MOYENS DE CONSERVER LA MONARCHIE. — POLIT. ( VIII
les services publics et au besoin pour les nécessités d'une guerre, et se comporter à Tégard des fonds ainsi recueillis non comme un maître, mais comme un gardien et un dépositaire.
Il sera grave sans raideur. 11 inspirera non la crainte mais le respect, chose difficile, car on est disposé à n'avoir pour lui que du mépris. Il affectera la vertu politique, à défaut d'autre. Il ne se permettra d'outrager personne, il ne le permettra pas à ceux qui l'entourent. Les femmes de sa maison ne seront pas moins réservées à l'égard des autres femmes. Les querelles entre femmes ont perdu plus d'une tyrannie. Pour les plaisirs, il ne suivra pas l'exemple des tyrans d'aujourd'hui qui s'y livrent du matin au soir et plusieurs jours de suite, et affectent de le faire en public, aux yeux de tous, afin qu'on admire leur bonheur et leur félicité. C'est en cela surtout qu'il observera la mesure. Il évitera tout au moins qu'on le voie. Aussi bien ce n'est pas l'homme à jeun qu'on surprend et qu'on méprise, c'est l'homme ivre; ce n'est pas celui qui veille , c'est celui qui dort.
Il prendra soin de la ville pour l'embellir, comme le ferait un bon administrateur et non un tyran. Il montrera du zèle en ce qui concerne le culte des dieux, sans toutefois tomber dans la superstition. On redoute moins d'excès de la part d'un homme qui se montre religieux, et craignant les dieux.
A ceux qui auront bien fait, il donnera plus d'honneurs qu'ils n'en auraient attendu de leurs concitoyens en liberté. Il se réservera la distribution de ces honneurs et remettra le soin de punir aux autres magistrats et aux tribunaux.
Une précaution commune à toutes les monarchies est de n'agrandir personne, ou tout au moins d'agrandir plusieurs personnes à la fois, pour qu'elles se contiennent les unes les autres. S'il faut nécessairement faire un grand, que ce ne soit pas un homme d'un caractère hardi, car ces caractères là sont les plus entreprenants. S'il paraît à propos
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d'affaiblir un homme puissant, il faut y procéder par degrés, et ne pas lui enlever toute sa puissance d'un seul coup.
Le tyran s'abstiendra de tout outrage, qu'il s'agisse de punition corporelle, ou d'actes de débauche. Il respectera surtout ceu\ à qui l'honneur est cher. Les hommes qui tiennent à l'argent supportent avec peine l'atteinte portée à leur fortune, ceux qui tiennent à l'honneur sont outrés de ce qui les déshonore. Le tyran évitera tout rapport avec ces hommes ou, s'il en a, il affectera de ne les punir que comme un père et non comme un maître, de paraître céder à un mouvement de colère et non d'abuser de sa force. Tout ce qui peut être ressenti comme un déshonneur, sera racheté par des honneurs plus grands.
Parmi les ennemis qui s'attaquent à la vie, les plus dangereux, ceux dont il faut le plus se garder, sont ceux qui font bon marché de la leur, pourvu qu'ils tuent. C'est pourquoi il faut prendre garde à ceux qui se croient victimes d'un outrage, eux-mêmes ou les personnes dont ils ont le soin. Ceux-là ne s'épargnent pas eux-mêmes qui entreprennent par ressentiment. C'est ce que disait Heraclite : « Il est difficile de combattre l'homme que le ressentiment emporte, car ce qu'il veut, il le veut au prix de sa vie. »
Il faut que les deux classes de citoyens, les pauvres et les riches, soient également persuadées que le pouvoir du tyran est pour elles le salut, et qu'elles ne se fassent réciproquement aucun tort. Si l'une des deux l'emporte, c'est sur elle que le tyran devra s'appuyer. Par ce moyen il n'aura jamais besoin ni de donner la liberté aux esclaves ni de désarmer les citoyens. Qu'il joigne un des deux partis à la force dont il dispose, cela suffit pour que ceux qui l'attaquent ne puisse rien contre lui.
Malo^ré toutes ces précautions, l'oliorarchie et la tvrannie durent peu. La plus longue tyrannie a été celle d'Orthagoras et de ses descendants à Sicvone. Elle a duré cent ans.