SECTION X
Les Révolutions
Le dernier livre de la Politique contient une étude sur les révolutions^
Tous les gouvernements sont fondés sur un principe vrai; la démocratie sur l'égalité, Toligarcliie sur l'inégalité , mais ce principe n'est vrai qu'à certains égards et non d'une manière absolue. En l'exagérant on commet une injustice, et c'est ce qui amène les révolutions.
Elles procèdent de deux manières, tantôt en substituant une forme de gouvernement à une autre, tantôt en changeant seulement le personnel, sans toucher à la constitution. Souvent la révolution n'est que partielle, et ne vise qu'une certaine magistrature à fonder ou à renverser. C'est ainsi qu'à Lacédémone Lysandre voulut détruire la royauté, et Pausanias l'éphorie , qu'à Epidamne les phylarques furent remplacés par un grand conseil, institution démocratique. Le caractère oligarchique de l'ancienne constitution d'Épidamne n'a cependant pas disparu. Il reste l'unité d'archonte, et l'obligation pour les chefs de la classe gouvernante de se rendre à l'assemblée toutes les fois qu'un magistrat fait une proposition.
Le plus sage est donc de garder une juste mesure et de combiner l'égalité suivant le nombre avec l'égalité suivant le mérite. Dans l'étude des révolutions, il faut distinguer trois choses : quelle est la disposition de ceux qui se sou-
^ Thucydide a aussi fait une théorie des révolutions (111, 82, 83).
278 RÉVOLUTIONS, LEURS CAUSES. — POLITIQUE (vill , 1-2).
lèvent? Que veulent-ils? et quelle est la cause qui donne naissance aux troubles publics?
Sur le premier point, c'est le sentiment de l'égalité qui anime les hommes au moment où ils se soulèvent. Ils pensent ou qu'on ne fait pas la part du nombre ou qu'on ne fait pas celle du mérite. La prétention est juste, mais elle peut aussi être injuste quand elle est exagérée.
Quant au second point, le but est toujours d'obtenir profit ou honneur, ou de se soustraire à la flétrissure ou à l'amende.
Enfin les causes qui font naître ces dispositions et ces désirs sont au nombre de sept. La jalousie au sujet de la richesse ou des honneurs, l'insolence des uns, la peur des autres, la grande supériorité d'un homme, le mépris, enfin un trop grand accroissement de l'Etat.
A un autre point de vue on peut distinguer la brigue, la négligence, les changements insensibles, les diversités de race.
Rien à dire des deux premières causes.
La grande supériorité d'un citoyen à l'égard des autres conduit à la monarchie ou à la tyrannie. C'est ce qui a donné naissance à l'ostracisme, comme à Athènes et à Argos. Mais il vaut mieux en pareil cas prévenir que réprimer.
La peur. Les coupables se soulèvent pour prévenir le châtiment. Ceux qui sont menacés d'un traitement injuste se soulèvent pour y échapper. Ainsi, à Rhodes, les conservateurs se soulevèrent contre la démocratie à cause des procès dont ils étaient menacés.
Le mépris : dans les oligarchies , quand les citoyens exclus du pouvoir sont les plus nombreux, car ils se sentent les plus forts; dans les démocraties, quand les riches prennent en horreur le désordre et l'anarchie. C'est ainsi qu'à Thèbes, après le combat d'OEnophyta, la démocratie, qui gouvernait mal, fut renversée. A Mégare, elle périt par le désordre et l'anarchie. De même à Syracuse avant Gélon , et à Rhodes avant la restauration.
RÉVOLUTIONS, LEURS CAUSES. — POLITIQUE (vill , 3). 279
Uaccroisspmnit démesure. En effet il en est des parties de rÉtal comme de celles du corps. Elles doivent se développer simultanément et harmonieusement. C'est ainsi qu'à Tarente les nobles ayant été vaincus et détruits par les lapyges, peu de temps après les guerres médiques, le gouvernement devint démocratique. A Argos, les nobles vaincus par Cléomène, roi de Sparte (vers 519), furent obligés de recevoir dans leur sein un certain nombre de serfs. A Athènes, après les grandes pertes de l'infanterie, les nobles furent contraints d'y servira tour de rôle, dans la guerre contre Lacédémone, et perdirent ainsi la prépondérance. Les faits de ce genre sont moins fréquents dans les démocraties.
La brigue. AHérée en Arcadie on fut obligé de remplacer l'élection par le sort, parce que l'élection était le prix de la brigue.
La négligence. Lorsqu'on laisse occuper toutes les grandes magistratures par les ennemis du gouvernement. C'est ainsi qu'à Oréos en Eubée l'oligarchie a été renversée lorsque Héracléodore fut entré dans le collège des archontes*
Une cho^e en apparence insignifiante , et inaperçue. C'est ainsi qu'à Ambracie le cens pour l'archontat était si faible qu'on en vint à le supprimer complètement.
Une autre cause de discorde est la diversité de race, jusqu'à ce qu'il y ait fusion. En effet il ne suffît pas, pour faire un État, d'agglomérer des hommes, pris au hasard, à un moment quelconque. Toutes les fois qu'il y a eu réunion de deux villes, ou réception de nouveaux colons, il en est résulté la guerre civile. Ainsi les Achéens et les Trézéniens avaient fondé en commun Svbaris. Les Achéens étant devenus les plus nombreux chassèrent les Trézéniens. — De même à Thourioi, les Sybarites qui avaient fondé la ville avec d'autres, voulurent dominer, prétendant qu'ils étalent chez eux, et se firent chasser. — AByzance, les nouveaux colons conspirèrent, mais furent pris en flagrant délit, vaincus et chassés. — Les Antisséeus de Lesbos
280 RÉVOLUTIONS, LEURS CAUSES. — POLITIQUE (vill , 3).
avaient reçu chez eux les exilés de Chios. Ils eurent bientôt à les combattre et finirent parles chasser. — A Zancle, les habitants reçurent les Samiens et furent chassés par eux. — A Apollonie du Pont-Euxin les habitants ayant fait venir des colons, une sédition éclata. — Les Syracusains, après le gouvernement des tyrans, accordèrent le droit de cité aux étrangers et aux soldats mercenaires. 11 en résulta une sédition et un combat. — Amphipolis ayant reçu des colons de Chalcis, ceux-ci chassèrent presque tous les anciens habitants.
La configuration des lieux est quelquefois une cause de discorde quand le terrain ne se prête pas à l'unité de ville. C'est ce qui est arrivé à Clazomène et à Colophon. C'est ainsi que les gens du Pirée sont plus démocrates que ceux d'Athènes.
L'intérêt pour lequel se font les séditions n'est jamais sans importance, mais l'occasion est souvent futile. Aristote cite ici un grand nombre d'exemples qu'il serait inutile de relever en détail. Ce sont en général des querelles entre citoyens influents, à l'occasion de mariages, ou d'attribution d'épiclères, ce qui prouve, soit dit en passant, que l'institution des épiclères était commune à toute la Grèce. Aristote nous la montre en vigueur à Mytilène et à Phocée.
On peut poser comme une règle que toute élévation d'une puissance nouvelle, soit d'un particulier, soit d'une magistrature, ou d'une tribu, ou d'une fraction quelconque du peuple devieat une cause de sédition. Ou l'on s'insurge contre elle par jalousie, ou c'est elle qui s'insurge parce qu'elle ne veut plus souffrir l'égalité. C'est ce qui est arrivé dans un grand nombre de villes, et notamment à Athènes lorsque le pouvoir de l'aréopage a été renversé par la démocratie, après les guerres médiques.
Une autre source de révolutions consiste dans l'égalité de forces entre les diverses parties de l'État, comme les pauvres et les riches. La paix n'est assurée que quand un des partis est manifestement le plus nombreux et le plus fort.
RÉVOLUTIONS DANS LA DÉMOCRATIE. — POLITIQUE (vill, 4). 281
Les révolulions procèdent tantôt par la violence, tantôt par la ruse, quelquefois en employant tour à tour l'une et l'autre. C'est ainsi qu'à Athènes les Quatre-Cents trompèrent le peuple en affirmant que le grand roi fournirait des subsides pour la guerre contre Lacédémone; une fois au pouvoir ils s'y maintinrent par la violence.
Il faut voir maintenant comment ces diverses causes s'appliquent aux diverses formes de gouvernement. Dans la démocratie ce sont les excès des démagogues qui amènent les révolutions. Tantôt les riches, persécutés par eux et rapprochés par des craintes communes, finissent par s'entendre contre eux, tantôt c'est eux qui excitent le peuple. C'est ce qui est arrivé àCos, à Rhodes, à Héraclée, à Mégare, à Cymé. Les démagogues persécutent les riches soit en exigeant un partage des fortunes, soit en accablant les riches de liturgies qui absorbent leurs revenus, soit enfin en les calomniant pour faire prononcer la confiscation de leurs biens. Autrefois, quand les démagogues étaient des chefs militaires, ils se faisaient bien vite tyrans. Aujourd'hui l'art de parler est plus répandu et les démagogues sont généralement étrangers à l'art militaire, ce qui les empêche d'établir la tyrannie à leur profit.
D'autres causes rendaient autrefois les tyrannies plus fréquentes qu'aujourd'hui. Ainsi, à Milet, la concentration de presque tous les pouvoirs entre les mains d'un prytane, ailleurs l'absence de grandes villes, le peuple des campagnes laissant ses chefs prendre le pouvoir, pourvu qu'ils se montrassent ennemis des riches, comme Pisistrate à Athènes, Théagène à Mégare, Denys h Syracuse.
11 arrive aussi que la forme ancienne de la démocratie est remplacée par une forme nouvelle. Ainsi, lorsque les magistratures sont électives, mais sans condition de cens et par le peuple entier, les démagogues persuadent facilement au peuple de se mettre au-dessus des lois. Le moyen de remédier à ce mal ou de l'atténuer est de faire voter le peuple par tribus et non en une assemblée unique.
282 RÈVOLUTIO^•^> dans l'oligarchie. — POLITIQUE (viii, o).
JNous passons maintenant aux: oligarchies. Ici les révolutions tiennent à deux causes : La première est l'oppression du peuple, qui tantôt prend un chef quelconque, tanlôt trouve un chef parmi les oligarques eux-mêmes, comme Lygdamis à iXaxos. La seconde est la discordj3 des oligarques entre eux, par exemple quand parmi les riches un petit nombre seulement participe au pouvoir. C'est ce qui est arrivé à Marseille, à Istros, à Héraclée et ailleurs. La révolution a amené à Marseille une oligarchie moins restreinte, à Istros la démocratie; à Héraclée, le corps des oligarques, qui jusque-là, peu nombreux, se trouva porté à six cents membres. En général Foligarchie n'admet pas que le père et les fils puissent exercer en même temps les magistratures. Tout au plus tolère-t-elle que l'aîné des fils soit magistrat en même temps que le père. De là des divisions dans le sein des oligarques, et comme tout pouvoir qui se divise s'affaiblit, le peuple profite souvent de l'occasion pour s'emparer du pouvoir. C'est ce qui est arrivé à Cnide et à Erythrées.
Parmi les causes internes de dissolution pour les oligarchies il faut compter la jalousie des oligarques qui se font démagogues, pour agir soit sur les autres oligarques, comme à Athènes Chariclès dans le gouvernement des Trente, et Phrynichus dans celui des Quatre-Cents, soit sur le peuple entier, lorsque c'est le peuple qui élit, tout en étant tenu d'élire dans certaines catégories de censitaires ou dans certaines associations; ou bien encore lorsque c'est le peuple qui juge, (le premier cas s'est présenté à Larisse et à Abydos, le second à Héraclée du Pont,) ou bien enfin lorsque l'oligarchie veut se concentrer, et que les exclus appellent le peuple à leur secours.
Une autre cause de révolution pour les oligarchies peut naître de l'inconduite des oligarques qui se ruinent par leurs prodigalités, et s'efforcent ensuite d'établir la tyrannie pour eux-mêmes ou pour un autre. C'est ce qui est arrivé à Syracuse, à Amphipolis, àEgine. Ou bien encore
RÉVOLUTIONS DANS l/oLIGAUClIIi:. — POLITK^IE (vill, o). 283
ils se mettent à piller le trésor public et alors ou ils se battent entre eux, ou c'est le peuple qui intervient, comme à ApoUonie du Font.
En général une oligarchie bien unie ne court aucun danger au dedans, comme à Pharsale oii une oligarchie ^rès étroite se maintient par sa bonne conduite.
Autre cause de révolution : quand il se forme une oligarchie dans l'oligarchie , c'est-à-dire quand les plus hautes fonctions ne sont accessibles qu'à un petit nombre des oligarques. C'est ce qui est arrivé en Elide, où le sénat se composait de quatre-vingt-dix membres à vie, pris parmi les plus puissantes familles et élus comme à Lacédémone.
Les oligarchies sont souvent renversées par les chefs militaires. Si le gouvernement est en guerre, il n'ose pas armer le peuple et a recours à des mercenaires dont le chef se fait tyran, ou dont les chefs renversent l'oligarchie à leur profit, ou le gouvernement se décide alors à contenter le peuple dont il a besoin , en lui faisant une part dans le gouvernement. Si l'on est en paix, l'oligarchie fait garder la ville par des mercenaires et par un chef qui n'est engagé dans aucun parti, et finit par dominer les partis. C'est ce qui est arrivé à Larisse et à Abydos.
Autre cause : quand les oligarques se persécutent les uns les autres, au sujet de mariages ou de procès. C'est ce qui est arrive à Érétrie, à Héraclée , à Thèbes.
Quand l'oligarchie devient par trop despotique, elle est quelquefois renversée par quelques-uns de ses membres qui désapprouvent ses tendances. C'est ce qui est arrivé à Cnide et à Chios.
Enfin, la révolution peut se produire par le simple effet des circonstances. Par exemple lorsque le taux du cens ayant été calculé en vue d'un certain état de choses, les propriétés augmentent de valeur, et que par suite le nombre des censitaires s'accroît d'une façon inattendue.
L'effet de la révolution n'est pas toujours de remplacer une certaine forme de gouvernement par la forme oppo-
284 RÉVOLUTIONS DANS l' ARISTOCRATIE. — POLITIQUE (vill, 6).
sée. 11 se borne souvent à modifier la forme existante, sans en changer la nature. Ainsi la démocratie tempérée devient une démocratie absolue. De même pour Toligarchie.
Aristote passe ensuite aux causes de révolution dans l'aristocratie. Ici, comme dans l'oligarchie, il y a danger de révolution quand les fonctions publiques ne sont accessibles qu'à un trop petit nombre, alors surtout que les exclus ne valent pas moins que les autres, tels qu'à Lacédémone les Parthéniens qui furent pris en flagrant délit de conspiration et envoyés en colonie à Tarente, ou bien encore alors que des hommes ayant une grande situation et un grand mérite sont maltraités par des hommes placés audessus d'eux, comme Lysandre le fut par les rois de Sparte, ou bien enfin lorsqu'un homme de cœur, comme Ginadon à Sparte , sous le règne d'Agésilas, se voit fermer l'accès des honneurs.
Une autre cause de révolution consiste dans ce fait que les uns sont très riches et les autres très pauvres. C'est surtout à la suite d'une guerre. Ainsi à Sparte, après la guerre de Messénie, il y eut des gens qui demandèrent un nouveau partage des terres. A Thourioi l'accumulation des terres dans les mêmes mains amena le même résultat.
De même lorsqu'un citoyen ayant déjà une grande position s'efforce de l'agrandir encore, comme Pausanias à Lacédémone, Hannon à Carthage.
Les aristocraties et les TroXiTsTai se perdent quand elles sortent des limites de la justice, c'est-à-dire quand elles ne font pas un mélange équitable de leurs éléments qui sont la démocratie et l'oligarchie auxquelles il faut ajouter dans l'aristocratie le mérite personnel.
L'aristocratie et la 'jroALTsia sont une seule et même forme de gouvernement ainsi nommée parce que l'une incline davantage à l'aristocratie et l'autre à la démocratie.
L'intérêt personnel pousse toujours la classe dominante à exagérer le principe du gouvernement et à le transformer dans un cas en oligarchie, dans l'autre en démocratie abso-
MOYENS PRÉVENTIFS. — POLITIQUE (vill , 7). 285
lue. Cependant les -zli-iXxi sont en général plus stables, parce qu'elles respectent davantage l'égalité, celle qui fait une part au mérite.
C'est surtout dans les aristocraties qu'une première déviation du principe du gouvernement en amène d'autres, par un progrès insensible. Ainsi, à Thourioi, celui qui avait été stratège ne pouvait le redevenir qu'après un intervalle de cinq ans. Quelques ambitieux se firent nommer stratèges à vie. L'oligarcbie des cjtjicjXst y consentit. iMais ce premier changement en amena d'autres, et la r,z\i-t[7. se trouva peu à peu convertie en cjva^Ts-a au profit de ceux qui avaient conduit le mouvement.
11 faut enfin signaler, comme s'appliquant à toutes les formes de gouvernement, les causes extérieures de révolution. Ainsi, dans la lutte de Sparte et d'Athènes, les Athéniens renversaient partout les oligarchies, Sparte au contraire renversait les démocraties.
Après avoir expliqué comment se détruisent les gouvernements il reste à expliquer comment ils se conservent.
Avant tout, le gouvernement, quel qu'il soit, doit se montrer scrupuleux observateur de la loi. Lorsqu'il viole la loi, môme dans les choses de peu d'importance, il se perd insensiblement, de même qu'on se ruine par les menues dépenses.
En second lieu il faut s'abstenir des moyens souvent employés pour tromper le peuple. Ces moyens ne trompent personne et sont extrêmement dangereux.
Dans l'aristocratie et même dans l'oligarchie les gouvernants doivent s'appliquer à bien traiter les gouvernés, tant ceux qui ont des droits politiques que ceux qui n'en ont pas. Ils doivent ouvrir eux-mêmes la carrière politique aux hommes faits pour le commandement, et s'abstenir de blesser ni les ambitieux dans leur amour propre ni les masses dans leurs intérêts.
Entre eux les gouvernants doivent se comporter comme s'ils formaient une démocratie fondée sur l'égalité la plus
286 MOYENS PRÉVENTIFS. — POLITIQUE (vilî, 7).
absolue. Ils réduiront par exemple la durée des fonctions, à six mois, pour que tous y passent à leur tour. Plus cette durée est courte, plus il est difficile au fonctionnaire d'abuser de ses fonctions pour parvenir à la tyrannie.
La crainte d'un danger pressant est souvent d'un bon effet pour conserver le gouvernement. Celui-ci fera donc bien d'entretenir quelquefois ces craintes, alors même qu'elles ne seraient pas fondées.
11 faut arrêter les dissensions et rivalités entre citoyens puissants, les contenir par les lois, veiller à ce que ceux qui ne sont pas intéressés dans la querelle n'y prennent aucune part. Discerner les premiers symptômes de ce mal n'est pas le fait d'un esprit vulgaire. C'est le talent de l'homme politique.
Pour éviter les résolutions qui viennent de ce que le cens n'est plus en rapport avec la richesse du pays, il faut comparer périodiquement l'état actuel de la richesse nationale avec l'état antérieur, et augmenter ou diminuer le cens suivant les résultats de la comparaison.
Nul ne doit s'élever dans l'État au-dessus d'une certaine mesure. Il ne faut donc pas de magistratures trop puissantes. Il vaut mieux instituer beaucoup de fonctions peu importantes, fussent-elles de plus longue durée. Si la loi ne peut prévenir ces élévations extraordinaires, il n'y a plus d'autre ressource que le bannissement à l'étranger.
Il faut instituer une magistrature spéciale pour surveiller ceux dont la manière de vivre est opposée à la constitution, quelle qu'elle soit. Il faut contrebalancer l'influence des riches par celle des pauvres et réciproquement , et accroître autant que possible la classe moyenne pour remédier à l'inégalité qui amène les révolutions.
Les fonctions publiques ne doivent jamais être un moyen de s'enrichir, surtout dans l'oligarchie. On peut se résigner à n'avoir aucune part à ces fonctions lorsqu'elles ne sont pas lucratives. Pour mettre les finances publiques à l'abri du vol, il faut exiger que les transmissions de fonds, de
MdYKNS PPvKVKNTIFS. — POLITfQUE (vill , 7). 287
fonctionnaire sortant à fonctionnaire entrant, se fassent en présence de tous les citoyens et que des copies du procèsverbal soient affichées dans les phratries, dans les sections et dans les tribus; enfin la loi doit assurer des récompenses honorififfuos à ceux qui se sont montrés irréprocliables dans leurs fonctions.
Dans les démocraties il faut ménageries riches non seulement en ne provoquant pas un nouveau partage des fortunes, mais en laissant à chacun la jouissance de ses revenus, ce que beaucoup de villes ne font pas, sans même s'en apercevoir. Il est même bon de ne pas autoriser les liturgies coûteuses et inutiles, comme les chorégies, les lampadarchies , etc.
Dans les oligarchies, c'est Tinverse. Il faut prendre soin des pauvres , et leur réserver les fonctions auxquelles est attaché quelque profit. Si un riche leur fait tort, il payera une amende plus forte que s'il s'agissait du tort fait à un riche. Les successions se transmettront suivant la parenté et non par donation ou testament, et la même personne ne pourra en recueillir plus d'une. C'est le meilleur moyen d'égaliser les fortunes et de faire arriver h la richesse un plus grand nombre de pauvres.
Au reste , dans la démocratie comme dans l'oligarchie, il convient de faire en tout le reste une part égale ou même supérieure à ceux qui ont le moins de droits politiques. Les gouvernants doivent se réserver les fonctions souveraines, mais celles-là seulement.
Trois choses sont nécessaires pour bien remplir les fonctions souveraines, à savoir le dévouement à la constitution existante, la capacité , enfin le mérite et la vertu, celle du moins qui est appropriée à la nature du gouvernement. Si ces trois qualités ne sont pas réunies, ou le sont à des degrés différents, il faut voir ce qu'exige principalement la fonction. Ainsi la probité est plus nécessaire à un trésorier qu'à un général.
Il faut veiller à ce que le gouvernement ait toujours
:^(S8 MOYENS PRÉVENTIFS. — POLITIQUE (vill , 7).
plus d'amis que d'ennemis, et s'attacher surtout à la mesure , au juste milieu en toutes choses. Les gouvernements se perdent souvent par l'exagération de leur principe. La démocratie et l'oligarchie supposent également des riches et des pauvres. Si on fait disparaître la différence entre les deux classes, on change par là même la constitution. A cet égard, les deux gouvernements tombent habituellement dans la même faute. Dans les démocraties oh le peuple est au-dessus des lois, les démagogues font la guerre aux riches et pour cela divisent la cité en deux camps. Ils devraient, au contraire, se poser en défenseurs des riches comme d'autre part les oligarques devraient se poser en défenseurs du peuple. Au lieu de prêter un serment ainsi conçu : « Je haïrai le peuple et je lui ferai tout le mal que je pourrai, » ils devraient prêter le serment contraire : « Je ne ferai jamais tort au peuple. »
La chose la plus importante de toutes est de conformer l'éducation générale au principe de la constitution. Les meilleures lois ne peuvent rien sans les mœurs et l'éducation. Par éducation conforme à la constitution il faut entendre non celle qui est la plus agréable aux gouvernants , mais celle qui prépare le mieux à vivre dans une oligarchie ou dans une démocratie.
Les causes de révolution dans les monarchies sont les mêmes que dans les t.oXhiXo^i. Mais d'abord il faut distinguer entre la royauté et la tyrannie. Un roi est un homme éminentque les classes élevées mettent à leur tête pour les défendre contre le peuple; un tyran est en général un démagogue qui conduit le peuple à la guerre contre les classes élevées. La tyrannie a quelquefois une autre origine ; c'est alors un roi ou un magistrat qui abuse de son pouvoir ; et l'antiquité en offre de nombreux exemples, mais ce cas aujourd'hui n'est pas le plus fréquent.
La royauté se rapproche de l'aristocratie. Comme celle-ci, elle est fondée sur le mérite, la vertu, la naissance, les services rendus, et aussi la puissance. Sa mission est de
RÉVOLUTIONS DANS LA MONARCHIE. — POLITIQUE (vill, 8). 289
proléger les propriétaires dans la possession de leurs biens, de défendre le peuple contre tout outrage. Le tyran au contraire n'a en vue que son intérêt personnel. C'est pourquoi il se fait garder par des étrangers, tandis que le roi se fait garder par des citoyens. La tyrannie a tous les inconvénients de la démocratie et de l'oligarchie. Elle fait surtout la guerre aux citoy ens puissants , car elle n'ignore pas que c'est du sein des hautes classes que sortiront contre elle les conspirations.
Reprenons donc les causes de révolution, en les appliquant à la monarchie.
En première ligne sont l'injustice, la peur et le mépris; et parmi les injustices les plus dangereuses, l'outrage aux personnes, et l'atteinte portée aux propriétés. Ici encore le but de ceux qui s'insurgent est d'acquérir la richesse et les honneurs, et les monarques en ont assez pour exciter toutes les convoitises. L'outrage aux personnes inspire un ressentiment qui conduit à des conspirations contre la personne du monarque. C'est la vengeance et non l'ambition qui met aux conjurés les armes à la main. Il y a de cela d'innombrables exemples. Les plus célèbres sont la mort d'un des Pisistratides tué par Ilarmodius et Aristogiton, et celle de Philippe roi de Macédoine, tué par Pausanias. A cet égard de simples coups portés, a'.y.-a, font ordinairement le même effet qu'un outrage proprement dit , J6pLc.
La peur et le mépris produisent le même effet. On tue le tyran soit pour se soustraire à ses menaces, soit parce qu'il s'est rendu méprisable. C'est encore du mépris que le fait de l'ami qui conspire sans crainte, couvert par la confiance même qu'on lui tépioigne, ou celui du général qui se sent plus fort que son maître et croit s'emparer facilement du pouvoir. Au mépris se joint quelquefois un autre sentiment, par exemple l'amour du gain. C'est ce qui pousse à conspirer les chefs militaires, quand ils sont entreprenants par caractère et qu'ils sont devenus puissants.
11 y a des conspirations qui n'ont d'autre motif que l'a-
290 RÉVOLUTIONS DANS LA MOXArvCIIIE. — POLITIQUE (vill, 8).
mour de la gloire. Telle a été par exemple l'entreprise de Dion contre Denys de Syracuse.
La tyrannie peut aussi être détruite par le gouvernement d'un Etat voisin, alors surtout que ce gouvernement est fondé sur un principe opposé , par exemple la démocratie tempérée, la royauté, l'aristocratie. C'est ainsi qu'un grand nombre de tyrannies ont été renversées par les Lacédémoniens et par les Syracusains, alors que ces derniers avaient un bon çrouvernement.
Enfin une dernière cause de ruine pour la tyrannie est la discorde entre les membres de la famille du tyran, comme on Ta vu à Syracuse.
La baine et la colère, d'une part, le mépris, de l'autre, sont les deux sentiments qui produisent le plus de conspirations, mais le mépris fait tomber les tyrans bien plus sûrement que la haine. En général ceux qui ont réussi à s'emparer du pouvoir savent le conserver. Ceux qui ont reçu le pouvoir par héritage périssent promptement, avilis qu'ils sont par une vie de jouissances.
Toutes ces causes de révolution sont communes à l'oligarchie excessive et à la démocratie absolue , qui ne sont l'une et l'autre que des tyrannies à plusieurs tètes.
Les dangers du dehors sont les moins redoutables pour la royauté. Aussi dure-t-elle longtemps. Les causes de sa ruine sont en elle-même. Il y en a deux, la discorde parmi les membres de la famille royale, et la tendance au despotisme quand le roi veut être souverain absolu et prétend se mettre au-dessus des lois. De nos jours il ne se forme plus de royautés. Les monarchies qui s'élèvent sont des tyrannies, fondées sur la force ou la ruse, et non sur le consentement libre du peuple. On ne donne plus ce consentement parce qu'il n'y a plus d'homme assez supérieur aux autres pour justifier une pareille élévation. Dans les royautés héréditaires une cause particulière de révolution vient du mépris où tombent les détenteurs du pouvoir, qui ont tous les vices des tvrans sans en avoir la force.
MOYENS DE CONSERVER LA MONARCHIE. — POLIT, (vill, 9). 291
On vient de voir comment se renversent les monarchies. Il reste à dire comment elles se conservent. En général, c'est par les moyens contraires. Pour ce qui concerne la royauté, c'est par la modération. Plus elle se restreint ellemême, moins elle soulève de haine. C'est par là qu'elle a duré chez les Molosses. Si elle a tant duré à Lacédémone , c'est parce que le pouvoir a été de tout temps partagé entre deux rois et que plus tard Théopompe l'a tempéré de plusieurs manières, notamment par l'institution des éphores.
Quant à la tyrannie, elle peut se maintenir par deux sortes de moyens, très différentes l'une de l'autre. La première et la plus généralement pratiquée consiste à réprimer toute supériorité qui s'élève, à se défaire des gens de cœur, à interdire les repas communs, les associations, l'éducation commune, les écoles, tout ce qui peut rapprocher les sujets les uns des autres , leur inspirer de la fierté et une mutuelle confiance, à exiger qu'ils n'aient rien de caché et qu'ils vivent portes ouvertes. C'est ainsi que procèdent les Perses et les barbares. Il faut savoir tout ce qui se dit et tout ce qui se fait, avoir, comme à Syracuse, des agents provocateurs et des espions. On parlera moins quand on se sentira observé. Il faut exciter les gens les uns contre les autres par la calomnie, mettre aux prises les amis entre eux, irriter le peuple contre les grands et les riches, et ceux-ci les uns contre les autres.
Un autre moyen consiste à appauvrir les sujets pour qu'ils n'aient ni les ressources nécessaires ni le temps de conspirer. C'est dans cette vue qu'ont été élevées les pyramides d'Egypte, les monuments sacrés des Cypsélides de Corinthe , le temple de Jupiter Olympien par les Pisistratides et les grands ouvrages de Polycrate à Samos. A Syracuse, Denys frappa toutes les propriétés d'un impôt qui, en cinq ans, en absorba le capital.
Le tyran fait aussi la guerre, pour occuper l'activité de ses sujets et leur faire sentir le besoin d'un chef militaire.
Tandis que le roi s'appuie sur ses amis, le tyran se
292 MOYENS DE CONSERVER LA MONARCHIE. — POLIT, (vill, 9).
maintient par une perpétuelle défiance de ses amis, car si tous désirent le faire périr, ses amis seuls en ont le moyen.
Comme la démocratie absolue, la tyrannie favorise le relâchement de la discipline à Tégard des femmes et des esclaves, dont elle provoque les dénonciations contre leurs maris et leurs maîtres. Elle n'a d'ailleurs rien à en craindre et elle s'en fait des amis.
La tyrannie aime à se servir des méchantes gens parce que les méchantes gens sont les plus propres à faire de méchantes besognes. D'ailleurs elle aime les flatteurs, de même que la démocratie. Elle ne peut souffrir la fierté et l'indépendance des honnêtes gens. Par la même raison, elle s'entoure volontiers d'étrangers dont elle fait ses convives et ses compagnons.
Comme on le voit, tous les moyens communément employés pour conserver la tyrannie sont ce qu'il y a au monde de plus immoral. Ils se réduisent à trois, empêcher que les citoyens se fient les uns aux autres, leur ôter toute force, abaisser leurs sentiments.
Il y a une autre sorte de moyens, qui est le contre-pied de la première. Le tyran peut se maintenir en restreignant de lui-même son autorité, de manière à la rendre royale, au moins en apparence , car évidemment il ne peut renoncer à imposer son pouvoir à tous, qu'ils le veuillent ou non, autrement il ne serait plus un tyran.
Il ne fera pas de folles dépenses. Rien n'irrite plus le peuple que de voir ce qu'il a tant de peine à gagner prodis^ué à des courtisanes, à des étrangers, à des artistes. Il doit s'astreindre à rendre compte de ses recettes et dépenses , ainsi que plusieurs tyrans l'ont fait. Il lui sera toujours facile d'exiger de l'argent quand il en aura besoin, et cela vaut mieux pour lui, s'il s'absente, que de laisser derrière lui des trésors accumulés, dont les gardiens sont toujours extrêmement dangereux. Il doit affecter de n'exiger les contributions et les liturgies que pour