‹ La science du droit en GrèceChapitre 40 sur 61 · MORALE. — ACTES DOMMAGEABLES (Y · texte numérisé non relu

MORALE. — ACTES DOMMAGEABLES (Y

Aristote ajoute : « On commet un acte volontaire quand on fait ce qu'on est maître de faire ou de ne pas faire, quand on le fait sciemment et qu'on n'ignore ni à qui, ni comment, ni pourquoi. »

L'acte commis peut être dommageable par un hasard malheureux, y.aTa Q'J]iMir^y,zz ^ ou par une force majeure, àvavy.y;. L'actc Yoloutaire peut être commis avec ou sans intention, ::csa(p£C7i;, avec ou sans préméditation, -jrpoôsuAsuaiç. Les actes nuisibles que peut commettre Ihomme en société sont de trois sortes :

1° L'acte commis par ignorance , aij.apTY;[j-a , quand celui qui l'a fait n'a su ni envers qui, ni comment , ni par quel moyen, ni pourquoi. Par exemple, il ne voulait pas frapper ou s'il le voulait c'était avec autre chose, ou une autre personne, ou en vue d'un autre résultat, mais la chose a tourné autrement qu'il' ne pensait, comme s'il a blessé en voulant seulement piquer, ou s'il a atteint un autre que celui qu'il visait, ou autrement qu'il ne voulait. Si en ce cas le dommage s'est produit contre toute prévision raisonnable, c'est un malheur, à-jyYjixa. Si le dommage pouvait être prévu, sans que d'ailleurs il y ait eu méchanceté, il y a faute, à;j.ipTY;j;-a. Celui-là est en faute qui cause un dommage dont le principe est en lui-même. Celui-là est simplement malheureux qui cause un dommage dont le principe est hors de lui.

2" L'acte commis sciemment, mais sans préméditation, clcw; ;x£v, \J:^^ zpccouAîJsa; gs, est un délit, Q^J.y,r^\J.y.. Tels sont les actes commis dans la colère ou sous l'empire des autres passions auxquelles les hommes sont sujets et qui dérivent soit dune nécessité extérieure, soit de leur propre nature. Ceux qui causent les dommages de ce genre, et par leur faute, commettent un délit. Leur acte s'appelle un délit, àciy.r^y-a, ce qui ne veut pas dire qu'ils soient absolument injustes ni méchants, car ce n'est pas par méchanceté qu'ils ont causé le dommage.

3° Quand l'acte a été commis avec intention, èy.-pcaipÉj£wç,

MORALE. — ACTES DOMMAGEABLES, ÉQUITÉ (v, G, X, 3). 211

Tauteur est absolument injuste et pervers. C'est donc avec raison que les actes commis dans remporlement de la passion sont considérés comme non prémédités, car, à vrai dire, celui qui a commencé n'est pas celui qui s'est mis en colère, c'est celui qui a mis l'autre en colère. En outre, dans les actes commis par passion , la question est de savoir non s'ils ont été commis ou non, mais de quel côté est le droit. En effet, quand on se met en colère c'est qu'on se croit lésé dans son droit. 11 n'en est pas comme pour les obligations où la question est de savoir si le fait existe , et où Tune des deux parties est nécessairement de mauvaise foi à moins que sa contestation ne soit l'effet d'un oubli. Ici, au contraire, on convient du fait, on ne conteste que sur le point de savoir de quel côté est le droit. Celui qui a attaqué ne peut d'ailleurs pas dire qu'il a agi par ignorance. Tout se réduit donc à ceci : l'un soutient qu'il a été lésé dans son droit, l'autre le nie.

Pour compléter la théorie de la justice il faut parler de l'équité, To èttisixec, qu'Aristote a déjà définie dans la Rhétorique. Ici nous n'avons qu'à traduire : « Toute loi est nécessairement générale, or il y a des choses sur lesquelles il n'est pas possible de statuer comme il faut par voie de disposition générale. Lors donc qu'il y a nécessité de statuer d'une manière générale , et qu'il n'est pourtant pas possible de le faire comme il faut, la loi s'attache aux cas les plus ordinaires ^ Elle n'ignore pas qu'en cela elle est imparfaite, et elle n'en est pas moins ce qu'elle doit être. En effet, la faute n'est pas dans la loi ni dans le législateur. Elle tient à la nature même de la chose, tant la matière sur laquelle s'exerce l'activité humaine comporte de variété! Lors donc que la loi dispose d'une manière générale, et qu'il se présente un cas à côté de la disposition

' To ETitTiAsov, ici qiiod plerumque fit. Nous retrouverons plus loin la même idée dans Théophraste.

212 MORALE. — FORMES DE GOUVER^'EMENT (vill , 10).

générale, alors, le législateur n'étant pas là, on fait bien, là OÙ il se trouve en faute parce qu'il a parlé en termes absolus, de pourvoir à ce qui manque, et de prononcer comme le ferait le législateur lui-même, s'il était là, comme il l'aurait fait au moment de la rédaction de la loi , s'il avait prévu le cas *. »

La théorie de l'amitié, qui remplit les trois derniers livres de la morale à Nicomaque, renferme d'importantes observations au point de vue juridique.

Aristote distingue trois formes régulières de gouvernement, à savoir, la monarchie, l'aristocratie et la timocratie, qui, en se corrompant, deviennent la tyrannie, l'oligarchie et la démocratie. La même distinction se retrouve dans les relations de famille. La société qui existe entre le père et les enfants a la forme de la royauté , car le père prend soin de ses enfants, d'où vient qu'Homère donne à Zeus le surnom de père , et en effet c'est bien un pouvoir paternel que la royauté veut exercer. Chez les Perses, au contraire, le pouvoir du père est tyrannique. Ils traitent leurs enfants comme des esclaves. Or, le pouvoir du maître sur les esclaves est tyrannique aussi, car tout s'y fait dans l'intérêt du maître. Mais ce dernier pouvoir est ce qu'il doit être, tandis que le pouvoir pratiqué chez les Perses est mauvais. En effet, à des personnes différentes il faut des pouvoirs différents. L'association du mari et de la femme a quelque chose d'aristocratique. C'est le mari qui commande, ajuste titre , et dans les choses où c'est le mari qui doit commander , mais tout ce qui convient à la femme il le lui abandonne. Quand l'homme veut être le maître en tout, il transforme son pouvoir en oligarchie. En faisant cela il va au delà de son droit et ne peut plus invoquer sa supériorité naturelle. Quelquefois ce sont les femmes qui commandent, à titre d'épiclères; en ce cas, le pouvoir est fondé non

' Eth. Nicom., X, 3.

MORALE. — PÈRE ET ENFANTS, MARI ET FEMME (vill, 10). 213

sur le mérite, mais sur la richesse et la force, comme dans les oligarchies. L'association entre frères ressemble à la timocratie, car ils sont égaux, sauf la différence que l'âge peut mettre entre eux. Aussi lorsque la différence d'âge est grande, Tamitié n'a plus le caractère fraternel. Quant à la démocratie, elle se rencontre surtout dans les maisons où il n'y a plus de maître, car alors tous le sont également, et aussi dans celles où le maître est faible, et où chacun fait ce qu'il veut*.

Il y a une amitié intéressée où l'on se rend des services réciproques. Elle est même reconnue par la loi, vcy-i/.r^, et l'équivalent des services rendus est fourni tantôt immédiatement, tantôt à un terme convenu, =7:1 pr^TcT;. Dans ce dernier cas, c'est par amitié que l'un fait crédit à l'autre. C'est pourquoi dans plusieurs législations il n'y a pas d'action en pareil cas. On estime que les parties contractantes ont suivi la foi l'une de l'autre, et doivent s'en tenir là^ C'est ce qui avait lieu par exemple pour les spavci ou prêts d'amitié. La loi athénienne donnait une action, mais ce n'était pas le droit commun de la Grèce.

La loi permet au père de répudier son fils, à7:£''7:aŒ6at. Elle ne permet pas au fils de répudier son père. Cette différence se justifie par des raisons morales. Le père a élevé son fils. C'est un créancier qui peut renoncer à sa créance. Le fils est un débiteur qui ne peut se libérer de sa seule autorité. D'ailleurs l'abus n'est pas à craindre de la part du père qui a intérêt à garder un soutien. Il Test de la part

^ Eth. Nicom., VIII , 10. Ce que dit Aristote du pouvoir paternel chez les Perses n'est pas conforme à ce que dit Xénophon dans la Cyropédie. On remarquera ce que dit Aristote de l'mfluence de l'épiclère dans le ménage.

^ Eth. A7com., VIII, 13, et IX, 1. Ce dernier texte s'applique à toutes les opérations à crédit. Charondas et Platon refusaient, en ce cas, toute action.

214 MORALE. — RAPPORTS DE PARENTÉ (iX, 2).

du fils dénaturé qui aurait intérêt à ne pas soutenir son vieux père\

Les égards que Ton doit aux parents, aux amis varient suivant les personnes et la nature du lien qui nous unit à elles. L'usage fait bien cette différence. Ainsi on invite aux noces toutes les personnes qui ont avec nous des liens de parenté , parce qu'elle font partie de la famille et doivent prendre part à tous les actes qui l'intéressent. C'est pour la même raison que les parents doivent surtout assister aux funérailles. Il semble aussi que les enfants sont tenus avant tout de nourrir leurs parents. C'est une dette qu'ils acquittent. Il est plus beau pour eux de pourvoir aux besoins de ceux qui leur ont donné la vie qu'à leurs propres besoins. Aristote ne parle ici que d'obligations morales, mais on sait qu'à Athènes ces obligations avaient passé dans les lois-.

Comme conclusion de son traité de Morale, Aristote établit que la vertu peut sans doute être le fruit d'une disposition naturelle, mais que l'habitude et l'éducation ont une grande influence sur la moralité. Il faut donc que la loi règle tout ce qui concerne l'éducation, il faut même qu'elle suive l'homme pendant toute sa vie. Pour obtenir ce résultat, le législateur ne doit négliger aucun moyen, la persuasion d'abord et ensuite la contrainte. A ceux qui n'écoutent pas ses conseils ou dont la nature est mauvaise, il doit infliger des châtiments et des peines , et quant à ceux qui sont absolument incurables, il doit les retrancher. Les bons obéiront à la voix de la raison. Quant au méchant, qui ne cherche que son plaisir, il faut le châtier par la douleur, comme on châtie une bête sous le joug, et c'est pourquoi

^ Eth. Nicom., VIII, 14, § i. Cf. dans VAlceste d'Euripide la réponse d'AdmèLe à son père Phérès (v. 737) :

£t S' àTTEtTcsTv yçiT^y as xr,puxojv u:to TVjV (jrjV TraTpwav |ç7Tiav, àTcsTirov av.

2 Eth. Nicom., IX, 2, §§ 7-8.

MORALE. — ÉDUCATION (x). 215

il convient que cette douleur soit, autant que possible, la plus contraire aux plaisirs dont le coupable est avide. Lacédénione est le seul État qui ait réglé par des lois tout ce qui concerne l'éducation. Il serait à désirer que cet exemple fût suivi partout, non pas que l'éducation doive nécessairement être commune, (Aristote préfère qu'elle soit donnée dans le sein de la famille), mais le législateur peut tracer un plan général que chaque père appropriera ensuite au caractère et aux dispositions de ses enfants \

Il faut donc apprendre à faire des lois. Pour cela, il ne suffit pas de recueillir et de connaître les lois et les institutions existantes, il faut encore les comprendre et les juger. C'est l'objet de la Politique, et c'est par là que la science politique se rattache à celle de la Morale.

* Eth. Nicom., X, 10, § 10 et s. : AioTisp oiovxai Ttvs; toIiç vo|jlo6£- Touvxaç 8eTv [xàv TiapaxaXeTv Itti t-^v àp£Tr,v... oc7:£i6ou(7i Se xal acpusaxepoiç ouffi xo^ocTEi; T£ xal TtjjLwpiaç iTziTtGsvai* touç S' avtàxou; o).ojç £;opiJ^£tv. Tov {ji,£v yàp £7:i£ixT[ xai Tipoç xb xaXbv Çwvxa xw Xoyw 7r£c6ap/7^'7£tv* xbv Se cpaîiXov, TjOovYjii dp£YO[X£vov, XuTTvi xoXa^EcUat, WG7:£p uTio^uyiov.

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