Le datif peut être exprimé
{fl\ Par la préposition yu^ à. Ex., sse (donner) yen (argent) yu (à) jin (homme);
[b) Par la position, en pTaçant d'abord le verbe, puis te mot au datif, et enfin le mot i l'accusatif. Ex., y\t (donner) ^'/n (à un homme) pe (blanc) yu (jade) hoang (jaune) Ain (métal) c'est-à-dire or.
4. Quant à l'accusatif, ou bien on le laisse sans aucune marque distinctive; par exemple, pao (protéger) min (le peuple), ou on le fait précéder de certains mots qui avaient originairement un sens plus facile à saisir, mais qui se sont réduits graduellement à u*ètre que de simples signes de Taccusatif. [C'est M. Stanislas Julien, qui, le premier, découvrit ces mots, et en donna l'explication exacte dans ses P'indici» philoiogwx in iinguam sinicam^ Paris, 1830. Les yindicim phifofogicœ in Iinguam sinicam se trouvent à la; fia du Afeng-tseu ou Mencius, traduit en latin par M. Stanislas Julien.] Les particules Ifs plus usitées à cet effet, chez les auteurs modernes, sont pa et Isiang, saisir, prendre. Ex., pa (prenant) tchoung-jin (foule des hommes) Venu (furtivement) k'on (il regardait), c'est-à-dire il regardait furtivement la foule des hommes (hominum turbam furtim aspiciebat). Dans le chinois plus ancien {kou-^wen)^ les mots consacrés pour le même usage sont i (employer, etc.), iu^ hou. Ex., t (employant) fin (humanité)? t'^urr (il conserve) 9in (dan» le eœar),
QVATMfcMS LBÇON. 1S9
ment tous les rapports possibles entre le sojetet mplément; mais il n'y a pas d'accusatif^ il n^.a [e cas qui soit consacré uniquement au régime t (1). En anglais et en français, les désinences ictiTes du nominatif et de Taccusatif ont dispara
.^lire hnixiaDitaiteiD conserxat corde. / (prenant]^ teài (droit)
ûre) A'id (courbe) ^ c'est-à-dire rectum facere curvum. Pao
ger) hou (signe de Taccasatif} min (le peuple).
L'outil sfezprtlQe :
An moyen de prépositioDs tdtes que thsong, yeou, ti#i^ Aqk.
hsong (ex) thien (cœlo) lai (venire) ; te (obtinere) hou (a) ihien
Par la position : en plaçant arant te verbe le mot qui est à Ta- . Ex., thien. (ciel) kiang-tchi (descendues) tsaï (calamités).. est ici une particule relative qui fait Teffet de 6, i^ to, qu'on rait après le mot auquel il se rapporte ; comme si Ton disait : >He»-descendues-calamités^ pour les cahimités^ que le ciel enlux hommes.
L'instrumental est exprimé :
Par la préposition i, avec. Ex., i (avec) kien (Fépée) cha (tuer) m homme);
Par la position, en plaçant le nom qui se trouve au cas de Tins* ent aTant le. verbe qui, à son tour, est suivi du substantif à Tac* if. Ex., i (par la pendaison) cha (il tua) tc/ii (le, illum). Le locatif peut être exprimé en plaçant simplement le nom avant rfee. Ex., si (dans TOrient ou Orient) yeou (il y a) sou-ton-po (un i) ; oa paar des prépositions, ainsi qu'il a été dit dans Le texte, idjectif est toujours placé avant le 'substantif qu'il qualifie mei-jin, une belle femme.
idverbe est généralement suivi d'une particule qui produit le e effet que e dans bene ou que ter dans culeriter. Ex^ me^Jen^ leiiGC» sUencieusement; ngeou-Jen, par hasard; kithjen^ crain-» lent.
Par une raison semblable, les Indiens de l'Amérique septenale ont des verbes innombrables pour exprimer toutes le» nuane Faction ; ils ont des mots pour exprimer manger, selon qu'il i de poisson, de viande, de chair humaine, de soupe, de lé- », etc. Mais ils ne peuvent dire m je suix, mfai, Voy. Du Pon-
par suite de l'altération phonétique» et ces langues sont obligées, comme le chinois, de marquer le sujet et le complément par la position des mots. Ce que nous apprenons au collège, quand on nous dit que le nominatif rex fait regem à Taccusatif, n'est donc qu'une règle toute pratique. Nous savons dans quel cas il faut dire rex, et dans quel cas il faut dire regem; mais pourquoi le roi, en tant que sujet, doit être appelé r^j:, et, en tant que régime, regem, c'est ce qui reste sans aucune explication. On nous dit, de même, que amo signifie j'aime, et amavi]'^ aimé; mais comment ce changement du cœur, ce passage de l'amour actuel au souvenir de l'amour passé et peut-être éteint, peut-il être indiqué par le simple changement de o en aviy ou en anglais, par l'addition d'un d, c'est une question qui n'est ni posée ni résolue. Or, s'il y a une science du langage , c'est de ces sortes de questions qu'elle doit donner la solution : si elle ne le peut pas, s'il faut nous contenter de paradigmes et de règles, et regarder les désinences des noms et des verbes soit comme des signes de convention ou comme des excroissances mystérieuses , alors la science du langage n'existe pas, et il faut nous en tenir à ce qu'on a appelé l'art (t^x^) ^" langage ou la grammaire.
Avant d'entreprendre la solution d'un problème quelconque, ou d'y renoncer, il convient de déterminer si l'on a les éléments nécessaires pour mener l'entreprise à bonne fin. A commencer par l'anglais, il faut nous demander s'il nous est possible de découvrir pourquoi / love signifie j'aime en ce moment, tandis que / loved indique que ce sentiment n'existe plus. Ou bien, en prenant des langues plus riches en
QUATR1ÈM£ LEÇOM. 141
lexions que l'anglais , il faut tâcher d'expliquer par ;uite de quelle opération et dans quelles circonstances e latin amo, y aime^ a été transformé par la simple iddition d'un r en amoTy je suis aimé. Les déclinaisons et les conjugaisons ont-elles poussé et se sontfilles épanouies comme les fleurs d'un arbre? L'homme les a-l-il reçues toutes faites de quelque puissance mystérieuse? Ou quelques sages les ont-ils inventées, en assignant certaines lettres à certaines phases de la pensée, de même que les mathématiciens expriment les quantités par des signes algébriques , auxquels ils donnent une valeur arbitraire ? Nous voici en présence du plus important et du plus difflcile problème de notre science, l'origine du langage; mais nous ferons bien, pour le moment, de détourner les yeux des théories, pour nous occuper uniquement des faits.
Tenons-nous-en au prétérit anglais Iloved comparé au présent/ love. Il nous est impossible d'embrasser d'un seul coup d'œil toute la grammaire anglaise; mais, si nous pouvons faire remonter une de ses formes à sa source véritable, nous verrons probablement la route à suivre pour découvrir l'origine de toutes les autres. Si nous nous demandons comment l'addition d'un d final a pu exprimer le passage de l'amour à l'indififérence, la première chose à faire, avant de hasarder aucune explication, c'est de retrouver la forme U plus ancienne de / loved, la forme vraiment primitive du prétérit anglais. C'est là une règle que Platon lui-^nëme reconnaissait dans sa philosophie du langage, quoique, il faut bien l'avouer, il s'y conformât rarement. Nous savons quels ravages l'altération phonétique peut faire dans le vocabulaire et dans la
142 LEÇONS sin LA aancs du langage.
grammaire d'une langue, et nous aurions tort de nott perdre en conjectures sur Torigine d'une forme don nous pouvons trouver l'explication en consultant This toire de la langue. Or une connaissance même super ficielle de l'histoire de la langue anglaise nous apprend que la grammaire de l'anglais moderne n'es pas la même que la grammaire de WyclilTe. La langue de Wycliffe appartient à ce que nous appellerons avec Sir Frederik Madden, l'anglais de la période intermédiaire (1500-1330); nous remontons ensuite i l'anglais de la première période (1330-1230) ; de 123( à 1 1 00 nous rencontrons le semi-saxon qui avait éfa précédé par l'anglo-saxon (i). Il est manifeste que, s nous devons découvrir la signification première de 11 syllabe qui change I love en / loved, ce sera en examinant la forme originale de cette syllabe à quelque époque que nous la trouvions. On n'aurait jamais su (\m prêtre signifiait primitivement un ancien, si on oe l'avait pus fait remonter à sa forme originale presbyier, dans laquelle toute personne sachant le grec recoo* nalt immédiatement le comparatif de presbys, âgé (2). Si nous n'avions pour nous guider que le français moderne, nous pourrions chercher à rattacher j^r^/re à prêcher ou à prier, mais nous n'arriverions pas à sa véritable dérivation. Nous ne voyons pas non plus la signification littérale du mot anglais moderne gospd; mais aussitôt que nous le faisons remonter à sa forme
(i) Voy. quelques critiques sur cette diTision^ daus Marsh^ Leeiuru on ihe engiish language, p. 48.
(2) Dans une charte grecque de 1129^ nous trouvons icpeo€iÛT«p6< changé en irptûirt, qui est déjà presque Titalien moderne prête. \ot Trinchera, Syllabus Grœcarum Membranarumy p. 436.
QOAXBliia LB^Ms , 143
première ffoddspell, nous voyons que c*€st une traduction exacte de evangelium ou bonne nourelle (i). Lord ne serait qu'un vain titre en anglais, si nous n'en découTiîons pas la forme et la signification originales dans l'anglo-saxon hlâf-ord, source de pain, de hlâfy pain, et ord, placé (2).
(i) « Goddspell onn Ennglissh neminnedd issGod word^ anndgod tithennde, God errnde. 9 etc. — Ormulum, préf. 157. a And beode ther godes godd-spel. » La^amon, III, 482, v, "19, $08,
(2) Grimm, Deutsche Grammaiik, l, p. 229. Lady eo anglo-saxon est hiâf-dige; 1, c^u, p. 405.
Je dois les remarques suivantes sur le sens primitif de lord ou donneur de pain, l'allemand Brotherr, à robligeance du Réf. ly Bosworth, professeur d'anglo-saxon à Oxford :
« Lard Tient de Tanglo-saxon blàf-drd, composé de hidf, un pain {['a long a le son qu'a dans l'anglais moderne oa y ainsi fàm^ bdt, aujourd'hui foam, boat), et ôrd, -es, s. m., origine, cause, auteur. Ainsi àrd moneynnes, origo humani generis, Gd. 55. De là, le seps de lard, l'anglo-saxon hldf-ord; l'origine, la cause, Tauteur du pain^ celui qui entretient la vie.
« Lady vient de l'anglo-saxon /ilœf-dige, -die, Hlœf, ou A/a/, -es, s. m., un pain, du pain : et dige, die, 'On, s. f., de dugan^ digan, B^occuper de, pourvoir, servir. Par suite, lady veut dire celle qui procure, qui sert le pain à la famille. Dans le psaume cxxii, v. 3^ nous trouvons hire hle/digean, ou hlœfdian, suae dominae. R. Giouc, pour kiœfdie, écrit leuedie^ Icuedy; Gower et Spcnscr écrivent ladie, on écrit aujourd'hui lady. » J. B.
Toutefois, jusqu'à ce qu'on montre en anglo-saxon d'autres composés où ord, origine, prenne le sens d'auteur ou de donneur, j'avoue qu'il me semble plus naturel de faire dériver Màf^rd de hidf* weardy loaf-ward, gardien du pain. Voyez Seconde série de Leçons, p. 255 (éd. anglaise). Historiquement, cette idée que le don du pain est un des attributs de la souveraineté, on la retrouve dans les panes palatini ou gradlies, les pains qui étaient quotidiennement distribués sur les marches du palais impérial par Constantin le Grand, et, même avant lui, par l'empereur Aurélien. C'est à Dieu, le souverain du monde, que, dans l'oraison dominicale, nous demandons « notre pain quotidien. » Voyez Paulus Gassel , Der Grâl und sein Name, Berlin, 1865, p. 18.
144 LEÇOIVS SUR LA 8CIEIICE DO LANGAGK.
Mais quand nous avons suivi cette voie et que nous avons fait remonter à l'anglo-saxon un mot anglais moderne, il ne s'ensuit aucunement que nous devions trouver en anglo-saxon sa forme et sa signification premières. L'anglo-saxon n'est pas une langue originale ou indigène : son nom même nous reporte aux Saxons et aux Angles du continent. Il nous faut donc suivre notre mot anglo-saxon à travers les différents dialectes du saxon et du bas-allemand, jusqu'à ce que nous arrivions à la plus ancienne période de l'allemand où nous puissions atteindre, le gothique du quatrième siècle après Jésus-Christ. Même alors nous ne pouvons pas encore nous arrêter; car, bien qu'il nous soit impossible de rattacher le gothique à une langue teutonique plus ancienne, nous pouvons découvrir à première vue que c'est aussi une langue moderne, et qu'il a dû traverser bien des phases diverses avant de devenir tel que nous le trouvons dans ce qui nous reste des écrits de l'évêque Ulfilas.
Que faire alors? ce que nous faisons quand il s'agit des langues romanes modernes. Si nous ne pouvions pas faire remonter au latin un mot français, nous chercherions en italien la forme correspondante, et nous tâcherions de la suivre jusqu'à sa source latine. Si, par exemple, nous étions dans le doute, touchant l'origine du mot feu, nous n'aurions qu'à nous rappeler l'italien fuoco, pour voir immédiatement que les deui mots dérivent du latin focus. Ce rapprochement est possible parce que nous savons que le français et l'italien sont des dialectes congénères, et que nous nous sommes assurés à l'avance du degré exact de parenté qui les unit. Si nous avions cherché dans l'allemand
et non dans Titalien Texplication du mot feu, nous aurions fait fausse route; car l'allemand feuer, bien que ressemblant plus à feu que l'italien fuoco^ n'aurait jamais pu donner en français la forme feu.
Nous pouvons également déterminer l'étymologie de la préposition hors^ quand nous savons que hors répond à l'italien fuora et à l'espagnol fuera. Le latin ne jette aucune lumière sur le mot fromage; mais, dès que nous en rapprochons l'italien formaggio (\), nous voyons que formaggio et fromage sont dérivés de forma, le fromage se faisant en Italie comme partout ailleurs, dans des moules ou formes, où le lait s'^outte et se durcit peu à peu. L'adjectif faible est évidemment dérivé du latin, mais ce n'est qu'en voyant l'italien fievole, que nous songeons au latin flebilis. On n'aurait jamais trouvé l'étymologie de payer qui a donné l'anglais to pay^ si on n'avait pas consulté les dictionnaires des dialectes congénères, tels que l'italien et l'espagnol. Là, nous voyons ({xxe payer se dit en italien pagare^ en espagnol pagar, tandis qu'en provençal nous trouvons les deux formes, pagar et payar. Or pagar nous reporte immédiatement au latin paeare, qui signifie pacifier j apaiser. Joinville emploie payer à la fois dans le sens A' apaiser et dans le sens de payer (2). Apaiser un créancier, c'était le payer : c'est ainsi que quittance a pour forme originale quietarUiaj de quietus, tranquille (3).
[\) Diez, Lexicon comparativum. Columella, VU, 8.
(2) JoiDTÎlle, éd. Fr. Michel^ p. 15 : a II s*ageuoiIIa devant l'éTesque et se tint bin pour paicz. » p. 117 : « que se les dix mil livres ne sont paiés^ que vous les facez paier ».
(3) Dans le latin du moyen kge/redutn signifie « compositio qua
146 LEÇONS sua la scuekce du langage.
Si nous voulons donc continuer nos recherches, si, non contents d'avoir suivi un mot anglais jusqu'au gothique, nous voulons en connaître la forme à une époque antérieure de son existence, il nous faut rechercher s'il y a des dialectes qui soient par rapport à l'anglais ce que sont l'italien et l'espagnol par rapport au français ; il nous faut rétablir, autant que possible, l'arbre généalogique des différentes familles des langues. Nous entrons par là dans la seconde période de notre science, celle de la classification ; car la généalogie, quand elle est possible, est la forme la plus parfaite de la classification (1).
fisco exsoluto reus pacem a principe exsequitur. » C'est TallemaDd fridu, paix, atec une forme latine. De là^ le français XesfnUs et défrayer, Voy. Ichelcr, Dictionnaire d'étymologie française.
(1) Si nous possédions un arbre généalogique exact et complet de toute rhumanitc^ ce serait en groupant d'après leur généalogie les différentes races d'hommes que nous obtiendrions la meilleure classification des différents langages parlés aujourd'hui sur toute la surface du globe; et si toutes les langues mortes^ et tous les dialectes intermédiaires et soumis à de lentes modifications devaient être compris dans ce tableau, un tel arrangement serait, je pense, le seul possible. Il pourrait cependant se faire que quelque idiome très-ancien ne se fût que peu modifié, et n'eût donné naissance qu*à peu de langues nouvelles, tandis que tel autre, par suite de la dispersion et de l'isolement où ont ensuite vécu des groupes issus d'une même race, par un naturel effet des différents états de civilisation où sont parvenus ces différents groupes, s^est profondément modifié, et a donné naissance à de nombreux idiomes et dialectes nouveaux. L'importance relative des différences qui sépareraient les langues issues du même tronc, aurait toujours à être exprimée par la subordination d'un groupe à un autre groupe; mais le seul arrangement convenable ou, pour mieux dire, le seul arrangement possible serait toujours l'arrangement généalogique, et cet arrangement serait strictement naturel, car il rattacherait toutes les langues, mortes et vivantes, les unes aux autres, par leurs plus intimes affinités, et il
OtJATBIÈME LEÇON. 147
Lirant d'arriver aux résultats qu'ont donnés , dans B branche de la science du langage, les travaux rets de Schlegel, Humboldt^ Pritchard, Bopp, Burif, Grimm, Pott, Benfey, Kuhn, Curtius, Schleir et d'autres savants, il est bon de jeter un coup lil 8ur ce qui avait été accompli avant leur temps ^ ir la classification des innombrables dialectes de imanité.
^s Grecs n'ont jamais songé à appliquer les princide la classification aux variétés du langage. Ils ne Aient de distinction qu'entre le grec, d'une part, et, l'autre, toutes les langues différentes du grec, qu'ils nprenaient sous le nom commode de langues bar^ *es. Ils réussirent, il est vrai, à classer quatre de rs propres dialectes avec assez de précision (1), is ils appliquèrent si généralement cette dénominan de barbares aux autres langues moins étroitement >arentées au grec (les dialectes des Pélasges, des riens, des Macédoniens, des Thraceset des Illyriens), 'il est presque impossible de faire servir à une clas- .cation scientifique les renseignements que nous irnissent les écrivains de l'antiquité, sur ces idiomes 'ils appellent barbares (2). 11 est vrai que Platon,
inerait la filiation et l'origine de chaque langue. Darwin, Origin tpecies, p. 422.
1) StraboD, VIH, p. S33. T^ fUv 'lo^a t$ icoXoif ^-Mi th asMe* iv, rh ^t AcAft^a xfi AloXî^t. Le même auteur, qui viTait au com- Dcement de Tère chrétienne, fait la remarque suivante sur les nbreux dialectes parlés en Grèce : ax%^w V (xi xal v5v, wrk ito'Xttc,
Cf. Voyez Romaie and Modem Greek, par James Clyde, 1855,
2) Hérodote (VII, 94, 509) dit que PUasges était l'ancien nom des liens et des Ioniens du Péloponnèse et des lies. Il conclut cepen-
dans le Cratyle (c. 36), laisse entendre que les Grecs avaient peut-être reçu leurs mots des barbares , puis-
dant (I, 57) du dialecte parlé de son temps parles Pélasges des Tilles de KrestOD y de Plakia et de Skylake, que les anciens Pélasges parlaient une langue barbare (^Sopov rh ^xûa^xv Ii'vtk). 11 est, par conséquent, obligé d'admettre que la race attiqoe, d'origine pélasgique,
avait oublié sa langue (t^ 'Amxov £ûvoc Gx^ ntXXao-fucov, ôfta rp (umS^
Tj iç •'EXXïjvfltç, xal w -j^xûoaav pttTipAôt). Voy. Diefenbach, Origines £«ropœœ, p. 59. Denys d'Halicamasse (1^ 17) évite cette difficulté en déclarant que les Pélasges furent dès l'origine une race hellénique; ce n'est là^ cependant, qu'une hypothèse qui lui est propre. Les Cariens sont appelés PapSofomAVGi , par Homère [il,, Y. 867); mais Strabon (XIV^ 602) a bien soin de faire observer qu*il ne faut pas pour cela les considérer comme ^6afoi. Il distingue entre paf€«f9-
^vilv, c'est-à-dire xoxû; iXXiQvtCtiv, et xaptori XfliXttv, xopi^ttv xat ^oi^-
piCeiv. Mais le même Strabon dit que les Cariens étaient appelés anciennement AiXt-yt; (XII, p. 572), et il regarde ces Lélèges, ainsi que les Pélasges et les Caucones, comme ayant été les premiers habitants barbares de la Hellade. Dans un autre passage (Vil, p. 321), il considère avec Aristote et Denys d'Halicarnasse les Locriens comme descendants des Lélèges, bien que les Locriens pussent à peine être appelés barbares.
Les Macédoniens sont cités par Strabon (X, p. 460] parmi « les autres Hellènes, p Démosthène parle d'Alexandre comme d'un barbare ; Isocrate en parle comme d'un Héraclide. A en juger diaprés quelques mots qui nous en restent, le macédonien a dû être un dialecte grec (Diefenbach, Orig. Europ., p. 62). Justin (VII, 1) dit des Macédoniens : « Populus Pelasgi^ regio Paeonia dicebatur. » Une tradition disait que le pays occupé par les Macédoniens avait appartenu autrefois en partie à des Thraccs ou à des Piériens (Thuc, II, 99; Strabon, VII, p. 321), en partie à des Thcssaliens (ibid.).
Hérqdote (V, 3) appelle les T/iraces le plus grand peuple après les Indiens. Strabon les distingue des Illyriens (Diefenbach, p. 65) et des Celtes [ibid,]; Thucydide les distingue des Scythes (II, 9G). Tout ce que nous savons sur leur langue repose sur ce que nous dit Strabon (MI, 303, 305) que les Thraces parlaient la même langue que les Gètes, et que la langue des Gètes était identique avec celle des Daces. Nous avons quelques débris de la langue dacique dans les noms de botanique recueillis par Dioscoride; et ces noms, d'après Tinterprétation de Grimm, sont évidemment aryens quoiqu'ils ne soient pas
que ces derniers étaient plus anciens que les Grecs : mais il ne pouvait voir lui-même toute la portée de cette remarque. Il fait seulement observer que certains mots, tels que les noms du feu, de \eau, et du chien, étaient identiques en phrygien et en grec, et il suppose que les Grecs les avaient empruntés aux Phrygiens ijhid., c. 26); mais l'idée que la langue des Grecs et celle des barbares pouvaient avoir une source commune, ne s*est jamais présentée à son esprit. Il est extraordinaire qu'un génie aussi vaste que celui d'Aristote n'ait pas aperçu dans les langues un peu de cette règle et de cet ordre qu'il tâchait de découvrir dans tous les règnes de la nature : mais.il n'est pas étonnant qu'un fait qui avait échappé à Aristote n'ait frappé personne pendant deux mille ans. Les Romains, en tout ce qui concernait les sciences, n'étaient que les imitateurs des Grecs. Après avoir été appelés barbares eux-mêmes, ils s'habituèrent bientôt à donner le
grecs. Strabon donne le nom de barbares aux Daces^ ainsi qu'aux lllyriens et aux Ëpirotes (VU, p. 321).
Aux yeux des Grecs ^ les lilt/ricns passaient pour des barbares ; maintenant ils sont considérés comme une branche indépendante de la famille aryenne. Hérodote rattache les Vénctcs aux lllyriens (1, 196); et les Vénètes, selon Polybe (11, 17) qui les connaissait, parlaient une langue différente de celle des Celtes : il ajoute qu'ils étaient une race antique, et qu'ils ressemblaient aux Celtes pour les mœurs et pour le costume. C'est pourquoi ils ont été, à tort, pris pour des Celtes par des écrivains qui négligeaient le critérium du langage, sur lequel Polybe s'appuie comme il devait le faire. Les lllyriens étaient une race très-répandue ; on comprenait au nombre des lllyriens les Pannoniens, les Dalmates et les Dardaniens^ dont vient le nom des Dardanelles (Diefenbach, Origines Europœœ, p. 74, 75). C'est peine perdue que de chercher à tirer aucun renseignement positif de ce que nous disent les Grecs et les Romains concernant la race et la langue de leurs Toisins barbares.
180 LEÇONS SUR LA SClDfCB DU LANGAGE.
même nom à toutes les autres nations, excepté, bien entendu, aux Grecs leurs maîtres. Or barbare est une de ces épithètes d'application facile, qui^ en semblant tout dire, ne disent, en réalité, absolument rien ; et ce terme fut prodigué autant que celui à'hérétique au moyen âge. Si les Romains n'avaient pas reçu tout fait ce nom commode de barbare, ils auraient traité leurs voisins, les Celtes et les Germains, avec plus d'égards et de sympathie : en tous cas, ils les auraient considérés avec plus d'attention, et, s'ils l'avaient fait, ils auraient découvert que, malgré les différences apparentes, ces barbares étaient pour eux, après tout, d'assez proches parents. La langue de César ressemblait autant à celle des barbares qu'il combattait en Gaule et en Germanie, qu'à la langue d'Homère ; et c'est ce qu'un homme de la sagacité de César n'aurait pas manqué de voir^ s'il n'avait pas été aveuglé par la phraséologie traditionnelle. Pour prouver qu'il n'y a rien d'exagéré dans mon assertion, prenons un exemple : si nous examinons un verbe d'un usage aussi fréquent que le verbe avoir, nous en trouverons les paradigmes presque identiques en latin et en gothique :
Bd Utin:
£b gothiqu»:
J'ai,
habeo,
haba,
tu as,
habes.
habais,
il a.
habet.
habaith.
nous avons,
habemus.
habam.
vous avez.
habetis,
habaith.
ils ont.
habent.
habant.
Il fallait assurément être aveugle ou plutôt sourd, pour ne pas remarquer une telle ressemblance, et je
QUATaiÈMS LEÇON. iSi
suis convaincu que la cause unique en était le seul mot barbare. Ce n'est que quand ce mot fut rayé du dictionnaire de l'humanité et remplacé par celui de frère; quand on reconnut le droit qu'ont toutes les Dations du monde à être regardées comme faisant partie d'un même genre ou plutôt d'une même espèce, que put naître notre science : ce changement est dû au christianisme. Pour les Hindous, tout homme qui n'était pas né deux fois, c'est-à-dire qui n'était pas de haute caste, était un mlechchha; pour les Grecs, celui qui ne parlait pas leur langue était un barbare ; pour les Juifs, les incirconcis étaient des gentils; pour les Musulmans, tous ceux qui ne croyaient pas en Mahomet étaient des kiâfirs^ incrédules, ou des ghiaours, infidèles adorateurs du feu. C'est par le christianisme que furent abaissées les barrières qui séparaient les Juifs et les gentils, les Grecs et les barbares, la race blanche et la race noire. V humanité est un mol que TOUS chercheriez en vain dans Platon ou dans Aristote : ridée de l'humanité formant une seule famille, composée des enfants d'un même Dieu, est une idée chrétienne, et, sans le christianisme, la science de l'humanité et des langues qu'elle parle n'aurait jamais pris naissance. Quand on eut appris à regarder tous les hommes comme des frères, alors, et alors seulement, la variété du langage humain se présenta comme un problème qui exigeait une solution aux yeux des observateurs intelligents, et c'est là ce qui fait que je date du premier jour de la Pentecôte le début réel de la science du langage. A partir de ce jour où les langues de feu se séparèrent et descendirent sur les apôtres, une lumière jusqu'alors inconnue se répand dans
le monde et jette ses clartés sur des objets qui étaient restés invisibles pour Tantiquité. De vieux mots prennent un sens nouveau, de vieux problèmes un nouvel intérêt, et de vieilles sciences un nouvel objet. L'origine commune de l'humanité, les différences entre les races et les langues, la possibilité pour toutes les nations d'arriver au plus haut degré de la culture intellectuelle, sont des problèmes qui, dans le monde nouveau où nous vivons, préoccupent les savants par cela même qu'ils sont d'un intérêt supérieure la science. Ce n'est pas une objection sérieuse que de rappeler le long espace de temps qui s'écoula avant que l'esprit dont le christianisme a animé toutes les recherches scientifiques ait produit des résultats apparents. Dans la flotte de chêne qui vogue sur l'Océan, notre pensée sait retrouver le petit gland qui fut confié à la terre il y a plusieurs siècles, et c'est ainsi que dans la philosophie d'Albert le Grand (1), venu près de douze cents ans après la mort de Jésus-Christ, dans les aspirations de Kepler (2)^ et dans les travaux
(1) Albert, comte de BoIlstSdten^ ou Albert le Grande ainsi qu*on rappelle généralement, qui fut le pionnier des sciences physiques modernes^ écrivait: « Dieu a donné à Thomme son esprit et en même temps l'intelligence, afin que l'homme s'en serve pour arriver à la connaissance de Dieu. L'âme trouve Dieu par la foi que lui donne la Bible, et par l'intelligence que lui donne la nature. » Et ailleurs : a C'est pour la gloire de Dieu et pour le bien de nos frères que nous étudions la nature des choses créées. Dans l'univers tout entier, non-seulement dans l'harmonie des organisations individuelles^ mais aussi dans la variété des formes différentes, nous pouvons et nous devons admirer la majesté et la sagesse de Dieu. »
(2) Voici la conclusion de V Harmonie du monde, de Kepler : « 0 toi qui, par la lumière de la nature, nous as fait soupirer après la lumière de ta grâce, afin de nous révéler la lumière de ta gloire, je
QUATRIÈME LEÇON. i53
des plus grands philosophes de notre époque, nous reconnaissons l'écho de cette parole que fit entendre
te rends grâces, mon Créateur et mon Dieu, de ce que tu me permets d*admirer et d'aimer tes œuvres. J'ai maintenant terminé le travail de ma vie avec la force d'intelligence que tu m'as accordée. J'ai raconté aux hommes la gloire de tes œuvres aussi bien que mon esprit en a pu comprendre l'infinie majesté. Mes sens se sont éveillés pour chercher la vérité^ autant qu'il m'a été possible, avec droiture et avec sincérité. Si moi, qui ne suis qu'un ver à tes yeui, et Dé dans les liens du péché, j'ai rien avancé qui soit contraire à tes desseins, que ton esprit m'inspire pour que je le corrige. Si la merveilleuse beauté de tes ouvrages a enflé mon âme, et si j'ai cherché mon propre honneur parmi les hommes à mesure que j'avançais dans le travail qui n'était destiné qu'à te glorifier, pardonne-moi dans ta bonté et dans ta miséricorde , et fais ptr ta grâce que mes écrits tendent à ta gloire et contribuent au bien de tous les hommes. Louez le Seigneur^ ô harmonies célestes^ et vous qui comprenez les nouvelles harmonies, louez le Seigneur. Que mon âme loue mon Créateur pendant toute ma vie. C'est par lui et en lui que tout existe, le monde matériel comme le monde spirituel, tout ce que nous savons et tout ce que nous ne savons pas encore ,. car il nous reste beaucoup à faire que nous laissons inachevé. »
Je termine par un citrait d'un des plus distingués des naturalistes contemporains : a L'archéologue reconnaît tout d'abord les traces de l'intelligence dans les ruines d'une antique civilisation. Peut-être lui sera-t-il impossible de préciser Tâge de ces monuments, ou de déterminer Tordre dans lequel ils ont été construits successivement, mais le caractère de l'ensemble lui révèle que ces restes des siècles passés sont des ouvrages d'art ^ sortis des mains d'hommes semblables à lui-même. C'est ainsi que le naturaliste intelligent aperçoit immédiatement, dans les tableaux que lui offre la nature^ l'empreinte d'une intelligence supérieure : dans les cellules délicatement creusées des conifères, si différentes de celles des autres plantes, il lit les hiéroglyphes d'une époque particulière ; dans leurs feuilles en forme d'aiguilles, les armes d'une dynastie particulière ; dans la facilité avec laquelle ils se prêtent aux milieux les plus variés^ une adaptation qui suppose la réflexion et qui l'éveille. Il contemple, il est ¥rai, les œuvres d'uu être qui, comme lui, a la pensée ; mais il sent, en même temps, qu'il est aussi inférieur à l'intelligence suprême, en sagesse^ m puissance et en bonté, que les œuvres de l'art le sont
i54 LEÇONS SUR LA SCIKIfCI DU LANGAGE.
pour la première fois l'apôtre des gentils : « Car le perfections invisibles de Dieu, sa puissance étemell et sa divinité, sont devenues visibles depuis la créatioi du monde, par la connaissance que ses créatures nou en donnent (1). »
Mais nous verrons que le christianisme a fait pla encore pour la science du langage, et qu'il ne s*es pas contenté de lui donner la première impulsion Les pionniers de notre science ont été ces même apôtres qui reçurent Tordre de prêcher dans le mond entier, et leurs successeurs, les missionnaires de tout TËglise chrétienne; et encore aujourd'hui les traduc tiens de la Bible^et de Tpraison dominicale dans toute les langues de la terre fournissent à la philologie corn parée ses plus précieux matériaux. Tant qu'on n connut qu'un petit nombre de langues, on ne songe guère à les ranger par groupes ou familles, car le be soin d'une classification ne se fait sentir que quani l'esprit se perd dans la multiplicité des faits. Lorsqu'oi n'étudiait que le grec, le latin et l'hébreu, on pouvai se contenter de la simple division en langue sacrée c langues profanes, ou eu langues classiques et langue orientales. Mais, dès que les théologiens eurent étend leurs études à l'arabe, au chaldéen et au syriaque , oi avait fait un grand pas vers l'établissement d'uni
aux merveilles de la nature. Que les naturalistes étudient le mond avec cette idée, et ils verront de toutes parts éclater la preuve qu toutes les créatures sont l'expression de la pensée de cet Être qu nous connaissons, que nous aimons et que nous adorons bien qa nous ne le voyions pas. »
(1) ÉpUre aux Romains, I, 20. V. Locke, Essai sur l*eniêmdê ment humain^ IV, 10, 7.
QUATRIÈHB LEÇB». 156
classe ou d'une famille de langues (1). Il était évident pour tout le monde que ces langues étaient très-étroi-
(1) Henras (Catologo, l, 37) cite les ouvrages suivants, publiés au seizième siècle, et qui avaient pour objet la science du langage : — Mroduetio in Chaldaicam Unguam , Syriacam , atque Armeni" eam,€tdecem alias linguas^ a Theseo Ambrosio, Papis, 1539, in-4". De Ratiane eommuni omnium Linguarum et Litterarum Commentariusy a Théodore Bibliandro, Tiguri, i548, in-4<^. Ce dernier oBvrage contient Toraison dominicale en quatorze langues. Bi^ bliaoder dérive du grec la langue du pays de Galles et celle de Cornouailles ; le grec aurait été porté dans ces contrées de Marseille, en traversant la France. 11 nous assure que Tarmcnien diffère peu du chaldéen, et il cite Postel qui faisait venir les Turcs des Arméniens parce que le turc était parlé en Arménie. 11 regarde les Perses comme des descendants de Sem, et il rattache leur langue au syriaque et à l'hébreu : pour lui le serbe et le géorgien ne sont que des dialectes du grec.
Voici les titres de quelques autres ouvrages sur le langage, qui furent publiés au seizième siècle : — Perion, Dialogorum de Lingux Gallicx origine efusgue eum grmca cognatione, libri quatuor, Parisis, 1554. 11 dit que le français n'étant pas compris parmi les soixante-douze langues sorties de la tour de Babel, il doit dériver du grec. Il cite César {de Bello Galiieo, VI, 14), pour prouver que les Druides parlaient le grec , d*où il fait ensuite venir le français moderne!
Les travaux de Henri Etienne (1528-1 598) ont une base bien autrement solide. On l'a accusé injustement d'avoir prétendu dériver le français du grec : voyez son Traicfé de la conformité du Langage françoiê avec le grec^ publié vers 1566. Ce livre contient prin« dpalement des remarques de syntaxe et de grammaire, et il a pour objet de montrer que des tournures et des expressions grecques qui semblent irrégulières et difficiles se comprennent parfaitement bien quand on les rapproche d'expressions analogues en français.
L'oraison dominicale avait été publiée en 1548, en quatorze langues, par Bibliander; elle fut publiée en 1591, en vingt-six langues, par Roccha (Bibiiotheca ApostoHca vaticana, a fratre Angelo Roccha, Roms, 1591, in4*') ; en 1592, en quarante langues, par Megiser {Spécimen XL Linguarum et Dialectonim ab Hieronymo Megisero a dirersis auetoribuM eolleetorum quibui oratio DomMea est eop-
156 LEÇONS 8UR*LA SCIEZfCC DU UINGAGB.
tement apparentées les unes avec les autres, et qu'elles différaient du grec et du latin sur tous les points où elles s'accordaient entre elles. Dès 1606, nous voyons Guichard, dans son Harmonie étymologique^ ranger à part rhébreu, le chaldéen et le syriaque comme formant une famille séparée , et distinguer en outre les dialectes romans des dialectes teutoniques (1).
Toutefois, ce qui empêcha pendant longtemps les progrès de la science du langage, ce fut la conviction que l'hébreu avait été la langue primitive de l'humanité, et que, par conséquent, toutes les autres langues ont dû dériver de l'hébreu. Sur ce point les Pères de l'Ëglise n'avaient jamais exprimé le moindre doute. Saint Jérôme dit dans une de ses épttres à Damasus: ((L'antiquité tout entière (universa antiquitas) nous
pressa y Fraacofurti^ 1592); en 1593, en cinquante langues , par le même auteur {Oraiio Dominica L diversis linguis, cura H. Megiseri, Francofurti, 1593, in-8*).
(1) Au commencement du dix-septième siècle, parut le Trésor de l'Histoire des Langues de cet univers, par Claude Duret, 2* édition, Iverdon, 1619, in-4<». Hervas reproche à Duret de répéter les erreurs de Postel, de Bibliander, et d'autres écrivains du seizième siècle.
Duret avait été précédé par Estiennc Guichard : L'Harmonie étymologique des langues hébraiqve, chaid algue, syriaque, — grecque, — latine, française, italienne, espagnole, — allemande, fia* mande, anglaise ^ etc., Paris, 1606.
Hervas n'en connaît que la seconde édition, Pans, 1618, et il pense que la première fut publiée en 1608. Le titre de cet ouvrage montre que Guichard distinguait quatre classes de langues auxquelles nous donnerions aujourd'hui les noms de sémitique^ hellénique^ italique et teutonique : il fait, cependant^ dériver le grec de Thébreu.
J.-J. Scaliger, dans Diatriba de Europssorum Linguis {Opuscula varia, Parisiis^ 1610), p. 119, distingue onze classes de langues : le latin, le grec, le teuton^ le slave, Tépirote ou l'albanais^ le tartare, le hongrois, le finnois, T irlandais, le breton parlé dans le pays de Galles et en Bretagne, et le basque ou le cantabre.
ipprend que Thébreu, qui est la langue de l'ÂDcien restamenty fut le commencement de tout langage humain (1). » Origène de même , dans sa onzième homélie sur le livre des Nombres, ne craint pas d affirmer que « la langue hébraïque, qui avait été donnée primitivement à l'homme en la personne d'Adam, se conserva dans cette partie du genre humain, que Dieu garda pour son héritage et qu'il n'abandonna pas à un de ses anges (2). » Quand donc on s'occupa d'abord de la classification des langues, voici sous quelle forme le problème se. présenta à des savants tels que Guichard etThomassin : l'hébreu étant, sans aucun doute, l'origine de toutes les autres langues, comment expliquer le procédé par lequel il s'est scindé en tant de dialectes divers, et comment faire remonter tous ces dialectes, comme le grec, le latin, le copte, le persan et le turc, à l'hébreu, leur source commune?
On ne se figure pas tout ce qu'il a été dépensé de science et de talent sur cette question, au dix-septième et au dix-huitième siècle, et tout cela en pure perte. Nous ne pouvons, peut-être, trouver rien d'analogue que dans les constructions et les calculs laborieux des anciens astronomes qui avaient à rendre compte des mouvements des corps célestes, en supposant toujours que la terre restait immobile au centre
(1) a Iniiium oris et communis eloquii^ et hoc omne quod loquimar^ Hebrœam esse linguam qua yetus Testamentum scriptum est, uniTersa antiquitas tradidit. d Et dans un autre passage (Isaia, c.V, il dit : « Omnium enim fere linguarum verbis utuntiir Hebraei. » Voir aussi Journal asiatique, juillet, p. 20.
(2) a Mansit lingua per Adam primitus data, ut putamus^ Uebrœa, in ea parte hominum, qus non pars alicujus angeli, sed quae Dei portio permansit. »
de notre système planétaire. Mais, quoique nous sa-* chions maintenant que les travaux de ces philologues n'ont été et n'ont pu être que stériles, ce serait une manière bien peu encourageante d'envisager le progrès de l'humanité que déconsidérer les efforts de nos illustres devanciers, alors même qu'ils étaient engagés dans une fausse direction, comme n'ayant été que va* nité et torture d'esprit. Il ne faut pas oublier que l'échec d'hommes aussi éminents contribua, plus que tout le reste, à faire porter l'attention sur le fond même de la question , jusqu'à ce qu'enfin un génie plus hardi retourna le problème, et par là le résolut. Quand livres après livres eurent été composés pour montrer comment le grec^ le latin ^ ainsi que toutes les autres langues, étaient dérivés de l'hébreu, et que chaque système dut être abandonné successivement, on finit par se demander pourquoi toutes les langues devaient nécessairement être dérivées de l'hébreu, et cette seule question trancha la difficulté (1). Nous pouvons comprendre parfaitement bien que les théologiens du quatrième et du cinquième siècle, dont beaucoup ne connaissaient ni l'hébreu ni aucune autre langue» excepté la leur , aient supposé que l'hébreu était la source de tout langage; mais il n'y a pas, ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau Testament, un seul mot d'où cette doctrine découle nécessairement. Concernant la langue d'Adam, nous ne savons absolument rien; mais si Thébreu, sous sa forme actuelle, est né de la confusion des langues à la tour de Babel, il est
(1) Guichard allait jusqu'à soutenir que Thébreu étant écrit de droite à gauche, et le grec de gauche à droite^ on peut faire remonter les mots grecs à Théhreu en les lisant de droite à gauche.
OOATRIÈMC LECOK. 189
ifficile d'admettre que ce fut la langue d'Adam ou e toute la terre, « alors que toute la terre n'avait ncore qu'un seul parler (1). »
C'est pourquoi, si les savants sémitisants du dixeptième siècle ont rendu certains services à la classiication des langues, ils ont d'un autre côté retardé B8 progrès de cette classification, en la dépouillant le son caractère purement scientifique, et en propaleant des idées erronées dont l'influence se fait encore entir de nos jours.
Le premier qui se défit réellement du préjugé qui aisait de l'hébreu l'origine de tout langage, fut Leibliz, le contemporain et l'émule de Newton (2). 11 y a lutant de raison, disait-il, pour regarder l'hébreu omme la langue primitive de l'humanité, que pour idopter l'opinion de Goropius qui publia un ouvrage L Anvers, en 1 580, pour prouver que le hollandais fut
(i) Parmi les différents systèmes d^exégëse rabbinique, il y en a m qui réduit toutes les lettres en hébreu à leur yaleur numérique^ t qui explique ensuite les mots par d'autres mots représentant la oème quantité ; ainsi de ce passage : a Et tous les habitants de la erre ne parlaient qu'une même langue v (Gen., XI, i)^ on déduit qu'ils larlaient tous l'hébreu, nSV étant remplacé par son synonyme,
TVS et VMSn; (5 + iOO + 4 + 300 = 409) est substitué à son «loivalent nriM (i -h 8 + 400 =: 409). Coheleth, édit. Gin&burg, K 31 . V. Quatremère^ Mélanges, p. i38.
(2) Comme on m*a plusieurs fois pris à partie pour avoir écrit JLe^ lis sans /. il me sera permis de dire, pour ma défense personnelle, fue, si j'ai adopté cette orthographe, ce n'a été ni par négligence, ni jMT ignorance^ ni par affectation, reproches qui m'ont tous été adreslés, mais par la simple raison que jamais Leibniz lui-même, ni dans les lettres ni dans ses ouvrages imprimés, n'écrivit son nom Leibnitz. V. Die Werke von Leibniz, éd. Onno Klopp, Hanovre, iS64, tome 1^ p. XXIV.
160 LICÇOHS SUE U ' ...lUK. 1
la langue parltS'- ' - ' . ./e Vienne, 3(1 oe-
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mitive, r ■'•^ i'^'" ,^irérer que les nomlireuscs
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ÎV ,*!*J^^-^'^,7svocabulaires, et que l'on se procuràt
"'^'^es des traductions des dix Commati- Jj^i»' jj, j'Oraison dominicale, du Symbole des Mfif'^gl d'autres parties du Cat<;chismc, i/f omnii jif^^et Dominum, Tout cela augmenterait la ^^J6 Votre Majesté, qui règne sur tant de iiatioris, i''*''j- jésire si vivement les voir marcher dans la voie j oroS^^' "^^ même temps, en comparant ces dif- ,,j^i,ts langages, nous serions mis à même de découvrir l'origi"^ de ces nations qui, de la Scjthie qui vous est ^umise, s'avancèrent dans d'autres pays. Mais surtout cela aiderait à répandre le Christianisme parmi les nations qui parlent ces dialectes, et, dans t-otto idée, j ai écrit sur le même sujet au révérendissime Métropolitain (1). » Leibniz dressa une liste dos termes les plus simples et les plus usités, qui devraient être pris comme points de comparaison entre les difTérenles langues. Dans sa propre patrie, pendant qu'il était occupé de ses recherches historiques, il recueillit tout ce qui pouvait jeter quelque lumière sur l'oi-iginc de la langue allemande, et il encouragea Eccard et d'au-
(1) Catherhieiu der grosseii l'trdienste itm ilie rtrglelrhtndc Sprnclikundî, von V. Adelung, Péierahourfi, I8);>. Chc aiUrf letlro du l.cibnJEUu vice-chaDccliiT, le barno Schafïirofr, c»! datée dePir* mont, 22jttinl71fi.
QUATRlKJfE LEÇON. 163
avants ail même travail. Il fit ressortir l'importance iloctes et même des patois locaux , pour éclaircir questions relatives à l'origine des langues et à iétymologie de leurs mots (1). Leibniz n'entreprit jamais une classification systématique de tout le domaine du langage, et il ne fut pas heureux quand il voulut classer les dialectes qu'il avait pu étudier. Il distingua, il est vrai, une classejaphétique et une classe araméenne, la première occupant le nord, et la seconde le midi des deux continents, de l'Asie et de l'Europe; il crut à l'origine commune des langues et à la migration de la race humaine de l'Orient à l'Occident; mais il ne sut pas déterminer les degrés exacts de parenté entre les langues, et il confondit avec les langues japhétiques plusieurs dialectes touraniens , tels que le finnois et le tartare. Si Leibniz avait eu le temps d'exécuter tous les plans conçus par son vaste et fertile génie, ou s'il avait été compris et soutenu par les savants contemporains, la science du langage, en tant que science inductive, aurait pu être fondée un siècle plus tdt. Mais un tel esprit, qui s'occupait en même temps et avec un égal succès, de l'érudition, de la théologie, de la jurisprudence, de Thistoire, de la philosophie et des mathématiques, ne pouvait guère que donner des aperçus sur la méthode à suivre dans l'étude du lan* gage. Leibniz découvrit le calcul différentiel , et il fut nn des premiers à observer, à l'aide de la géologie naissante, les couches terrestres. Il construisit une
(I) CoUeetanea Etymologica , H, 256. <c Malim sine discrimioc Dialectoruro corrogari Gcrmauicas voces. Puto quasdam origines ex soperiorîbus dialectis meliiis apparituras; ut ex Ulfîlae Pontogoihicis> OtfHdi Franciscis. »
écrivit la lettre suivante datée de Vienne , 26 octobre 1713 :
« Je me suis permis de suggérer que les nombreuses langues, jusqu'ici presque entièrement inconnues et non étudiées, qui se parlent dans l'empire de Votre Majesté et sur ses frontières, soient mises par écrit; je voudrais aussi que Ton réunit des dictionnaires ou tout au moins de petits vocabulaires, et que Ton se procurât dans ces idiomes des traductions des dix Commandements, de rOraison dominicale, du Symbole des Apôtres, et d'autres parties du Catéchisme, ut omnis lingua laudet Dominum. Tout cela augmenterait la gloire de Votre Majesté, qui règne sur tant de nations, et qui désire si vivement les voir marcher dans la voie du progrès; en même temps, en comparant ces différents langages, nous serions misa même de découvrir l'origine de ces nations qui, de la Scythie qui vous est soumise, s'avancèrent dans d'autres pays. Mais surtout cela aiderait à répandre le Christianisme parmi les nations qui parlent ces dialectes, et, dans cette idée, j'ai écrit sur le même sujet au révérendissime * Métropolitain (1). » Leibniz dressa une liste des termes les plus simples et les plus usités, qui devraient être pris comme points de comparaison entre les différentes langues. Dans sa propre patrie, pendant qu'il était occupé de ses recherches historiques , il recueillit tout ce qui pouvait jeter quelque lumière sur l'origine de la langue allemande, et il encouragea Eccard et d'au'*
(1) Catherinens der grossen Verdiemie um die vergleidtende SpracHunde, yon F. Adelung, Pétersbourg, ISio. Uhe autre lettre (le Leibniz au vice-chancelier, le baron SchaffirofT, est datée de Pir' mont, 22juini7i6é
très savants au môme travail. Il fit ressortir l'importance des dialectes et même des patois locaux , pour éclaircir les questions relatives à lorigine des langues et à Fétymologie de leurs mots (1). Leibniz n'entreprit jamais une classification systématique de tout le domaine du langage, et il ne fut pas heureux quand il voulut classer les dialectes qu'il avait pu étudier. Il distingua, il est vrai , une classe japhétique et une classe araméenne, la première occupant le nord, et la seconde le midi des deux continents, de TÂsie et de l'Europe; il crut à l'origine commune des langues et à la migration de la race humaine de l'Orient à l'Occident; mais il ne sut pas déterminer les degrés exacts de parenté entre les langues, et il confondit avec les langues japhétiqucs plusieurs dialectes touraùiens , tels que le finnois et le tartare. Si Leibniz avait eu le temps d'exécuter tous les plans conçus par son vaste et fertile génie, ou s'il avait été compris et soutenu par les savants contemporains, la science du langage, en tant que science inductive, aurait pu être fondée un siècle plus tôt. Mais un tel esprit, qui s'occupait en même temps et avec un égal succès, de l'érudition, de la théologie, de la jurisprudence, de Thistoire, de la philosophie et des mathématiques , ne pouvait guère que donner des aperçus sur la méthode à suivre dans l'étude du lan* gage. Leibniz découvrit le calcul différentiel , et il fut un des premiers à observer, à l'aide de la géologie naissante, les couches terrestres. Il construisit une
(1) Colleetanea Etymoiogica, II, 256. <c Malim sine discrimioc Dialectorum corrogari Gcrmanicas voces. Puto quasdam origines ex superioribus dialectis meliiis apparitiiras ; ut ex UIHlae Pontogothicis> Odridi FtaDciscis. »
machine à calculer, dont la première idée lui était venue dans son enfance, et il élabora un projet d'expédition en Egypte, qu'il soumit à Louis XIV afin de détourner son attention des frontières de T Allemagne. Le même homme entretint une longue correspondance avec Bossuet pour amener une réconciliation entre les protestants et l'Église de Rome, et, dans sa T/iéodicée et d'autres ouvrages, il s'efforça de défendre la cause de la vérité et de la religion contre les envahissements de la philosophie matérialiste qui tendait à se développer en France et en Angleterre. On a prétendu que les découvertes de Leibniz n'ont jamais été fécondes en résultats, et qu'il a fallu, presque toujours, les refaire ; mais cela n'est certainement pas vrai pour ce qui concerne la science du langage. La curiosité qu'il éveilla pour l'étude des langues ne s'est jamais éteinte depuis lors , et n'a cessé de devenir plus vive et plus ardente. Depuis qu'on a reconnu combien il importe de réunir, si l'on peut ainsi parler, comme un herbier complet des langues de l'humanité, les missionnaires et les voyageurs ont toujours regardé comme un devoir de former des listes de mots et de composer des grammaires, chaque fois qu'ils se sont trouvés en contact avec une race nouvelle. Les deux grands ouvrages du commencement de notre siècle, qui nous présentent les résultats de ces recherches (je veux parler du Catalogue des langues, par Hervas, et du Mithridate d'Adelung), relèvent directement de l'influence de Leibniz. Hervas avait lu Leibniz avec le plus grand soin, et, bien qu'il en diffère sur certains points, il reconnaît pleinement tout ce que lui doit l'étude philosophique des langues. Du Mithridate d'A-
delung, et des obligations qu'il a eues à Leibniz, nous aurons bientôt à nous occuper.
Hervas, né en Espagne en 1735^ mourut en 1809. 11 entra dans la société des jésuites, et tandis qu'il prêchait l'Ëvangile^ comme missionnaire, parmi les Indiens d'Amérique qui parlent d'innombrables dialectes , son attention se porta sur une étude systématique des langues. Â son retour, il résida ordinairement à Rome, au milieu des nombreux missionnaires jésuites, qui, à cette époque, avaient été rappelés de toutes les parties du monde, et les renseignements qu'ils lui fournirent sur les dialectes des peuples, à la conversion desquels ils venaient de travailler, lui furent d*un précieux secours dans ses recherches.
La plupart de ses ouvrages furent écrits en italien et traduits ensuite en espagnol. Il nous est impossible de nous occuper ici de tous ses travaux littéraires qui embrassent les plus vastes sujets, et dont il voulait former une sorte de Cosmos auquel il donna le titre deldea del Vniverso. Ce qui est intéressant pour nous, ce sont les ouvrages où il traite de l'homme et du langage comme faisant partie de l'univers, et surtout son Catalogue des langues en six volumes, publié en espagnol en l'année 1800.
Si nous comparons T ouvrage d* Hervas avec un autre du même genre qui fit grand bruit vers la fin du siècle dernier, je veux parler du Monde primitif [{) de Court de Gébelin, dont, aujourd'hui encore, le nom est plus connu que celui d*Hervas, nous verrons immédiatement toute la supériorité du jésuite espagnol sur le
(1) Monde primitif analysé et comparé avec le monde moderne, Paris, 1773.
philosophe français, Gébelin regarde le persan, l'arménien, le malais et le copte comme des dialectes de Thébreu; il parle du basque comme si c'était une branche du celtique, et il tâche de découvrir des mots hébreux, grecs, anglais et français dans les idiomes de TAmérique. Hervas, au contraire, bien que comprenant dans son catalogue cinq fois plus de langues que n'en connaissait Gébelin , a le plus grand soin de ne jamais se laisser aller à aucune théorie qui ne repose sur des faits. Il est facile maintenant de citer des erreurs et des inexactitudes dans Hervas, mais il me semble que ses plus sévères critiques ont été ceux qui avaient le plus sujet de reconnaître les obligations qu'ils lui avaient. Ce n'était pas un service sans importance que de réunir des spécimens et des notices de plus de trois cents langues; mais Hervas ne s'en tint pas là : il composa lui-même les grammaires de plus de quarante idiomes (1), et il fut le premier à montrer que la véritable affinité des langues doit être déterminée surtout par les faits grammaticaux, et non par une simple ressemblance des mots (2) . 11 prouva,
{\) Catalogo, I, 63.
(2) « Mas se deben consul tar gramaticas para conocer su caractcr proprio por medio de su artiûcio gramatical. » — Catalogo, 1, 65. Le même principe fut posé par lord Monboddo^ vers 1795^ dans //»• cient Metaphisics, vol. IV^ p. 326. a Voici maintenant ma dernière observation , c*est que le mécanisme d'une langue étant moins arbitraire et mieux réglé que la prononciation ou que la signiûcatioa des mots^ nous y trouvons un excellent critérium pour déterminer l'affmité des langues entre elles. C'est pourquoi^ quand nous voyons deux langues employer de la même manière ces grands procédés du langage, la dérivation, la composition et l'inflexion, nous pouvons, à mon avis, en conclure avec certitude que Tune dérive de
QUATBIÈMR LEÇON. 167
par un tableau comparatif des déclinaisons et des conjugaisons, que l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, Tarabe, l'éthiopien et l'amharique ne sont tous que des dialectes d'u&e même langue primitive, et composent une même famille de langues, la famille sémitique (1). Il rejeta bien loin l'idée de dériver tous les idiomes de l'humanité de l'hébreu. Il avait découvert des traces évidentes d'affinité entre le hongrois, le lapon et le finnois, trois dialectes qui sont maintenant rangés dans la famille touranienne (2). 11 avait prouvé, contrairement à Topinion commune , que le basque n'était pas un dialecte celtique , mais une langue indépendante que parlaient les premiers habitants de l'Espagne, ainsi que le prouvent les noms des montagnes et des rivières de cette contrée (3). Bien plus, une des belles découvertes de la science du langage , l'établissement de la famille des langues malaises et polynésiennes s'étendant sur 208 degrés de longitude , depuis l'île de Madagascar, à l'est de l'Afrique, jusqu'à File de Pâques , à l'ouest de l'Amérique , fut faite par Hervas longtemps avant d'être annoncée au monde, par Humboldt (4).
l'autre, ou qu'elles sont toutes deux des dialectes d'une même langue primitive. »
(1) Cato%o, n, 468.
!2) Catalogo, 1, 49. Dans une lettre à Leibniz, datée du 22 mai 1GÔ8, Witsen fait également allusion à l'affinité entre le tartare et le mongol. « On m'a dit que ces deux langues (la langue moegale et la langue tartare) sont différentes à peu près comme l'allemand Test du flamand, et qu'il est de même des Kalmucs et Moegals. » ColléetanetAtym., II, 363.
(3) Leibniz soutenait la même opinion (voir Hervas, Catalogo, I, 50;, bien qu'il considérât les Celtes d'Espagne comme des descendants des Ibères.
(4) Catalogo^ I, 30. a Vera que la lengua Uamada tnalaya, la
philosophe français. Gébelin regarde le persan, Tarménien, le malais et le copte comme des dialectes de rhébreu; il parle du basque comme si c'était une branche du celtique, et il tâche de découvrir des mots hébreux, grecs, anglais et français dans les idiomes de l'Amérique. Hervas, au contraire, bien que comprenant dans son catalogue cinq fois plus de langues que n'en connaissait Gébelin , a le plus grand soin de ne jamais se laisser aller à aucune théorie qui ne repose sur des faits. Il est facile maintenant de citer des erreurs et des inexactitudes dans Hervas, mais il me semble que ses plus sévères critiques ont été ceux qui avaient le plus sujet de reconnaître les obligations qu'ils lui avaient. Ce n'était pas un service sans importance que de réunir des spécimens et des notices de plus de trois cents langues; mais Hervas ne s'en tint pas là : il composa lui-même les grammaires de plus de quarante idiomes (1), et il fut le premier à montrer que la véritable affinité des langues doit être déterminée surtout par les faits grammaticaux, et non par une simple ressemblance des mots (2) . 11 prouva,
({} Catalogo, I, 63.
(2) « Mas se deben consultar gramaticas para conocer sa caracter proprio por medio de su artiûcio gramatical. » — Catalogo, I, 65. Le même principe fut posé par lord Monboddo^ vers 1795^ dans AH' dent Metaphisics, vol. IV, p. 32G. « Voici maintenant ma dernière observation , c*cst que le mécanisme d'une langue étant moins arbitraire et mieux règle que la prononciation ou que la signification des mots, nous y trouvons un excellent critérium pour déterminer l'affinité des langues entre elles. C*est pourquoi, quand nous voyons deux langues employer de la môme manière ces grands procédés du langage , la dérivation , la composition et Tinflcxion, nous pouvons, à mon avis y en conclure avec certitude que l'une dérive de
QUATBIÈME LEÇON. 167
par un tableau comparatif des déclinaisons et des conjugaisons, que l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, larabe, Téthiopien et l'ambarique ne sont tous que des dialectes d'u&e même langue primitive, et composent une même famille de langues, la famille sémitique (1). 11 rejeta bien loin Tidée de dériver tous les idiomes de l'humanité de Thébreu. Il avait découvert des traces évidentes d'affinité entre le hongrois, le lapon et le linnois, trois dialectes qui sont maintenant rangés dans la famille touranienne (2). Il avait prouvé , contrairement à l'opinion commune , que le basque n'était pas un dialecte celtique, mais une langue indépendante que parlaient les premiers habitants de l'Espagne, ainsi que le prouvent les noms des montagnes et des rivières de cette contrée (3). Bien plus, une des belles découvertes de la science du langage , l'établissement de la famille des langues malaises et polynésiennes s'étendant sur 208 degrés de longitude, depuis l'île de Madagascar, à l'est de l'Afrique, jusqu'à Tile de Pâques, à l'ouest de l'Amérique, fut faite par Hervas longtemps avant d'être annoncée au monde par Humboldt (4).
l'autre, ou qu'elles sont toutes deux des dialectes d'une même langue primitive. »
(1) Caialogo.lh^m,
.2) Catalogo, I, 49. Dans une lettre à Leibniz, datée du 22 mai 1698, Witsen fait également allusion à l'affinité entre le tartare et le mongol. « On m'a dit que ces deux langues (la langue moegale et la langue tartare) sont différentes à peu près comme l'allemand Test du flamand, et qu'il est de même des Kalmucs et Moegals. » Colléetanec^tym., U, 363.
(3) Leibniz soutenait la même opinion (voir Hervas^ Catalogo, \, W), bien qu'il considérât les Celtes d'Espagne comme des descendants des Ibères.
(4) Catalogo^ l, 30. a Vera que la lengua Uamada malaya^ la
à Sainl-Pétersboui^ , à entreprendre ce travail , et ou (lit qu'il publia, sur son invitation, un Vocabulaire comparatif des langues orientales, in-quarto. Toutefois, si cet ouvrage a jamais existé, il est complètement perdu aujourd'hui. L'auteur supposé mourut à Londres, dans une vieillesse avancée, en 1805. Quand Catherine monta sur le trône, ses études philologiques l'occupèrent presque autant que ses projets de conquête; et elle s enferma une fois pendant près d'une année, pour se consacrer tout entière à son dictionnaire comparatif. On pourra lire avec intérêt une lettre qu'elle écrivit, à cette époque, à Zimmermann, et qui est datée du 9 mai 1 785 :
« Votre lettre m'a tirée de la solitude dans laquelle près de neuf mois je m'étais presque confinée, et dont j'ai eu de la peine à sortir. Vous ne vous douteriez guère de ce que j'y faisais : pour la rareté du fait, je vous le dirai. J'ai fait un registre de deux à trois cents mots radicaux de la langue russe; ceux-ci, je les ai fait traduire dans autant de langues et jargons que j'ai pu trouver; le nombre déjà en dépasse la seconde centaine. Tous les jours je prenais un de ces mots, et je l'écrivais dans toutes les langues que je pouvais ramasser. Ceci m'a appris que le celte ressemble à Yostiaque; que ce qui veut dire c/^/ dans une langue signifie nuage, brouillard, voûte, dans d'autres; que le moi Dieu, dans de certains dialectes, signifie le trèshaut ou le bon, dans d'autres, le soleil ou le feu. Dièses Steckenpferdchens wurde ich Liberdrussig, nachdem dos Buch von der Einsamkeit durchgelesen war{\). Mais
(1) « Je IDC suis fatiguée de mon dada, après avoir lu voire livre sur la Solitude. »
QUATRiiaiB LEQON. 161
nier, il appliqua les principes d'une induction rigoureuse à un sujet que jusqu'alors on avait étudié sans méthode. Il signala la nécessité de commencer par recueillir le plus grand nombre possible de faits (1). Il s'adressa aux missionnaires, aux voyageurs, aux amt)assadeurs, aux princes et aux empereurs pour leur demander leur concours à une œuvre qui lui tenait tant au cœur. Les jésuites en Chine durent travailler pour lui. Witsen, le voyageur, lui envoya un présent d'un prix inestimable, la traduction de l'Oraison dominicale dans le jargon des Hottentots (2). Après avoir fait la connaissance de Pierre le Grand, Leibniz lui
(1) Guhrauer, Fie de Leibniz, vol. U^ p. 127. Daos sa Disserta* lion sur l'origine des nations^ 1710'^ Leibniz dit : « L*étude des langues ne doit être dirigée que par les principes des sciences exactes. Pourquoi^ en effet, commencer par Tinconnu plutôt que par le connu? 11 est manifeste que nous devons étudier d*abord les langues modernes qui sont à notre portée, afin de les comparer les unes avec les autres pour en découvrir les différences et les affinités, passer ensuite aux langues qui les ont précédées, afin d*établir leur filiation et leur origine, et remonter ainsi de proche en proche jusqu'aux dialectes les plus anciens dont l'analyse nous donnera les seuls résultats certains, n
[Voici le titre complet de cette dissertation : Brerois designatio meditaiionum de originibus geniium ducUs potissimum ex indieio linçuarum. Cette dissertation commence par cette phrase remarquable : « Cum remots gentium origines historiam transcendant, linguae nobis praestant vetcrum monumentorum Ticem. » Leibniz semble avoir ici prévu et indiqué d'avance quels secours la science moderne emprunterait à la philologie comparée pour éclaircir les obscures questions d^origine, et pour remonter avec certitude jusqu'à ces époques primitives où nous font défaut et les monuments écrits et la tradition même. Tr.]
(2) Nicolas Witsen « bourgmestre d'Amsterdam, voyagea en Russie, 1666-1672 'y en 1677, il publia ses royages qu'il dédia à Pierre le Grand. Une seconde édition parut en 1705. Cet ouvrage contient de nombreuses listes de mots.
l'Asie (1). Sans méconnaître tout le mérite de Catherine, il est juste de ne pas oublier le philosophe qui, près de cent ans auparavant, sema la graine qui était , tombée dans une bonne terre.
Comme collections de mots, les ouvrages d'Hervas, de l'impératrice Catherine et d'Adelung ont une grande valeur, et pourtant la science de la classification des langues a fait de tels progrès, depuis cin- !. quante ans, que peu de personnes les consultent de i nos jours. Le principe sur lequel est fondé leur tra- k vail de classification mérite à peine d'être appelé scien- b tifique, puisqu'ils adoptèrent la division géographique, « distribuant les langues en langues de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique et de la Polynésie, tout en reconnaissant cependant des affinités naturelles entre les dialectes parlés à deux cent huit degrés l'un de l'autre. Les différents idiomes semblaient flotter comme des îles sur l'océan du langage humain; ils ne s'aggloméraient pas pour se former en plus vastes continents. C'est là une période fort critique dans l'histoire de toute science; et s'il n'était pas survenu un heureux accident qjui, comme une étincelle électrique, fit cristalliser en formes régulières tous ces éléments flottants , il est plus que douteux que ces longues
(i) Glossarium comparativum Linguarum totius Orbis^ Péters-
bourg, 1787. Une seconde édition, dans laquelle les mots sont rangés par ordre alphabétique^ fut publiée en quatre volumes en i790- 91, par Jankiewitsch de Miriewo. Cet ouvrage contient 279 langues, à savoir : 171 pour l'Asie, 55 pour l'Europe, 30 pour l'Afrique et 23 pour l'Amérique. Selon Pott, Ungleichheit y page 230, il contient 277 langues, 185 pour l'Asie, 22 pour l'Europe, 28 pour l'Afrique et 15 pour l'Amérique ; ce qui donnerait 280. Cest un livre fort rare.
lies de langues et de dialectes énumérés et décrits iDs les ouvrages d'Hervas et d'Adelung eussent pu ntinuer à exciter longtemps Tintérét des philololes. Cette étincelle électrique fut la découverte du nscrit.
Le sanscrit est Tantique langue des Hindous , qui issa d'être parlée au moins trois cents ans avant sus-Cbrist. A cette époque, les habitants de Tlnde irlaient différents dialectes qui étaient à l'ancien nscrit védique ce qu'est l'italien au latin. Quelquesis de ces dialectes (car il y en avait plusieurs dans verses contrées de l'Inde) nous sont connus par les iscriptions que le célèbre roi Asoka fit graver sur les tchers de Dhauli, de Girnar et de Kapurdigiri, et qui it été déchiffrées par Prinsep, Norris, Wilson et Bur- )ur. Nous pouvons suivre le développement de ces alectes locaux dans le pâli, langue sacrée du boudliisme dans Tile de Ceylan, et autrefois idiome popuire du pays qui fut le berceau de cette religion ; c'est Behàr moderne, l'ancien Magadha(i). Nous retroums les mêmes dialectes dans ce qu'on appelle les liomes pràkrits, employés plus tard dans le drame
(1) Dans la liuératurc primitive des Bouddhistes de Ceylan , la Dgue des lirres sacrés admis dans leur canon est appelée simple ent Jina-yachana ^ la parole de Bouddha. C'est seulement des rivains ceylanais plus modernes qui appellent cette même langue langue de Magadha, parce que ce fut de Magadha que Mahinda porta à Ceylan les livres sacres. Chez les Bouddhistes^ le mot Pâliy telle que fût sa signification première^ en est venu à être employé as le sens de texte, par opposition au commentaire , et un autre [it d'origine obscure, Pantiy est employé par eux dans le même Qs. Voyez Barthélémy St-Hilaire dans son rapport sur la Collection I wuLnuscrits, publié dans le Journal des Savants de i866 (p. 26 i tirage à part;.
indien , dans la littérature sacrée des Djainas , et dans un petit nombre de compositions poétiques ; et nous \ oyons enfin tous ces dialectes se modifier, au contact des différents conquérants de l'Inde, par Tadoption de mots arabes, persans , mongols et turcs, et par la corruption de leur système grammatical , jusqu'à ce qu'ils deviennent à la longue Thindoui, Thindoustani, le mahratte et le bengali, langues modernes de la péninsule. Pendant toute cette période, le sanscrit resta la langue littéraire des brahmanes. De même que le latin, cette langue n'expira pas, en donnant naissance à ses nombreux rejetons, et aujourd'hui encore un brahmane lettré écrit plus couramment en sanscrit qu'en bengali. Le sanscrit a été absolument ce que furent le grec à Alexandrie et le latin au moyen âge : c'est à la fois la langue sacrée et la langue classiqae des brahmanes, dans laquelle furent composés leurs hymnes sacrés, les Védas, ainsi que les ouvrages postérieurs, tels que les lois de Manou et les Purànas.
De tout temps on a connu l'existence de la langue qui avait été l'ancien idiome de l'Inde et rinstrumeni d'une riche littérature; et, s'il reste encore sur son antiquité et son authenticité quelques doutes, comme en exprima Dugald Stewart dans ses Conjectures coihcernant f origine du sanscrit (1), il suffit pour les lever de jeter un regard sur l'histoire de l'Inde, et sur les récits que nous ont laissés les auteurs des différentes nations qui connurent le langage et la littérature de cette contrée.
Le fait que presque tous les noms de personnes et
ii) Af^or/:*, Yol. ni, 72;
lieux mentionnés par les auteui's grecs et latins it du pur sanscrit a déjà été si complètement mis
lumière par l'érudition moderne, que sur ce point us ne saurions rien ajouter.
La plus ancienne nation, après les Grecs, chez laelle nous trouvions la connaissance de la langue et
la littérature de l'Inde , ce sont les Chinois. Bien e le bouddhisme n'ait pas été reconnu comme une Âsiëme religion d'État antérieurement à l'an 65 avant ;us-Christ, sous l'empereur Ming4i(l), des missionires bouddhistes étaient venus de l'Inde en Chine, s le troisième siècle avant notre ère. Dans les anles de la Chine , il est fait mention d'un missionire bouddhiste en l'année 217; et vers l'an 120 ut Jésus-Christ, un général chinois, après avoir 18 en déroute les tribus barbares, au nord du désert
Gobi, rapporta, comme trophée de sa victoire, une itue d'or , la statue de Bouddha. Le nom même de ^uddha, changé en chinois en Fo-t'o et Fo (2), est i sanscrit tout pur, et vient de l'Inde, ainsi que laque mot et chaque pensée de cette religion. C'était sanscrit que les pèlerins chinois allaient étudier dans nde, afin d'avoir la clef de la littérature sacrée du ^uddhisme. Ils appellent cette langue fan; mais fan, •mme M. Stanislas Julien Ta démontré, est une abréition de fan-lan-mo, la seule traduction possible en linois du sanscrit brahmâi^). On raconte que l'em-
[I) Max Mûller, Buddhism and Buddhist Pitgrims, p. 23. [t) Méthode pour déchiffrer et transcrite les noms sanscrits qui rencontrent dans tes licres chinois^ inventée et démontrée, par Stanislas Julien ; Paris^ iS^i, p. i03. (1) « Fan^hou ( brahmâkshara ) > les caractères de récriture in-
pereur Ming-ti, de la dynastie des Han, envoya Tsaï-in et d'autres hauts fonctionnaires dans l*Inde, pour s'y instruire de la doctrine de Bouddha. Avec l'assistance de deux savants bouddhistes, Matànga et Tchou-falan, ils traduisirent en chinois quelques-uns des ouvrages les plus importants du bouddhisme. Les relations intellectuelles entre la péninsule indienne et les régions septentrionales de l'Asie continuèrent sans interruption, pendant plusieurs siècles. Des savants étaient envoyés de la Chine dans Tlnde, pour en étudier la géographie , la religion , l'état politique et social; mais c'était, avant tout, la religion de Bouddha qui faisait l'objet de leurs études et qui attirait les pèlerins chinois au-delà de l'Himalaya.
Ce fut environ trois cents ans après que le bouddhisme eut été publiquement reconnu par l'empereur Ming-ti , que les flots des pèlerins bouddhistes commencèrent à se porter de la Chine dans l'Inde. La plus ancienne relation de ces pèlerinages qui nous soit parvenue, se trouve dans le voyage de Fa-hian, qui visita rinde vers la fin du quatrième siècle de notre ère (i). Après Fa-hian nous avons les voyages de Hoeï-seng et de Song-yun, qui furent envoyés dans l'Inde, en 518, par ordre de l'impératrice, pour y recueillir des reliques et des livres sacrés. Puis vint Hiouen-thsang, dont la vie et les voyages, de 629 à 645, ont été rendus si populaires par Texcellente traduction de M. Stanislas Julien. Après Hiouen-thsang les principaux ou-
dienne, inventée par Fan, c'est-à-dire Fan-lan-mo (Brahmâ). i» — Stanislas Julien^ Voyages des pèlerins bouddhistes, vol. U, p. 505.
(\) Nous devons à M. A. Rémusat une traduction française de cet ouvrage.
vrages des pèlerins chinois, ce sont Titinéraire des cinquante-six moines^ publié en 730, et les voyages de Khi-nie, qui visita VInde en 964, à la tête de trois cents pèlerins. Que pendant toute cette période le sanscrit était la langue savante de l'Inde, c'est un fait qui nous est prouvé, non-seulement par les noms propres et tous les termes de philosophie et de théologie cités dans les voyages des pèlerins chinois, mais aussi par un court paradigme de déclinaison et de conjugaison sanscrites que Hiouen-thsang a inséré dans son journal.
Aussitôt après l'entrée des mahométans dans rinde, nous voyons traduire des ouvrages sanscrits en persan et en arabe (1). Dès le règne du second calife abasside Almansour (2), en Tannée 773 de J.-C, un Indien versé dans l'astronomie visita la cour du calife, apportant avec lui des tables des équations des planètes^ calculées d'après les mouvements moyens, et aussi des observations relatives aux éclipses du soleil et de la lune, ainsi qu'au lever des signes du zodiaque, qu'il disait avoir puisées dans les tables astronomiques d'un prince indien, que l'auteur arabe appelle Phfghar. Lie calife, s'empressant de profiter de cette bonne fortune, ordonna qu'on traduisît le traité indien, afin qu'il servit de guide aux Arabes dans leur étude des astres.
(1) Sir Henri Elliot, HistoHans of India, p. 259.
(2) Colebrooke, Miscelianeous Essays, II, p. 504, cite la préface des tables astronomiques de Ben-al-Adami , publiées par son continuateur, Al-Casem, en 920 de J.-C. Sur les chiffres sanscrits. Voir Strachey, Asiatic Researcàes ^ Wl y 184, et Colebrooke, /^/^eôra, p. ui. [Une excellente étude sur Tbistoire des chiffres indiens et sur It manière dont ils se sont propagés a été donnée par M. Wœpke, Journal asiatique, 1863. Tr.]
Cette traduction, due à Mohammed-ben-Ibrahim-Alfazàri, est connue des astronomes sous le titre de grand Sind-hind ou Hind-sind, car on rencontre le mot écrit des deux manières (1).
Vers la même époque, Yacoub, fils de Tharec, composa un traité d'astronomie fondé sur le Sind-hind (2). Haroun-al-Rashid (786-809) avait à sa cour deux mc»decins indiens, Manka et Saleh. Mahka traduisit du sanscrit en persan le traité classique de médecine, intitulé Susruta (3), et un traité des poisons, attribué à Châi}akya (4). Sous le calife Al-Màmoum , un traité
(\) Selon Ben-al-Adami, sindbind signifie la révolution des siècles; Casiri le traduit \ia,r perpetuum xternumgue. Colebrooke propose de lire siddhânta , et suppose que Toriginal fut l'ouvrage de Brahmagu[i{ai , Brahmasiddhànta. M. Reinaud, dans son Mémoire sur C Inde y p. 312, cite le passage suivant du Taryk-al-Hokama : « En l'année 156 de l'hégire (773 de J.-C.)> il arriva de l'Inde à Bagdad un homme fort instruit dans les doctrines de son pays. Cet homme possédait la méthode du Sindhind, relative aux mouvements des astre» i*t aux équations calculées au moyen de sinus de quart en quart de dcg^é. 11 connaissait aussi diverses manières de déterminer les éclipses^ ainsi que le lever des signes du zodiaque, n avait composé uii abrégé d'un ouvrage relatif à ces matières qu*on attribuait à un prince nommé Fygar. Dans cet écrit, les Rardagia (i. e. Kramajyà; V. Sûryasiddhdnta y éd. Burgess et Whitney, p. 57 et p. 59) étaient calculés par minutes. Le khalife ordonna qu on traduisit le traité indien en ai*abe, afin d'aider les musulmans à acquérir une connaissance exacte des étoiles. Le soin de la traduction fut confié à Mohammed, fils dlbrahim-al-Fazary, le premier entre les musulmans qui s'était livré à une étude approfondie de l'astronomie : on désigna plus tard cette traduction sous le titre de Grand Sindhind. » Albiruuui place cette traduction en 771.
(2) Reinaud, Mémoire sur Vlnde^ p. 314.
(3) V. Stcinschneidcr. IVissenschoftliche B/âtter, vol» I, p* 7îK
(4) V. M. Flùgel, dans le Journal de la Société asiatique alle^ mande, \\, p. 148 et 325. Stein Schneider, fyissenschaftIicheBlàt' ter, vol. l, p. T).*), cite un traité en hébreu sur les poisons, attribué
célèbre d'algèbre fut traduit du sanscrit en arabe par Mohammed-ben-Musa (1).
Abou-Rihan-al-Blrouni (né en 970, mort en 1038) passa quarante ans dans l'Inde, et composa son excellent ouvrage, le Tarikbu-rHind, qui nous présente un Gdèle tableau de la littérature et des sciences des Hindous à cette époque. Le sultan de Khawarazm adjoignit Albirouni à une ambassade qu'il envoya à Mahmoud le Ghaznévide et à Masoud de Lahore, et dont le savant Avicenne refusa de faire partie. Albirouni dut posséder à fond la langue sanscrite , car , nonseulement il traduisit du sanscrit en arabe deux trailés, dont l'un sur la philosophie Sànkhya, et l'autre sur la philosophie Yoga, mais encore il fit passer deux ouvrages de l'arabe en sanscrit (2).
Vers 1150^ Abu Saleh traduisit du sansc^t en arabe un écrit sur l'éducation des rois (3).
On raconte que deux siècles plus tard, après la prise de Nagarcote, Firoz Shah fit traduire par Maulàna
à rindien Zanick. Dans Albirouni, il est fait mention de llndien Kankah , astrologue d'Haroun-al-Rashid ( Heinaud , Mémoire sur Clnde^ p. 315). On lui donne également le titre de médecin. Un autre médecin indien d'Haroun-al'^Rashid se nommait Mankba. [Idem, ibid.)
(1) M. F. Rosen en a donné une édition en 1831.
(2) Elliot^ Historians of Indiay p. 96. Albirouni connaissait le Harivansa, et fixe la date des cinq Siddhàntas. C'est M. Reinaud qui le premier indiqua la grande valeur de Touvrage d'Albirouui^ dans son excellent Mémoire sur l'Inde, Paris, 4849.
(3) Dans l'ouvrage persan MuJmalu-t-'Tawarikh, il y a des chapitres traduits de l'arabe d'Abu-Saleh-ben-Shib-ben-Jawa, qui luimême les avait extraits, en les abrégeant, d'un ouvrage sanscrit \\i\iuûé Y Éducation des rois (Ràjaniti?), Le traducteur persan était ixtstérieur d'un siècle à Abou Saleh. V. Elliot, ibidk
480 le:çons sur la science dc ij^ngage.
Izzu-d-din Khalid Khani , plusieurs traités de philosophie composés en sanscrit. En 1381 , on traduisit également du sanscrit un traité de médecine vétérinaire, attribué à Sâlotar, qui aurait été précepteur de Susruta (1). La Bibliothèque royale de Lucknow possédait un exemplaire de cet ouvrage.
En descendant de deux autres siècles, nous arrivons au règne d'Akbar (1556-1605), et nous pouvons dire que jamais homme plus extraordinaire n'occupa le trône de Tlnde. Après avoir été élevé dans le mahométisme, il renonça à la religion du Prophète comme étant une vaine superstition, et consacra toute sa vie à la recherche de la vérité (2). Il appela à sa cour des brahmanes et des adorateurs du feu, et leur ordonna
(i) On ne sait si Sâlotar est bien réellement Tauteur de ce traité. Dans Raja Râdhakant se rencontre Sàlotâriya au lieu de Sàlàturiya; mais Sàlàturiya est uu nom de Pànini, et l'on dit que le précepteur de Su.sruta se nommait Divodàsa. Le professeur Weber dans son Catalogue de Manuscrits sanscrits y p. 298, a indiqué éàlihotra, qui est n^entionné dans le Panchatantra comme enseignant Tart vétérinaire, et qui est cité par Garga dans le Ascâyurceda. Saiolri esl le terme usuel pour médecin vétérinaire, dans Tbindouict Turdù. Le professeur Aufrecht a découvert un traité de médecine par ^àlihotra dans la bibliothèque de VlLast tndia House, à Londres. Dans le Ca • talogue des Manuscrits sanscrits du collège du Fort WiUiam, nous trouvons un ouvrage de médecine par ââlinàtha. Hadji Chalfa, voir p. .59, fait mention d'un traité dc médecine vétérinaire composé en sanscrit par Chànakya. Une traduction du Charaka, du sanscrit en persan et du persan en arabe, est citée dans le Fihrist (terminé en 987) et aussi par Albirouni (Rcinaud, Mémoire sur rinde^ p. 316); cette traduction fut entreprise, dit-on, pour les Barmécides. Les noms des personnes qui sont supposées avoir transmis les doctrines contenues dans ce traité^ doivent être rétablis dans Albirouni de la manière suivante : Brahman, Prajàpali, les Asvinau, Indra, les fils d'Atri, Agnivesa. V. Asli(angahndaya, introd, (Ms. Wilson, 298). (2) Cf. Vans Kenuedy, Notice respecting the religion introduced
QUATHIÈMË LEÇON. 181
de discuter, en sa présence, les preuves de leur religion avec les docteurs mahométans. Quand il apprit la présence des jésuites à Goa, il les invita à se reAdre dans sa capitale, et, pendant bien des années, on pensa qu'il s'était converti en secret au. christianisme. Mais, en réalité^ il ne fut qu'un déiste , et il déclara luimême qu'il n'avait jamais rien cru , en dehors de ce que sa raison pouvait comprendre. La religion dont il fut le fondateur et qu'on a appelée Ilahi est simplement le déisme auquel il ajouta le culte du soleil, considéré comme le plus pur et le plus noble emblème de la divinité (1). Bien qu'Akbar lui-même ne sût ni lire ni écrire, sa cour fut le rendez-vous des savants de toutes les croyances (2). Tous les livres, dans quelque langue qu'ils fussent écrits^ dont il pouvait espérer tirer quelque lumière pour éclaircir les problèmes qui lui tenaient le plus au cœur, étaient traduits par son ordre en persan. Il avait des traductions du Nouveau Testament (3), du Mahâbhârata, du Râ-
bffAkbar^ dans les Transitions ofthe literary Society qf Bombay, 1820, vol. U, p. 242-270.
(0 Elliot, Historians 0/ Indîa, p. 249.
[Voir sur ces sectaires, très-nombreux encore de nos jours dans riran , de Gobineau , Trois ans en Asie, pag. 338 et suivantes. On trouve, jusque dans TAnalolie , désignés là par le nom de Kisii- Bachi, des groupes mystérieux qui paraissent se rattacher aux religions secrètes de llran. (Cf. G. Perrot, Souvenirs d'un voyage en Asie Mineure, pp. 433 à 43i.) Ces religions secrètes remontent vraisemblablement plus haut qu'Akbar, lequel semble avoir été plutôt encore un Soufi, ou libre penseur, qu'un véritable novateur religieux. Tr.]
(2) Mûlbauer, Geschichte der katholischen Missionen Ostindiens, p. 134.
(3) Elliot, Historians of fndfa, p. 248.
mâyana, de Y Amarakosha {\) ^ et d'autres ouvrages classiques de la littérature sanscrite : mais , malgré tout son désir de posséder les livres sacrés des différentes nations, il ne parait pas qu'il ait réussi à obtenir des brahmanes une traduction des védas. Il est vrai que Hadji Ibrahim Sirhindi traduisit pour Tempereur V Atharva-veda (2) ; mais outre que ce Véda n'a jamais joui de la même autorité que les trois autres, il est même douteux que par Atharva^-veda on ait entendu autre chose que les Upanishads, dont plusieurs ont pu être composés pour l'édification d'Akbar. La légende suivante nous montre de quelle façon les brahmanes gardaient le dépôt sacré de leur religion sous les empereurs mogols. On raconte que, prières et menaces n'ayant pu arracher aux brahmanes le secret de leur religion, Âkbar résolut d'avoir recours à la ruse. Par ses ordres on fit confier aux soins de ces prêtres un jeune enfant du nom de Fiezi, qu'on prétendit être un pauvre orphelin de la caste sacerdotale, laquelle seule
(i) Elliot^ p. 259, 560. Le Tarikh-i-Badauni, ou Muntakhabu-t- Tawdrikh, composé par Mulla Abd-ul-Kadir Maluk^ shah de Badaûn, et terminé en 1595, est une histoire générale de l'Inde depuis répoque des Ghazncvides jusqu'à la quarantième année d^Àkîiar. L'auteur est un mahométau fanatique, et il juge sévèrement Akbar qui, cependant, avait été pour lui un bienfaiteur généreux. Akbar Tavait chargé de faire des traductions de l'arabe et du sanscrit en persan; c'est ainsi qu'il traduisit le Hâmâyana, deux des dix-huit sections du Mahdbhdratay et une histoire abrégée du Cachemire. Ces traductions furent faites sous la direction de Faizi, frère du ministre Abou-1-Fazl. «Aboulfacel, ministro de Akbar, se valio del Amarasinha y del Mahabhârata, que traduxo en persiano el ano «le 1586. » lier va s, 11, i36.
(2) Voir Max Mûller, History of Âncient sansArii Literature, p. 327,
peut être initiée à leurs rites sacrés. Fiezi, ayant été préparé au rôle qu*il devait jouer, fut conduit secrètement à Bénarès, le centre des études dans THindoustan ; là il fut accueilli dans la maison d'un savant brahmane qui i'éleva comme s*il avait été son fils. Quand le jeune homme eut passé dix ans dans Tétude» Akbar voulut le rappeler auprès de lui : mais il s'était épris de la fille de son maître. Le vieux brahmane vit cet attachement sans déplaisir, car il aimait Fiezi, et il lui offrit sa fille en mariage. Partagé quelque temps entre Tamour et la reconnaissance, le jeune homme se décida enfin à tout avouer, et, se jetant aux pieds du brahmane , il lui dévoila le stratagème auquel il s'était prêté, en le suppliant de lui pardonner son offense. Le prêtre, sans lui adresser de reproches , saisit un poignard qu'il portait à sa ceinture, et le lui aurait plongé dans le cœur , si Fiezi n'avait retenu son bras. Le jeune homme chercha par tous les moyens à le fléchir, se déclarant prêt à tout pour expier sa perfidie. Le brahmane, fondant en larmes, promit de lui pardonner à condition qu'il ferait serment de ne jamais traduire les Védas ou livres sacrés, et de ne jamais révéler à personne au monde le symbole de la religion de Brahma. Fiezi fit le serment sur-le-champ : l'histoire ne dit pas jusqu'à quel point il y fut fidèle, mais toujoui*s est-il, ajoute l'auteur à qui nous empruntons ce récit, que jusqu'à présent « les livres sacrés des Indiens n'ont jamais été traduits (1). »
Nous venons de constater l'existence du sanscrit
(i) Hisiaire des établissements des Européens dans les Indes orientales et occidentales, publiée au dernier siècle^ par Tabbé Kavnal.
184 l^ONS SUR LA SCIENCE DU LANGAGE.
comme langue de la littérature et de la religion de rinde, depuis Tépoque d'Alexandre jusqu'au règue d'Âkbar. Cent ans après Âkbar , le fils aine du shah Jehan, l'infortuné Dàrà, s'adonna aux études religieuses avec l'ardeur qui avait distingué son ancêtre. Il apprit le sanscrit, et, en 1657, un an avant d'être mis à mort par son jeune frère le fanatique Âurengzebe, il traduisit en persan les Upaniskads, ces traités philosophiques qui font suite aux Védas. La traduction de ce prince fut retraduite en français par Anquetil Duperron, en 1795, et pendant longtemps elle fut la source principale où les savants d'Europe puisaient leur connaissance de la littérature sacrée des brahmanes.
Au temps oii nous sommes maintenant arrivés, c'està-dire sous le règne d'Âurengzebe (1 657-1 708), le contemporain et l'émule de Louis XIV, l'existence de la langue et de la littérature sanscrites était connue, sinon des savants de l'Europe, tout au moins des Européens qui résidaient dans l'Inde et surtout des missionnaires; mais quel est le premier Européen qui ait appris le sanscrit, c'est ce qu'il est difficile de déterminer. Quand Vasco de Gama débarqua à Calicut, le 9 mai 1498, le P. Pedro commença immédiatement à prêcher aux Indiens^ et il avait souffert le martyre avant que l'explorateur de ces lointains parages fût de retour à Lisbonne. Chaque vaisseau qui arrivait dans l'Inde amenait de nouveaux missionnaires; mais, pendant longtemps, leurs lettres et leurs rapports ne font aucune mention du sanscrit ni de la littérature sanscrite. Le premier qui organisa la grande œuvre de la prédication de l'Évangile dans l'Inde fut saint Fran-
QUATKIÈME LEÇON. 48S
cois Xavier (1542); et tels furent son zèle, son dévouement et son succès à gagner tous les cœurs, ceux des riches comme ceux des pauvres, qu'entre autres dons miraculeux ses amis lui attribuèrent le don des langues (1). Néanmoins, ce n*est qu'en Tannée 1559 que nous voyons les missionnaires, à Goa, étudier, avec l'assistance d'un brahmane converti , la littérature théologique et philosophique du pays , et défier les brahmanes à des disputes publiques (2).
De 1581 à 1588 vécut à Goa un savant italien, Filippo Sassetti, qui occupait une place éminente parmi les érudits de l'époque. Ses lettres ont été récemment publiées à Florence , et dans l'une d'entre elles il affirme que tous les livres de science que possèdent les Indiens sont écrits dans une seule et même langue, qui porte le nom de Sanscruta. Ce terme, ajoute-t-il, signifie « une langue bien articulée » . On l'apprend, poursuit-il, comme nous apprenons le grec et le latin, et il faut six ou sept ans pour arriver à la posséder. Personne ne sait quand cette langue a été parlée, mais
(1) MûUbauer, p. 67.
(2) Mûllbauer^ p. 80. Selon Boberto de Nobili, ces brahmanes appartenaient à une classe inférieure et n'étaient pas initiés à la littérature sacrée. Ils ignoraient^ dit-il^ « les livres Smartay Apostamha eiSutra. » (Mûllbauer^ p. 488.) Robert lui-même, dans sa défense^ cite V Apastatnba-sûira^ ibid., p. 192. Il cite aussi Scanda Purâna, p. 193; Kadambari, p. 193. Kircher (China illustrata, 1667, p. 152) cite un ouvrage de Roberto de Nobili ; mais cet ouvrage ne paraît avoir eiisté qu'en manuscrit. Kircher dit : a Legat^ qui volet, librum quem de Brahmanum theologia P. Robertus Mobilis Societatis Jesu, missionis Madurensis in India Malabarica fundator, nec non iinguae et Brahmanicse genealogiœ consultissimus^ summa sane eruditione... conscripsit. » Cet ouvrage pourrait être encore d'un grand intérêt, et il serait à désirer qu'on en retrouvât le manuscrit.
elle a beaucoup de mots qui lui sont communs a^ec les idiomes parlés dans le pays et même avec l'italieD. Ce dernier rapport est frappant surtout pour les noms de nombre 6, 7, 8, 9, pour les termes qui désignent Dieu, le serpent, et pour bien d'autres mots encore. Puis il ajoute : « J'aurais dû venir ici à dix-huit ans, afm de retourner en Europe avec quelque connaissance de toutes ces belles choses (1). »
Le premier missionnaire européen qui ait réellement possédé à fond la langue sanscrite, appartient à une période plus récente, qu'on peut appeler l'époque de Roberto de Nobili, pour la distinguer de celle que domine le génie de François Xavier. Roberto de Nobili se rendit dans Tlnde en 1606. Étant lui-même de noble famille et d'un esprit délicat et cultivé, il comprit facilement Téloignement qu'éprouvaient les castes supérieures, et en particulier les brahmanes, pour les communautés chrétiennes établies à Madura et ailleurs, et presque entièrement composées de pauvres gens sans éducation ni culture d'esprit. Il conçut alors le projet hardi de se présenter comme brahmane, afin d'avoir accès auprès des savants et des grands du pays. Il s'enferma pendant des années, se livrant à une étude approfondie non-seulement du tamoul et du teluga, mais aussi du sanscrit; et quand, après une étude paf iente de la langue et de la littérature des brahmanes, il se sentit de force à lutter avec ses antagonistes, il se montra en public, avec le costume des brahmanes,
(\) Lettere édite e inédite di Filippo Sassetti, racolte e annotate da Ettore Marcucci, Firenze,1855, p. 447. Je dois de connaître Sassriii à l'ohligeance du professeur Maggi de Milan, qui m'a envoyé un exemplaire de ses lettres.
QTATRIÈME LEÇON. 487
portant leur ceinture et leur marque au front, suivant leur régime de vie, et se soumettant même aux mille observances de leur caste. Malgré les persécutions des brahmanes, qui le redoutaient, et de ses compagnons, qui ne savaient pas le comprendre, ses efforts furent couronnés de succès. Sa vie dans Tlnde , où il mourut aveugle et dans un âge avancé, est pleine d'intérêt pour le missionnaire; mais ici il ne peut nous occuper que comme étant le premier Européen qui ait surmonté toutes les difficultés du sanscrit. Celui qui pouvait citer Manou, les Purâms et même des écrits tels que \e&Âpastamba Sûtras, qui ne sont encore connus, de notre temps, que par le petit nombre d'indianistes qui peuvent lire les manuscrits sanscrits, a dû avoir une connaissance bien étendue de la langue et de la littérature des brahmanes ; et quand W annonça qu'il venait prêcher un nouveau et quatrième Véda qui avait été perdu (1), cette idée prouvait combien il connaissait le fort et le faible du système théologique qu'il voulait renverser. C'est un fait surprenant que les mémoires qu'il adressa à Rome pour se défendre de
(1) VEzour-Féda n'est pas de Roberto de Nobili, mais probablement de quelque brahmane qu'il avait converti. Ce poëme , écrit en vers sanscrits, dans le style des Piirânas, offre un étrange amalgame des idées hindoues et des idées chrétiennes. La traduction française CD fat enroyée à Voltaire, et publiée par lui en i778, sous ce titre^ YEzour-Fedam traduit du sanscritam par un Brame. Voltaire déclara que Toriginal était de quatre siècles antérieur à l'époque d'Alexandre^ et que c'était le don le plus précieux que l'Orient eût jamais (ait à rOccident. M. EUis découvrit l'original en sanscrit à PODdichéry {Aiiatic Researcàes, vol. XIY). Rien ne prouve que cet oavrage doire être attribué à Roberto, et il n'en est pas fait mention dans la liste de ses œuvres. (Bertrand, la Mission du Maduré, Paris, i 847-50, t. ni, p. 116 ; Mûllbauer, p. 205, note.)
188 LEÇOKS SUR LA SCIENCE DU LANGVGE.
raccusation d'idolâtrie formée contre lui, et dans lesquels il fit un fidèle tableau de la religion, des coutumes et de la littérature des brahmanes, n'aient pas attiré l'attention des savants. La question des accommodements, comme on l'appelait, occupa les cardinaux et les papes pendant des années, mais personne d'entre eux ne semble avoir compris l'intérêt extraordinaire qui s'attachait à une antique civilisation assez vivace et assez puissante pour que même les missionnaires de Rome crussent devoir user de ménagements envers elle. A un moment où la découverte d'un seul manuscrit grec eût été saluée avec joie par tous les savants de l'Europe, la découverte de toute une grande littérature passa inaperçue. L'heure du sanscrit n'était pas encore sonnée.
11 y a un autre missionnaire jésuite du dix-septième siècle qui réussit à apprendre le sanscrit, Heinrich Roth. Tandis qu'il était fixé à Âgra, il parvint, à force d'instances, à se faire enseigner par un brahmane les éléments du sanscrit; après six- ans de laborieuses études, il arriva à posséder à fond cette langue difficile. Il était à Rome dans l'année 1666, et ce fut lui qui rédigea cet intéressant compte-rendu de l'alphabet sanscrit qu'Athanasius Kircher publia dans sa China illustrata (i667).
Nous approchons maintenant du dix -huitième siècle (1), et c'est alors enfin que nous voyons les savants européens commencer à porter leur attention sur cette découverte extraordinaire dont il n'y avait plus moyen de douter, sur la découverte de l'existence
(1) En 1677, un certain M. Marshall passe pour avoir poussé tK'sloin l'étude du sanscrit. Elliot, Historians qf Indiay p. 265.
S l'Inde d'uoe riche littérature, littérature dont tiquité paraissait dépasser celle de toute auti*e litture connue. Les jésuites français que Louis XIY oya dans Tlnde après le traité de Ryswick entregent une correspondance littéraire avec des memi de TAcadémie des inscriptions et belles-lettres.
questions leur furent adressées par des membres :e corps savant, et leurs réponses furent imprimées . dans les Mémoires de r Académie (ancienne série),
dans les Lettres édifiantes. Le» réponses que le Père urdoux, en 1767, (ît aux questions que lui avait ées Tabbé Barthélémy, et la correspondance qu'il retint ensuite avec Ânquetil Duperron, contiennent ucoup de matériaux intéressants (1). Nous aurons eparler de ce savant missionnaire comme de Tun
premiers qui saisirent le véritable caractère de la semblance entre l'ancienne langue de l'Inde et les îérents idiomes de l'Europe. Un de ses collègues, le -e Calmette, dans une lettre datée de Yencataguiry, is le royaume de Carnate, le 24 janvier 1733, nous orme (2) qu'à cette époque les jésuites avaient des ssionnaires qui non-seulement possédaient bien les ments du sanscrit classique, mais qui même étaient état de lire quelques parties des Yédas. Ils étaient
train de former une bibliothèque orientale dont commençaient, dit-il, à tirer grand parti dans l'inet de leur propagande religieuse. C'est de cet arse- [ du paganisme qu'ils tiraient les armes qui faisaient i brahmanes les plus profondes blessures. Us pos-
) Mémoires de littérature de l'académie royale des Inscrip-
[g, t. XLIX, p. 647.
i) Lettres édifiantes (Paris, i781), vol. XUl, p. 390.
190 LEÇONS SUR JJi SCIENCE DU LANGAGE.
sédaient leur philosophie, leur théologie , et particulièrement les quatre Védas qui contiennent la loi des brahmanes, et que les Indiens, depuis un temps immémorial, regardaient comme leurs livres sacrés, comme des livres d*une autorité irréfragable, et inspirés par Dieu lui-même.
« Depuis qu'il y a des missionnaires dans l'Inde, n continue-t-il, « on n*a jamais cru qu'il fût possible de trouver ce livre si respecté des Indiens. Et, en effet, nous n'aurions jamais pu en venir à bout, si nous n'avions eu des brames chrétiens cachés parmi eux. Car comment l'auraient-ils communiqué à TEurope et surtout aux ennemis de leur culte, eux qui, à la réserve de leur caste, ne le communiquent pas à l'Inde même?... Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que la plupart de ceux qui sont les dépositaires du Védam, n'en comprennent pas le sens; car il est écrit dans une langue très-ancienne, et le Samouscroutam , qui est aussi familier aux savants que le latin l'est parmi nous, n'y atteint pas encore, s'il n'est aidé d'un commentaire, tant pour les pensées que pour les mots, qu'ils appellent Maha bachiam^ ou a le grand commentaire » . Ceux qui font leur étude de cette dernière sorte de livres sont parmi eux les savants du premier ordre. Tandis que les autres brames font le salut, ceux-ci leur donnent la bénédiction. »
Plus loin (p. 437) il dit encore : « Depuis que le Vedam, qui contient leurs livres sacrés, est entre nos mains, nous en avons extrait des textes propres à les con^ vaincre des vérités fondamentales qui ruinent l'idolâtrie; car l'unité de Dieu, les caractères du vrai Dieu, le salut et la réprobation, sont dans le Vedam; mais
S vérités qui se trouvent dans ce livre , n'y sont rémdues que comme des paillettes d*or sur des monîaux de sable... »
Dans une autre lettre, datée du 16 septembre 1737, 3 même missionnaire écrit : « Je pense comme vous, ion Révérend père, qu'il eût été à propos de consuliT avec plus de soin les livres originaux de la religion es Indes; mais jusqu'ici ces livres n'étaient pas entre los mains, et Ton a cru longtemps qu'il n'était pas ossible de les trouver, surtout les principaux qui sont es quatre Yédan. Ce n'est que depuis cinq ou six ns qu'à la faveur d'un système de bibliothèque oriente pour le roi, on me chargea de rechercher des lires indiens qui pussent la former. Je fis alors des iécouvertes importantes pour la religion, parmi les- [uelles je compte les quatre Yédan ou livres sacrés. lais ces livres, qu'à peine les plus habiles docteurs nlendent à demi, qu'un brame n'oserait nous expli- [uer de peur de s'attirer quelque fâcheuse affaire lans sa caste, et dont l'usage du Samscroutam ou de A langue savante ne donne pas encore la clef, parce [u'ils sont écrits en une langue plus ancienne, ces ivres, dis-je, sont à plus d'un titre des livres scellés lour nous. On en voit pourtant des textes expliqués lans leurs livres de théologie. Quelques-uns sont inelligibles à la faveur du Samscroutam, particulièretient ceux qui sont tirés des derniers livres du Védan,
ui, pour la diiférenco de la langue et du style, sont postérieurs aux premiers de plus de cinq siècles. »
Quelques années après Calmette, le père Pons cherha à présenter, dans un tableau d'ensemble, Tindiation de tous les trésors littéraires des brahmanes.
et son rapport, daté de Karikal, dans le Maduré, 23 novembre 1740, et adressé au père Du Halde, fut publié dans les Lettres édifiantes (1). Le père Pons y donne une description fort intéressante et, en général, très-exacte des différentes branches de la littérature sanscrite, des quatres Yédas, des traités grammaticaux, des six systèmes de philosophie, et de Tastronomie des Hindous. Il devance, sur plusieurs points, les recherches de sir William Jones.
Les lettres des pères Pons, Cœurdoux, Calmette et autres excitèrent un vif intérêt, mais cet intérêt devait nécessairement rester stérile tant qu'on n'avait ni grammaires, ni dictionnaires, ni textes qui permissent d'étudier le sanscrit comme on étudiait le grec et le latin. Labbé Barthélémy, en 1763, avait demandé au père Cœurdoux de lui envoyer, avant toute autre chose, une grammaire de la langue sanscrite, quoique alors déjà, à ce qu'il semble, la Bibliothèque royale de Paris possédât une grammaire sanscrite écrite en latin, et qui donnait les mots sanscrits en caractères bengalis. La seule partie qui manquât était là syntaxe, et, postérieurement, cette lacune fut comblée par le père Cœurdoux. A Rome aussi il semble avoir existé dans la bibliothèque du Collège romain les matériaux d'une grammaire sanscrite, dus à la plume de H. Roth(2): les documents de même nature se seraient aussi trouvés parmi les précieux papiers qu'avait laissés le
(i) Lettres édifiantes, Paris i781, vol. XIV, p. 65. Voyez un excellent résumé de cette lettre dans un article de M. Biot, au Journal des savants de 1861^ ainsi que dans Hervas, Çataiogo de las lenguaSf 11, p. i25.
(2) Herfas, Catologo de las lenguas.
jésuite J. Hanxleden, auquel renvoient souvent Paulinus a Santo-Bartholomeo , Hervas (1) et autres. Le premier toutefois qui réussit à publier en Europe une grammaire sanscrite, ce fut un carmélite allemand, Johann Philip Wesdin, plus connu sous le nom de Paulinus a Santo-Bartholomeo. 11 habita Tlnde de 1776 à 1789, et il publia à Rome la première grammaire sanscrite en 1790. Quelques années plus tard il imprima une grammaire plus complète et il écrivit aussi plusieurs essais sur les antiquités, la mythologie et la religion de Tlnde ; dans tous ses écrits il se servit des papiers laissés par Hanxleden, qui, à en. juger par les citations que donne Hanxleden, doit avoir eu du sanscrit une connaissance très-profonde (2). Quoiqu'on n'ait pas épargné les critiques à ce travail, et qu'on ne le consulte plus guère, il est juste de nous rappeler que la première grammaire de n'importe quelle langue est incomparablement plus difficile à composer que toutes celles qui la suivent (3). Nous avons donc vu que l'existence de la langue et
(1) Hervas, Catologo de las lenguas^ U, p. 132. « Este jcsuita, segun me ha dicho el referido Fray Paulino, llego a hablar la leDgua malabar, y a entender la samscreda con mayor perfeccion que los Brahmanes, come lo demuestran sus iusignes manuscritos en dichas lenguas. »
(2) yyacarana seu locupleHssima Samscrdamicœ lingum insli' tntio, a P. Paulino a S. Bartholomxo. Roma;, 1804.
(3) Sidharubam seu Grammatica Samscrdamica , oui accedit dissertatio historico-critica in linguam sarnserdamicam, vulgo samscret dictam, Ln qua hujus linguœ ezistentia, origo, praestantia, antiquitas, extensio, maternitas ostenditur, libri aliqui in ea exarati critice recensentur, et simul aliquœ antiquissimœ gentilium orationes liturgies paucis attinguntur et explicantur autore Paulino a S. Bartholomœo. Romœ, 1790.
de la littérature sanscrites était connue depuis la première découverte de F Inde par Alexandre et son armée. Mais ce qu'on ne savait pas , c'était que cette langue, telle qu'elle était parlée au temps d'Alexandre et au temps de Salomon , et pendant des siècles avant lui, était étroitement apparentée au grec et au latin, et leur était exactement ce qu'est le français à l'italien et à l'espagnol. L'histoire de ce qu'on peut appeler la philologie sanscrite chez les Européens date de la fondation de la Société asiatique à Calcutta en 1784 (1). Quoique quelques-uns des anciens mission- .naires paraissent avoir eu du sanscrit une connaissance bien plus sérieuse qu'on ne le supposait jadis, ce furent pourtant les travaux de William Jones, de Carey, de Wilkîns, de Forster, de Colebrooke, et d'autres membres de cette illustre compagnie, qui ouvrirent aux savants de l'Europe l'accès de la langue et de la littérature des brahmanes, et il serait difficile de dire si ce fut la langue ou bien la littérature qui excita l'intérêt le plus profond et le plus durable.
Il était impossible, même après le regard le plus rapide jeté sur les déclinaisons et les conjugaisons, de ne pas être frappé de la ressemblance extraordinaire, ou, parfois, de la parfaite identité entre les formes
(1) Les premières publications de la Société furent la Bhagaeadgitây traduite par Wilkins, 1785: le Hitopadesa, traduit par Wilkins^ i787 ; et la Sakuntaid^ traduite par W. Jones, 4789. Des grammaires originales, sans parler des simples compilations, furent publiées par Colebrooke, 1805 ; par Carey, 1806; par Wilkins^ 1808: parForàter, 1810 j parYates> 1820; par Wilson, 1841. En Allemagne, Bopp publia ses grammaires en 1827^ 1832^ 1834^ 1863; Benfer, en 1852, 1855 et 1863*
gi-ammaticales en sanscrit, en grec et en latin . Nous avons vu que dès 1588 Filippo Sassetti avait été frappé par la ressemblance des noms de nombre de l'italien et du sanscrit, ainsi que des termes qui désignaient Dieu, le serpent, et beaucoup d'autres choses. La même remarque doit avoir été faite par d'autres, mais jamais cette ressemblance ne fut mieux mise en lumière que par lepèi;e Cœurdoux. Dans Tannée 17^7, ce jésuite français écrivit de Pondichéry à Tabbé Barthélémy à Paris , qui lui avait demandé une grammaire et un dictionnaire du sanscrit , ainsi que des renseignements généraux sur l'histoire et la littérature de Tlnde, et il ajouta à sa lettre un mémoire, qu'il désirait voir miettre sous les yeux de l'Académie. Ce mémoire portait le titre suivant : Question proposée d M. t abbé Barthélémy et aux autres membres de F Académie des Belles-Lettres et Inscriptions : « If où vient que dans la langue sanscroutane il se trouve un grand nombre de mots gui lui sont communs avec le latin et le greCj et surtout avec le latin? }} Le missionnaire jésuite cite d'abord ses faits, dont quelques-uns sont très*intéressants. Il compare, par exemple, deva et deus, dieu; mrityu et mors, mort; janitam et genitum, produit; jânu et genu, genou; vidhavd, de vi, sans, et dhava, homme, avec vidua, veuve; rui et non, pas; madhya et médius, moyen; dattam et datum, donné ; ddnam et donum, don, ainsi que beaucoup d'autres rapprochements qu'ont faits de nouveau les philologues postérieurs. Quelques-unes de ses comparaisons, il faut l'avouer, sont mal fondées; mais, à tout prendre, cette note méritait plus d'atten-tion qu'elle ne semble en avoir obtenu de l'Académie. Les rapprochements qu'il fait entre les formes gramma-'
ticales, particulièrement, lui font honneur. Il compare rindicatif et le subjonctif du ^erbe auxiliaire en sanscrit et en latin :
Saoflcrit.
Utin.
Saotcrit.
utin.
asmi
sum
syàm
sim
asi
es
syàs
sis
asti
est
syàt
sit
smas
sumus
syàma
simus
stha
estis
syàta
sitis
santi
sunt
santu
sint.
Parmi les pronoms il compare aham et ego, me et me, mahyam et mihi, sva et mus, tvam et tu, tubhyam et tibi, kas et quis, ke et qui, kam et quem. 11 fait aussi ressortir .les analogies frappantes que présentent les noms de nombre, de un à cent, en sanscrit, en grec et en latin.
Mais, ne se contentant pas d'établir ces concordances, il procède à l'examen des différentes hypothèses qui se présentent à l'esprit pour expliquer ces faits; il montre que ni le commerce , ni les relations littéraires, ni le prosélytisme, ni la conquête, ne suffiraient à rendre compte de ce fonds commun de mots qui se trouve dans le sanscrit, le grec, et le latin ; il conclut en disant qu'il faut regarder ces mots communs comme des restes du langage primitif de l'humanité , restes conservés par les différentes tribus dans leurs migrations vers le nord et le sud, après la grande catastrophe de la confusion des langues à Babel.
Quand on songe que cet essai a été écrit il y a une centaine d'années, on est confondu qu'il ait excité si peu d'attention , et qu'il n'ait été,*en fait , jamais remarqué et cité jusqu'au moment où M. Michel Bréal
QUATRlàME LEÇON. 197
Ta déterré dans les Mémoires de T Académie des Inscriptions, et a réclamé pour ce modeste missionnaire l'honneur qui lui appartient certainement, d'avoir devancé, au moins de cinquante ans, quelques-uns des plus importants résultats de la philologie comparée.
Dès 1 778, Halhed signalait ces rapports dans la préface de sa grammaire du bengali (1) : a J'ai été bien étonné, disait-il, de rencontrer cette similitude entre des mots sanscrits, et des mots persans et^ arabes, et même latins et grecs ; et cela , non pas dans des termes techniques ou métaphoriques dont on pourrait expliquer la présence par des emprunts faits aux arts ou aux sciences d'autres pays ; mais dans le fond même de la langue, dans des monosyllabes, dans les'noms de nombre et dans les noms de ces choses qui ont dû recevoir une appellation distincte à l'aurore même de la civilisation. » Sir William Jones (mort en 1794) déclara, après le premier coup d'œil qu'il donna au sanscrit, que, quelle que fût son antiquité, cette langue avait un mécanisme merveilleux; qu'elle était plus parfaite que le grec, plus abondante que le latin, plus polie et plus délicate que ces deux langues avec lesquelles, pourtant, elle avait une grande affinité. «Aucun philologue, dit-il, ne saurait examiner le sanscrit, le grec et le latin, sans penser qu'ils sont issus d'une source commune, laquelle, peut-être, n'existe plus. Il y a une raison du même genre, quoique moins évidente, pour supposer que le gothique et le celtique ont eu la
(i) Halhed aTait publié, en 1776, le Code des lois Gentoo, digeste des plus célèbres recueils de lois sanscrites, que onze brahmanes a?aient composé par ordre de Warren Hastings et que Halhed traduisit sur une traduction persane de roriginal.
même origine que le sanscrit. Nous pouvons aussi comprendre l'ancien persan dans cette famille. »
Mais comment expliquer cette affinité? C'était la question à laquelle personne n'était préparé à répondre. Les théologiens n'auguraient rien de bon des études nouvelles; les humanistes affectaient l'incrédulité; les philosophes se livraient aux conjectures les plus extravagantes, afin d'échapper à la seule conséquence qui pût être déduite des faits connus, mais qui menaçait de renverser leurs petits systèmes sur l'histoire du monde. Lord Monboddo venait d'achever son fameux ouvrage (1), dans lequel il tire tout le genre humain d'un couple de singes, et tous les dialectes du monde d'une langue formée dans l'origine par des dieux de l'Égjpte (2), quand la nouvelle de la découverte du sanscrit arriva comme un coup de foudre. A son honneur, cependant, il faut dire qu'il comprit surle-champ l'extrême importance de cette découverte. C'eût été lui demander beaucoup que de le faire renoncer à ses singes primordiaux ou à ses idoles égyptiennes; mais, à cela près, les conclusions qu'il sut tirer des faits nouveaux que lui lit connaître son ami M. Wilkins, auteur de l'une de nos premières grammaires
(1) On the Origin and Progress of Language, 6 vol. ; 2« éd. Edimbourg, 1774.
(2) « J'ai supposé que le langage n'a pu être inventé sans un secours surnaturel, et^ en conséquence, j*en ai attribué rinvention aux dieux de TËgypte, lesquels étant supérieurs à la nature bumaine ont commencé par apprendre à articuler des mots^ et ont ensuite enseigné aux hommes l'art du langage. Mais je suis persuadé que ce langage primitif a dû se perfectionner par degrés, et qu'une langue telle que le sanscrit n'aurait pu être créée tout d'un coup. » .^ Monboddo, Âncient Metapkysics, yoI. IV, p. 357.
nscrites, honorent bien certainement la perspicacité 1 juge écossais. « Il existe, dit-il en 1792 (1), chez s brahmanes de l'Inde, une langue qui est plus riche i plus belle, sous tous les rapports, que même le pec d'Homère. Tous les autres dialectes de Tlnde ont ne grande ressemblance avec cette langue qu'on apelle le sanscrit, et dont ils sont tous dérivés. Sur ces lits et certains autres qui s'y rapportent, j'ai reçu de Inde des renseignements si précis, que si je vis assez mgtemps pour terminer l'histoire de l'homme comlencée dans le troisième volume de mon ouvrage sur L Métaphysique ancienne, je pourrai prouver clairelent que le grec est dérivé du sanscrit, l'ancien iiome de l'Egypte, lequel fut porté par les Égyptiens ans l'Inde, en même temps que tous leurs arts, et ans la Grèce par les colonies qu'ils y établirent. »
Quelques années plus tard, en 1795, nous le trouons ivec des notions plus exactes sur le rapport entre 3 sanscrit et le grec : «M. Wilkins, dit-il (2), a démontré invinciblement une telle ressemblance entre 3 grec et le sanscrit, qu'il faut que l'un soit un dia- 3cte de l'autre, ou qu'ils dérivent tous deux d'une mgue originale. Or le grec n'est certainement pas un ialecte du sanscrit, ni le sanscrit du grec. Ce sont onc des dialectes d'une même langue, laquelle ne eut être que la langue de l'Egypte , qui fut portée ans l'Inde par Osiris, et dont, sans aucun doute, le rec est dérivé, ainsi que je pense l'avoir prouvé. »
Nous n'avons pas à discuter ici les théories de lord
(1 ) Origin and Progress of Language, vol. VI, p. 97. (2) Ancient Meiaphysics, vol. IV, p. 322.
Monboddo sur TËgypte et sur Osiris , mais on nous permettra de citer un dernier passage de cet auteur, afin de montrer avec quelle sagacité il savait démêler la vérité à travers tous les faits qui l'enveloppaient, alors qu'il n'était pas égaré par quelques-unes de ses théories favorites :
c( Appliquons maintenant ces observations aux ressemblances que M. Wilkins a découvertes entre le sanscrit et le grec. Je commencerai par les mots qui ont dû être des mots primitifs dans toutes les langues, les choses qu'ils signifient ayant été, nécessairement, connues et nommées dès le commencement de toute société; si bien qu'une langue n'a pu les emprunter à une autre langue , à moins qu'elle n'en soit dérivée. Tels sont les noms des nombres, des membres du corps humain , des parents , comme père , mère et frère. Prenons d'abord les nombres , dont les dix premiers se disent en sanscrit ; ek, dwee, tree, chatoor^ panch, shat^ sapt, aght, nava, dos : l'affinité n'est-elle pas évidente entre ces mots et les mots latins et grecs qui y correspondent? Le sanscrit dit ensuite dix et un, dix et deux, et ainsi de suite jusqu'à vingt, car la numération des Indiens est décimale, comme la nôtre. Vingt se dit en sanscrit vinsati; trente, trinsat, dans la composition duquel entre le mot qui exprime trois , ainsi que cela a lieu dans l'équivalent grec et latin. Nous voyons les mots signifiant quarante, cinquante, etc., formés de la même manière, jusqu'à ce que nous arrivions à cent, qui se dit sat^ et qui diffère du nom grec et latin. Mais il y a une particularité bien digne de remarque, c'est que, dans aucune des trois langues, rien dans le nom signifiant vingt ne rappelle deux, qui,
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multiplié par dix, donne ce nombre : en efTet, ce nom, en grec, est eikod, qui n'exprime aucun rapport avec deux, pas plus que le latin viginti (1), lequel se rapproche, davantage du sanscrit vinsati. C'est ainsi que, jusque dans leurs anomalies, nous apercevons la conformité du grec et du latin avec le sanscrit. »
Lord Monboddo rapproche le sanscrit joa^/a du grec pous, podos; le sanscrit nâsa du latin nasus; le sanscrit deva, dieu, du grec theos et du l^iiadeus; le sanscrit ap, eau, du latin aqua; le sanscrit vidhavd àxïldXin vidua, veuve. Il cite des mots sanscrits, tels (\\xe^goma pour angle, kentra pour centre, hora pour heure, comme étant évidemment d'origine grecque, et comme ayant passé du grec en sanscrit. Il énumère ensuite les points de ressemblance entre la grammaire du sanscrit et celles des langues classiques. Il fait remarquer des mots composés, tels que tripada, de tri, trois, et pada, pied, un trépied. Il appuie sur le fait extraordinaire de l'emploi de Va privatif en sanscrit de même qu'en grec; et il cite enfin, comme étant le don le plus précieux que M. Wilkins eût pu lui faire , les formes sanscrites asmi, je suis, asi, tu es, asti, il est, santij ils sont, qui ont incontestablement la même origine que les formes correspondantes eimij eis^ esti, en grec, et sunt, en latin.
Un autre philosophe écossais, Dugald Stewart, n'accueillit pas d'aussi bonne grâce la découverte nouvelle. II fallait assurément un grand effort pour qu'un homme accoutumé toute sa vie à regarder le latin et
(i) Voir, sur l'erreur que commet ici lord Monboddo, notre deuxième leçon, page 53-54.
même origine que le sanscrit. Nous pouvons aussi comprendre Tancien persan dans cette famille. »
Mais comment expliquer cette affinité? C'était la question à laquelle personne n'était préparé à répondre. Les théologiens n'auguraient rien de bon des études nouvelles ; les humanistes affectaient l'incrédulité; les philosophes se livraient aux conjectures les plus extravagantes, afin d'échapper à la seule conséquence qui pût être déduite des faits connus, mais qui menaçait de renverser leurs petits systèmes sur l'histoire du monde. Lord Monboddo venait d'achever son fameux ouvrage (1), dans lequel il tire tout le genre humain d'un couple de singes, et tous les dialectes du monde d'une langue formée dans l'origine par des dieux de l'Égj'pte (2), quand la nouvelle de la découverte du sanscrit arriva comme un coup de foudre. A son honneur, cependant, il faut dire qu'il comprit surle-champ l'extrême importance de cette découverte. C'eût été lui demander beaucoup que de le faire renoncer à ses singes primordiaux ou à ses idoles égyptiennes ; mais , à cela près , les conclusions qu'il sut tirer des faits nouveaux que lui lit connaître son ami M . Wilkins, auteu r de l'une de nos premières grammaires
(1) On the Origin and Progress of Language, 6 vol. ; 2^ éd. Edimbourg, 1774.
(2) « J'ai supposé que le langage n'a pu être intenté sans on secours surnaturel, et^ en conséquence, j*en ai attribué rinvention aux dieux de TËgypte, lesquels étant supérieurs à la nature bumaine ont commencé par apprendre à articuler des mots^ et ont ensuite enseigné aux hommes l'art du langage. Mais je suis persuadé que ce langage primitif a dû se perfectionner par degrés, et qu'une langue telle que le sanscrit n'aurait pu être créée tout d'un coup. » .^ Monboddo, Âncient Metaphysics, yo). IV, p. 357.
sanscrites, honorent bien certainement la perspicacité du juge écossais. « Il existe, dit-il en 1792 (1), chez les brahmanes de l'Inde, une langue qui est plus riche et plus belle, sous tous les rapports, que même le grec d'Homère. Tous les autres dialectes deTlnde ont une grande ressemblance avec cette langue qu'on appelle le sanscrit, et dont ils sont tous dérivés. Sur ces faits et certains autres qui s'y rapportent, j'ai reçu de l'Inde des renseignements si précis, que si je vis assez longtemps pour terminer Thistoire de l'homme commencée dans le troisième volume de mon ouvrage sur la Métaphysique ancienne, je pourrai prouver clairement que le grec est dérivé du sanscrit, l'ancien idiome de l'Egypte, lequel fut porté par les Égyptiens dans rinde, en même temps que tous leurs arts, et dans la Grèce par les colonies qu'ils y établirent. »
Quelques années plus tard, en 1795, nous le trouvons avec des notions plus exactes sur le rapport entre le sanscrit et le grec : «M. Wilkins, dit-il (2), a démontré invinciblement une telle ressemblance entre le grec et le sanscrit, qu'il faut que l'un soit un dialecte de l'autre, ou qu'ils dérivent tous deux d'une langue originale. Or le grec n'est certainement pas un dialecte du sanscrit, ni le sanscrit du grec. Ce sont donc des dialectes d'une même langue, laquelle ne peut être que la langue de l'Egypte , qui fut portée dans l'Inde par Osiris, et dont, sans aucun doute, le grec est dérivé, ainsi que je pense l'avoir prouvé. »
Nous n'avons pas à discuter ici les théories de lord
(1) Origin and Progrès* of Language, ^ol. YI^ p. 97.
(2) yéneient Metaphysics,yo\, IV, p. 322.