LA CONSTITUTION D'ATHÈNES ET LE RECUEIL DES CONSTITUTIONS
Le grand recueil formé par Aristote comprenait, dit-on, cent cinquante-huit constitutions. Elles étaient rangées par ordre alphabétique, et Athènes paraît avoir ainsi occupé un des premiers rangs. Ensuite venaient les autres villes non seulement de la Grèce proprement dite mais de tous les pays peuplés par des colonies grecques, l'Asie-Mineure , la Sicile, la grande Grèce. Marseille même y tenait une place, et peut-être aussi Carthage.
De cet ouvrage célèbre dans l'antiquité et admiré par Cicéron \ il ne restait que des fragments et on ne pouvait s'en faire qu'une idée très imparfaite, lorsqu'un hasard inespéré nous a rendu presque en entier le livre qui traitait de la République d'Athènes. C'est par là que nous commencerons l'étude d'Aristote^
^ Cicéron, De flnibus , V, 4. Omnium fere civitatum non Graecise solum sed etiam barbariae ab Aristotele mores , instituta , disciplinas, a Theophrasto leges etiam cognovimus.
^ Une partie de cette analyse a déjà été publiée dans le Journal des Savants, 1891, p. 257. Nous la reproduisons ici après revision et correction, d'après les excellents travaux des derniers éditeurs.
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La foQdation de l'État athénien remonte à Thésée. C'est ce héros légendaire qui réunit en une seule yille, autour du temple voué au culte national, les différents bourgs ou villages disséminés dans l'Attique. La population formait quatre tribus dont chacune avait son roi, à la fois prêtre et magistrat. Chaque tribu comprenait trois phratries et chaque phratrie trente familles ou y^'vy). Au point de vue social et politique elle se divisait en trois classes , les eupatrides, ou nobles, dépositaires de l'autorité religieuse, les cultivateurs et les gens de métier.
Le plus ancien magistrat fut le roi. A côté de lui et par démembrement des fonctions royales on créa successivement le polémarque, pour commander l'armée, et l'archonte, pour rendre la justice. Ces charges étaient d'abord à vie et accessibles aux seuls eupatrides. Leur durée fut ensuite réduite à dix ans d'abord, puis enfin à un an. Ce dernier changement avait déjà eu lieu lorsqu'on créa six thesmothètes chargés de mettre par écrit le droit et de le garder pour en faire la règle de leurs jugements.
En sortant de charge les archontes entraient à l'aréopage et formaient ainsi un conseil supérieur et viager chargé de faire observer les lois , de diriger l'administration et de punir les crimes par des amendes et des châtiments corporels. C'est à l'aréopage qu'appartenaient le choix et la nomination des magistrats.
Les deux dernières classes n'avaient aucune part au pouvoir. Toutes les terres étaient entre les mains des eupatrides qui les faisaient exploiter par les cultivateurs auxquels ils abandonnaient pour tout salaire un sixième de la récolte. La condition des cultivateurs était misérable. Écrasés par leurs charges ils devenaient de plus en plus les débiteurs des maîtres du sol, et le droit du créancier sur
le (lébileiir insolvable était de la dernière rigueur. Il s'exerçait sur la personne du débiteur et de ses enfants. Le créancier pouvait les faire travailler pour son compte, comme ses esclaves, ou les vendre à l'étranger.
Le premier essai de constitution fut fait par Dracon (av. J.-C. 624). A côté des magistrats anciens qui prenaient lous le nom d'archontes, d'autres charges avaient été créées, lelles que celles des stratèges et des hipparques. Dracon rendit ces charges, anciennes et nouvelles, accessibles à tous les citoyens en état de s'armer à leurs frais , sous condition d'un cens plus ou moins élevé, et assujétit tous les fonctionnaires, sans exception, à fournir caution et à rendre compte de leurs actes. Il créa un conseil de quatre cent un membres tiré au sort parmi les censitaires, avec un roulement calculé de telle sorte que tous y passassent à leur tour. Tout membre du conseil ou de l'assemblée du peuple était tenu d'assister régulièrement aux séances sous peine d'amende. Enfin Dracon écrivit les lois sur le meurtre qui sont toujours restées en vigueur chez les Athéniens.
Cette constitution de Dracon n'élargissait la base du gouvernement qu'en apparence, c'était toujours l'aréopage (jui nommait aux charges. En fait, le pouvoir appartenait exclusivement aux riches, et surtout aux eupatrides. Seulement il était réparti d'une manière plus égale entre tous les membres de la classe dirigeante; quant aux pauvres ils étaient toujours privés de tout droit politique et leur condition ne s'améliorait pas.
L'ordre établi par Dracon ne fut pas de longue durée. La lutte entre les riches et les pauvres, un instant suspendue, éclata de nouveau avec plus de violence que jamais. Enfin, trente ans après Dracon, les deux partis s'accordèrent pour porter au pouvoir un homme qui servirait d'arbitre (av. J.-C. 594). Ce fut Solon , qui par sa naissance appartenait aux eupatrides, mais ne s'élevait pas, par sa iortune, au-dessus de la classe moyenne. Son premier acte
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fut l'abolition des dettes publiques et privées, et la suppression de la contrainte par corps. Cette mesure était utile, nécessaire même, car la très grande majorité des débiteurs était insolvable, et la situation devenait telle qu'il fallait en sortir à tout prix. Cela fait, Solon donna une constitution et un code de lois civiles qui furent gravées sur des rouleaux placés en public, à la portée de tous. Elles furent adoptées pour une durée de cent ans, et tous les citoyens, les neuf archontes en tète, s'engagèrent par serment à les observer. De la législation de Dracon on ne laissa subsister que les lois sur le meurtre.
La constitution de Solon maintenait la division du peuple en classes, d'après le cens, c'est-à-dire d'après le revenu foncier.
Les trois premières classes avaient seules l'accès des magistratures, et non pas toutes également, les plus grandes charges étant réservées au cens le plus élevé. La dernière classe, celle desthètes, était exclue du pouvoir exécutif, mais prenait part à l'assemblée du peuple et siégeait dans les tribunaux; quanta la nomination des magistrats, elle fut enlevée à l'aréopage et dut s'effectuer désormais par la voie du sort, sur des listes de candidats dressés par chaque tribu.
Solon maintint les quatre anciennes tribus avec leurs rois, et leur division en trittyes, seulement il établit dans chaque tribu douze naucraries, ayant chacune son chef, pour le service des contributions et prestations publiques. A côte de l'aréopage il plaça un conseil de quatre cents membres, cent de chaque tribu. L'aréopage conserva du reste ses anciennes fonctions. Il fut investi d'un pouvoir discrétionnaire pour infliger sans jugement des amendes payables à l'Etat, et reçut le droit de juger les attentats contre la démocratie.
Une loi célèbre forçait tous les citoyens à prendre parti dans le cas de sédition , et à se déclarer. L'abstention était punie de l'atimie et de la déchéance.
Solon proclama en outre deux grands principes qui dominent toute sa législation et garantissent efficacement la liberté du peuple : le droit de poursuivre toute infraction aux lois est ouvert non seulement à la partie lésée, mais à tous, sans exception, et toute décision d'un magistrat peut être Tobjet d'un recours devant les tribunaux populaires. Ces deux dispositions contenaient en germe la démocratie qui a fini par tout absorber.
La réforme des monnaies, celle des poids et mesures furent le complément de la loi sur les dettes.
Apres avoir ainsi rétabli Tordre, Solon s'éloigna d'Athènes pour n'avoir pas à modifier son œuvre. Il n'avait satisfait ni les pauvres qui auraient voulu le partage des biens, ni les riches qui prétendaient garder leurs anciens privilèges. Les séditions éclatèrent de nouveau. Trentequatre ans après l'archontat de Solon, Pisistrate, chef du parti populaire, réussit à se faire donner par le peuple une garde pour la sûreté de sa personne, se rendit maître de l'acropole et prit le pouvoir (av. J.-C. 560). Chassé cinq ans après, il resta six ans en exil, et revint avec l'aide de Mégaclès, chef du parti modéré. Chassé bientôt une seconde fois, il subit encore un exil de dix ans et se rétablit enfin par les armes avec l'aide des Argiens, des Thébains, du tyran de Naxos et des chevaliers d'Érétrie. Cette fois il réussit à désarmer le peuple et exerça désormais sans conteste tout le pouvoir politique. Ce fut une tyrannie, mais douce et prudente. Il encouragea l'agriculture par des avances aux cultivateurs, refoula ainsi dans les campagnes la population qui s'agglomérait dans la ville, et rendit plus productive la dîme qu'on lui payait à titre d'impôt. Il institua les juges des dèmes, pour terminer sur place les procès des habitants de la campagne. Lui-même parcourait sans cesse le pays, afin de veiller et de pourvoir à tout. Accusé de meurtre , il ne fit aucune difficulté à comparaître devant l'aréopage oii son accusateur n'osa pas se présenter. Son règne fut un âge d'or.
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A sa mort (av. J.-C. 527), ses quatre fils héritèrent de son pouvoir. Deux d'entre eux, Hippias et Hipparque étaient nés d'une femme athénienne. Les deux autres avaient pour mère une Argienne. En fait, les deux premiers eurent seuls le gouvernement, jusqu'à ce que, Hipparque ayant été tué par Harniodius et Aristogiton, Hippias régna seul (av. J.- C. 314); mais il ne tarda pas à se rendre odieux par ses rigueurs et, trois ans après, les bannis, aidés par les Lacédémoniens, parvinrent à le chasser. Cela fait, ils ne purent s'entendre. H y eut encore trois ans de lutte entre deux chefs de partis, Isagoras soutenu par les Lacédémoniens qui occupaient toujours Athènes, et Clisthène, de la puissante famille des Alcméonides, qui s'était lait le chef du parti populaire. Les premiers eurent d'abord le dessus et crurent se maintenir par le bannissement de sept cents familles, mais une insurrection éclata. Isagoras avec les Lacédémoniens fut assiégé dans l'acropole, il dut s'éloigner et le peuple rappela Clisthène et tous les bannis (av. J.~C. 508).
Une fois au pouvoir, Clisthène s'occupa d'organiser la démocratie afin de briser les anciens cadres. A la place des quatre anciennes tribus il en créa dix nouvelles, ce qui permit d'admettre de nouveaux citoyens, de mêler les familles et de rendre l'accès des charges plus ouvert à tous. Le nombre des membres du conseil fut porté de quatre cents à cinq cents, ce qui donnait cinquante membres par tribu. Aux douze anciennes trittyes Clisthène en substitua trente. Les naucraries furent remplacées par des dèmes. Les g entes , les phratries, les sacerdoces subsistèrent, mais n'eurent plus qu'un caractère religieux. La nouvelle division était purement laïque et géographique. On évita même de donner à la tribu un territoire compact et d'un seul tenant. Chaque tribu se composa de dèmes épars sur toute la surface du pays.
Le commandement de l'armée resta au polémarque; on lui adjoignit seulement dix stratèges, un par tribu.
Enfin Clisthène insliliia Tostracisme, qui permettait d'exiler un citoyen par un simple vote populaire, sans jugement.
A ce moment eut lieu la première invasion des Perses. La victoire de Marathon affermit la démocratie et deux ans après (av. J.-C. 488), Tostracisme commença à fonctionner. On s'en servit d'abord pour éloigner les amis des Pisistratides. On ne tarda pas à l'appliquer aux hommes de tous les partis dès qu'ils paraissaient devenir trop grands. En 487 les archontes cessèrent d'être élus. Ils furent désormais tirés au sort, un par tribu, sur une liste de cinq cents candidats élus. Ainsi la démocratie marchait à grands pas. La découverte des mines d'argent du Laurion, en 483, lui donna bientôt d'abondantes ressources financières qui furent tout d'abord employées à créer une flotte de cent vaisseaux de guerre. Cette flotte sauva la Grèce h Salamine , (av. J.-C. 480).
Si le peuple athénien avait pu sortir d'Athènes avant l'arrivée de Xerxès, c'était grâce au dévouement patriotique et à la générosité de l'aréopage qui, dans la panique générale, avait distribué à chaque citoyen huit drachmes par tête, et avait embarqué tout le monde sur la flotte. Après la victoire , l'aréopage se trouva tout naturellement investi du pouvoir. Il l'exerça avec un grand succès et, grâce à son excellente direction, Athènes devint rapidement la plus grande puissance de la Grèce. Les Ioniens furent détachés de l'alliance lacédémonienne et une grande confédération se forma, embrassant tous les Étals maritimes de la Grèce sous l'hégémonie d'Athènes. Les alliés furent bientôt transformés en sujets et leurs contributions servirent à alimenter le trésor athénien. Il n'y eut que Chios, Lesbos et Samos qui conservèrent leur constitution , avec une certaine indépendance. Les chefs du peuple , à cette époque, étaient Aristide et Thémistocle.
Avec le produit des mines du Laurion et les tributs des dliés l'État athénien était devenu riche. Aristide voulut
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que chaque citoyen eût, autant que possible, sa part dans la prospérité générale. Il attacha une solde non seulement au service de terre et de mer mais encore à toutes les fonctions publiques. Or, sans compter le conseil des Cinq- Cents, il y avait environ sept cents magistrats dansl'Attique et pareil nombre dans les possessions athéniennes d'outremer. Lorsque, sous Périclès, un traitement fut alloué aux juges, il se trouva que plus de vingt mille citoyens recevaient ainsi un traitement ou une pension du Trésor public.
Le gouvernement de l'aréopage dura dix-sept ans. En 462 Ephialte, chef du parti populaire, après avoir poursuivi et fait condamner plusieurs membres de ce sénat, s'en prit au sénat lui-même et le dépouilla de toutes ses attributions politiques qui furent réparties entre les Cinq- Cents, le peuple et les tribunaux. La mort d'Éphialte, qui périt assassiné, ne ralentit pas le mouvement démocratique- D'abord les hommes de la troisième classe du cens furent admis à figurer sur les listes de candidats aux fonctions d'archonte (av. J.-C. 457). Puis les trente juges des dèmes furent rétablis (av. J,-C. 453). Enfin le nombre des citoyens augmentant toujours, le peuple décréta, sur la proposition de Périclès, que nul ne jouirait des droits politiques s'il n'était né d'un père et d'une mère citoyens. Devenu chef du parti populaire, Périclès accéléra le mouvement démocratique, soit en diminuant encore les attributions de l'aréopage, soit en augmentant la flotte et en développant les forces navales de l'Etat. Il institua le salaire des juges, qui eut pour effet d'abaisser le niveau des tribunaux, en y attirant les citoyens les plus pauvres, et de les rendre ainsi plus accessibles à la corruption.
Jusqu'à Périclès les chefs de l'un et de l'autre parti avaient toujours été des hommes de grande naissance. D'un côté, Isagoras , Miltiade , Cimon, Thucydide, Nicias; de l'autre côté, Solon, Clisthène, Xanthippe, Thémistocle, Aristide, Ephialte, Périclès. Après la mort de ce dernier.
HISTOIRE (23-32). na
la direction du parti populaire passa à des démagogues, avides de pouvoir et décidés à l'obtenir par tous les moyens, Cléon , Cléophon , Callicrale , tandis que les chefs du parti opposé restèrent des hommes considérables, tels que Nicias, Thucydide, Théramène. Les deux partis se balancèrent ainsi et se continrent l'un l'autre jusqu'au désastre de Sicile en 413. L'issue fatale de cette malheureuse entreprise fit éclater une révolution dans le gouvernement. En vue de plaire à la Perse, dont l'alliance paraissait indispensable pour résister à la puissance lâcédémonienne, le peuple athénien se décida à rétablir l'oligarchie. Des commissaires furent chargés de préparer des mesures de salut public. Ils commencèrent par assurer la liberté absolue de toute proposition. Toutes les lois destinées à réprimer et à prévenir les propositions inconstitutionnelles ou illégales furent abrogées ou tout au moins suspendues. Il fut interdit à tous magistrats d'intenter aucune poursuite de ce genre sous peine de mort. Après avoir ainsi supprimé tout obstacle légal, les commissaires proposèrent et firent voter deux grandes mesures : gratuité absolue de toutes fonctions publiques, autres que celles d'archonte et de prytane; institution provisoire d'un corps souverain, de cinq mille citoyens au moins pris parmi les contribuables et choisis par dix personnes élues dans chaque tribu.
Ce corps souverain ne fut jamais constitué effectivement. En attendant, le pouvoir fut exercé par les citoyens sous les armes, au nombre d'environ cinq mille. Ils désignèrent une commission de cent membres qui rédigea et fit voter par le peuple une nouvelle constitution, inspirée par Pisandros , Antiphon et Théramène. Aristote nous en fait connaître le texte. 11 est inutile d'en reproduire ici les dispositions qui ne furent jamais appliquées. Il suffît de dire que la direction des affaires devait être confîée à un sénat dont les fonctions seraient gratuites et annuelles, et qui nommerait dans son sein à toutes les charges publiques importantes. Le corps des Cinq-Mille était divisé en quatre
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sections, par la Yoie du sort, et chacune de ces sections, déduction faite des membres ayant moins de trente ans, formait un sénat, et siégeait pendant un an, à tour de rôle. Chaque sénateur pouvait s'adjoindre un assesseur, remplissant les mêmes conditions d'âge. Ils étaient tous tenus d'assister à chaque séance à peine d'une drachme d'amende.
En fait le pouvoir resta concentré entre les mains d'un conseil de quatre cents membres nommés , à raison de quarante par tribu, sur des listes de candidature présentées par les tribus. Ce conseil nomma dans son sein une commission de dix membres, investis d'un pouvoir discrétionnaire. L'oligarchie se trouva ainsi constituée (av. J.-C. 411). Elle ne dura pas longtemps. A la suite de nouveaux revers, le conseil des Quatre-Cents fut renversé. Il n'avait duré que quatre mois. Les cinq mille rentrèrent en possession du pouvoir. Ils ne durèrent eux-mêmes que six ans.
Après le désastre d'iEgos-potamos et la prise d'Athènes par les Lacédémoniens, le peuple, sous la pression des troupes étrangères, désigna trente personnes qui furent investies de tous les pouvoirs. Ces trente nommèrent tous les magistrats et un conseil de cinq cents membres sur une liste double présentée par les Cinq-Mille. Ils créèrent onze gardiens des prisons et s'entourèrent d'une garde de police de trois cents hommes (av. J.-C. 404).
Le gouvernement des Trente fut d'abord assez modéré. Ils abrogèrent les lois qui avaient réduit les attributions de l'aréopage et revisèrent les lois civiles pour les simplifier, en sorte que les juges n'eussent plus qu'à les appliquer littéralement, sans que rien fût abandonné à leur appréciation. Enfin ils poursuivirent à outrance les sycophantes et les démagogues; mais bientôt ils se livrèrent à tous les excès et firent périr tous ceux dont ils redoutaient l'influence ou dont ils convoitaient les biens. Il y eut ainsi plus de quinze cents victimes. Ce fut le régime de la terreur.
Bientôt on alla plus loin encore. Les bannis étant rentrés
en armes sous la conduite de Thrasybule, les Trente se firent donner par leur sénat des pouvoirs illimités, et notamment celui de mettre à mort sans jugement tout citoyen (jui ne serait pas inscrit sur une liste de trois mille personnes qui devaient seules constituer le gouvernement. Un autre décret mettait hors la loi quiconque aurait fait de l'opposition à l'oligarchie. Armés de ces décrets, les Trente firent aussitôt périr Théramène, désarmèrent tout le peuple, à l'exception des trois mille, et introduisirent dans l'acropole d'Athènes une garnison de sept cents Lacédémoniens.
Ces mesures extrêmes ne les sauvèrent pas. L'insurrection faisait des progrès. Les Trente ne purent la réduire. Battus à Munychie, ils furent déposés par le peuple qui nommaà leur place dix commissaires avec pleins pouvoirs pour mettre fin à la guerre civile. Ces Dix prirent euxmêmes des mesures de violence. Il fallut encore les renverser. Enfin un nouveau comité, pris cette fois dans la partie modérée du gouvernement, posa les bases d'une transaction qui fut acceptée par les deux partis (av. J.-C. 403). Les membres les plus actifs de ce comité furent Rhinon et Phayllos ; le roi de Lacédémone, Pausanias, les soutint par son intervention.
Le traité portait que les partisans de l'oligarchie pourraient sortir d'Athènes et s'établir à Eleusis qui formait pour eux une place de sûreté. Le passé était couvert par une amnistie, il n'y avait d'exception que pour les Trente, les Dix et leurs agents directs. L'Etat athénien se trouvait ainsi coupé en deux; mais la paix était rétablie et c'était le plus pressé. Les deux partis ne tardèrent pas à comprendre qu'il fallait se rapprocher davantage. Un orateur démocrate, Archinos, démontra la nécessité d'une entente sans réserve. Une amnistie absolue fut proclamée, les partisans de l'oligarchie renoncèrent à se retirer à Eleusis, et les dettes contractées par chacun des deux partis furent mises sans distinction à la charge de l'État.
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La démocratie ainsi restaurée régna désormais sans conteste et absorba de plus en plus tous les pouvoirs. Il n'y eut plus de limite à la compétence des tribunaux populaires. La juridiction du conseil des Cinq-Cents fut supprimée et remise aux juges ordinaires, c'est-à-dire au peuple. 11 avait d'abord été décidé qu'il n'y aurait plus de salaire pour rassemblée du peuple , mais on s'aperçut bientôt que sans salaire on ne pourrait pas avoir d'assemblée en nombre suffisant; on fut ainsi conduit à payer à chaque membre de l'assemblée, pour chaque séance, une obole d'abord, puis deux, puis enfin trois.
Telles furent les révolutions du gouvernement d'Athènes. Arislote en compte onze. Après en avoir fait Fhistoire il décrit le mécanisme de la constitution pratiquée de son temps. En le suivant dans cette description, nous allons assister au curieux spectacle d'un peuple se gouvernant directement lui-même ^ Jamais l'autonomie n'a été poussée plus loin.
Sont membres du peuple souverain tous ceux qui sont nés en légitime mariage d'un père et d'une mère athéniens. A dix-huit ans ils sont inscrits sur les registres du dème, après un vote de l'assemblée du dème qui déclare sous la foi du serment, en premier lieu, qu'ils ont l'âge requis, et en second lieu, qu'ils sont de condition libre et de naissance légitime. Celui dont l'admission est refusée peut en appeler au tribunal où l'affaire est jugée contradictoirement entre l'appelant et cinq membres du dème , choisis par l'assemblée ; mais cette voie de recours est périlleuse ,
* Nous nous abstenons à dessein de tout commentaire. Nous nous proposons uniquement de faire connaître l'ouvrage d'Aristote.
l'éphébie (42). 177
car si l'appel est jugé mal fondé, Tappelant est vendu comme esclave. Dans tous les cas la décision du dème est contrôlée par le conseil des Cinq-Cents , qui procède à un examen corporel des inscrits, raye ceux qui ne paraissent pas avoir atteint Vàge et inflige une amende au dème qui a prononcé à tort leur admission.
Les jeunes gens ainsi inscrits sur les registres du dème sont citoyens, toutefois il n'exercent pas encore leurs droits politiques, un stage de deux ans leur est imposé pour leur éducation civique et militaire. Le régime de l'éphébie nous est connu dans tous ses détails par de nombreux monuments épigraphiques, mais ces monuments ne remontent pas au delà de Tan 300 avant Jésus-Christ. Aristote nous apprend qu'il était en vigueur de son temps. Les éphèbes de chaque tribu formaient une compagnie. Il y avait ainsi dix compagnies dont chacune était sous les ordres d'un instructeur, ou sophroniste, élu à main levée par l'assemblée du peuple parmi trois personnes proposées par les pères des jeunes gens inscrits dans l'année, et âgées de plus de quarante ans. Au-dessus des instructeurs était un directeur, ou cosmète, élu par l'assemblée du peuple, sans condition de présentation.
Enfin l'assemblée du peuple nommait encore à main levée deux surveillants, Traios-p-SaL, et des maîtres, gig^gy.aAci, chargés principalement d'enseigner le maniement des armes. Chaque sophroniste recevait une drachme, c'està-dire à peu près un franc par jour; chaque éphèbe recevait quatre oboles, c'est-à-dire à peu près 65 centimes. La solde de chaque compagnie d 'éphèbes était mise en une seule masse et touchée par le sophroniste, qui se chargeait, à ces conditions, de pourvoir au besoin de la table commune.
Les éphèbes portaient un uniforme qui consistait dans la chlamyde , ou manteau court. La première année, ils étaient casernes au Pirée, à Munychie et sur le littoral ; la seconde année, après une revue générale passée devant le peuple assemblé au théâtre, ils recevaient chacun une
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lance et un bouclier et allaient tenir garnison dans les forts de la frontière. Aucune charge ne leur était imposée hors de leur service, et pour qu'ils n'en fussent pas distraits, la loi leur interdisait de comparaître en justice, soit comme demandeurs, soit comme défendeurs. Les délais fixés par la loi se trouvaient ainsi suspendus à leur égard. Toutefois il y avait exception en trois cas, à savoir : lorsqu'il s'agissait de recueillir une succession, ou une épiclère, ou un sacerdoce de famille, toutes choses que les anciens Grecs considéraient comme touchant à l'ordre public.
On vient de voir qui est citoyen, mais le point capital est de savoir par qui et comment s'exerce la puissance publique. La souveraineté appartient à l'assemblée du peuple, la direction des affaires au conseil des Cinq-Cents, l'action aux fonctionnaires. Ceux-ci sont désignés par le sort, conformément au principe démocratique, à l'exception des chefs militaires, qui sont électifs. Sont également électifs le trésorier des fonds de la guerre, les administrateurs du théorique, c'est-à-dire du fonds des spectacles, et l'intendant des fontaines publiques. Tous les pouvoirs sont annuels, sauf quelques charges sans importance politique.
Le principal rouage du gouvernement est donc le conseil qui se compose de cinq cents membres, désignés par le sort à raison de cinquante par tribu. Mais cette assemblée est trop nombreuse pour se gouverner elle-même. Il lui faut un comité directeur, ou, comme on dit aujourd'hui, un bureau, c'est la prytanie. Ce rôle appartient, à tour de rôle, à chacune des dix sections du conseil qui l'exerce pendant trente-cinq ou trente-six jours. Les pr^tanes convoquent le conseil et l'assemblée du peuple, règlent l'ordre du jour et introduisent les affaires. Le conseil se réunit tous les jours à l'exception des jours fériés, l'assemblée du peuple quatre fois par prytanie, soit quarante jours par an.
De ces quatres séances de l'assemblée, il y en a une plus importante que les autres. Tout acte d'un fonctionnaire peut
LE CONSEIL — l'assemhlée (43-44). 179
y être mis en discussion et faire Tobjet d'un vote d'approbation ou de blâme. On traite ensuite les questions relatives à l'approvisionnement et à la défense du pays. On écoute tout citoyen qui veut déposer une e'.aaYYsXCa , c'est-à-dire une proposition de poursuite judiciaire dans l'intérêt public. Enfin on publie Tétat des biens confisqués, les demandes d'envoi en possession de succession, et les revendications d'épiclères, afin que nul n'en ignore et que tout prétendant droit puisse intervenir.
Une autre séance est consacrée aux suppliques ou pétitions, que toute personne peut présenter directement, soit dans son intérêt privé soit dans l'intérêt public.
Deux autres séances sont réservées aux autres affaires. Dans chacune d'elles on doit traiter trois affaires relatives à la religion, trois questions de droit, et enfin donner audience à trois hérauts ou ambassadeurs.
Une fois par an, à la séance principale de la sixième prytanie, les prytanes mettent aux voix la question de savoir s'il y a lieu d'appliquer l'ostracisme, ou d'ordonner des poursuites contre les sycophantes, ou contre les personnes qui auraient pris des engagements envers le peuple et ne les auraient pas tenus.
Si le conseil a besoin d'être dirigé par les prytanes, ceuxci, à leur tour, n'ont pas moins besoin d'un président ou épistate. Le président est désigné par le sort, il exerce ses fonctions une nuit et un jour. Il garde le sceau de l'Etat, ainsi que les clefs du trésor et des archives, enfin il doit pendant la durée de ses fonctions rester en permanence au Tholos, où les prytanes sont nourris aux frais de l'État, et y garder avec lui une trittye des prytanes.
Ce ne sont cependant pas les prytanes qui président le conseil et l'assemblée. Cette présidence appartient aux proèdres, c'est-à-dire à neuf membres du conseil tirés au sort, un dans chaque tribu, à l'exclusion de la tribu qui exerce la prytanie. Ces neuf membres forment un bureau dont le président ou épistate est également désigné par le sort.
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Le conseil des Cinq-Cents exerçait primitivement une juridiction criminelle. Il pouvait infliger l'amende, Temprisonnement et même la mort. Ce pouvoir lui fut enlevé à une date inconnue , probablement au milieu du v^ siècle , dans des circonstances qu'Aristote nous fait le premier connaître. Un certain Lysimaque, condamné par le conseil, avait déjà été livré au bourreau. Il allait recevoir le coup fatal quand il fut sauvé par Tintervention d'Eumélide. Celui-ci, qui paraît avoir été un homme politique considérable, soutint avec force qu'il n'était pas permis de mettre à mort un citoven sans un lusement émané d'un tribunal. Il obtint que l'affaire fût renvoyée devant des juges, et Lysimaque fut acquitté. A la suite de cet événement, la juridiction criminelle du conseil fut abolie. On ne lui laissa que le droit de statuer en première instance, c'est-à-dire de proposer une condamnation qui ne pourrait être prononcée que par un tribunal. La même règle fut appliquée à toutes les décisions prises par le conseil dans l'exercice de son pouvoir de surveillance sur les fonctionnaires publics, ou au sujet de l'examen de capacité de ces fonctionnaires. Le conseil ne put dès lors statuer, même lorsqu'il était saisi par voie d'=\GOL^^'-;='/dx, que sauf recours aux tribunaux, mais réciproquement le peuple, au moins en règle générale , ne pouvait rien voter qui n'eût été soumis à l'approbation préalable du conseil, et mis à l'ordre du jour.
Une des principales attributions du conseil est la construction des galères, l'inspection de tout ce qui concerne la marine et les édifices publics. Il exerce, s'il y a lieu, toutes poursuites devant les tribunaux à condition de se faire autoriser par l'assemblée.
Nous passons maintenant à l'énumération des divers fonctionnaires. En général, il y en a dix pour chaque fonction, désignés par le sort à raison d'un par tribu.
Ce sont d'abord les trésoriers d'Alhéna. Une loi de Solon voulait qu'en général tous les trésoriers fussent pris dans
FONCTIONNAIRES (4o-48). 181
la première classe de citoyens, celle des plus riches, et Arislole remarque en deux endroits que celle loi est encore en vigueur au moment où il écrit. Il ajoute toutefois qu'elle n'était pas exécutée, et que la justification d'une certaine fortune n'était jamais exigée des personnes désignées par le sort.
En second lieu viennent les polètes, ou fonctionnaires chargés des adjudications publiques. Celles-ci étaient fréquentes. Les impôts étaient affermés pour un an, les mines en exploitation pour trois ans, les mines à ouvrir pour une durée probablement plus longue encore; les biens des personnes condamnées par jugement de l'aréopage étaient vendus en bloc. Toutes ces adjudications avaient lieu devant le conseil et étaient soumises à l'approbation des archontes. Les biens confisqués, ou saisis sur les débiteurs de l'État, étaient vendus en détail, sur inventaire, àr.z-^py.or,^ avec publicité, et devant le tribunal. Le prix était stipulé payable pour les maisons dans les cinq ans, pour les terres dans les dix ans. Dansions les cas l'adjudication appartenait aux polètes. 11 n'y avait d'exception que pour la location des enclos dépendant des temples, qui étaient affermés pour dix ans, sur la proposition de l'archonte-roi. Les recouvrements à effectuer en vertu de ces adjudications étaient constatés par des titres écrits ou bulletins, Ypa[j.[;.a- TETa, dressés par les polètes et portant chacun le nom du débiteur, le montant de la somme à recouvrer et la date de l'échéance. Chaque paiement à recevoir exigeait un titre distinct. Ces titres étaient conservés dans le palais du conseil, suivant Tordre des échéances. Chaque jour l'esclave public chargé de leur garde remettait aux apodectes tous ceux dont le montant était à recouvrer dans la journée.
Les apodectes, ou receveurs, sont chargés du recouvrement des titres, et de l'emploi des fonds. Tous les titres payés sont rayés en présence du conseil et remis au conservateur, comme pièces d'archives. Quant à ceux qui ne