation embrasse ordinairement quatre parties distinctes : la grammaire , la gymnastique , la musique et parfois le dessin. Si la musique y trouve une place ce n'est pas à titre de chose utile, mais elle fournit un digne emploi du loisir. C'est uo délassement digne d'un homme libre. Ce caractère se retrouve jusqu'à un certain point dans la grammaire et le dessin. Si on les enseigne à la jeunesse ce n'est pas seulement pour l'utilité pratique, c'est aussi pour ouvrir l'accès de toutes les sciences et développer le sens du beau. La gymnastique elle-même et l'entraînement physique n'ont pas pour unique objet le développement du corps. 11 ne s'agit pas de former des athlètes, ni d'endurcir les enfants et d'en faire des bêtes féroces. Il faut leur inspirer un noble courage , ce qui est très différent. A cet effet, il faut se borner à des exercices modérés.

234 l'éducation. — politique (v).

du moins jusqu'à l'adolescence , et éviter tout régime excès* sif. Après la puberté, les jeunes gens donneront trois ans aux autres études , après quoi ils retourneront aux exercices corporels et à Tentrainement.

Aristote revient ici sur l'étude de la musique qu'il recommande comme servant au développement de l'intelligence et du sentiment. Les chapitres qu'il a écrits sur cette question sont très intéressants pour ^histoire de la musique dans Tantiquité , mais c'est Thistoire des institutions que nous avons ici en vue. Retenons seulement qu'Aristote ne veut pas faire des musiciens de profession. Il proscrit la flûte, les instruments compliqués, les tours de force dans l'exécution. Il estime surtout la musique vocale et veut qu'on choisisse les harmonies les plus propres à élever l'âme, le mode dorien d'abord, et ensuite le mode lydien. Nous n'en dirons pas davantage sur ce sujet, purement technique.

Après la monarchie et l'aristocratie, dont oo vient de tracer les caractères, il reste encore à étudier une troisième forme de g;ouTernenieDt normale, qui est le gouvernement par excellence, Tiokvtslx, et les trois formes anormales qui sont la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie. Ces dernières sont toutes mauvaises mais non pas toutes au même degré. Plus le gouvernement normal est bon, plus il est mauvais lorsqu'il devient anormal. C'est pourquoi la tyrannie est le pire des gouvernements corrompus. Vient ensuite l'oligarchie et enfin la démocratie. On va voir quelles en sont les différentes espèces, par quelles causes et dans quelles conditions elles se produisent et se mélangent, comment elles se conservent ou se perdent, enfin quelles sont les lois qui leur conviennent, car les lois sont faites pour les constitutions et non les constitutions pour les lois".

'Ici vient un chapilre que Susemihl considère, avec raison, selon nous, comme interpolé. Nous en donnons l'analyse en note.

u Ce qui fait que chaque forme de gouvernemenl est multiple, c'est que l'État se compose d'éléments différents, en quantité variable. Ainsi il y a d'abord différentes maisons, puis des pauvres et des riches, des gens qui possèdent des armes et d'autres qui n'en ont pas, des gens occupés à l'agriculture et d'autres au commerce ou aux métiers manuels, des gens assez riches pour vfok

256 LA DÉMOCRATIE ET SES ESPÈCES. — POLITIQUE (yI, 1,4).

Il y a donc plusieurs sortes de démocraties et d'oligarchie. Parmi les démocraties on peut distinguer d'abord celle qui admet l'égalité parfaite entre riches et pauvres, puis celles qui subordonnent l'accès des fonctions publiques à la possession d'un certain cens, modéré. En troisième lieu celle où pour prendre part au gouvernement il faut être né d'un père et d'une mère citoyens. En quatrième lieu celle où il suffit d'être citoyen, à un titre quelconque. Dans toutes ces espèces, il n'y a d'autre souverain que la loi, et comme le peuple est occupé à gagner sa vie, il prend, en fait, peu de part à la politique; le gouvernement est exercé par l'élite des citoyens. Il y a une autre espèce de démocratie dans laquelle la souveraineté appartient nou

un cheval et d'autres ne pouvant supporter cette dépense. Il y a aussi des inégalités de naissance et de vertu. Dans les temps anciens où la cavalerie était la principale force militaire , cette circonstance avait pour conséquence Toligarchie ; ainsi à Érétrie , à Chalcis, à Magnésie du Méandre et dans plusieurs autres villes d'Asie. Ces différences donnent lieu à un grand nombre de combinaisons politiques.

Le caractère distinctif de la démocratie consiste non en ce que le pouvoir appartient au plus grand nombre, mais en ce qu'il appartient à tous les hommes Hbres. De même, l'oligarchie est essentiellement le gouvernement des riches et non celui d'une minorité. A ApoUonie, sur le golfe ionique, et à Théra, le pouvoir appartenait à un petit nombre d'hommes libres, sur un grand nombre d'hommes non libres. Ce n'était pas là une démocratie , pas plus qu'à Colophon où, avant la guerre de Lydie, les riches formaient la majorité.

Au point de vue des occupations , on peut distinguer parmi les citoyens diverses classes qui peuvent participer au pouvoir dans des conditions variables. Ce sont les laboureurs, les gens de métier, les marchands, les salariés, les militaires, les juges, les hommes politiques, les hommes qui sont assez riches pour fournir les liturgies, ou pour remplir les fonctions publiques. Ces diverses occupations peuvent être cumulées, mais la pauvreté et la richesse sont exclusives l'une de l'autre. Aussi la distinction entre les riches et les pauvres est fondamentale en politique. »

particulières, et ne devraient jamais passer en règle générale. Celte dernière forme de démocratie est la plus récente. Elle s'est formée dans des Etats possédant un territoire étendu et des ressources considérables dont une partie a pu être distribuée aux citoyens pauvres, pour leur procurer le loisir nécessaire à l'exercice du pouvoir politique. Ce sont même alors les pauvres qui ont le plus de loisir, car les riches ont leur fortune à gérer et sont souvent empêchés de se rendre soit à l'assemblée soit au tribunal.

Entre les oligarchies on peut distinguer d'abord celle où le cens est assez élevé pour écarter les pauvres, qui se trouvent ainsi en dehors du gouvernement, bien qu'en majorité. Dans une seconde espèce, la même condition de cens existe, et en outre les magistrats se recrutent euxmêmes , soit parmi tous les censitaires , ce qui est aristocratique, soit parmi certains censitaires, ce qui est oligarchique. Dans une troisième espèce, le ûh succède au père. Dans une quatrième, outre les conditions susénoncées, les magistrats sont au-dessus des lois. Cette dernière forme correspond à la tyrannie et à la démocratie absolue. Elle s'appelle le gouvernement de la force , invuKndst.

Du reste le fait a'est pas toujours d'accord avec le droit. Il peut se faire que la constitution ait un certain caractère oligarchique ou démocratique et que , par la tendance des mœurs et des esprits, le gouvernement s'exerce en un sens différent. C'est ce qui a lieu généralement après les révolutions. La transition d'un régime à l'autre ne peut pas se faire brusquement.

Le caractère de l'aristocratie est de conférer les fonctions

ment démocratique, une part du pouvoir étant réservée aux riches et une autre au peuple. A Lacédémone il n'y a que les deux éléments, aristocratique et démocratique,

La x3>.tTEt3: est un mélange d'oligarchie et de démocratie. La zzXnslx proprement dite est celle qui incline davantage à la démocratie; si elle incline davantage à l'oligarchie od l'appelle aristocratie. Dans tous ces gouvernements on s'efforce de faire ime parlaus. riches et une autre aux pauvres. Le mérite personnel est généralement considéré comaie une conséquence de la richesse. Quant à la noblesse, ce n'est qu'une ancienneté de richesse et de mérite. Les gouvernements aristocratiques ont toujours de bonnes lois, EÛvcttfa, mais ce n'est pas tout que les lois soient bonnes, il faut encore qu'elles soient bien observées.

Pour former la ttoXitei'ii ', on peut employer différentes combinaisons. La première consiste à prendre une partie de la loi oligarchique et une partie de la loi démocratique, par exemple, à composer les tribunaux en donnant un salaire aux pauvres, et en forçant les riches à y venir sous peine d'amende, dérogeant ainsi au principe oligarchique qui ne donne pas de salaire, et au principe démocratique qui n'inflige pas d'amende. La seconde consiste à prendre une moyenne, par exemple, entre le cens nul ou bas de la démocratie et le cens élevé de l'oligarchie. La troisième consiste à juxtaposer l'institution oligarchique et l'institution démocratique, en prenant, par exemple , à la démocratie la désignation des magistrats par la voie du sort, et à . l'oligarchie la condition d'un cens, ou bien en prenant à la démocratie l'absence de cens, et à l'oligarchie l'élection.

' Dans toute cette partie concernant la noXiTefa, l'ordre des paragraphes parait avoir été troublé. Susemihl a cherché à le rectifier. Cette rectirication n'a pas grande importance au point de vue d'une simple analyse.

parue, ue i aihi suii iiiticuuiciim t)i uesire autre cnose. HiD général, plus la combinaison est parfaite, plus la constitution a do chance de durée. Le véritable point d'appui est dans la classe moyenne. De même qu'en morale la vertu est un terme moyen entre deux extrêmes, de même, en politique, c'est la classe moyenne intermédiaire entre les riches et les pauvres qui offre les plus grandes garanties. Elle sait à la fois obéir et commander. Elle n'est pas factieuse. Elle ne connaît ni l'envie ni le dédain. C'est d'elle que sont sortis les meilleurs législateurs, Solon , Lycurgue, Charondas et tant d'autres. C'est l'absence de classe moyenne qui produit l'oligarchie, la démocratie et tous les mauvais gouvernements. C'est toujours elle que le législateur doit avoir en vue.

Presque tous les législateurs qui ont voulu fonder des gouvernements aristocratiques ont commis deux erreurs à peu près égales, d'abord en accordant trop aux riches, puis en trompant les classes inférieures. Ainsi ils ont voulu assurer aux riches la prépondérance dans l'assemblée en frappant d'une amende les riches qui n'y assisteraient pas. Ils ont interdit aux riches la faculté de refuser les fonctions publiques, ils ont frappé d'une amende les riches qui ne veulent pas siéger dans les tribunaux, qui ne possèdent pas d'armes, qui ne se rendent pas aux exercices gymnastiques, . tandis qu'il n'y a aucune contrainte pour les pauvres. Dans les démocraties, c'est l'inverse. On donne un salaire aux pauvres qui se rendent à l'assemblée ou au tribunal , et on n'exerce aucune contrainte sur les riches. La règle doit être de tenir une balance égale. Il faut n'admettre à l'exercice des droits politiques que les citoyens qui ont des armes , et en même temps abaisser autant que possible le taux du cens. C'est par ces moyens qu'on peut établir,

260 LA TYRANNIE. — POLITIQUE (vi , 8).

sinon un gouvernement parfait, du moins le meilleur gouvernement qui soit possible dans des circonstances données.

De la tyrannie il n'y a qu'un mot à dire. C'est le plus mauvais des gouvernements, car il est établi dans Tintérêt du maître, sans aucun souci de l'intérêt des gouvernés. Aussi ne peut-elle s'établir que par la force et il n'est pas un homme libre qui se soumette volontairement à un gouvernement de ce genre *.

* Xénophon a peint le tyran et montré les maux de la tyrannie dans le petit traité intitulé Hieron.

262 POUVOIR DÉLIBÉRATIF. — POLITIQUE (vi, 11).

se réunissent et forment rassemblée, mais ces collèges se renouvellent constamment. Chaque tribu, chaque fraction du peuple y est représentée à son tour, jusqu'à ce que tous y aient passé. Au reste l'assemblée ne se réunit que pour faire des lois, modifier la conslitution et recevoir les communications des magistrats.

Deuxième manière : Les citoyens délibèrent tous en masse, mais rassemblée ne se réunit que pour élire les magistrats, faire les lois, décréter la paix ou la guerre et recevoir les comptes. Pour le reste , ce sont les magistrats qui décident, chacun suivant sa compétence, soit élus, soit désignés par le sort.

Troisième manière : Les citoyens se réunissent pour élire les magistrats, recevoir les comptes, décréter la paix ou la guerre et faire les traités. Toutes les autres affaires sont décidées par les magistrats, mais ceux-ci sont électifs, du moins dans toutes les fonctions qui exigent des personnes capables.

Quatrième manière : Tous délibèrent sur toutes choses. Les magistrats ne décident rien et ne peuvent donner qu'un avis préparatoire. C'est le régime de la démocratie absolue, tandis que les trois premières manières appartiennent à la démocratie modérée.

Le second système est oligarchique. Là aussi on peut procéder de plusieurs manières différentes. Si le gouvernement ne se met pas au-dessus des lois , si le cens est modéré, si tous les censitaires sont admissibles aux fonctions publiques, l'oligarchie est tempérée, mais si ceux qui sont au pouvoir se recrutent eux-mêmes, ou par voie d'hérédité, ou se mettent au-dessus des lois, on a un gouvernement absolument oligarchique.

Le troisième système est mixte. C'est une 'iuoXiT£{a mélangée d'aristocratie, à différents degrés. Quand tous décident de la paix ou de la guerre et reçoivent les comptes , et que tout le reste est remis à des magistrats élus , on a une aristocratie. Quand les fonctionnaires sont les uns électifs, les

du salaire donné à ceux qui viennent. La délibération est meilleure quand tous y prennent part. On peut aussi élire ou désigner par le sort un certain nombre de personnes prises également dans toutes les fractions du peuple, et leur confier le vote. Si la masse populaire est beaucoup plus nombreuse que les citoyens capables, on peut ne donner de salaire qu'à uu certain nombre d'bommes du peuple, correspondant à celui des bommes capables, ou bien encore réduire par la voie du sort le nombre des votants.

Dans l'oligarchie il faut constituer des conseils chargés de donner un avis préalable, xpâSauXot, ou des gardiens des lois, vsjisfuXaxs;, soit élus pour chaque assemblée, soit établis comme magistrature permanente comme on le fait dans certaines villes; l'assemblée ne s'occupe alors que des affaires ainsi préparées. Par ce moyen le peuple participe au pouvoir délibératif mais ne peut porter atteinte à la constitution. En outre , il faut donner au peuple le droit d'accepter ce qui lui est proposé, mais sans qu'il puisse décider rien de contraire, ou bien lui donner seulement voix consultative, en laissant la décision aux magistrats. Entîn il faut donner au peuple un droit absolu de rejeter les propositions mais non de les accepter, et dans ce dernier cas l'affaire doit être de nouveau soumise aux magistrats. C'est l'inverse de ce qui a lieu dans les raXi-rerai où les oligarques sont bien aussi, en général, souverains pour accepter et non pour rejeter, mais ouïe recours est porté devant l'assemblée et non devant les magistrats.

264 MAGISTRATURES. — POLITIQUE (vi , 12).

Les magistratures, ipy^ai, forment le second pouvoir de l'État. Combien en faut-il? Quelles doivent être leur compétence et leur durée? Peuvent-elles être conférées plus d'une fois à une même personne? Où seront pris les magistrats? Par qui? Dans quelle forme?

On appelle magistrature les fonctions qui confèrent ua pouvoir, un droit de décision et de commandement. On ne peut donc considérer comme des magistrats, les prêtres, les chorèges, les hérauts, les ambassadeurs , et dans un autre ordre d'idées les mesureurs de blé, ni les gens employés à des fonctions serviles, qu'on fait même souvent remplir par des esclaves publics.

Les grands États ont un grand avantage sur les petits^ en ce qu'ils peuvent multiplier les magistratures en les spécialisant. Le service est alors mieux fait. La population est assez nombreuse pour qu'il soit interdit d'exercer une magistrature plus d'une fois. Dans les petits Etats au contraire on est obligé de réunir les emplois, de les confier plusieurs fois aux mêmes mains, de permettre le cumul. Il importe d'étudier quels emplois peuvent être réunis ou cumulés, s'ils doivent être généraux ou locaux, si leur compétence doit être réglée en vue des choses ou des personnes.

Au point de vue politique les magistrats sont tirés de milieux différents suivant la forme du gouvernement. Dans l'aristocratie on prend les hommes qui ont reçu de l'éducation , dans l'oligarchie les riches. Dans la démocratie on prend parmi tous les hommes libres. Une même magistrature peut être plus ou moins importante suivant la forme du gouvernement.

Il y a telle magistrature qui est propre à telle forme de gouvernement. Ainsi les 7upo6ouXoi sont une institution oligarchique; le grand conseil, gouX*^, est au contraire une institution démocratique. Dans l'oligarchie les :wp66ouXoi annulent le grand conseil , et dans la démocratie absolue le grand conseil s'efface devant l'assemblée. La surveillance

Dattu pour aetruire la aemocratie. tjntiD il y a uo système mixte, procédant d'une façon pour certaines magistratures et d'une autre façon pour tes autres. Ces trois systèmes peuvent donner lieu à des combinaisons différentes suivant qu'on emploiera l'élection ou le sort, et encore, dans le cas 011 tous sont aptes à être nommés, suivant qu'ils seront pris dans tout le peuple, ou tour à tour dans chaque fraction du peuple.

Quand les magistratures sont conférées par tous et à tous, l'institution est démocratique, que la Domination ait lieu par l'élection ou par le sort. Si le droit de nommer est remis à tour de rôle aux diverses fractions du peuple , l'institution convient à la itoXiTefa. Si le droit de nommer ou d'être nommé appartient seulement à quelques-uns, l'institution est oligarchique.

Le troisième pouvoir de l'État est le pouvoir judiciaire. De qui seront composés les tribunaux? Quelle sera leur compétence? Comment seront-ils formés?

Il y a buit sortes de tribunaux : un pour recevoir les comptes, EÎiOuvat, un "pour juger les atteintes portées au domaine de l'État, un troisième pour juger les atteintes portées à la constitution, un quatrième pour les amendes infligées par des magistrats à des particuliers, un cinquième pour les contrats entre particuliers, quand l'intérêt est suffisant, un sixième pour les affaires de meurtre, th yovHiav, un septième pour les affaires des étrangers, tï §Evixév, un buitième enfin pour les obligations entre particuliers jusqu'à cinq drachmes ou un peu plus.

Le tribunal qui connaît du meurtre peut se diviser, comme à Athènes, en quatre tribunaux, composés de juges

266 POUVOIR JUDICIAIRE. — POLITIQUE (vi, 13).

différents suivant que le meurtre a été commis avec préméditation, ex xpovofaç, OU involontairement, àxouaCcoç, ou que Taccusé prétend avoir été dans son droit, ou enfin que l'accusé est un exilé auquel on impute un nouveau meurtre, cas du reste extrêmement rare. De même on conçoit que le tribunal des étrangers se subdivise en deux sections. Tune pour les procès entre deux étrangers, Tautre pour les procès entre un étranger et un citoyen.

Quant au tribunal qui connaît des petites causes , il peut se composer d'un petit nombre de juges.

On peut donc laisser de côté ces trois derniers tribunaux. Quant aux cinq premiers il est de la plus haute importance politique de les bien composer. On peut concevoir que tous soient appelés à juger, ou quelques-uns seulement, qu'ils soient appelés par l'élection ou par le sort, enfin que certains tribunaux soient composés d'une certaine manière et les autres autrement. De là différentes combinaisons qu'Aristote énumère comme s'il s'agissait d'un problème d'arithmétique. Les unes conviennent à la démocratie , d'autres à l'oligarchie, d'autres enfin à l'aristocratie et à la xoXiTe(a.

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