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PÉRIODE EMPIRIQUE

Sporulations métaphysiques sur la nature du langapre dans les écoles de l'Inde et de la Grèce : terminologie de Platon, d'Aristote et des stoYciens. — La grammaire proprement dite doit commencer naturellement avec l'étude des langues étrangères. Indifférence des Grecs pour les langues des barbares. Les interprètes dans l'antiquité. Voyages des anciens philosophes grecs. — Bérose , Ménandre de Tyr et Manéthon écrivent en irrec l'histoire de leurs patries respectives, la Babylonie, la Phénicie et l'É^ypte. — Étude critique de la langue grecque dans l'école d'Alexandne. Les philosophes alexandrins inventent de nouveaux termes gram« maticaux. Zénodote. Denys le Thrace, élève d'Aristarque, quitte Alexandrie et s'établit à Rome, vers le temps de Pompée, pour y enseigner le ?rec : il compose, à l'usage de ses élèves, la première grammaire de la langue grecque. — Influence de la Grèce en Italie dès les temps les plus reculés. Les Italiens reçoivent des Grecs leur alphabet, ainsi que les rudiments mêmes de la civilisation. Dès le temps de Caton, tous les Romains instruits savent parler le grec. — La première histoire de Rome est écrite en crrec par Fabius Pictor. Livius Andronicus , Najvius, Plante. Ennius, Térence, Polybe, les Scipions. Croyances religieuses des Romains. Cratès de Pergame donne les premières leçons de grammaire à Rome, vers l'an 159 av. J.-C. Lucius ^lius Stilon : Varron, Lucilius, Cicéron. Traité de César de Analogia. Arrivée de Denys le Thrace à Rome : la terminologie grammaticale qu'il emploie dans sa grammaire grecque est celle dont nous nous servons encore aujourd'hui. — Les grammairiens des siècles suivants:. M. Verrius Flaccus, Quintilien, Scaurus, Apollonius Dyscole, Probus, Donat, Priscien.

Nous commencerons aujourd'hui à étudier Thisloire de la science du langage dans ses trois périodes, la période de V empirisme, celle de la classification, et

celle de la théorie. C'est une règle générale, que toutes les sciences naturelles commencent par Tanalyse, passent ensuite à la classification et finissent par la théorie; mais, ainsi que je Tai fait observer dans ma première leçon , il y a «\ cette règle de fréquentes exceptions, et il est assez ordinaire de trouver que des spéculations philosophiques qui appartiennent proprement à la période de la théorie, ont été tentées dans les sciences naturelles longtemps avant qu'on eût recueilli ou arrangé les faits qu'il eût été nécessaire de connaître. C'est ainsi que nous trouvons que la science du langage dans les deux seuls pays où nous puissions en examiner l'origine et l'histoire, dans l'Inde et dans la Grèce , se jette , dès le principe , dans des théories sur la nature mystérieuse du langage, et s'occupe aussi peu des faits que ce naturaliste qui écrivit la description du chameau sans avoir jamais vu ni l'animal ni le désert. Les brahmanes, dans les hymnes des védas, élevèrent la parole au rang d'une divinité, ainsi qu'ils le faisaient pour toutes les choses dont la nature leur était inconnue. Ils lui adressaient des hymnes où il est dit qu'elle a habité avec les dieux dès le commencement, accomplissant des choses merveilleuses, et qu'elle n'a jamais été révélée à l'homme si ce n'est en partie. Dans les Brdhmanas ^ la parole est appelée la vache, le souffle est appelé le taureau, et l'esprit humain présenté comme leur progéniture (1). Il est dit

(1) Colcbrooke, Misceilaneous Essays, I, 32. Les versets suivante sont prononcés par Vàch, déesse de la parole, dans l'hymne cxxv du livre dixième du Rig-Véda : a C'est moi-même qui dis ce qui est a agréable aux dieux et aux hommes : celui que j'aime je le fortifie^ « je le fais brahmane, je le fais grand prophète et sage. Pour Rudra

que Brâhman, le plus grand des êtres, est connu par la parole, et la parole elle-même est appelée le Brâhman suprême. Cependant les brahmanes revinrent de bien bonne heure de l'enthousiasme que leur inspirait le langage, et se mirent avec une étonnante habileté à en disséquer le corps sacré. Leurs travaux d'analyse grammaticale qui datent du sixième siècle avant Jésus- Christ n'ont pas encore été surpassés par les travaux du même genre chez aucune nation. L'idée de réduire une langue tout entière à un petit nombre de racines, qu'en Europe Henri Etienne tenta le premier de réaliser, au seizième siècle (1), était parfaitement familière aux brahmanes au moins cinq cents ans avant Jésus-Christ.

Les Grecs, sans élever le langage au rang d'une divinité, lui rendaient, néanmoins, les plus grands honneurs dans leurs anciennes écoles philosophiques. Il y a à peine un de leurs sages qui n'ait laissé quelque pensée sur la nature du langage. Le monde extérieur,

« ((ii#>u de la foudre) je bande l'arc, pour tuer renncmi qui hait les « lirahmanes. Pour le peuple, je fais la guerre; je remplis le ciel et « la terre. Je porte le père au sommet de ce monde ; je suis née de « Peau, née de la mer ; de là, je m'avance au milieu de tous les êtres, « et j^atteins à ce ciel par ma hauteur. Je souffle comme le vent, émet brassant toutes choses ; dépassant ce ciel , dépassant cette terre, t telle suis-je en grandeur. » Voyez aussi Atharva-Féday iv, 30 ; XIX, S^y 3. }Êi\iïT, Sanskrit Texts, part, m, p. i08, 150.

il) Sir John Stoddart, Glossology, p. 276. La première grammaire hébraïque complète et le premier dictionnaire de la Bible furent l'œuvre de Rabi Jonâ, ou Aboul Walid Meridân Ibn Djanàh, au milieu du onzième siècle. La théorie des racines hébraïques avait été ébauchée avant lui par Aubou Zaccariya 'Hayoudi, qu'Ibn Eyra appelle le premier grammairien. Cf. Munk, notice sur Aboul- Walid, Journal asia tique f 1850, avrlL

OU la nature, et le monde intérieur, ou l'esprit, n ont pas causé chez les premiers philosophes de la Grèce un étonnement plus grand , et ne leur ont pas fait rendre de plus frappants oracles que ne Ta fait le langage, où la nature et l'esprit se reflètent tous deux. « Qu'est-ce que le langage? » fut une question qu'ils se posèrent d*aussi bonne heure que les deux autres: « Que suis-je? » et « Qu'est-ce que cet univers qui m'environne? » Le problème du langage fut, en réalité, une lice toujours ouverte aux différentes écoles philosophiques de la Grèce, et nous aurons occasion de voir quelles ont été leurs conjectures sur un sujet aussi intéressant quand nous viendrons à étudier la troisième période de l'histoire de notre science.

A présent, il nous faut chercher les plus anciennes traces de la première période, dite période empirique. Ici on pourrait avoir quelques doutes, et se demander ce qu'est en réalité le travail qui , dans l'histoire du langage, représente cette période. Quel est le sens du terme empirisme appliqué au langage?

Quels furent les hommes qui firent pour le langage ce que le marin fît pour ses étoiles, le mineur pour ses minéraux, le jardinier pour ses fleurs? Qui fut le premier à s'occuper du langage, à distinguer ses parties constituantes, les noms et les verbes, les articles et les pronoms, le nominatif et l'accusatif, l'actif et le passif? Qui inventa ces termes, et à quelle fin furentils inventés?

Nous ne saurions apporter trop de soin à répondi-e à ces questions, car, ainsi que je l'ai déjà dit, l'analyse purement empirique du langage fut précédée en Grèce de recherches plus générales sur la nature de la pensée

et du langage , d où il est arrivé que beaucoup des termes techniques qui composent la nomenclature de la grammaire empirique , existaient dans les écoles philosophiques , longtemps avant que le grammairien les reçût tout formés. La distinction entre le nom et le verbe, ou pour parler plus correctement, entre le sujet et Tattribut, fut l'œuvre des philosophes. Même les termes techniques pourca^, nombre ^i genre ^ furent inventés à une époque très- reculée afin de pénétrer la nature de la pensée , et non pas afin d'atteindre un but pratique, en analysant les formes du langage; ce fut une génération postérieure qui les appliqua à la langue parlée de la Grèce. Le premier qui compara les catégories de la pensée avec Tensemble de faits dont se composait le grec, ce fut le professeur de langues; ce fut lui qui transportai terminologie d'Aristote et des stoïciens de la pensée au discours, de la logique à la grammaire, et qui par là ouvrit les premières routes dans l'immense et impénétrable désert du langage parlé. En ce faisant, le grammairien dut modifier l'acception rigoureuse de beaucoup des termes qu'il empruntait au philosophe, et en inventer d'autres avant de pouvoir saisir, même de la manière la plus imparfaite, tous les faits du langage, dont l'analyse scientifique n'est pas beaucoup avancée par la distinction entre le verbe et le nom , entre l'actif et le passif ou entre le nominatif et l'accusatif. L'emploi de ces termes ne nous fait faire qu'un premier pas; on ne peut les comparer qu'à ce qu'il y a de plus élémentaire dans la terminologie des autres sciences. Ce fut néanmoins un commencement et un commencement bien important; et, si nous conservons dans nos his-

(oires les noms des Thaïes, des Ânaximène et des Empédocle, auxquels la tradition attribue la découverte des éléments du monde physique, nous ne devrions pas oublier les noms de ces premiers grammairiens, qui ont découvert les éléments du langage, et fondé une des parties les plus utiles et les plus fécondes de la philosophie.

La grammaire, donc, dans le sens ordinaire du mot, ou l'analyse empirique des formes du langage, doit son origine, comme toutes les autres sciences, à un besoin naturel et pratique. Le premier grammairien pratique fut le premier qui enseigna une langue étrangère, et, si nous voulons connaître les commencements de la science du langage, il faut tâcher de déterminer à quelle époque de l'histoire du monde, et dans quelles circonstances, les hommes songèrent, pour la première fois, à apprendre une langue autre que la leur : c'est à cette époque-là, et non auparavant, que nous rencontrerons la première grammaire. Sans doute, la voie avait pu être préparée par les recherches plus désintéressées des philosophes, et aussi par les études critiques des savants alexandrins sur les formes anciennes de leur langue qui étaient conservées dans les po6mes homériques; mais les règles de la déclinaison et de la conjugaison , les paradigmes des noms et des verbes réguliers et irréguliers, les observations sur la syntaxe, et le reste, furent Tœuvre des maîtres de langues, et de personne autre. Or cette profession, qui occupe aujourd'hui tant de gens instruits, est de date relativement récente. Jamais un ancien Grec ne songea à apprendre une langue étrangère, et comment y eûtil songé? Pour lui le monde tout entier se divisait eu

Grecs et Barbares, et il aurait cru s'abaisser en adoptant le costume , les mœurs ou la langue des Barbares ses voisins. 11 regardait comme un privilège de parler grec, et même des dialectes étroitement apparentés au sien étaient traités par lui de purs jargons. 11 faut du temps avant que les hommes conçoivent l'idée qu'il est possible de s'exprimer autrement que dans la langue de leur enfance : les Polonais appelaient les Allemands leurs y o'isins Niemiec {niemy signifiant muet) (1), tout à Fait comme les Grecs appelaient les Barbares Agiossoi, ou ceux gui n'ont point de langue. On suppose que le nom que donnaient les Germains à leurs voisins les Celtes, ivalh en ancien haut-allemand, vealh en anglosaxon, d'où dérivent l'anglais welsh et le français (jaulois, est identique au sanscrit mlechchha , et que ce mot signifie une personne qui parle d'une manière indistincte (2).

Même quand les Grecs commencèrent à comprendre la nécessité de communiquer avec les nations étrangères, et à se sentir le désir d'apprendre leurs idiomes, le problème était loin d'être résolu; car comment ap-

{!) Les Turcs appliquaient aux Autrichiens le nom polonais de Siemiec, Dès 1q temps de Constantin Porphyrof^énète, NijutÇici était le nom usité pour la race allemande des Bavarois (Pott^ Indo^erm. Sp.^ p. 44; Léo, Zeitschrift fur vergteichende Sprach/orêchunÇy liv. n, p. 2o8j. Le russe njemez*, le slovénien nëmec, le bulgare némec, le polonais niemiec, le lusatien njemc, sont autant de termes qui, dans chacune de ces langues, désignent les Allemands; et le russe njemo si^nifîe indistinct. Muet se dit eu russe njemi, en slovénien nëm, en bulgare ném, en polonais njemtj, en lusatien fijemy,

(2) Léo, Zeitchrift fàr rergL Sprachf,, liv. II. p. 252. Belutch est le nom que l'on a donné dans l'Inde aux tribus qui en occupent la frontière occidentale, au sud de TAfghanistan; or on a prouvé qu*il fallait encore reconnaître dans ce mot le sanscrit Mlechchha,

prendre une langue étrangère tant que des deux côtés on ne parlait que sa propre langue? Il est à présumer que les Grecs apprirent d'abord les langues étrangères à peu près comme les enfants apprennent la leur. Les interprètes dont les historiens anciens font mention étaient probablement des enfants de parents qui parlaient deux langues dififérentes. Cyaxare, roi de Média, à l'arrivée dans ses États d'une tribu de Scythes, envoya des enfants chez eux, pour apprendre leur langue et s'exercer à tirer de l'arc (1). Le fils d'un barbare el d'une Grecque apprenait naturellement le parler de son père et de sa mère, et le profit qu'il lirait des services qu'il pouvait rendre comme interprète devait engager d'autres personnes à marcher sur ses traces. Nous savons, mais par la légende plutôt que par l'histoire, que les Grecs furent étonnés de la multiplicité de langues qu'ils rencontrèrent pendant l'expédition des Argonautes, et qu'ils furent très-embarrassés faute d'interprètes habiles (2). Il n'y a là rien qui doive nous surprendre, car souvent l'armée anglaise n'a guère été plus heureuse que celle de Jason; et telle est la diversité des dialectes parlés dans l'isthme caucasien, que les habitants l'appellent encore aujourd'hui « la montagne des laogues. » Si nous détournons les yeux de ces âges fabuleux pour les porter sur les âges historiques de la Grèce, nous trouvons que le commerce donna les premiers encouragements à la profession d'interprète. Hérodote nous raconte (IV, 24) que les caravanes des marchands grecs qui remontaient le cours du Volga jusqu'aux monls Durais étaient accom-

(\) Hérodote, I, 73.

(2) Humboldt^ Cosmos, U, p. i41.

pa^nées de sept interprètes parlant sept langues différentes, parmi lesquelles devaient être compris des dialectes slaves, tartares et finnois, qui étaient certainement parlés dans ces contrées du temps d'Hérodote comme ils le sont de nos jours. Ce furent les guerres niédiques qui, les premières, familiarisèrent les Grecs avec ridée que les autres nations possédaient aussi des langues qui méritaient ce nom. Thémistocle étudia le perse, et on dit même qu'il parvint à le parler avec facilité. L'expédition d'Alexandre contribua bien davantage à faire connaître à la Grèce les nations et les langues étrangères; mais quand Alexandre eut à converser avec les brahmanes, qui, même alors, étaient regardés par les Grecs comme les dépositaires d'une antique et mystérieuse sagesse, leurs réponses durent être traduites par tant d'interprètes, qu'un des brahmanes fit observer qu'elles devaient être comme de Teau qui aurait coulé dans bien des canaux impurs (1). Un nous parle, il est vrai, de voyageurs grecs plus «mciens, et il est difficile de comprendre comment, dans ces âges reculés, on aurait pu voyager sans une certaine connaissance de la langue du peuple dont il fallait traverser les camps, les villages et les villes : mais beaucoup de ces voyages, ceux surtout que l'on

(1) Ce fait montre combien il serait difficile d'admettre une influence exercée par l'Inde sur les philosophes grecs. S'il faut en croire Alexandre Polyhistor, Pyrrhon aurait accompagné Alexandre dans son expédition de l'Inde , et l'on est tenté de rattacher son scepticisme au système de philosophie bouddhique qui avait alors cours dans rinde ; mais Tignorance réciproque de leur langue devait élever entre Pyrrhon et les penseurs indiens une barrière presque insurmontable. (Fragmenta Hist. Grœc, éd. Mûller, t. UI, p. 243, 6; Lasseu^ Indische AUerihumskunde, liv. UI, p. 380.)

prétend s'être étendus jusqu'à Tlnde, ne sont que des contes inventés par des auteurs plus récents (1 ). Lycur- \, gue a pu voyager en Espagne et en Afrique, mais il ^ n'alla certainement pas jusque dans l'Inde, et la première mention que nous trouvions de ses rapports avec lesgyranosophistes indiens est dans Aristocrate, qui vivait environ cent ans avant Jésus-Christ. Les voyages de Pythagore ont aussi un caractère purement fabuleux; ils furent inventés par les écrivains alexandrins, qui pensaient que toute sagesse avait dû émaner de l'Orient Nous avons de meilleures raisons pour croire que Démocrite visita l'Egypte et Babylone, mais son lointain voyage dans l'Inde appartient également à la légende. Quoique Hérodote ail voyagé dans l'Egypte et dans la Perse, il ne nous donne nulle part à entendre qu'il sût parler aucune langue étrangère.

D'après ce que nous savons, il semble que les barbares aient eu en général plus de facilité, pour apprendre les langues, que les Grecs ou les Romains. Peu de temps après la conquête macédonienne, nous trouvons Bérose à Babylone (2), Ménandre à Tyr et Manéthon en Egypte, compilant, d'après les documents originaux, les annales de leurs patries respectives (3). Ils

(1) Sur les vo\ages supposés des philosophes grecs jusque dans l'Inde, voyez Lasseii, Indische Alterthumskundey liv. UI, p. 379; Brandis, Handbuch der Gesc/iic/ite der Fhiiosophie, liv. I, p. 423. Dans mon Essai sur la logique indienne publié dans ThornsorCs Laws ofthoughtyym examiné l'opinion de D. Slewart et de Niebuhr qui supposaient que les philosophes indiens avaient fait des emprunts aux Crées, et celle de Gorres et d'autres qui pensaient, au contraire, que les Grecs avaient quelquefois été disciples des brahmanes.

("2) Voyez Niehuhr, rorlestmgen iiber alte Geschichte, liv. I, p. 17.

i3j La traduction du traité de Magon sur l'agriculture a été faite

écrivirent en grec et pour des Grecs, mais la langue maternelle de Bérose était le babylonien, celle de Ménandre le phénicien, et celle de Manéthon l'égyptien. Bérose savait lire les documents cunéiformes de la Babylonie aussi couramment que Manéthon lisait les papyrus d'Egypte. C'est un fait fort significatif que de voir paraître en même temps ces trois hommes, barbares de langue et de naissance, qui désiraient sauver de l'oubli l'histoire de leurs pays en la confiant à la frarde de leurs conquérants: mais ce qui n'est pas moins significatif, ce qui n'est nullement à l'honneur de ces conquérants grecs ou macédoniens, c'est le peu de cas qu'ils semblent avoir fait de ces écrits, qui sont tous perdus et ne nous sont connus que par des fragments; pourtant, il n'est guère douteux que l'ouvrage de Bérose n'eût été d'un secours inestimable pour l'étude des inscriptions cunéiformes et de l'histoire de Babylone, et que celui de Manéthon, s'il nous était parvenu dans son intégrité, ne nous eût épargné bien des volumes de polémique sur la chronologie égyptienne. Toutefois la publication presque simultanée de ces trois écrits nous montre que, peu de

plus tard. Rien ne prouve que Magon, qui écrivit en langue punique vingt-huit livres sur Tagriculture^ vécût cinq cents ans avant Jésus- Christ, ainsi que le suppose Humboldt, Cosmos, vol. Il, p. 184. Varron, De B, BA,\y dit : « Hos nobilitate Mago Carthaginiensis praeteriit Pœnica lingua, quod res dispersas comprehendit libris xxix^ quos Cassius Dionysius Uticensis vertit libris xx^ grxca lingua^ ac Sextilio praetori misit : in quœ volumina de gra*cis libris eorum quos dixi adjecit non paura, et de Magon is dempsit instar Ubrorum viii. Hosce ipsos utiliter ad vi libros redegit Diophanes in Bithynia^ et misit Dejotaro régi. » Ce Cassius Dionysius d'Utique vivait vers l'an 40 avant notre ère. La traduction en latin fut faite sur l'ordre du Sénat, peu de temps après la troisième guerre punique.

temps après Tépoque des conquêtes d'Alexandre dans rOrient, la langue grecque était étudiée et cultivée par des écrivains d'origine barbare; mais nous chercherions en vain un Grec de ce temps-là qui ait composé des ouvrages en langue étrangère. Nous n'entendons parler d'aucun commerce intellectuel entre les Grecs et les barbares avant l'époque d'Alexandre et d'Alexandrie. A Alexandrie se trouvaient rassemblées diverses nations, étrangères les unes aux autres pour la langue et pour les croyances religieuses. Bien que la spéculation commerciale fût le premier motif de leur réunion, à leurs moments de loisir, tous ces marchands devaient naturellement converser ensemble de leurs patries, de leurs dieux, de leurs rois, de leurs poètes et de leurs législateurs. Puis il y avait à Alexandrie des Grecs qui se livraient à Tétude de l'antiquité, et qui savaient chercher des renseignements auprès des étrangers de n'importe quel pays. Les prétentions des Égyptiens à une antiquité fabuleuse, la croyance des Juifs au caractère sacré de leur loi, la foi des Perses dans les livres de Zoroastre, étaient bien propres à être disculées dans les écoles et dans les bibliothèques d'Alexandrie. C'est probablement à cet esprit de curiosité littéraire, entretenu et favorisé par les Plolémées, que nous devons la \ersion de l'Ancien Testament dite des Septante (1). Les écrits

.1} On raconte quo Ptoloméo Philadelphe (2S7-246 avant J.-C), à la riHHUiimandation ilo son principal bibliothécaire, Démétrius de Phalere. envova à Jérusalem un Juif du nom d'Aristéas, demander au grand prêtre un manuscrit de la Bible , et soixante-dix interprètes, h'autres auteurs pn^tendent que les Juifs helléDistes qui habitaient Alexandrie, et qui avaient oublié leur langue^ firent faire

de Zoroastre, le Zend-Avesta, semblent aussi avoir été traduits en grec vers la même époque ; car cet HermippuSy qui^ au dire de Pline, traduisit Zoroastre , était, selon toute probabilité, Hermippus le philosophe péripatéticien, disciple de Callimaque et un des savants alexandrins les plus profonds (1).

Mais, quoique nous trouvions à Alexandrie ces traces, et d'autres semblables, d'un intérêt général excité par les littératures des autres nations, rien ne peut nous faire supposer que leurs langues fussent aussi devenues Tobjet de recherches scientifiques. Ce n'est pas par Tcxamen des langues étrangères, mais par celui des anciens dialectes de leur propre langue, que les savants grecs d'Alexandrie furent amenés d'abord à ce que nous appelons les études critiques et philosophiques. L'étude critique du grec prit naissance à Alexandrie, et fut fondée principalement sur le texte d'Homère. Une sorte d'ébauche de la grammaire existait, comme je l'ai déjà dit^ à une époque antérieure :

relte traduction pour leur usage. Toujours est-il que, vers le commenremeiit du troisième siècle avant Jésus-Christ (285), nous trouvons une grande portion de la Bible hébraïque traduite en grec par différentes mains.

(1) Plin., XXX, 2. « Sine dubio illa orta in Perside a Zoroastre, ut mter auctores convenit. Sed unus hic fuerit, an postea et alius, non satis constat. Eudoxus ((ui inter sapientix sectas clarissimam utilis- $imain(|ue eam intelligi voluit, Zoroastrem hune sex millibus annorum ante Platonis mortem fuisse prodidit. Sic et Arisloteles. Hermippus qui de tota ea arte diligentissime scripsit, et vicies centum millia versuum a Zoroastre condita, indicibus quoque voluminum ejus positis explanavit, praecepioreni a quo institutuiu disceret, tradidit Azonacem, ipsum quoque (|uinque millibus annorum ante Trojanum bellum fuisse. » Voyez Bunsen, yEgyplens Sfeiluny in der n eltgtwliichte^ v. a. 101.

elle était due aux écoles des philosophes grecs (1). Platon connaissait le nom et le verbe comme étant les deux parties constituantes du discours. Arislote y joignit les conjonctions et les articles; il observa également les distinctions de nombres et do cas : mais ni Platon ni Arislote ne firent grande attention aux formes du langage qui répondaient à ces formes de la pensée; rien ne les engageait, d'ailleurs, à ramener £es formes du langage à des règles pratiques (2).

Pour Aristote^ le verbe ou rhhna n'est pas beaucoup plus que Tattribut, et, dans des phrases comme « la neige est blanche » , il aurait appelé blanche un verbe. Les premiers qui établirent un certain ordre dans les formes réelles du langage furent les savants d'Alexandrie. Leur principale occupation étant de donner des textes corrects des classiques grecs , et surtout d'Homère, ils étaient forcés de faire attention aux formes de la langue, en cherchant à les déterminer avec la plus grande exactitude possible. Les manuscrits en-

(J) Max Mùller, History oj ancient sanskrit Literature^ p. 463.

(•2) [Cf. Ségnior de Saint-Brisson , la Philosophie du langage exposée d'après Aristote, Paris, 1838, in-8^ Voyez aussi, pour i»lus do détails sur toute ciîttc histoire do la fonuation dos théories grammaticales chez les anciens, E. Egger, Apollonius Dyscole, Essai sur C histoire des théories grammaticales de l'antiquité, Paris, 1864, in-S*», dont on peut rapprocher utilement Tctude du morne auteur sur Aristarque, dans ses Mémoires de littérature ancienne, pp. 141 cl suivantes; ainsi que ses Aotions élémentaires de grammaire comparée, ;>« édition, 1857, pp. 44 et suivantes. Enfin on pourra encore consulter avec proOt les ouvrages suivants : L. Lersch, Sprachphilosophie der Alten, Bonn, 1839-18:)3, 3 parties, in-8»; i;. F. Srhœniann, Die Lehre ron den nedetheileu nach den Alteti, Berlin, 1862, in-S°; J. Classon, De grammattcœ grœcx primordiis, Bonn, 1829, iu-8». Tr.)

voyés à Alexandrie et à Pergame des différentes parties de la Grèce contenaient des variantes fort nombreuses, et une étude minutieuse pouvait seule décider quelles étaient les formes à conserver dans Homère. Leurs éditions de leur poète n'étaient pas seulement des ekdoseis, mot grec traduit littéralement en latin par editio (à peu près comme si Ton disait des émissions de livres), mais diorthôsets^ c'est-à-dire des éditions critiques. Il y avait des écoles différentes, opposées les unes aux autres dans leurs idées sur le texte d'Homère. 11 fallait défendre chaque leçon adoptée par Zénodote ou par Arislarque, et, pour cela il fallait établir des règles générales pour la grammaire des poèmes homériques (1). Homère connut-il Tarticle? Temploya-t-il devant les noms propres? Telles étaient les sortes de questions à résoudre, et, selon Tavis qu'adoptaient les éditeurs, ils changeaient les textes de ces vieux poëmes, en leur faisant plus ou moins de violence. De nouveaux termes techniques devenaient nécessaires pour les nouvelles parties du discours dont on admettait l'existence, pour Variicle^ par exemple, distingué du pronom démonstratif. Article est la traduction littérale du mot grec arthron (le latin artiis) qui signifie l'articulation ou la jointure des os. Nous trouvons ce terme, pour la première fois, dans Arislotc, chez qui il ne pouvait exprimer que les mots qui servent, pour ainsi dire, de jointures aux membres d'une phrase. Dans une phrase comme « quiconque l'a fait, il le payera », les grammairiens grecs auraient appelé le pronom démonsliatif il la première

(!) [Cf H. Ountzer, De Zenodotistudiis homericis. GoUiiiga», 1848, in.8«. Tr.J

jointure, et le pronom relatif qui la seconde jointure (1); et avant Zénodote, le premier bibliothécaire d'Alexandrie (250 ans avant Jésus-Christ), tous les pronoms étaient simplement classés comme articulations ou articles du discours. Ce fut Zénodote qui le premier imagina une distinction entre les pronoms personnels ou antonymiai, et les simples articles auxquels on affecta dorénavant le nom de arthra. Cette distinction était très-nécessaire, et elle fut sans doute suggérée à son inventeur par ses corrections du texte d'Homère, car c'est par lui que l'article fut rétabli devant les noms propres dans \ Iliade et dans X Odyssée. Qui de nous songe aujourd'hui, quand il parle de Tarticie défini ou indéfini, à l'origine et à la signification primitive de ce mot, et au laps de temps qu'il fallut avant qu'il devînt ce qu'il est k présent, un terme technique familier à tous les écoliers?

Passons maintenant à un autre exemple de Tinfluence que l'étude critique d'Homère à Alexandrie a eue sur le développement de la terminologie grammaticale. Nous avons vu que la. première idée des nombres, d'un singulier et d'un pluriel, fut conçue et définie par le philosophe : mais Aristote ne connaît pas ces termes techniques de singulier et de pluriel^ et il ne fait môme pas allusion au duel. Il parle seulement des cas qui expriment un ou plusieurs, quoique pour lui cas ou pfôsis eut une signification bien différente (le celle que nous y attachons. Les termes de singulier et de pluriel ne furent inventés que quand le besoin s'en fut fait sentir aux premiers grammairiens. Zéno-

dote, l'éditeur d'Homère, fut le premier à remarquer remploi du duel dans les poëmes homériques, et, avec la faiblesse ordinaire qu*ont les hommes pour leurs propres découvertes, il a changé, dans le texte dont il donnait une récension, bien des pluriels en duels sans aucune nécessité.

Les savants d'Alexandrie et leurs rivaux de l'école de Pergame furent donc les premiers qui étudièrent le grec d'une manière critique, c'est-à-dire qui analysèrent la langue, la distribuèrent en catégories générales, distinguèrent les différentes parties du discours, inventèrent des termes techniques pour les différentes fonctions des mots, observèrent la correction plus ou moins grande du style de certains poëtes, séparèrent les formes vieillies des formes classiques, et publièrent sur tous ces sujets de longs et doctes ouvrages. Leurs traités fixent une ère importante dans Thistoire de la science du langage. Mais il y avait encore un pas à faire avant que le moment fût venu où Ton pourrait s'attendre à voir paraître une véritable grammaire grecque pratique ou élémentaire. La plu« ancienne de toutes est celle de Denys le Thrace, etelU^ est parvenue jusqu'à nous : il est vrai que quelque» Mt^ leurs en ont contesté l'authenticité, mais on a répotêâu tictorieusement à leurs objections.

Qu'était-ce que ce Denys le Thrace? Son j^^ comme son nom l'indique, était Thrace; mm lA(#«f iui-mêrae habitait Alexandrie, et il avait wi^) ^ leçons du célèbre critique et éditeur d^lhmikr^ h^^ tarque (1). Plus tard il vint à Rome, oii \\ ^>riqtiitif

'K) Saidas, au nom Atcuuoicf. Aïonùoio^ ^A>i(0wl^i^^iil|{|t^É^

114 LEÇOKS SUR LA SClfiKUE DU LANGAGE.

vers 1 époque de Pompée. Voici donc un trait nouveau dans l'histoire : Un Grec, disciple d'Aristarque» s'établit à Rome, et compose une grammaire pratique de la langue grecque, à Tusage, bien entendu, des jeunes Romains ses élèves. 11 ne fonda pas la science grammaticale; presque tout le cadre de la grammaire lui était fourni, ainsi que nous lavons vu, par les travaux de ses prédécesseurs depuis Platon jusqu'à Aristarque; mais il fut le premier à appliquer à un objet pratique les découvertes des anciens philosophes et des critiques d'Alexandrie, à se servir de leurs observations et des catégories qu'ils avaient établies pour enseigner le grec, et, ce qu'il faut surtout remarquer, pour enseigner le grec non pas à des Grecs qui savaient déjà leur langue et à qui il ne manquait plus que d'en connaître la théorie, mais à des Romains à qui il fallait apprendre les déclinaisons et les conjugaisons, régulières et irrégulières. Son traité devint un des canaux principaux par lesquels la terminologie grecque , après avoir passé d'Athènes à Alexandrie, fut portée à Rome pour se répandre de là dans tout le monde civilisé.

Cependant, quoique Denys eût composé la première grammaire pratique, il s'en fallait de beaucoup qu'il fût le premier professeur de langue établi à Rome. De son temps on parlait plus généralement le grec à Rome qu'on ne parle de nos jours le français à Londres. Les enfants des familles riches apprenaient le grec avant presque d'apprendre le latin, etQuintilien, dans son traité sur l'éducation, tout en désapprouvant que pendant longtemps on n'enseigne aux enfants que le

TROlSIÈlfE LKÇON. 118

grec, « ainsi , ajoute-t-il, que c'est la mode presque générale aujourd'hui » , recommande néanmoins d'apprendre aux enfants le grec d'abord , et le latin ensuite (1). Ce fait peut paraître étrange, mais la vérité est que» depuis les temps les plus reculés où Tltalie nous soit connue, nous y trouvons le grec installé comme chez lui, presque au même titre que le latin. L'Italie dut presque tout à la Grèce, non-seulement dans des temps plus voisins de nous, quand le soleil couchant de la civilisation grecque confondit ses rayons avec l'aurore de la grandeur romaine, mais dès ces âges reculés où les premiers colons grecs prirent la route de l'Occident, à la recherche d'une nouvelle patrie. Ce furent les Grecs qui donnèrent aux Italiens leur alphabet, et leur apprirent à lire et à écrire (2). Les noms de la balance, de la règle d'arpenteur, des machines en général, de la monnaie (3), beaucoup de termes de marine (4) , le mot qui désigne le mal

(i) Quint., 1, i, 12.

(2) Voyez Mommsen, R'ômische Geschichie, liv. I, p. 197. « L'alphabet latin est le môme que Talphabet moderne de la Sicile; l'alphabet étrusque est le même que l'ancien alphabet attique. EpUtolay lettre; chartay papier, et stilus (?}, sont des mots empruntés au grec. » — Mommsen, liv. I^ p. i84.

(3) Mommsen, R'ômische Geschichie, liv. I, p. 186. Staiera, la balance, le grec araT»;?; machina, machine, {xr,x*vin; nvtnus, monnaie émargent , vopicc, le sicilien voOfip.oc; groma^ instrument d'arpentage, le grec -jwpLwv ou pcipta; clathri^ barreaux, traverses, grille, le mot grec xkr^\ le mot italien indigène pour traverses est claustra.

(4) Gubernare, gouverner, de wiêipvôv; anchora, ancre, de éyxupa ; prora , proue , de rpwpa. Navis, remus, veittm, etc., sont des mots aryens communs aux deux langues, et qui n'ont pas été empruntés par les Romains aux Grecs : ils prouvent que les Italiens connaissaient la navigation, avant que l'établissement des premières co-

116 LEÇONS sua LA SGUUfCS DU LARGAGE.

de mer, nausea ou plus anciennement nautea^ sont tous empruntés au grec, et montrent jusqu'à quel point il est vrai de dire que les Italiens durent aux Hellènes les rudiments mêmes de la civilisation. Il est certain que les Italiens avaient leurs dieux nationaux, mais ils ne tardèrent pas à se convertir à la mythologie des Grecs. Ils identifièrent quelques-uns des dieux grecs avec les leurs, et en reconnurent d'autres comme des divinités nouvelles : ainsi l'italien Herculus, le dieu des enclos et des murs, se confondit avec Hèraklès, et Satumus, originairement un dieu italien de la moisson, s'identifia avec le grec Kronos; Kronos étant fils de OuranoSy on inventa une divinité nouvelle, et la Fable représenta Satumus comme fils de Cœlus (1). Castor et Pollux^ tous deux d'origine purement grecque, furent acceptés sans difficulté par les marins italiens, comme dieux des navigateurs; ce sont les premiers dieux grecs qui eurent leur temple à Rome : ce temple fut élevé en 485 après la bataille du lac Régille (2). En 431, les Romains érigèrent un autre temple en l'honneur d'Apollon, dont l'oracle à Delphes avait toujours été consulté par les Italiens depuis l'arrivée en Italie de la première colonie grecque. Les oracles de la fameuse sibylle de Cumes étaient écrits en grec (3), et Ton accordait aux prêtres {duoviri sacris faciundis) deux esclaves grecs pour traduire ces oracles (4).

onies grecques et les hardis voyages des Phocéens eussent mis la Grèce en relation avec les populations italiotes. (i) Mo.mmsen, 1^ 154.

(2) Ibid., I, 408.

(4) Sibytla ou tibuUa est un diminutif d'une forme italienne m6im

TR0I8IÈ1CE LSCOlf. ' 117

Quand les Romains, en 454 avant Jésus-Christ, voulurent se donner un code de lois^ ils commencèrent par envoyer des délégués en Grèce pour étudier les lois de Solon à Athènes, et la législation des autres cités grecques (1). A mesure que Rome grandissait en puissance politique, elle accueillait avec empressement les arts, les mœurs, la langue et la littérature de la Grèce (2). Avant le commencement des guerres puniques, beaucoup des hommes d'État romains comprenaient et parlaient même le grec : les enfants n'apprenaient pas seulement Talphabet romain avec leurs maîtres les literatores, les caractères grecs leur étaient enseignés en même temps; on appelait grammatici ceux qui donnaient des leçons de grec, et c'étaient généralement des esclaves ou des affranchis grecs.

Pour la génération nouvelle que Caton voyait se for^ mer autour de lui, savoir le grec était la marque de l'homme de bonne société : ces jeunes gens lisaient des livres grecs; ils conversaient, ils écrivaient même en grec. Tibérius Gracchus, consul en 177 avant notre ère, prononça à Rhodes un discours en grec, et il le publia ensuite (3). Quand les Grecs complimentèrent Flamininus en latin , il leur rendit leur politesse en composant des vers grecs en l'honneur de leurs dieux.

ou iabius , sage , mot qu'on ne trouve pas dans les auteurs classiques^ mais qui a dû exister dans les dialectes italiens. Le français sage suppose un italien sahius, car il ne peut dériver ni de sapierus ni de sapius. — Diez, Lexicon ehjmoiogicum, p. 300. Sapins s*est conservé dans nesapiui^ insensé. SUmÛa signiûait donc une sage fieille femme.

(1) Mommsen, ly 256.

(ï) ibid., h ^25, 444.

(3) Ibid., I, 857.

118 LKÇONS SUR LA SGlKEfCB DU LANGAGE.

La première histoire romaine fut écrite à Rome en grec par Fabius Pictor vers Tan 200 avant Jésus-Christ (1); et c'était probablement comme pour protester contre cet ouvrage et contre ceux de Lucius Gincius Âlimentus et de Publius Scipion, que Caton écrivit en latin son Histoire romaine. Les classes inférieures s'empresr sèrent de suivre l'exemple des hautes classes, et c'est ce que prouvent bien, les pièces de Plaute ; car Temploi affecté de mots grecs y est parfois aussi évident que le ridicule étalage de mots français dans les auteurs allemands du dix-huitième siècle. Certes, tout n'était pas bon dans l'héritage que la Grèce l^ua à Rome ; mais qu'eût été Rome sans les leçons de la Grèce? Les pères mêmes de la littérature romaine furent des Grecs, qui gagnaient leur vie à donner des leçons et à traduire des livres de classe ou des pièces de théâtre. Livius Andronicus, envoyé de Tarente comme prisonnier de guerre, en l'an 272 avant Jésus-Christ, se fixa à Rome en qualité de professeur de grec. Sa traduction de rOdyssée en vers latins, qui est comme le début de la littérature romaine, fut bien certainement écrite par lui à l'usage de ses élèves. Son style, quoique embarrassé et dur au dernier point, passait pour un modèle de perfection aux yeux des jeunes poètes de la capitale. NsBvius et Plaute furent ses contemporains et ses successeurs immédiats. Toutes les pièces de Plaute n'étaient que des traductions ou des remaniements de ' comédies grecques, et on ne lui permettait même pas de transporter la scène de la Grèce à Rome. Le public romain voulait contempler les mœurs et la dépravation

(i) Mommsen^ 1^ 902.

TBOISIÈHE tEÇON. 119

des Grecs; et ils auraient puni le poète qui^eût osé mettre sur la scène un patricien ou une matrone romaine. Les tragédies grecques furent également traduites en latin. Ennius (239-169), contemporain de Nsevius et de Piaule, mais un peu plus jeune qu'eux, fut le premier qui traduisit Euripide. C'était, comme Andronicus, un Grec d'Italie, qui s'établit à Rome comme professeur de langue et traducteur de grec. Il trouva des protecteurs dans le parti libéral, dans Publius Scipion, dans Titus Plamininus et dans Marcus Fuhius Nobilior (1), et il devint citoyen romain. Mais Ennius était plus qu'un poète et qu'un professeur; on la appelé un novateur, et dans de certaines limites il l'était certainement. Il traduisit en latin deux écrits composés dans l'esprit le plus hostile contre la religion de la Grèce, et contre l'existence même des dieux gre^8 (2). L'un était la philosophie d'Épicharme (470 avant Jésus-Christ, à Mégare) , qui enseignait que Zeus n'était que l'air, et les autres dieux des noms donnés aux forces de la nature; l'autre écrit était celui d'Évhémère de Messène (300 avant Jésus -Christ), qui prouvait sous forme de roman que les dieux grecs n'avaient jamais existé, et que ceux qu'on honorait sous leurs noms n'avaient été que des hommes. Ces deux ouvrages ne furent pas traduits sans dessein, et leurs arguments, bien que de la dernière faiblesse, étaient la ruine des systèmes plus superficiels encore

(0 Mommsen, I^ 892.

(2) Ibid.y \, 843, i94. On s'est demandé si l'ouvrage d*Enniusétail bien une traduction d'Épicharme. Voyez Ennius^ éd. Vahlen, p. xciii. Sur Épicharme, voyez Bernays, Rheiniscfies Muséum, \\\\, p. 280

(iS33).

120 LEÇONS 8DR LA BOENCE DU LAIfGAGB.

de la théologie romaÎDe. Le nom de grec devint synonyme d'impie, et Ennius n'aurait peut-être pas échappé au châtiment infligé à Nœvius pour ses satires politiques, s*il n avait pas joui de la protection et de Testime des personnages les plus considérables de Rome. Même Caton, l'implacable ennemi de la philosophie ( 1 ) et de la rhétorique grecques, était Tami du dangereux Ennius; et telle était l'importance croissante de la langue grecque à Rome, que Caton luimême dut rapprendre dans sa vieillesse, pour faire lire à son fils les parties de cette littérature qu'il considérait, sinon comme utiles, au moins comme inoffensives. On a souvent tourné en ridicule l'opposition hargneuse que fît Caton à tout ce qui était grec, mais ses invectives n'étaient que trop légitimes. Nous aussi, nous avons souvent entendu parler du jeune Bengale j de ces jeunes Hindous qui lisent Byron et Voltaire, jouent au billard, tournent leurs prêtres en dérision, protègent les missionnaires, et ne croient à rien : la description que nous donne Caton de la jeunesse désœuvrée de Rome nous rappelle, par plus d'un trait, notre jeune Bengale.

Quand Rome prit des mains défaillantes de la Grèce le flambeau de la science, il avait cessé de jeter son plus vif éclat. Chrysippe et Carnéade avaient succédé à Platon et à Aristote; Eschyle et Aristophane avaient été remplacés par Euripide et Ménandre. En devenant gardienne de l'étincelle de Prométhée, qui avait d'abord jailli en Grèce, et qui était destinée à éclairer non-seulement l'Italie, mais toute l'Europe, Rome

(1) Mommsen, I, 9ii.

TROISIÈME LEÇON. I2i

srdit beaucoup de cette vertu native qui avait été la mrce de sa grandeur. La frugalité et la gravité, le éTOuement et le patriotisme , la pureté et la piété du euple romain 9 furent remplacés par le luxe et la lé- ^reté, l'intrigue et Tégoïsme , le vice et Timpiété des recs. Le blâme et la réprobation ne servirent de rien, u* les idées grecques ne parurent jamais aussi séuisantes que quand elles eurent été condamnées par aton et par ses amis. Toutes les générations nouvelles irent pénétrées de plus en plus par l'élément grec, n 131 (1), nous entendons parler d'un consul, Puius Crassus, qui, comme un autre Mezzofanti, savait irler les différents dialectes du grec. Sylla permit aux nbassadeurs étrangers de parler grec devant le sénat »main (2). Le philosophe stoïcien Panœtius fut l'hôte » Scipions (3), dont la maison fut pendant longtemps rendez-vous de tous les écrivains célèbres de Rome. ïy l'historien grec Polybe et le philosophe Clitoaque, Lucilius le satirique, Térence le poëte africain 96-159) et l'improvisateur Archias (102 av. J.-C), aient toujours assurés d'un accueil amical (4). Dans tte réunion choisie, les chefs-d'œuvre de lalittérature ecque étaient lus et commentés ; les problèmes de la iilosophic grecque étaient discutés, et les plus graves téréts de la vie humaine formaient le sujet des conrsations sérieuses. Bien que cette société n'ait prolit aucun poëte de génie, elle ne laissa pas d'exercer le puissante influence sur les progrès de la littéra-

[i] Mommscn, II, 407.

:2) /6/c/., Il,4i0.

;3) Ibid., Il, 408.

[4) Ibid., U, 437, note; H, 430.

112 LEÇONS SUR Lk SCIENCE DU LANGAGE.

jointure, et le pronom relatif çui la seconde jointure (1); et avant Zénodote, le premier bibliothécaire d'Alexandrie (250 ans avant Jésus-Christ), tous les pronoms étaient simplement classés comme articulations ou articles du discours. Ce fut Zénodote qui le premier imagina une distinction entre les pronoms personnels ou antonymiai, et les simples articles auxquels on affecta dorénavant le nom de arthra. Celte distinction était très-nécessaire, et elle fut sans doute suggérée à son inventeur par ses corrections du texte d'Homère, car c'est par lui que l'article fut rétabli devant les noms propres dans X Iliade et dans V Odyssée. Qui de nous songe aujourd'hui, quand il parle de l'article défini ou indéfini, à l'origine et à la signification primitive de ce mot, et au laps de temps qu'il fallut avant qu'il devint ce qu'il est à présent, un terme technique familier à tous les écoliers?

Passons maintenant à un autre exemple de Tinfluence que l'étude critique d'Homère à Alexandrie a eue sur le développement de la terminologie grammaticale. Nous avons vu que la- première idée des nombres, d'un singulier et d'un pluriel, fut conçue et définie par le philosophe : mais Aristote ne connaît pas ces termes techniques de si)igulier et de pluriel^ et il ne fait même pas allusion au duel. Il parle seulement des cas qui expriment un ou plusieurs, quoique pour lui cas on piôsis eût une signification bien différente de celle que nous y attachons. Les termes de singidier et de pluriel ne furent inventés que quand le besoin s'en fut fait sentir aux premiers grammairiens. Zéno-

(1) "ApOpov îTpoTaaao|JL£V6v, à^cv u7rcTaaao[x«vcv.

TROISIÈME LEQON. 123

d'Épicure , ou bien ils embrassaient les doctrines de la Noiitelle Académie, niant la possibilité d'avoir aucune connaissance de l'infini , et mettant la probabilité à la place de la vérité (1). Quoique les doctrines d'Épicure et de la Nouvelle Académie fussent toujours considérées comme des innovations dangereuses, on tolérait la philosophie stoïcienne ^ et^une sorte d'accommodement 8e fit entre la philosophie et la religion : il y eut une philosophie d'État aussi bien qu'une religion d'État. Les prêtres romains, tout en ayant réussi à faire chasser de la cité, en 161 , tous les rhéteurs et les philosophes grecs, comprirent qu'il fallait en venir aux concessions. On reconnut ouvertement que, pour les classes éclairées , la philosophie devait prendre la place de la religion, mais que la croyance aux prodiges et aux oracles était nécessaire pour maintenir l'ordre dans les masses (2). Caton lui-même^ le chef du parti religieux, national et conservateur, se demandait comment un aruspice pouvait rencontrer un de ses collées sans éclater de rire (3). Des hommes comme ScipioD Émilien et Lélius faisaient profession de croire aux dieux populaires; mais pour eux Jupiter n'était que l'âme de l'univers, et les statues des dieux des œuvres d'art (4). Leurs dieux, comme le peuple leur en faisait le reproche, n'avaient ni corps, ni esprit, ni passions. Le philosophe stoïcien et le prêtreorthodoxe

(i) Zenon mourut en 263, Épicure en 270, Arccsilas en 24i, Carnéade en 429. •

(2) Mommsen, U, 4i7, 448.

[3) Mommsen, 1, 845. Cicero, de Divinatione, H, 24 : « Mirari se liebat (Cato) quod non rideret haruspex haruspicem cum vidisset. n

f4) /Wtf., 11,445,447.

124 LEQONS SUR LA SaCMCX DU LANGAGE.

vivaient cependant en paix^ faisant profession tous deux i de croire aux mêmes dieux , mais réclamant la liberté s d'y croire chacun à sa manière.

Je me suis étendu un peu longuement sur les chan- ' gements que subit l'atmosphère intellectuelle de Rome i Yers la (in des guerres puniques, et je me suis efforcé \ de montrer combien elle«était imprégnée d'idées grecques, afin d'expliquer, ce qui autrement aurait paru ; presque incompréhensible , l'ardeur avec laquelle nonseulement quelques savants et quelques philosophes, mais les premiers hommes d'Ëlat de Rome se livrèrent à l'étude de la grammaire grecque. Pour nous, il est difficile de ne pas associer aux discussions sur les noms et les verbes, sur les cas, les genres, les conjugaisons régulières et irrégulières, le souvenir de Tennui que nous causaient ces questions quand nous étions au collège, et'nous ne comprenons pas sans peine comment la grammaire proprement dite aurait pu, à Rome, exciter l'intérêt général et former un sujet de conversation dans la société la plus distinguée. Sans doute, les études grammaticales des Romains pouvaient être animées par des citations des auteurs classiques de la Grèce (1); néanmoins leur objet principal était purement le langage. Quand un des premiers grammairiens de l'époque, Cratès, de l'école de Pergame, fut envoyé à Rome, comme ambassadeur du roi Attale, il fut reçu avec les plus grands honneurs par tous les personnages lettrés de la capitale. 11 était élève de Diogène le Babylonien, qui avait été élève de Chrysippe; Chrysippe soutenant résolument la théorie

(1) Suétone, de rUustr. Gramm., cap. 2.

TROISIÈn LEÇON. 12S

de Y Anomalie f la philosophie du laAgage, telle que l'enseignait Cratès (aipeaiç KpaTTfTcioç) , avait le même caractère (1). Comme il se promenait un jour sur le mont Palatin y son pied s'étant engagé dans la grille d'un égout, il tomba et se cassa la jambe (2). Se trouvant donc forcé de rester à Rome plus longtemps qu'il n'en avait eu l'intention, il consentit à donner sur la grammaire quelques leçons publiques, ou akrodseis, et de ces leçons, nous dit Suétone , date l'étude de la grammaire à Rome. Cela se passait vers l'an 159 avant Jésus-Christ, entre la seconde et la troisième guerre punique, peu de temps après la mort d'Ënnius, et deux ans après la fameuse expulsion des rhéteurs et des philosophes grecs (161). Quatre ans plus tard, Carnéade, qui avait été également envoyé à Rome en qualité d'am- •

(i) 'In quo fuit Craies nobilis grammaticus, qui reliquit sex libros np« ivttfpAXiaç; heis libris coDtra àvxXc-jfiav atque Aristarchum est nixus, sed ita, ut scripta indicarent ejus^ ut neutrius videatur pcr- ^1966 Toluntatem ; quod et Chrysippus de inœqualitate cum scribit sermonis, propositum habet osteudere similes res dissimilibus verbis et dissimilibus similes ipse Tocabulis uotatas (id quod est verum) ; et qnod Aristarcbus^ de œqualitate cum scribit et de verburum similitadine, quorundam inclinationes sequi jubet^ quoad patiatur consoetado.' — Varro, De Lingua Latina, éd. G. Mûller, lib. IX^ c. i.

(2) c Primus igitur, quantum opinamur^ studium grammaticœ in Crbem intulitCrates Mallotes Aristarchi œqualis^qui missus ad senatum ab Attalo rege inter secundum et tertium Punicum bellum sub ipsam Ennii mortem^ cum regione Palatii prolapsus in cloacœ foramen crus fregisset, per omne legationis simul et valetudinis tempus plarimas acroasis subinde fccit assidue que disseruit, ac nostris exemplom fuit ad imitandum. d Suetonius, De vins inlmtribus, de gramwuitieis et rhetoribus, c. 2, éd. Reifferscheid. Lipsiae, i860. Scioppios^ dans son introduction à sa Grammatica pfiUosophica (1628;^ dit : c Hsc ergo ut legi ^ minime jam mirandum mibi visum est^ tanti flagitii erroribus inquinatam esse Teterem grammaticam, qus ex cUmics foramine nna cum claudo magistro emerserit. »

i26 LEÇONS sua la science ou langage.

bassadeur, fut empêché par Gaton de donner des séances de philosophie.

Après ces leçons de Cratès, les études grammaticales et philosophiques devinrent extrêmement populaires. Nous trouvons Lucius iElius Stilo faisant un cours de langue latine^ comme Cratès en avait fait un de grec (1) : parmi ses élèves, on comptait Varron, Luciliuset Cicéron. Varron composa vingt-quatre livres sur la langue latine, et en dédia quatre à Cicéron. Cicéron lui-même est cité comme faisant autorité en matière de grammaire, quoique nous ne connaissions de lui aucun traité purement grammatical. Lucilius consacra le neuvième livre de ses satires à la réforme de l'orthographe (2). Mais rien ne montre plus clairement le vif intérêt porté aux études grammaticales par les plus hautes classes de la société romaine que le traité de César sur la langue latine. Il le composa pendant la guerre des Gaules, et le dédia à Cicéron, qui pouvait bien être fier de l'hommage que lui rendait le grand capitaine et le grand homme d'État (3). La plupart de ces traités sont perdus pour nous, et nous n'en pouvons juger que par quelques citations éparses. Ainsi, un fragment de l'ouvrage de César, de Analogia, nous conduit à croire que c'est peut-être à lui que nous devons le terme ablatif. Ce mot ne se rencontre dans aucun écrit antérieur, et il n'a pas pu, bien entendu, être emprunté, comme les noms des autres

(1) Mommsen, H, 4i3, 426, 448, 657. Lucius i£lius Stilo écriTit UD traité sur Tétymologie, et un index des pièces de Piaute.-- Lerscb, Die Sprachphilosophie der Alten^ 11^ i i i .

(2) Lerscb, II, 113^114, U3.

(3) Cicero. Brut, c 72.

TaoïSlJbfS LEÇOM, iâ7

If aux grammairiens grecs, puisque la grammaire icque n'avait pas admis d'ablatif. Si nous nous repréitoQs César combattant les barbares de la Gaule et la Germanie, suivant à distance les mouvements s partis politiques à Rome, prêt à saisir le sceptre monde, et poursuivant en même temps ses études Uosophiques et grammaticales avec son secrétaire, Grec Didyme (1), cet homme extraordinaire s'offre nous sous un jour nouveau, et nous comprenons eux l'époque où il vivait. Quand César devint toutissant, un de ses projets favoris fut de fonder à ^me une bibliothèque grecque et latine, et il en oft la direction à Yarron, le premier savant du temps, m que ce dernier se fût battu contre lui et pour impée (2).

Nous voici donc arrivés à l'époque où, ainsi que us l'avons vu tout à Theure, Denys le Thrace puia à Rome la première grammaire grecque élémenire. La grammaire empirique se trouvait ainsi transirtée à Rome, la terminologie grecque était traduite . latin, et c'est sous cette forme latine que depuis es de deux mille ans elle parcourt tout le monde iriiisé. Même dans l'Inde, où une terminologie diffénte, et sous certains rapports plus parfaite que celle Alexandrie et de Rome, avait pris naissance dans les oies des brahmanes, on entend employer de nos

1) Lersch, lU, 144. [Voir, pour plusde détails sur Didyme, Dîdymi tgmenta qttse supersunt 07nnia collegit et disposuit M. Scbmidt, msBy i854, in-S». M. Schmidt ne parait pas avoir connu le fait qu*aice M. Mûller sur l'autorité de Lersch, ces fonctions de secrétaire e Didyme aurait remplies auprès de César. Consulter aussi, sur ce tmc Didyme, E. Egger, Mémoires d'histoire ancienne, p. 2o8. Tr.] [2) Mommsen, 111, 557. L'an 48 avant notre ère.

jours, par des mattres européens parlant aux indigènes qu'ils ont pour élèves, des mots tels que cas, genre, actif et passif. Le sort des mots est en vérité curieux; et, en parcourant dernièrement quelques listes des questions posées aux examens des collèges du gouvernement dans Tlnde, il me semblait qu'une demande comme celle-ci : « Quelle est la forme de Siva au cas du génitif? » résumait en une seule phrase des volumes d'histoire. Comment ces mots, ca^ du génitif, sont-ils parvenus dans l'Inde? Ils y sont arrivés d'Angleterre, et ils sont venus en Angleterre de Rome, à Rome d'Alexandrie, à Alexandrie d'Athènes. A Athènes', le terme de cas ou ptôsis avait une signification philosophique; à Rome, casus n'était qu'une traduction littérale : la signification première de chute était perdue, et le mot était réduit à n'être qu'un terme purement technique. A Athènes, la philosophie du langage faisait le pendant de la philosophie de l'esprit. La terminologie des formes logiques et celle des formes grammaticales se confondaient. La logique des stoïciens se divisait en deux parties, la rhétorique et la dialectique, et cette dernière traitait en premier lieu « de ce qui signifie, ou du langage; » en second lieu, « de ce qui est signifié, ou des choses (1). » Dans leur langue philosophique, ptôsis, que les Romains traduisirent par casus, signifiait réellement chute^ c'està-dire le rapport d'une idée à une autre idée, l'acte par lequel un mot tombe et s'appuie sur un autre mot. De longues et vives discussions s'engageaient sur la question de savoir si le terme de ptôsis ou chute était

(1) Lersch, \\, 25. ntpl ovipAtvovTbiv, ou irt^l çcov^c; et mpl ««(uuvDfitwtv ou iccfi icpa'YP'ft'rciyv.

TROISIÈMS LEÇON. 129

applicable au nominatif; et tout bon Stoïcien eût rejeté bien loin l'expression de casus rectm, parce que, selon les grammairiens de cette école, le sujet ou le nominatif ne tombait et ne s'appuyait sur rien, mais se dressait pour servir de point d'appui aux autres mots de la proposition. Tout cela est perdu pour nous, quand nous parlons de cas (1). Nous voyons Cobbet, dans sa Grammaire anglaise, hasarder son explication à lui du mot cas, en ces termes : « Le mot cas, appliqué aux événements de la vie, a une grande variété de sens ou de nuances de sens ; mais son sens général est état de choses, ou l^état de quelque chose. C'est ainsi que nous disons : dans ce cas, je suis d'accord avec vous. Ce qui revient à : « tel étant l^état des choses^ ou Fétat de la chose en question, je suis d'accord avec vous. » On dit des légistes « qu'ils comprennent ou qu'ils ne comprennent pas le cas, c'est-àdire Vétat, la nature des choses qu'ils ont entrepris d'élucider. » Ainsi, quand nous disons d'un malade que son cas est grave, nous voulons dire que son état est grave. Les noms peuvent être dans des états, ou des situations dififérentes, par rapport à d'autres noms ou à d'autres mots. Par exemple, un substantif peut être le nom d'une personne qui frappe un cheval, ou d'une personne qui possède un cheval, ou d'une personne qu'un cheval atteint d'un coup de pied. Ces différentes situations, ces différents états sont, par conséquent, appelés cas (2). »

Et comment les jeunes Hindous de nos collèges de

(i) [Cf. R. Schmidt, Stoîcorum grammatical i839, Ualis, in-8«.Tr.1 (2) William Cobbet, A Grammar of ihe English tangua ge, lettre V, § 44.

130 LEÇONS SUA hJL SCiEMOf DU LANGAGE.

rinde peuvent-ils deviner la signification du mot gi-niiif? Le latin genitivus est une véritable bévue, car le mot grec genikè n*a jamais pu signifier gerUtima. Si ce cas avait été destiné à exprimer l'origine ou la nais* sance» il eût été nommé en grec gennètikij et non gemkê. Le génitif n'exprime pas non plus le rapport du fils au père; car, si nous pouvons dire « le fils du père, » nous pouvons dire également « le père du fils. » Genikè avait en grec un sens bien plus étendu et bien plus philosophique (1). Il signifiait casus generalis, le cas général, ou plutôt le cas qui exprime le genre ou l'espèce : telle est la force réelle du génitif. Si je dis a un oiseau de l'eau, »> de teau détermine le genre auquel un certain oiseau appartient, il le range dans la catégorie des oiseaux aquatiques. <x L'homme des montagnes » signifie un montagnard. Dans ces phrases, « fils du père » j ou « père du fils » , les génitifs ont exactement le même effet : ils affirment quelque chose du fils ou du père; et si nous distinguions les fils du père et les fils de la mère, les génitifs exprimeraient la classe ou le genre auquel les fils appartiennent respectivement, et répondraient aux adjectifs paternels et maternels. Nous pouvons prouver, par Fétymologie, que la désinence du génitif est générale- . ment identique avec ces suffixes dérivatifs à l'aide desquels les substantifs sont changés en adjectifs (2).

(i ) Beitrûge zur GeschUhte der Grammatik, von D' K.-E. Schmidt, Halle, 1859. Ueber den Begrifl' der TevixTi wt&xjk;, p. 320.

(2) Dans les langues tibétaines, la règle est « que les adjectiUs se forment des substantifs par l'addition du signe du génitif; » on pourrait donc renverser la règle et dire « que le génitif se forme du nominatif par Taddition du signe de l'adjectif. x> Ainsi, shing, bois ; shing-gi, du bois, ou fait de bois : ser, or ; aer^gtj', de Tor, ou fait

Il n'est guère nécessaire de conliùuer, hors de Rome» l'histoire de ce que j'appelle Tétudo empirique, ou l'analyse grammaticale dn langagCi Avec Denys le Tbrace, le cadre de la grammaire était achevé : les

d'or ; mi, bomme ; mi-^i de l'homme ou humain. C'est ce qui arrive aussi dans le garo^ où le signe du génitif est ni; nous avons là mdnde-nijaky la main de Thomme ou la main humaine ; ambat-nî kethdli^ un eouteau en bois^ ou un couteau de bois. Dans Tindoustani^ le génitif est si évidemment un adjectif, qu1l prend même les marques du genre selon les mots auxquels il se rapporte. Mais que se passe-t-il en sanscrit et en grec? En sanscrit ^ nous pouvons former des adjectif par Taddition de tya (voy. ma Lettre sur tes langues touraniennesy p. 4i et suiv. ; et mon Essai sur le bengali, p. 33S) : par exemple, daks/iinà, le midi ; dokshinà-tya, méridional. U est clair que ce tya est un pronom démonstratif, identique au sanscrit if as, syû^ tyad^ celui-ci ou celui-là. Tya est une base pronominale, tt par conséquent des adjectifs comme dahshina-tya, méridional, OQ dp'tya^ aquatique, de àp, eau, ont dû être conçus originairement comme « eau-là, » ou « sud-là ». Suivi d'une désinence du nominatif singulier qui était aussi un pronom dans le principe, dptyas signifierait àp-iya-s^ eau-là-il. Or il importe peu que je dise un oiseau aquatique ou un oiseau de Tcau. En sanscrit, le génitif de Teau serait, en prenant udaka, udaka-sya : cette désinence 5^a est la même base pronominale que la désinence des adjectifs tya; seulement sya ne prend pas de signe pour le genre, comme Tadjectif. Le génitif udakasya répond donc à un adjectif sans genre. Jetons maintenant les yeux sur le grec. En grec, nous formons des adjectifs à l'aide du s^ufflxe <no;, qui est identique au sanscrit tya ou s^ : ainsi de ^in(««c, peuple, les Grecs formèrent ^i^uiaioç, public, qui appartient au peuple. Ici ce, a, ov, marquent le genre; laissez le genre de côté, et vous aurez ^Tfifi.o<no : or il y a en gred* une règle qui dit qn*un c s'élide dans les désinences grammaticales, quand il se trouve entre deux voyelles; ainsi le génitif de -pyoç n'est pas jinwçt mais ying^ OU Ttvcuc; par conséquent, ^mftcaio serait devenu nécessairement ii^ui ( rapp. iSo9ioc z= inoio;), et ^(xoto n'est autre que le génitif régolier dans Homère de ^xftc^, lequel, plus tard, fut remplacé par liifAcu. Ainsi nous retrouvons aux débuts du sanscrit et du grec les mêmes principes qui ont réglé la formation des adjectifs et des génitifs dans le tibétain, le garo et Thindoustani ; et nous voyous avec quelle précision les anciens grammairiens grecs déterminèrent» la

écriirains postérieurs l'ont amélioré et perfectionné, mais ils n'y ont rien ajouté de vraiment neuf et original. Nous pouvons suivre le développement de la science grammaticale depuis Denys le Thrace jusqu'à notre temps, dans une succession non interrompue d'auteurs grecs et romains. Nous trouvons M. Yerrius Flaccus, précepteur des petits-fils d*Auguste, et Quintilien, au premier siècle; au deuxième, Scaurus, Apollonius Dyscole et son fils Hérodien; au quatrième, Probus et Donat, le maître de saint Jérôme. Après que, sous Constantin, Rome eut cessé d'être le siège du gouvernement, la science grammaticale trouva une nouvelle patrie dans l'école de Constantinople. Il y eut jusqu'à vingt grammairiens grecs et latins qui occupaient des chaires dans la capitale de l'empire. Sous Justinien, au sixième siècle, le nom de Priscien jeta un nouvel éclat sur les études grammaticales, et son ouvrage a fait autorité durant le moyen âge, et presque jusqu'à nos jours. On nous a enseigné la grammaire à nous-mêmes d'après la méthode suivie par Denys à Rome, par Priscien à Constantinople, par Alcuin à York; et quoi qu'on dise des améliorations apportées à notre système d'instruction, les grammaires grecques et latines en usage dans nos collèges sont fondées principalement sur la première analyse empirique du langage, préparée par les philosophes d'Athènes, accomplie par les savants alexandrins, et appliquée par les professeurs grecs de Rome à une tâche toute pratique, à l'enseignement d'une langue étrangère.

valeur réelle du génitif^ en rappelant le cas général ou attributif, tandis que les Romains gâtèrent le terme par leur traduction erronée de genitivus.

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