‹ La science du droit en GrèceChapitre 43 sur 61 · PREMIÈRE SECTION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE SECTION

La Société civile et ses éléments.

La Famille :

Maître et esclaves, Mari et femme, Père et enfants.

La vertu de l'homme en société.

L'homme n'agit que pour se procurer un bien. C'est le principe fondamental de la morale d'Aristote. Tout acte se détermine par son but et sa fin. Il en est ainsi de toute société et particulièrement de la société civile qui comprend toutes les autres, et tend, par là même, à un bien supérieur. Pour le connaître il faut procéder par l'analyse, isoler les divers éléments dont se compose la société civile, etdéterminerlafin qui est la raison d'être de chacun d'eux. Ces éléments sont la famille et le bourg.

La famille est la société primordiale. Elle consiste dans l'union de l'homme et de la femme, union naturelle et nécessaire puisqu'ils ne peuvent exister l'un sans l'autre. C'est aussi l'union, non moins naturelle, du maître et des esclaves, c'est-à-dire de l'intelligence et de la force. L'esclave est né pour servir, comme le maître pour commander. Les membres de cette association vivent ensemble dans la même habitation. Leur nom est « ceux qui mangent ensemble, » ctAccji-'jcLdans les lois de Charondas, opixarcL dans celles du Cretois Épiménide. Le pouvoir y appartient toujours au plus âgé.

Avec le temps les générations se multiplient. Plusieurs familles se réunissent pour se procurer un bien-être qui

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dépasse les premiers besoins de la vie. Ainsi se forme le bourg qui est, à vrai dire, le prolongement de la famille. Tous ses membres sont dits b]xz^ôCk7.yr,iz^ « nourris du môme lait. » Le pouvoir y appartient à un roi.

Enfin la réunion de plusieurs bourgs forme la cité qui est la fm dernière de l'homme, car c'est en elle qu'il trouve son complet développement. La nature a voulu que l'homme vécût en société', et c'est pourquoi elle lui a donné le langage. L'homme qui vit en dehors de toute société est un être au dessous ou au dessus de l'humanité, une bête ou un dieu. Le bien que la société lui procure est la substitution du droit à la force. Le droit est Tordre établi par la société entre ses membres. On se met en société pour vivre, on y reste pour vivre heureux ^

On peut considérer dans la famille trois relations distinctes : celle de maître à esclave, celle de mari à femme, celle de père à enfant. A ces trois relations on peut en ajouter une autre d'un ordre différent, celle du père de famille avec les biens.

Prenons d'abord la relation de maître à esclave. L'esclave n'est autre chose qu'un outil vivant. Si la navette marchait toute seule, l'esclavage serait inutile, mais la mécanique au temps d'Aristote n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. L'esclavage est donc une nécessité, et on ne peut pas dire qu'il soit contraire à la nature, étant donné que le barbare est un être inférieur. Sur ce point Aristote ne s'élève pas au dessus des idées de son siècle et de son pays. Il reconnaît toutefois que la raison qu'il donne ne justifie pas l'esclavage né de la guerre et surtout de la guerre entre Grecs, mais c'est là une loi généralement reçue. Le vaincu appartient au vainqueur par droit de conquête. Est-ce juste ou non? C'est ce qu'il est inutile d'examiner. Au reste,

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quoi qu'il en soit de cette question particulière la règle générale est vraie quoiqu'elle ait été contestée en théorie. Aristote entreprend de la défendre par des raisons que nous nous abstenons de reproduire. Ne soyons pas trop sévères envers lui. Plusieurs siècles plus tard, les jurisconsultes romains, tout en voyant dans l'esclavage un fait contre nature, l'ont admis comme une institution du droit des gens, c'est-à-dire comme généralement accepté par toutes les nations civilisées S et cette institution ne s'est-elle pas perpétuée jusqu'à nos jours?

Ce n'est pas tout que d'avoir des esclaves. Il faut encore savoir en tirer parti. C'est là un art, qui a ses règles. Le maître doit s'appliquer à instruire et à former ses esclaves en vue du travail qu'ils doivent accomplir, et à les employer suivant leur aptitude. L'esclavage ainsi compris et pratiqué profite également à l'esclave et au maître.

Ceci conduit à la théorie des biens et de la propriété en général, car les esclaves sont, en somme, un bien comme tout autre. A ce propos il convient de faire une première distinction entre l'acquisition des biens et l'usage que l'on en fait.

Nous touchons ici aux fondements de l'économie politique. Fidèle à sa méthode d'analyse, Aristote s'attache à distinguer deux choses très différentes, à savoir l'économie domestique applicable au régime familial, et la science de la richesse en général, développée par l'échange. Dans la période primitive, celle où chaque famille vit dans l'isole- jj ment, l'échange est inconnu. La famille produit tout ce qui est nécessaire à ses besoins, et ses besoins sont limités. 11 en est des hommes comme des animaux. La nature a pourvu à leur subsistance, mais par des moyens différents. Les animaux sont carnivores ou herbivores. Les hommes se

* Florentinus, libronono Institutionum , 1. i, D. de statu hominum (I, o) : « Servitus est constitutio juris gentium qua quis dominio aliène contra naturam subjicitur. »

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nourrissent par la pâture, l'agriculture, la piraterie, la pêche et la chasse*. L'économie domestique consiste à régler l'emploi de ces divers moyens, à réunir les provisions nécessaires pour assurer l'existence de la famille, enfin à en régler la consommation. Qu'on ne s'étonne pas de voir ici la piraterie figurer parmi les moyens naturels d'acquérir. Aristote décrit les faits, sans les apprécier.

La seconde période de l'humanité est celle où les familles se séparent. Ici commence l'échange, qui multiplie la richesse, en sorte que celle-ci n'a plus de limite. Tous les biens peuvent devenir objets d'échange et le deviennent en effet dès qu'ils se trouvent en quantité ici au dessus, là au dessous des besoins. Mais l'échange, dans cette période, se pratique encore en nature, il est encore borné aux besoins de la vie. Il n'y a pas encore de commerce.

L'invention de la monnaie, contemporaine de la formation des cités, a été pour l'échange ce que l'échange était au régime primitif. Elle a multiplié la richesse dans une proportion incalculable et elle a créé le commerce. Grâce à la monnaie on n'a plus besoin de transporter les denrées pour les échanger. La monnaie est un objet précieux par lui-même, ayant ainsi une valeur d'usage, facilement maniable et transportable. C'est généralement un métal, comme le fer ou l'argent. La valeur en est déterminée par son poids et son volume, puis on s'épargne la peine de le peser et de le mesurer, en y apposant une marque qui atteste l'un et l'autre. Il s'est formé sur la monnaie deux opinions opposées et également fausses. Les uns ont soutenu que la richesse consiste exclusivement dans la monnaie, les autres au contraire ont prétendu que la monnaie n'est rien par elle-même et ne vaut que comme un moyen de faciliter les échanges. La vérité est entre ces deux opinions.

' V. sur ce sujet la discussion de Platon , dans le Sophiste ^ c. 5 et suivants.

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Malgré son admiration pour l'invention de la monnaie, Aristote n'en condamne pas moins le commerce, parce que le gain du commerçant se fait aux dépens de Tautre partie; et rintérêt de l'argent, qu'il déclare contraire à la nature, car par lui-même l'argent ne produit rien. Ce sont là des erreurs familières à la race grecque, qui considérait le loisir comme nécessaire à l'homme pour développer son intelligence et s'occuper des affaires publiques, et qui méprisait par suite le commerce et la banque, même en s'y livrant. L'économie domestique comprend différentes parties, notamment l'élève du bétail et l'agriculture. L'industrie de l'échange, ou plus généralement de la transformation, se présente sous trois formes, le commerce, è;j-cp{a, la banque, Tcy.tjyi; , le louage de travail, ;j.i79apvia. On peut encore distinguer trois sortes de commerce, qui sont le transport par mer, vaj/.Xop'ia, le transport par terre, ozpTr,\'ix^ et la vente en boutique . -apajTas'.;. Il y a enfin deux sortes de louage d'ouvrage, celui des gens de métier, J^vaujci, et celui des simples manœuvres, x--yyzi.

Entre l'économie naturelle et celle qui transforme, se place, comme participant à la fois de l'une et de l'autre, l'exploitation des richesses naturelles consistant en choses qui ne produisent pas de fruits mais ont une certaine utilité, comme les forêts et les mines.

Tout travail n'est pas également estimable. Il y en a de plusieurs sortes. Le travail intelligent, suivant Aristote, te^v'/ây; ÈpYajia, est celui qui ne laisse aucune place au hasard ; il appelle mécanique, gavaujc;, celui qui déforme le corps, servile, zzj\v/,q^ celui qui ne demande que de la force, bas, àYswÉ;, celui qui n'exige aucune capacité.

Pour compléter cet aperçu économique, Aristote renvoie aux ouvrages spéciaux tels que ceux de Charès de Paros et d'ApoUodore de Lemnos sur la culture de la terre et des arbres à fruit. Il engage aussi à consulter l'expérience et les exemples des hommes qui se sont enrichis par des spéculations heureuses, comme Thaïes de Milet.

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Il faut remarquer enfin que la science économique n'est pas utile seulement aux familles. Elle n'est pas moins nécessaire aux États. De part et d'autre les besoins sont de même nature, comme aussi les moyens d'y pourvoir.

11 reste à examiner les relations de mari à femme et de père à enfant.

Le pouvoir de l'homme sur sa femme et ses enfants diffère de celui qu'il exerce sur ses esclaves. En effet, la femme et les enfants sont des personnes libres. Le pouvoir marital diffère du pouvoir paternel, en ce que le premier est une magistrature , le second une royauté ^

Ces pouvoirs sont conformes à la nature des choses. Le mâle est plus propre au commandement que la femelle. L'homme dans la force de l'âge et dans son plein développement y est plus propre que l'homme plus jeune et moins développé.

Le pouvoir marital est une magistrature parce que, dans les pays libres, le magistrat, tour à tour gouverpant et gouverné, ne diffère des autres que par le costume, le langage et les honneurs qu'il reçoit. Or le mari ne se distingue pas autrement de sa femme.

Le pouvoir paternel est royal, car il en est de celui qui a engendré comme d'un roi. 11 commande de par son affection et de par son âge ^

Ainsi chacune de ces puissances dérive de la nature des choses. La volonté n'existe pas chez l'esclave. Impuissante chez la femme, elle est imparfaite chez l'enfanta Elle n'est complète que chez l'homme libre. Par la même raison, la vertu n'est pas la même pour tous. Père, esclave , femme, enfant, chacun a la vertu qui lui est propre et qui consiste à bien faire ce que veut sa nature. L'homme libre étant destiné à être chef de maison , sa vertu est de commander.

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224 POLITIQUE. — CRITIQUE DE PLATON (l, 4).

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