PÉRIODE DE LA CLASSIFICATION
Observations sur la grammaire empirique. — Origine des formes grammaticales. Nécessité d'établir la filiation des langues, afin de pouvoir faire remonter les formes grammaticales jusqu'à leur origine. — L'idée d'une classification des langues inconnue à l'antiquité. Pour les Grecs^ les hommes étaient divisés en Grecs et en barbares. Influence du mot bar" bores y chez les Grecs d'abord et plus tard chez les Romains. — Le Christianisme, en enseignant l'origine commune de l'humanité, prépare les voies à l'étude comparée des langues. — Première division des langues, en langue sacrée et langues profanes. ^ L'étude de l'arabe, du chaldéen et du syriaque conduit à l'établissement de la famille sémitique. La philologie an seizième siècle : Bibliander, Henri Estienne, Roccha, Megiser, Guichard, J.-J. Scaliger, Duret, Thomassin. — Les progrès de la science du langage .<^nt empêchés pendant longtemps par le préjugé qui faisait regarder l'hébreu comme la langue primitive de l'humanité. Leibniz combat le premier ce préjugé : ses efforts incessants pour obtenir des spécimens de toutes les langues du monde, afin d'établir la philologie comparée sur les seuls fondements qui soient vraiment solides. — L'impératrice Catherine et ses études philologiques : son Dictionnaire comparé, contenant une liste de deux cent quatre-vingt-cinq mots tniduits en deux cents langues, parait en 1785. — Les deux grands ouvrages qui résument, au f'ommencement de notre siècle, tous les travaux antérieurs, sont le Cata-
logue des langues, d'Hervas, et le Mithridate, d'Âdelung. Vie d'Hervas.
Découverte du sanscrit. Histoire de cette langue, qui cessa d'être parlée trois cents ans avant Jésus -Christ. Les dialectes qui en sont sortis, le pâli, le pràkrit, lesquels, avec le temps, se sont transformés dans les idiomes modernes de l'Inde, Thindoui, l'hindoustani, le mahratte, le bengali. La haute antiquité du sanscrit est prouvée par les noms sanscrits qui se rencontrent dans les auteurs grecs, latins et chinois; les Voyages des pèlerins bouddhistes. Étude du sanscrit après la conquête de l'Inde par les Mahométans. Sous le calife Almansour, Mohammed ben Ibrahim Alfazari traduit en persan le grand Sindhind , vers 771 de Jésus-Christ. Travaux d'Albirouni. Traduction de divers ouvrages sanscrits en persan et en arabe. Règne d'Akbar; il fkit traduire en persan le Mahâbhârata, le
Rdmdyana, VAmarakosha, mais il ne peut obtenir des brahmanes une traduction des Védas. Lé^nde de Feûd. Dérà, rarrière-petit-fils d'Akbar, donne^ en 1657, une traduction en persan des Upanishads, laquelle fut traduite en fVançais par Anquetil-Duperron, en 1795. — Travaux de saint François-Xavier et de aes compagnons d^ns riQdQ. FiKpfNO Sassetti. Vie de Roberto de Nobili, le premier Européen qui posséda une connaissance approfondie de la langue et de la littérature sanscrites. — Heinrich Roth. Correspondance des pères Cœurdoux, Calmette et Pons, avec l'Académie des inscriptions et belles-lettres. « Première grammaire sanscrite publiée, en 1790, par Paulin de Saint-Barthélémy. — Fondation, en 1784, de la Société asiatique à Calcutta : travaux de William Jones, de Carey, de Wilkins, de Fopster, de Cotebrooke. Découverte do l'affinité entre le sanscrit et le grec et le latin. — Frédéric Schlegel. Établissement de la famille des langues indo-germaniques.
Dans notre leçon précédente , nous avons tracé le tableau de Torigine et des progrès de Tétude empirique des langues, depuis le temps de Platon et d'Aristote, jusqu'à notre propre enfance. ïfous avons vu à quelle époque et dans quelles circonstances fiit faite la première analyse grammaticale du langage; comment les diverses parties du discours reçurent leurs dénominations, et comment , à l'aide d'une terminologie demi -philosophique et demi -empirique, on composa, en vue de l'enseignement des langues, un système grammatical qui , quelle que soit sa valeur intrinsèque^ a eu du moins le mérite de remplir l'objet pour lequel il avait été imaginé.
La manière dont fut élaboré ce système de science grammaticale ne nous permet pas d'en attendre une grande lumière sur la nature du langage. La division en noms et en verbes, en articles et en conjonctions, les tableaux des déclinaisons et des conjugaisons, n'étaient qu'un simple réseau artificiel jeté sur le corps vitrant du langage. Ce n'est pas à la grammaire de Denys le Thrace qu'il faut demander de reproduire
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et de nous montrer, airec toute la variété de ses articulations, le squelette du langage humain. Il est curieux, cependant, d*obserfer les coïncidences frappantes que nous trouvons entre la terminologie ^ammaticale des Grecs et celle des Hindous, coïncidences qui semblent prouver que le système, si souvent critiqué, de la grammaire classique, doit reposer sur quelque chose de réel et avoir ses racines dans la nature même de notre intelligence. Les Hindous sont la seule nation qui ait cultivé la science grammaticale, sans avoir reçu directement ou indirectement aucune impulsion des Grecs. Pourtant , nous trouvons en sanscrit le même système de cas , appelés vibhakH ou inflexions, les voix, active, passive et moyenne, les temps, les modes et les personnes, qui y sont distri-bues, non pas exactement, mais à peu près de la même manière qu'en grec (1). En sanscrit, la grammaire est appelée vyâkarana, ce qui signifier analyse ou décomposition. De même que la grammaire grecque dut son origine à Texamen critique d'Homère, la grammaire sanscrite sortit de l'étude des Yédas , les plus anciens poèmes des brahmanes. Les différences entre le dialecte de ces hymnes sacrés et te sanscrit litté-^ raire des âges postérieurs furent notées et conservée» avec un soin religieux. Nous avons? encore les pre-miers essais des brahmanes dans la science grammaticale, les prâtiéâkhyas : ces traités, tout en faisant profession seulement de donner des règles sur la pro-^ Donciatîmi correcte de Tancien dialecte des Védas, nous offrent en même temps des observations de
(i) Max HûHer, Hlstary ofaneierU sanskrit lUeraturê^ p. iSS.
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l'ordre grammatical^ et surtout ces précieuses listes de mots irréguliers ou remarquables pour toute autre raison, les Ganas; c'est sur cette base solide que les générations successives des savants hindous élevèrent cet édifice prodigieux, dont la grammaire de Pânini a été le couronnement. Il n'y a pas dans toute la langue sanscrite de forme régulière ou irrégulière, qui ne trouve sa place et son explication dans la grammaire de Pftnini et dans ses commentateurs. C'est la perfection d'une analyse purement empirique du langage, et la littérature grammaticale des autres nations n'offre rien de supérieur, rien même de comparable à ce travail. Néanmoins, sur la nature réelle et sur le développement naturel du langage, la grammaire de Pânini ne nous apprend absolument rien.
Que savons-nous donc du langage , après avoir appris la grammaire du grec ou du sanscrit , ou après avoir jeté sur notre propre langue le réseau de la grammaire classique?
Nous connaissons certaines formes du langage, qui répondent à certaines formes de la pensée. Nous savons que le sujet doit prendre la forme du nominatif, et le complément celle de l'accusatif; que le complément indirect peut être mis au datif, et que l'attribut, sous sa forme la plus générale, peut être rendu par le génitif. On nous dit que, tandis qu'en anglais le génitif est marqué par une s finale ou par la préposition o/j comme il Test en français par la préposition de, ce cas est exprimé en grec par la désinence os, et en latin par la désinence is : mais que représentent cet os et cet is? d'oîi leur vient le pouvoir de changer un nominatif en un génitif, un sujet on un attribut?
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tout cela reste une énigme pour nous. Il va sans dire cpie toutes les langues, pour atteindre leur but, doivent pouvoir distinguer le sujet du complément, le nominatif de l'accusatif; mais qu'un simple changement de terminaison suffise pour exprimer une distinction aussi importante, c'est là un phénomène qui semble presque incompréhensible. Si, pour un instant, nous portons les yeux au-delà du grec et du latin, nous i^oyons qu'il n'y a, en réalité, que fort peu de langues qui aient des formes distinctes pour ces deux catégories de la pen^e. Même en grec et en latin il n'y a pas de distinction apparente entre le nominatif et l'accusatif des substantifs neutres. On dit communément que le chinois n'a pas de grammaire du tout, c'est-à-dire qu'il n'a pas d'inflexions, de déclinaisons ni de conjugaisons, dans le sens que nous donnons à ces mots; il n'établit aucune distinction de forme entre les différentes parties du discours , le nom, le verbe, l'adjectif, l'adverbe, etc.; et pourtant il n'est pas de nuance de la pensée que cette langue ne puisse rendre. Les Chinois n'ont pas plus de peine à faire la différence entre « Pierre bat Jean » et « Jean bat Pierre, » que n'en avaient les Grecs et les Romains, ou que nous n'en avons nous - mêmes : ils n'ont pas, il est vrai, de désinence particulière pour marquer l'accusatif, mais ils obtiennent le même résultat en plaçant toujours le sujet avant, et le régime après le verbe, ou bien en employant, avant ou après le nom, des mots qui indiquent clairement qu'il doit être regardé comme complément (1). Il y a d'autres
\\) Jeilois la note suivante, ainsi que plusieurs autres , à Tobli-
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langues qui sont plus riches en désinences que le grec même et le latin. En finnois il y a quinze cas qui
geaaoe da premier sinologue de TBarope, M. Staeislas Jutien^ membre de l'Institut.
Les Chinois ne déclinent pas leurs substantifs^ mais ils en îndi- (foent distinctenent les cas^
1<* Au moyen de particules,
2o Par la position dans la phrase.
i . Le nominatif ou le sujet est toujours placé au commencement de la proposition..