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CLASSIFICATION GÉNÉALOGIQUE DES LANGUES

TraTaox de Bopp, A.Schlegel, Humboldt, Pott, Grimm, Rask, Burnouf. — Béfolation opérée dans l'étude de la classification des langues par la décoQTerte du sanscrit. La grammaire comparée. La classification généalogique des langues : pourquoi cette classification ne s'applique pas nécessairement à toutes les langues. — Table généalogique de la fiimiile des langues aryennes. 1* Branche teuionique. Le bas-allemand^ auquel appartiennent les dialectes fHsons, le hollandais et le flamand. Le haut-allemand , dont l'histoire se divise en trois périodes : le nouveau, le moyen et l'ancien baut^lemand. Le gothique : vie d'Ulfilas, sa traduction de la Bible en gothique. Les dialectes Scandinaves : le suédois, le danois, l'islandais. L'Edda poétique et l'Edda de Snorri Sturluson, les plus anciens monuments du langage Scandinave. La littérature en Islande: les scaldes. ^ 2» Branche tïalique. Les six langues romanes : le français, l'italien, l'espagnol, le portugais, le valaque et le romanche.— «3* Branche hellénique.^ 4* Branche celtique. Le kymri qui comprend le gallois, le comique et l'armoricain. Le gadhélique qui comprend l'irlandais, le gaélique d'Ecosse et le manx ou dialecte de nie de Man. — 5* Branche Wave ou windique. Le lette, le lithuanien. Le russe, le bulgare, le serbe, le croatien, le slovénien. Le polonais, le bohémien, le lusatien. •— L'albanais. — 6* Branche indienne. Le sanscrit, les dialectes pràkrits, l'hindoui, l'hindoustani, le mahratte, le bengali. — 7* Branche iranienne. Le zend, le pehlvi, le parsi, le persan moderne. — Berceau primitif de la famille aryenne.

Dans notre dernière leçon nous avons exposé les diverses tentatives faites pour arriver à une classification des langues, jusqu'en 1809, Tannée oii parut l'essai

206 LEÇONS SUR LA SClliINCE DU LANGAGE.

de Frédéric Schlegel sur la Langue et la Sagesse h Indiens. De même qu'une baguette magique, cet ouvrage indiqua l'endroit où l'on devait ouvrir une raine nouvelle; et bientôt, plusieurs des premiers savants de l'époque se mirent avec ardeur à fouiller cette mine et à en arracher les trésors.

Pendant quelque temps, tous ceux qui voulaient apprendre le sanscrit durent venir en Angleterre. Bopp, Schlegel, Lassen, Rosen, Qurnouf, y firent tous quelque séjour, copiant des manuscrits dans la bibliothèque de la Compagnie des Indes orientales, être- [ cevant les conseils de Wilkins, de Colebrooke, de Wilson et d'autres membres distingués de l'ancienne administration civile de l'Inde. C'est à François Bopp que l'on dut, en 1816, la première comparaison détaillée et vraiment scientifique qui ait été établie entre la grammaire du sanscrit et celle du grec, du latin, du persan et de l'allemand (1). Ce travail fut suivi d'autres essais du même savant, et en 1833 parut le premier volume de sa Grammaire comparée du sanscrit, du zend^ du grec, du latin ^ du lithuanien^ de f ancien slave ^ du gothique et de t allemand, qui ne fut terminée que près de vingt ans plus tard, en 1852 (2), et qui restera toujours la base solide et inattaquable sur laquelle repose l'édifice de la philologie comparée. Auguste-Guillaume Schlegel, frère de Frédéric Schlegel, exerça l'influence qu'il s'était acquise comme poëte, pour populariser en Allemagne Tétude du sanscrit.

(1) Conjugationsstjsfem, Frânkfurt, 1846;

(2) [Une tiouvellc édition, avec de nombreuses améliohilious, a été publiée en 4856, et traduite en ft'ançais par M; Mi(ihel Bréah Paris, Hachette, 1866. Tr.]

Ci;«QUlÈiM£ LEÇON. 207

I LuHsche Bibliothek fut publiée de 1819 à 1830, >ieD que spécialement destiné à la littérature sans- 6, ce recueil consacra aussi plusieurs articles à la lologie comparée. La nouvelle science trpuva bienun protecteur plus puissant encore dans Guillaume Bumboldt, le digne frère d'Alexandre de Humboldt, Si cette époque l'un des premiers hommes d'État la Prusse. Ses essais sur la philosophie du langage rèrent l'attention du public pendant sa vie; et il «a un monument plus durable de ses études dans grand ouvrage sur la langue kawi, qui ne fut pu- ) qu'après sa mort, en 1836. Un autre savant que is devons citer parmi les fondateurs de la philoie comparée est M. Pott, dont les Recherches éty- ^ogiques parurent d'abord en 1833 et en 1836 (1). 18 ne pouvons pas oublier non plus l'œuvre vraint colossale de Grimm, sa Grammaire teutonique, % spéciale dans son objet, mais fondée sur les mes principes généraux, et dont la publication a i près de vingt années, de 1819 à 1837. C'est ici lement le lieu de rappeler le nom d'un éminent lois, Érasme Rask, qui se livra à l'étude des lan- % du nord de l'Europe. Il partit pour la Perse e( ide en 1816, et fut le premier qui trouva la cbf zend, la langue du Zend-Avesta ; mais il mourut nt d'avoir eu le temps de publier tous les résultats ses savantes recherches. Il avait prouvé, toutefois^ \ la langue sacrée des Parsis avait de grands rap^ ts avec la langue sacrée des brahmanes, et qu'elle

) "Sicconde édition, 1859 et i86i . Voir aussi les ouvrages du môme ;ar, la Langue dei bohémiens y 4840, et les Noms propres, i856.

208 LEÇONS SUR LA SCIEIfCE DU LANGAGE.

avait conservé, ainsi que le sanscrit, plusieurs des formes primitives du langage indo-européen. Ces recherches sur l'ancienne langue de la Perse furent continuées par un des plus grands savants que la France ait jamais produits, Eugène Burnouf. Les livres de Zoroastre avaient déjà été traduits par Ânquetil Duperron, mais cette traduction avait été faite sur une traduction persane de l'original. Ce fut Burnouf qui, à l'aide de sa connaissance du sanscrit et de la grammaire comparée, déchiffra le premier le texte original de l'ouvrage attribué au fondateur de l'antique religion de la lumière. Le premier aussi^ il appliqua la même clef, avec un véritable succès, aux inscriptions cunéiformes de Darius et de Xerxès ; et sa mort prématurée sera longtemps déplorée, non-seulement par ceux qui, comme moi, ont été assez heureux pour le connaître personnellement et pour suivre ses leçons, mais encore par tous ceux qui ont à cœur les intérêts de la littérature et de la philologie orientales.

11 serait trop long d'énumérer ici tous les savants qui ont marché sur les traces de Bopp, Schlegel, Humboldt, Grimm et Burnouf. On ne peut se faire une meilleure idée des progrès qu'a faits la science du langage et des fruits merveilleux qu'elle a portés, qu'en parcourant des yeux la bibliothèque d'un linguiste. Depuis dix ans, il se publie en Allemagne un journal spécial de philologie comparée. La Société philologique de Londres fait paraître chaque année un volume d'excellents mémoires; et dans la plupart des universités de l'Europe nous trouvons un professeur de sanscrit, dont les leçons portent en même temps sur la grammaire comparée et sur la science du langage.

Ici on peut fort Daturellemeut se demander comment il se fait que la découverte du sanscrit ait opéré un changement aussi complet dans Tétude de la classification des langues. Si le sanscrit avait été la langue primitive de l'humanité ou, au moins, la source du grec, du latin et de l'allemand, on comprendrait que la découverte de cette langue ait dû amener les savants à classer ces idiomes autrement qu'ils ne l'avaient fait jusqu'alors. Mais la langue sanscrite n'est pas au grec, au latin, au gothique, au celtique et au slavon ce qu'est le latin au français, à l'italien et à l'espagnol ; die ne saurait être appelée leur mère, mais seulement leur sœur aînée, et elle occupe à l'égard des langues classiques une situation analogue à celle qu'occupe le provençal à l'égard des dialectes romans modernes. Toutes ces observations sont parfaitement justes, mais il est facile d'y répondre : ce fut précisément la nécessité de déterminer d'une manière nette et exacte les rapports du sanscrit aveclesautresmembres de la même famille, qui produisit ces importants résultats, et qui fit découvrir, en particulier, les lois des changements phonétiques, par lesquelles seules nous pouvons constater sûrement les degrés exacts de parenté entre des dialectes congénères, et rétablir de la sorte l'arbre généalogique du langage humain. Une fois qu'on eut déterminé la vraie place que le sanscrit doit occuper dans la série, et qu'on se fut familiarisé avec cette idée qu'il a dû exister un idiome plus ancien que le sanscrit, que le grec etquele latin dontcet idiome primitif avait été la souche commune ainsi que des branches teutonique, celtique et slave, toutes les langues semblèrent prendre, comme d'elles-mêmes, leur rang véritable. La clef de la dif-

iiculté était trouvée; tout le reste n'était plus qu'afiTaire de temps et de patience. On comprit que les ai^uments par lesquels on avait prouvé que le sanscrit et le grec s'étaient développés parallèlement, s'appliquaient avec non moins de force à la position relative du latin et du grec ; et quand on eut montré que dans bien des cas le latin avait un caractère plus primitif que le grec, il était facile de voir que les langues teutoniques, celtiques et slaves contenaient aussi nombre de formes qu'il était impossible de dériver du sanscrit, du grec ou du latin. Il devenait dès lors manifeste que toutes ces langues devaient être regardées comme des branches collatérales issues d'une seule et même tige.

Le premier service que la découverte du sanscrit rendit à l'étude de la classification des langues, fut donc d'empêcher les savants de se contenter, comme ils l'avaient fait jusqu'alors, d'une certaine affinité vague et générale, et de leur faire préciser les divers degrés de parenté existant entre les différents membres d'une même classe. Au lieu de classes de langues, on entendit parler, pour la première fois, de familles bien déterminées.

Ce premier progrès fut suivi par un autre qui en était la conséquence naturelle. Tandis que pour constater, d'une manière générale, l'origine commune de plusieurs langues, il avait suffi de comparer entre eux les noms de nombre, les pronoms, les prépositions, les adverbes, les substantifs et les verbes les plus usités, on trouva bientôt qu'il fallait un critérium plus exact pour reconnaître tous les degrés de parenté de ces langues entre elles. Ce critérium fut la grammaire comparée, c'est-à-dire la comparaison des formes grammaticales

CUfQUIÈHE LEÇON. 211

les langues qu'on supposait être congénères, cette comparaison étant faite d'après certaines lois qui régissent les permutations phonétiques des lettres.

Tout cela nous paraîtra beaucoup plus clair si nous jetons les yeux sur l'histoire de nos langues modernes. On ne pouvait douter que les dialectes appelés romans, l'italien, le valaque, le provençal, le français, l'espagnol et le portugais, ne fussent apparentés de très-près les uns aux autres, et il était non moins évident qu'ils dérivaient tous du latin. Mais un des plus grands philologues de la France, Raynouard, qui a contribué plus que personne à faire connaître l'histoire de la littérature et des langues romanes, soutenait que la langue provençale seule était fille du latin, et que toutes les autres étaient filles du provençal. 11 prétendait que du septième au neuvième siècle il y eut pour le latin une période de transition, dans laquelle cette langue devint le roman dont il s'efforçait de prouver Fidentité avec le provençal du midi de la France, la langue des trou*badours. Selon Raynouard, ce n'est qu'après avoir subi cette métamorphose uniforme représentée par la langue romane ou provençale, que le latin a donné naissance aux divers dialectes romans de l'Italie, de la France, de l'Espagne et du Portugal. Cette théorie qui fut attaquée vigoureusement par Auguste-Guillaume Schlegel, et combattue ensuite dans tous ses détails par Comewall Lewis, ne peut être réfutée que par la comparaison de la grammaire provençale avec celle des autres dialectes romans.

Si vous prenez le verbe auxiliaire être y pour en comparer les formes en provençal- et en français, vous verrez an premier coup d'œil que plusieurs personnes ont con«

serve en français une forme qui reste bien plus près du latin que la forme correspondante en provençal, et que par conséquent la langue française ne saurait être classée comme fille du provençal et petite-fille du latin. Nous trouvons en provençal :

sem, répondant au frai\Qais nous sommes, etz, — — vous êtes,

son, — — ils sont,

et ce ne serait rien moins qu'un miracle grammatical si des mots estropiés tels que sem, etz eison avaient pu reprendre les formes plus saines, plus primitives et plus latines de sommes, êtes, et sont; sumus^ estis, sunt.

Si maintenant nous appliquons le même critérium au sanscrit, au grec et au latin, nous verrons que nous pouvons déterminer leurs relations généalogiques par la comparaison de leurs formes grammaticales. Il est tout aussi impossible de dériver le latin du grec, ou le grec du sanscrit, que de regarder le français comme une modification du provençal. Pour ne nous occuper que du verbe auxiliaire être y nous trouvons que je suis se dit en

sanscrit : grec : lithuanien :

asmi, esmi, - esmi,

la racine étant aSy et la désinence mi.

Or la désinence de la seconde personne est si, ce qui, ajouté à as ou es^ donnerait

aS'Si, es-st, es-si.

Mais à quelque époque de son histoire que nous remontions, nous trouvons que le sanscrit a réduit assik asi; et il est impossible de supposer que la forme par-

faite ou organique, ainsi qu'on l'appelle quelquefois, du grec et du lithuanien essi ait pu sortir de la forme mutilée du sanscrit asi.

La troisième personne est la même en sanscrit, en grec et en lithuanien, as-ti ou es-ti; et en laissant tomber Vi final, nous reconnaissons le latin e$t^ le gothique ist et le russe e$f.

De ce même verbe auxiliaire nous pouvons également tirer la preuve que le latin n'a jamais pu traverser la période grecque ou pélasgique, comme on disait autre* fois, et que le grec et le latin sont tous deux des modifications indépendantes d'une même langue originale. Au singulier, le latin est moins primitif que le grec, car sum est pour es-um, es pour es-is, est pour es-ti. De même à la première personne du pluriel sumus est pour es-vmus; c'est le grec es-mes^ le sanscrit 'smas. La seconde personne es-tis, qui équivaut au grec es-te^ est une forme plus primitive que le sBiïscvitstha. Mais, à la troisième personne du pluriel, la forme latine est plus primitive que la grecque. La forme régulière serait as-antij devenu en sanscrit santi; le grec a laissé tomber r^ initiale, et l'éolien enii a fini par se réduire à eisi; le latin, au contraire, a conservé 1'^ du radical, et il serait complètement impossible de dériver sunt du grec eisi.

Les formes / am, thou art, he iSy de l'anglais moderne, ne sont que des modifications secondaires du même verbe primitif. Nous trouvons en gothique :

im, pour ism, w, — tss, ist.

L'anglo-saxon change Ys en r, et nous donne ainsi

au singulier : eom, pour eorm, au pluriel : sind, pour isind.

— eart, — ears, — sind,

— is, — sind.

En soumettant toutes les langues à cette même épreuve, les fondateurs de la philologie comparée arrivèrent bientôt à diviser les principales langues de l'Europe et de l'Asie en certaines familles, dans chacune desquelles ils purent distinguer différentes branches composées à leur tour de nombreux dialectes tant anciens que modernes.

Toutefois il y a encore beaucoup de langues qui n'ont pu être classées par familles, et quoique nous ayons tout lieu de penser que plusieurs d'entre elles trouveront un jour leur place dans un système de classification généalogique, il est bon de nous mettre en garde, dès le début, contre cette supposition très-commune, mais purement gratuite, que le principe de la classification généalogique doive nécessairement pouvoir s'appliquer à toutes les langues. Cette classification est assurément la plus parfaite de toutes, mais il y a bien peu de branches des sciences physiques où on puisse Tadopter, excepté sur une très-petite échelle. Dans la science du langage, la classification généalogique doit être fondée principalement sur les éléments grammaticaux ou formels^ lesquels ne peuvent être conservés que par une tradition non interrompue, une fois qu'ils ont subi l'altération phonétique. Nous savons que l'italien, le français, l'espagnol et le portugais ont dû avoir une même origine, parce qu'ils ont en commun des formes grammaticales qu'aucun de

ces dialectes n'aurait pu créer avec ses propres ressources, et qui n*y ont plus de signification, ni, en quelque sorte, de vie. La désinence de l'imparfait ba en espagnol, ra en italien, par laquelle can/o, je chante, se change en cantaba et caniava, n*a pas de signification ni d'existence indépendantes dans ces deux dialectes modernes. L'espagnol et l'italien n'ont pu la tirer de leur propre fond, et elle a dû venir de quelque époque précédente dans laquelle un sens s'attachait à cette syllabe ba. Il nous est facile de la faire remonter au latin bam de cantabam^ et nous pouvons alors prouver que bam était dans l'origine un verbe auxiliaire indépendant que nous retrouvons dans le sanscrit bhavâmi, et dans l'anglo-saxon beom, je suis. La classification généalogique ne s'applique donc proprement qu'aux langues qui dépérissent, aux langues dont le développement grammatical a été arrêté par l'influence de la culture littéraire, qui n'augmentent guère leurs richesses etgardent le plus longtemps possible ce qu'elles posisèdent déjà, et dans lesquelles, enfin, ce que nous appelons développement ou histoire n'est plus que la marche de la corruption phonétique. Mais, avant de dépérir, les langues ont eu leur période de croissance, et les linguistes semblent avoir négligé ce fait important que les dialectes qui sont arrivés pendant cette période à une existence indépendante, doivent naturellement échapper à la classification généalogique. Si vous vous rappelez la manière dont le pluriel, par exemple, a été formé en chinois et dans d'autres langues que nous avons examinées dans une leçon précédente, vous verrez que quand chaque dialecte a pu choisir son propre terme pour exprimer la pluralité.

soit masse^ classe, espèce, troupeau ^ nuage ^ etc. , il serait déraisonnable de s'attendre à trouver des ressemblances entre les terminaisons grammaticales de ces langues, après que la corruption phonétique a réduit les termes précités à n'être plus que des exposants de pluralité. Maison serait tout aussi peu en droit d'induire de telles dissemblances que ces langues n'ont pu avoir une même origine : car il est manifeste que, si des dialectes ayant une origine commune ont adopté, dès leur première séparation de la langue-mère, des mots différents pour exprimer les cas, les nombres, les personnes, les temps et les modes, la philologie comparée aura beau analyser leurs désinences grammaticales , elle n'en pourra jamais tirer aucune preuve de la fraternité de ces dialectes. Leur classification généalogique est donc, par la nature même des choses, tout simplement une impossibilité, du moins si cette classification doit reposer principalement sur les formes grammaticales.

On pourrait , cependant, supposer que ces langues, tout en différant entre elles par le mécanisme de leur grammaire, révéleraient néanmoins leur communauté d'origine par l'identité de leurs radicaux ou de leurs racines; et effectivement, c'est ce qui arrivera bien souvent. Les noms de nombre, plusieurs des pronoms, quelques-uns des mots les plus usuels de la vie seront probablement identiques dans ces diverses langues : mais, même sur ces points, il ne faut pas s'attendre à rencontrer des ressemblances nombreuses, ni s'étonner si l'on en trouve bien moins encore qu'on n'espérait. Nous avons déjà vu combien le moi père varie dans les différents dialectes frisons. Au lieu de frater, le mot

ipossible de dériver l'anglo-saxon, le frison , le flamand, le hollandais et le platt-deutsch de l'ancien baslemand tel que nous le trouvons, au neuvième siècle, uns le saxon du continent. Nous pouvons seulement ire que ces divers dialectes du bas-allemand, en ngleterre, en Hollande, dans la Frise et dans la basse Jlemagne , ont passé , à différentes époques , par les lèmes phases, ou par les mêmes degrés de dévelopement grammatical. Nous pouvons ajouter qu'à meure que nous remontons dans le passé, la convergence e ces dialectes devient de plus en plus marquée ; mais ien ne nous autorise à admettre l'existence historique l'un dialecte bas-allemand primitif et unique, qui auait été la source de tous les autres; c'est là une pure Qvention de grammairiens à qui la multiplicité des angues parait incompréhensible sans l'existence d'un ype commun. Ces mêmes grammairiens voudraient également nous faire croire à un dialecte haut-allenand primitif d'où seraient venus non-seulement l'au- ;ien , le moyen et le nouveau haut-allemand , mais encore tous les dialectes locaux de FAutriche , de la Bavière, de la Souabe et de la Franconie ; et ils nous lemandent d'admettre qu'à une époque antérieure il f a eu une véritable langue teutonique, qui n'était enx>re ni le haut ni le bas-allemand, mais qui contenait léjà les germes de ces deux dialectes. Ce système peut ^tre commode pour les objets de l'analyse grammaticale , mais il devient dangereux dès qu'on essaye de irêter à de telles abstractions une réalité historique. De même qu'il y a eu des familles, des peuplades et les confédérations de tribus avant qu'il y ait eu une lation ; de même la langue nationale a été précédée

plus que tout le reste , la libre marche de la science indépendante.

Voyons maintenant quels progrès ont été faits dans la classification généalogique des langues, et en combien de familles il a été possible de diviser le vaste règne du langage humain. Mais, d abord, rappelonsnous ce qui nous avait suggéré la nécessité d'une classification généalogique. Nous voulions connaître le sens primitif et la raison d'être de certains mots et de certaines formes grammaticales en anglais, et nous avons vu qu'avant de chercher à découvrir l'origine du d dans / loved, il fallait commencer par remonter à la forme la plus ancienne de ce mot. En portant les yeux sur l'histoire des dialectes romans, nous avons remarqué qu'un même mot conserve souvent dans un de ces dialectes une forme plus primitive que dans les autres , et , par suite , nous avons compris toute l'importance qu'il y a à établir, pour les autres langues, ces rapports de parenté qui réunissent le français, l'italien, l'espagnol et le portugais dans une même famille.

En prenant la langue actuelle de l'Angleterre, nous n'avons pas eu de peine à la rattacher à l'anglo-saxon; ce qui nous conduit au septième siècle après Jésus- Christ , car c'est à cette date que Kemble et Thorpe placent le vieux poëme épique anglais , le Beowulf : il nous est impossible de remonter au-delà du septième siècle, si nous restons sur le sol anglais. Mais nous savons que les Saxons, les Angles et les Jutes sont venus en Angleterre du continent, et de nos jours leurs descendants, sur la côte du nord de l'Allemagne, parlent encore le bas-allemand ou Nieder-Detitsch,- que plus

d'un matelot anglais a pris pour un patois corrompu de son pays, en l'entendant parler dans les ports d'Angers, de Brème et de Hambourg (1). Le bas-allemand comprend beaucoup de dialectes du nord ou des basses-terres de l'Allemagne; mais dans l'Allemagne propre ces dialectes ne sont presque jamais employés pour des compositions littéraires. Au bas-allemand appartiennent les dialectes frisons ainsi que le hollandais et le flamand. Le frison a eu sa littérature dès le douzième siècle ou peut-être plus tôt (2). Le hollandais, qui est encore une langue nationale et littéraire, bien que parlée sur un espace fort limité, possède des monuments écrits du seizième siècle. A cette même époque, le flamand était la langue parlée à la cour de Flandres et de Brabant, et il subsiste encore aujourd'hui malgré les envahissements de la langue officielle de la HoUaude et de celle de la Belgique. La plus ancienne œuvre littéraire du bas-allemand, sur le continent, est le poème épique chrétien, le Heljand (Hel-

(i) « Het echt engelsch is oud nederduitsch, » le véritable anglais est de l'ancien bas-allemand. — Bildeqryk. V. Delfortrie, Analogie des Langues^ p. 13.

(2) « Quoique les monuments de Tancien frison se rapportent> pour la date^ à l'allemand de l'époque moyenne plutôt qu'à l'ancien allemand, la langue dans laquelle ils sont écrits se rapporte évidemment à une période bien plus primitive qui se rapproche beaucoup de l'ancien haut-allemand. L'isolement politique des Frisons et leur noble attachement à leurs droits bériditaires ont imprimé à leur langue un caractère conservateur. Après le quatorzième siècle, nous voyons le frison se dépouiller rapidement de toutes ses flexions, tandis qu'au treizième et au douzième siècle, elles n'y étaient pas moins nombreuses que dans l'anglo-saxon du neuvième et du dixième.» Grimm, Grammaire allemande y V édition, vol. I, p. Lxvni.

d'Eusèbc, et qui pourrait bien être Prudence luimême; ce traité est copié par Maximin, et un peu abrégé en certains endroits^ pour les besoins de sa cause.

C'est Auxence qui nous apprend qu'Ulfilas mourut à Constant inople, où il avait été convié par l'empereur à une discussion théologique. Cet événement n'a pu être postérieur à l'année 381 , car le même Auxence nous apprend qu'Ulfilas mourut après quarante ans d'épiscopat, et nous savons par Philostorge qu'il avait été sacré évêque par Eusèbe. Or 341 est Tannée de la mort d'Eusèbe de Nicomédie, et comme Philostorge nous dit qu'Ulfilas fut sacré par « Eusèbe et les évêques qui étaient avec lui », on a fait cette supposition fort vraisemblable, que son sacre avait eu lieu au commencement de l'année 341 , alors qu'Eusèbe présidait le synode d'Antioche. Puisqu'Ulfilas avait trente ans quand il fut élevé à l'épiscopat, nous devons prendre l'année 311 comme date de sa naissance, et puisqu'il avait soixante-dix ans quand il mourut à Constantinople, sa mort doit être placée en 381 .

M. Waitz, en rapportant la mort d'Ulfilas à l'année 388, se fonde sur ce fait rapporté par Auxence, que d'autres évêques ariens avaient accompagné Ulfilas dans son dernier voyagé à Constantinople , et qu'ils venaient d'obtenir des empereurs la promesse d'un nouveau concile, quand leurs adversaires eurent assez d'influence pour faire promulguer une loi nouvelle défendant toute espèce de discussion sur les matières de foi, soit en public, soit eu particulier. A propos de ce passage , Maximin , à qui nous devons la relation d' Auxence, cite deux lois du code théodosien qui se

rapportent, selon lui, à cette controverse, et qui sont datées de 388 et de 383 ; ce qui prouve que Maximin lui-même n'était pas bien fixé sur la date précise. Mais M. Bessell a démontré clairement que ces deux lois n'ont rien de commun avec la controverse des évêques ariens ; ce rapprochement n'est donc qu'une erreur de Maximin. Si nous rapportions la mort d'Ulfilas à l'année 388, il nous faudrait abandonner le fait important rapporté par Philostorge du sacre d'Ulfilas par Eusèbe, et supposer qu'en 388, Théodose était encore en pourparler avec les Ariens : nous savons, au contraire, qu'après l'année 383, quand Théodose eut échoué dans ses dernières tentatives de réconciliation, on ne garda plus de ménagements avec le parti d' Ululas et de ses amis.

Si , au contraire , Ulfilas est mort à Constantinople en 381 , il a très-bien pu y être appelé par l'empereur Théodose, pour assister, non pas à un concile, mais à une dispute {ad disputationem)^ selon la conjecture ingénieuse du docteur Bessell , contre les Psathyropolistse , qui venaient de former à Constantinople une nouvelle secte arienne (1). Vers la même époque, en 380, Sozomène rappelle les efforts des Ariens pour gagner la faveur de Théodose (2). Il s'accorde avec Auxence pour dire que tous ces efforts furent vains, et qu'une loi fut publiée pour interdire toute discussion sur la nature de Dieu. Nous trouvons cette loi dans le code théodosien, à la date du 10 janvier 381. Mais ce qu'il importe surtout de remarquer, c'est que cette loi

(i) Y. Bessell, loc. cit. y p. 38.

(2) Sozomenus,' HUtoria eeciesiastica, VII| 6.

révoque un rescrit que les hérétiques ariens avaient obtenu par fraude , et vient confirmer par là le témoignage d'Auxence au sujet du nouveau concile que l'empereur lui avait promis, ainsi qu'à son parti.

Revenons maintenant à Ulfîlas, qui est né, ainsi que nous l'avons vu, en 311. Au dire de Philostorge, ses parents étaient originaires de la Gappadoce, et ils avaient été emmenés en captivité par les Goths, d'un endroit nommé Sadagolthina , près de la ville de Parnassos. Ce fut sous Valérien et Gallien (vers 267) que les Goths firent cette incursion en Galatie et en Cappadoce, et les captifs chrétiens qu'ils ramenèrent avec eux furent les premiers qui portèrent la lumière de l'Ëvangile sur les bords du Danube. Gomme Philostorge était lui-même Gappadocien, nous avons tout lieu de croire que ce qu'il rapporte concernant les parents d'Ulfilas est exact. Ulfilas naquit chez les Goths, et le gothique fut la langue de son enfance, bien que plus tard il ait su parler et écrire le latin et le grec. Après avoir rapporté la mort de Crispus (326), et avant de raconter les dernières années de Constantin, Philostorge nous dit que ce fut « vers cette même époque » qu'UlfUas fit traverser le Danube à ses Goths ^ et les mena sur les terres de l'empire romain. Les persécutions auxquelles ils étaient en butte depuis leur conversion au christianisme les avaient forcés à quitter leur patrie, et Ulfilas, qui s'était mis à leur tête, vint porter leurs griefs aux pieds de Constantin. Tout ceci a dû se passer avant 337, l'année de la mort de Constantin ; peutêtre était-ce en 328, après la victoire remportée sur les Goths par cet empereur; et bien qu'Ulfilas n*eùt que dix-sept ans en 328, ce ne serait pas là une raison

CiNQUIÈME LEÇON. 227

sufBsantc pour rejeter }e témoignage de Philostorge qui raconte que Constantin traita Ulfilas avec le plus grand respect, et l'appela le Moïse de sop temps. Comme il avait fait traverser le Danube à sa bande fidèle et l'avait conduite en Mésie, il pouvait fort bien être comparé par l'empereur à Moïse qui avait fait sortir les Israélites de l'Egypte et leur avait fait traverser la mer Rouge. Il est vrai qu'Auxence établit cette même comparaison entre Ulfilas et Moïse, après avoir raconté qu' Ulfilas fut reçu avec les plus grands honneurs par Constance, successeur de Constantin. Mais le récit d'Auxence concerne évidemment la réception faite à Ulfilas en 348, quand il était déjà depuis sept ans évéque chez les Goths, et ne saurait infirmer en rien le témoignage de Philostorge concernant les relations antérieures entre Ulfilas et Constantin. Sozomène distingue nettement le premier passage du Danube par les Goths sous la conduite d' Ulfilas, des attaques postérieures d'Athanaric contre Fridigern ou Pritiger, attaques qui amenèrent l'établissement définitif des Goths dans l'empire romain (1). Nous devons supposer qu'après avoir passé le Danube, Ulfilas résida pendant quelque temps au milieu de son peuple ou à Constantinople. Auxence raconte qu'il remplit d'abord les fonctions de lecteur , et qu'il ne fut sacré évêque par Eusèbe qu'en 341 , quand il eut atteint l'âge de trente ans, exigé par les lois ecclésiastiques. Les sept premières années de son épiscopat furent passées chez les Goths, et les trente-trois dernières in solo Romaniœ, où il avait accompagné Fritiger et les Thervingi. 11 y a

(1) HUtoria ecciesiastica, Vi^d^ 1.

228 LEço:<s sur la science du langage.

une certaine confusion dans les dates des diiTérentes migrations des Goths, mais il parait fort probable qu'Ulfîlas servit de guide à ses compatriotes en plus d'une occasion.

Tels sont à peu près tous les renseignements quH est possible de recueillir sur Ulfîlas. Nous ne pouvons accepter les jugements de quelques historiens ecclésiastiques sur les motifs qui l'auraient porté à abandonner la foi dans laquelle il avait été élevé, pour embrasser la doctrine d'Ârius : lui-même nous assure qu'il n'avait jamais eu d'autre croyance que Tarianisme (semper siccredidi). L'assertion de Socrate, d'après laquelle Ulfilas aurait assisté au synode de Constantinople en 360, peut être vraie, quoique Auxence et Philostorge ne fassent aucune mention de ce fait. L'auteur des Actes de Nicétas cite Ulfilas comme ayant été présent au concile de Nicée, en compagnie de Théophile. Il est vrai que Théophile signa les actes de ce concile, comme évêque des Goths, mais il semble assez douteux qu'il fût accompagne d'Ulfîlas qui n'avait à celte époque que quatorze ans.

A l'exception des livres des Rois, Ulfilas traduisit toute la Bible, l'Ancien Testament sur la version des Septante, et le Nouveau sur le texte grec, mais ce texte différait un peu de celui que nous avons aujourd'hui. Malheureusement la plus grande partie de sa traduction est perdue ; il ne nous en reste que des fragments étendus des Évangiles, toutes les épltres canoniques de saint Paul moins quelques passages, et quelques parties d'Un Psaume, du livre d'Esdras, et du livre de Néhémie (1).

(i) Voici en quels termes Auxence parle d'Ulfilas [ff^aitz, p. 19.) :

Quoique Ulfilas appartint aux Goths occidentaux, sa traduction fut adoptée par toutes les tribus de cette

« Et [ita praedic]aDte et per Gristum cum dilectione Deo patri grattas agente^ haec et his similia exsequente, quadraginta annis in episcopatu gloriose florens^ apostolica gratia Graecam et Latinam et Groticam linguam sine intermissione in una et sola eclesia Gristi predicavit... Qui et ipsis tribus linguis plures tractatus et multas interpretationes volentibus ad utilitatem et ad aediAcationem, sibi ad aetemam memoriam et mercedem postsedereliquit. Quem condigne laudare non sufficio et penitus tacere non audeo ; cui plus omnium ego sum debitor, quantum et amplius in me labora^it, qui me a prima etate mea a parentibus meis discipulum suscepit et sacras litteras docuit^ et Teritatem manifestavit et per misericordiam Dei et gratiam Gristi et camaliter et spiritaliter ut filium suuiA in fide educaTit.

« Hic Dei providentia et Gristi misericordîa propter multorum ïalatem in gente Gothorum de lectore triginta annorum episkopus sst ordinatus^ ut non solum esset hères Dei et coheres Gristi^ sed et in hoc pergratiam Gristi imitator Gristi et sanctorum ejus^ ut quemidmodum sauctus David triginta annorum rex et profeta est constitotuSy ut regeret et doceret populum Dei et filios Hisdrael^ ita et ipse t>eatus tamquam profeta est manifestatus et sacerdos Gristi ordina- :us, ut regeret et corrigeret et doceret" et aedificaret gentcm Gotho- *um ; quod et Deo volcnte etGristo aucsiliaute per ministeriumipsius idmirabiliter est adinpletum^ et sicuti losef in Aegypto triginta anlorum est manifes[tatus et] quemadmodum dominus et Deus noster Ihesus Gristus filius Dei triginta annorum secundum carnem conititutus et baptizatus^ coepit eyangelium predicare et animas hominum [Mtôcere: ita et iste sanctus^ ipsius Gristi dispositione et ordinatione, H in famé et penuria prédication is indifferenter agentem ipsam ^niem Gothorum secundum cvangelicam et apostolicam et profeticain regulam emendavit et vivere [Deo] docuit^ et cristianos, vere cristianos esse, manifestavit etmultiplicavit.

« Ubi et ex invidia et operatione inimici thune ab inreligioso et sacrilego indice Gothorum tyrannico terrore in varbarico cristianorum persecutio est excitata, ut Satanas, qui maie facere cupiebat» nolen[s] faceret bene, ut quos desiderabat prevaricatores facere et desertores, Gristo opitulante et propugnante, fièrent martyres et confessores^ ut persecutor confunderetur, et qui persecutionem patiebantuFfCoronarentur ut hic^ qui temtabat vincere^ victus erubesceret.

race et portée par elle en Espagne et en Italie. Le gothique s'éteignit au neuvième siècle, et, après la chute des grands empires fondés par ces barbares, la traduction d*Ulfilas fut perdue et oubliée. Mais on en

et qui iemtabantur, victores gauderent. Ubi et post multorum ser- Yorum et ancillarum Gristi gloriosum m'artyrium, imminente ¥ehementer ipsa persecutionc^ conpletis septem annis tantummodo io episkopatum, supradictus sanctissimus vir beatus Ulfila cum grandi populo confessorum de varbarico pulsus, in soioRomanie atbu[n]c béate memorie Constantio principe honorifice est susceptus, ut sieuti Deus per Moysem de potentia et violentia Faraonis et Egyptorum po[pulum s]uum l[iberay]it [et rubrum] mare transire fecit et sibi servire providit, ita et per sepe dictum Deus confessores sancti filii sui unigeniti de varbarico liberavit el per Danubium transire fecit, et in montibus secundumi sanctorum imitationem sibi senrire de- [crevit]...eo populo in solo Romaniae, ubi sine illis septem annis triginta et tribus annis veritatem predicavit, ut et in hoc quorum sanctorum imitator erat [similis esset], quod quadraginta annorum spatium et tempus ut multos...re et...an[n]orum...e vita...» « Qu[i] c[um] precepto imperiali, complctis quadraginta annis^ ad Constantinopolitanam urbem ad disputationem... contra p...ie... [p].t.stas perrexit eteundo in...nn... ne...p... ecias sibi ax...to doccrent et coutestarent[ur]... abat, et inge.c... supradictam [ci]vitatem, recogitato ei im... de statu concilii, ne argucrentur miseris miscrabiliores, proprio judicio damnati et perpétue supplicie plectendi, statim cœpit inGrmari ; qua in inûrmitate susceptus est ad similitudinem Elisei prophète. Considerare modo oportet meritum viri, qui ad hoc duce Domino obit Constantinopolim, immo vero Cristianopolim, ut sanctus f et immaculalus sacerdos Gristi a sanctis et consacerdotibus, a dignis dignus digne [per] tantam multitudinem cristianorum pro meritis [suis] mire et gloriose honoraretur. » — ^ (Bessell, p. 37.)

« Unde et cum sancto Huifila ccterisque consortibus ad alium comitatum Gonstantinopolim venissent, ibique etiam et imperatores adissent, adque eis promissum fuisset conci[liJum, ut sanctus Aux[en]tius eiposuit, [a]gnita promiss [io] ne prefati pr[e]positL heretic[i] omnibus viribu[s] institerunt u[t] lex darctur, q[uœ] concilium pro[hi]beret, sed nec p[ri]Yatim in domo [nec] in publiée, vel i[n] quolibet loco di[8]putatio de ûde haberetur, sic[ut] textus indicat [le]gis, elc. » — (Wailz, p. 23; Bessell, p. 15.)

avait conservé un manuscrit du cinquième siècle dans l'abbaye de Werden, et vers la fin du seizième siècle , Arnold Mercator, attaché à la maison de Guillaume lY, landgrave de Hesse, tira de l'oubli ce vieux parchemin qui contenait de grands fragments de la traduction d'Ulfilas. Ce manuscrit, connu sous le titre de Codex argenteus, fut plus tard déposé à Prague, et lorsque le comte Kônigsmark s'empara de cette ville en 1648, il emporta le précieux manuscrit à Upsal , en Suède , où il est encore conservé comme un trésor d'un prix inestimable. Le parchemin est pourpre, les lettres d'argent, et la reliure en aident massif.

En 1818, le cardinal Mai et le comte Castiglione découvrirent d'autres fragments de la Bible d'Ulfilas dans le monastère de Bobbio, où ils étaient sans doute restés depuis la destruction de l'empire goth de Théodoric le Grand en Italie.

Ulfilas a dû être un homme d'une rare vigueur d'esprit pour avoir eu, le premier, l'idée de traduire la Bible dans la langue vulgaire de son peuple. De son temps, il n'existait en Europe que deux langues qu'un évèque chrétien dût se croire autorisé à em-. ployer, le grec et le latin : toutes les autres passaient encore pour barbares. Il fallait un pressentiment des glorieuses destinées de ces tribus demi-sauvages, et de la chute prochaine des empires de Rome et de Byzance, pour qu'Ulfilas se décidât à traduire la Bible dans le dialecte vulgaire des barbares, ses compatriotes. Peu de temps après sa mort^ le nombre des Goths chrétiens avait tellement augmenté dans la capitale de l'empire que saint Jean-Ghrysostome, qui occupa

le siège de Constantinople de 397 à 405, leur fit bâtir une église où le service devait se faire en langue gothique (1).

La langue d'Ulfilas se rattache par sa structure phonétique à la classe du bas-allemand, mais, à peu (Jt exceptions près, sa grammaire est bien plus primitive que Tanglo-saxon du Beov^ulf, ou que l'ancien hautallemand de Charlemagne. Toutefois ces exceptions sont fort importantes, en ce qu'elles prouvent que la grammaire, non moins que l'histoire, nous empêche de dériver soit l'anglo-saxon soit le haut-allemand du gothique (2). Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, il serait impossible de regarder la première personne du pluriel de l'indicatif présent, l'ancien haut-allemand nerjamêSj comme une corruption du gothique nasjam ; car nous savons par le sanscrit masi, le grec mes, le latin mus, que c'était bien là la dési* nence originelle de la première personne du pluriel.

Le gothique n'est qu'un des nombreux dialectes parlés par la race germanique, dialectes dont quelquesuns ont fourni les matériaux des langues littéraires de la Grande-Bretagne, de la Hollande, de la Frise et de la haute et basse Allemagne, tandis que d'autres ont complètement disparu, et que d'autres encore ont continué leur coursa travers les âges, sans être connus même de nom, et sans avoir jamais produit une œuvre littéraire. C'est parce que le gothique est le seul de

{{) Theodoret, H. £., V, 30.

(2) Pour des exemples de formes plus primitives en ancien hautallemand qu'en gothique, V. Schleichcr, Zeitschrift fur V, S,, t. IV, p. 266; Bugge, ibid., t. V, p. 39; Pott, Etym. Forsch,, U, p. 57, note.

CINQUIÈME LEÇOK. 233

ces dialectes que nous puissions faire remonter jusqu'au quatrième siècle, tandis que nous perdons tous les autres de vue dès le septième, que certains linguistes l'ont regardé à tort comme la source de tout le langage teutonique. Mais les arguments dont nous nous sommes servis contre Raynouard pour prouver que la langue provençale n'a pas pu être la mère des six dialectes romans, s'appliquent avec non moins de force à la langue gothique et nous empêchent de lui assigner d'autre rang, parmi les langues teu toniques, que celui d'une sœur aînée.

Il y a même une troisième branche du langage teutonique, dont l'existence indépendante est aussi bien constatée que celle du bas et du haut-allemand, et qui a dû nécessairement se développer parallèlement à ces deux dialectes et au gothique. Je veux parler de la branche Scandinave^ qui comprend actuellement trois dialectes littéraires, ceux de la Suède, du Danemark et de l'Islande, et divers dialectes locaux que Ton trouve surtout dans les vallées retirées de la Norvège dont la langue littéraire est le danois (1).

On suppose communément que jusqu'au onzième siècle l'idiome parlé en Suède, en Norvège et en Danemark était identiquement le même, et que cette langue nous a été conservée presque intacte en Islande, tandis qu'elle s'est modifiée en Suède et a fini par y former deux nouveaux dialectes nationaux (2). Effectivement il est hors de doute que le scalde islandais récitait ses poèmes en Islande, en

(1) V. Schleicher, Deutsche Sprache, p. 94.

(2) V. id.. 1. c, p. 60.

Norvège, en Suède, en Danemark et même devant ses compatriotes établis en Angleterre et à Gardariki (1), sans avoir à craindre de ne pas être compris, jusqu'à ce que, nous dit-on, Guillaume eûtintroduit le gallois, c'est-à-dire le français, en Angleterre, et que les langues slaves eussent envahi Test de l'Europe (2). Néanmoins , quoique une même langue (appelée alors danois ou norrain) pût être intelligible dans ces diverses contrées, je doute fort que tous les Northmans aient jamais parlé un seul et même idiome, et il me parait très-probable que les premiers germes du suédois et du danois existaient déjà, bien avant le onzième siècle , dans les dialectes des nombreuses tribus de la race Scandinave. Cette race se divise en deux branches bien distinctes, celle des Scandinaves de Test et celle des Scandinaves de Fouest, ainsi que les appellent les savants suédois; l'idiome des premiers serait représenté par Tancienne langue de la Norvège et de l'Islande, et celui des derniers par le suédois et le danois. Cette séparation des peuples Scandinaves avait précédé leur établissement en Suède et en Nor-

( I ) [Le Garderige ou royaume des Gaarde (Gaard au singulier signifiant une cour, la curtis des Mérovingiens, — la cour de nos Normands actuels, c*cst-à-dire une maison ou plusieurs maisons d'habitation, avec verger et clôture ; — par extension sans doute ici bourgs, villages habités; — peut-être pays, contrées; le royaume des pays, qui comprend les pays) faisait une partie importante de ce que les habitants de la péninsule et de l'Islande, aux dixième, onzième, douzième et treizième siècles, appelaient les pays de TEst, Œsterlandcn, ou Œsterleden. C'est à peu près ce qu'on a appelé ensuite la Grande et la Petite Russie. Cf. Werlauff, Symbolx ad geographiam medii *vri, et Suhm, Danemarks Historié^ i" partie, p. 86 et seqq. Tr.]

(2) Weinhold, Altnordisches Lébeny p. 27 ; Gunniaugssaga, ch. vn.

vége. Les Scandinaves occidentaux s'étant embarqués sur la côte de Russie naviguèrent vers l*ouest, traversèrent la mer Baltique en passant par les lies d'Âland et s'établirent ensuite sur la côte méridionale de la Suède ; tandis que leurs frères longèrent le golfe de Bothnie et arrivèrent par le pays des Finnois et des Lapons jusqu'aux montagnes du nord de la péninsule, d'où ils se répandirent au sud et à l'ouest.

Les plus anciens fragments du langage Scandinave nous sont conservés dans les deux Eddas, l'Edda poétique composé de vieux poèmes mythiques, et l'Edda de Snorri, qui est de date plus récente et qui résume en prose les récits de Tancienne mythologie. Les deux Eddas furent composés,non en Norvège, mais en Islande. L'Islande est une ile à peu près de la grandeur de l'Irlande; elle fut révélée à l'Europe par quelques moines irlandais qui s'y établirent au huitième siècle (1). Au neuvième siècle (860-870), Naddodd, Gardar et Fokki firent en Islande des voyages de découverte, et bientôt cette île lointaine servit d'asile aux républicains de la péninsule Scandinave, comme plus tard l'Amérique aux Puritains de l'Angleterre. Après avoir vaincu la plupart des rois norvégiens, Harald Haarfagr (850-933) conçut le projet d'asservir les populations libres du nord de la Norvège. Ceux qui étaient trop faibles pour lutter contre lui ou trop fiers pour accepter sa domination, quittèrent leur patrie et émigrèrent en France, en Angleterre et en Islande (874). C'étaient, en grande partie, des nobles et des hommes de condition libre, et ils ne tardèrent

(1) y. Dasent, Bumt Njal, Introduction.

pas à établir en Islande une république aristocratique ; c'était la forme de gouvernement sous laquelle ils avaient vécu dans leur pays avant le temps de Harald. La petite république fut bientôt florissante, et les Islandais embrassèrent le christianisme en Tan 1000. Ils fondèrent des écoles, érigèrent deux évèchés, et apportèrent à l'étude de la littérature classique la même ardeur que les savants et les historiens de leur patrie avaient mise à réunir et à interpréter leurs lois et leurs poèmes nationaux. Ils se distinguèrent aussi par l'amour des voyages, et non-seulement les principales villes de l'Europe mais encore les saints lieux étaient visités par ces voyageurs hardis. Au commencement du douzième siècle, la population de l'Islande s'élevait à cinquante mille habitants. Leur activité intellectuelle et littéraire dura jusqu'au commencement du treizième siècle, quand l'île fut conquise par Hakon VI, roi de Norvège. En 1380, la Norvège et l'Islande furent réunies au Danemark; et lorsqu'en 1814 la Norvège fut cédée à la Suède, le Danemark conserva l'Islande qui lui appartient encore de nos jours.

La vieille poésie qui florissait en Norvège au huitième siècle, et qui fut cultivée par les scaldes au neuvième , eût disparu à tout jamais sans les soins jaloux des émigrés d'Islande. La branche la plus importante de leur poésie traditionnelle se compose de courts chants qu'ils appelaient Hliod ou Quida^ et qui célèbrent les gestes de leurs dieux ou de leurs héros. Quelle est la date précise de ces vieux poèmes, c'est ce qu'il nous est impossible de déterminer ; mais nous savons du moins qu'ils existaient déjà avant

CIKQUIÈME LEÇON. 237

rémigralion des Norvégiens en Islande, et il paraît même probable qu'on peut les faire remonter jusqu'au septième siècle, date de nos plus anciens fragments d'anglo-saxon et de haut et de bas-allemand. Ces chants furent réunis vers le milieu du douzième siècle par Saemund Sigfusson, qui mourut en 1133. En 1643, un recueil du même genre fut découvert dans des manuscrits du treizième siècle et fut publié sous le titre d'Edda ou l'Aïeule. Ce recueil est appelé l'ancien Edda ou l'Edda en vers, pour le distinguer d'un ouvrage plus récent attribué à Snorri Sturluson (mort en 1241), et appelé l'Edda en prose. L'Edda de Snorri se compose de trois parties : la fascination de Gylfî, les discours de Bragi, et le Skalda^ ou Art poétique (1). Le titre A' Hérodote de l Islande a été donné à Snorri Sturluson, dont l'ouvrage prin* ci pal 9 le Heimskringla ou Cercle du monde , contient l'histoire des peuples Scandinaves depuis les âges mythiques jusqu'au temps du roi Magnus Erlingsson qui mourut en 1177. Ce fut probablement pendant qu'il était occupé à réunir les matériaux de cette histoire, que Snorri Sturluson , comme Cassiodore , Saxo Grammaticus, Paul Diacre et d'autres historiens de la même famille, recueillit les vieux chants de son peuple ; car son Edda, et en particulier le Skalda, sont pleins de fragments des anciens poèmes.

Le Skalda et les règles qui y sont données sont

(i) [Un des membres les plus distingués de TUniversité de France, M. Bergmann, doyen à la Faculté des lettres de Strasbourg, a consacré aux poèmes islandais des études pleines d*un haut intérêt. Nous citerons surtout la Fascination de Gui fi, traité de mythologie scan^ dinave; Strasbourg et Paris, 1861, in-8». Tr.]

une image fidèle des poèmes du treizième siècle; et on ne peut rien imaginer de plus artificiel, ni qui rappelle moins la poésie naturelle et vraie de l'ancien Edda que cet Art poétique de Snorri Sturluson. Une des règles fondamentales de cette poésie artificielle, c'est que rien ne doit y être appelé par son nom. Les scaldes ne devaient pas parler d'un navire^ mais de la bête de la mer; ni du sang, mais de la rosée de la douleur^ ou de Veau que fait jaillir le glaive. Un guerrier ne s'appelait plus que l'arbre armé^ tarbrt de la bataille; et l'épée était remplacée par la flamme qui blesse. Cette langue poétique, qui était le langage obligé de tous les scaldes, ne possédait pas moins de cent quinze noms pour Odin, et de cent vingt synonymes pour signifier une île. Les extraits poétiques cités par Snorri sont pris dans les poèmes des scaldes qui vécurent du dixième au treizième siècle, et dont, les noms sont bien connus dans l'histoire. Jamais il ne cite aucun des chants contenus dans l'ancien Edda (1), soit qu'il les considérât comme appartenant à une époque littéraire, beaucoup plus ancienne et toute différente, ou qu'ils ne pussent servir d'exemples pour éclaircir les préceptes poétiques des scaldes, puisque rien n'eût été plus propre à confondre ces préceptes que la simplicité de la poésie nationale qui exprimait toutes ses pensées sans effort et sans circonlocution.

[\) Le nom à' Edda uc se rencontre pas avant le quatorzième siècle. Snorri Sturluson ne connaît ni le mot Edda^ ni aucun recueil d'anciennes poésies attribué à Saemund ; et quoiqu'il soit possible que Saemund ait été le premier à réunir les chants nationaux, il semble douteux que nous devions le regarder comme l^autenr du recueil qui porte aujourd'hui son nom.

CIKQUIÈME LEÇON. 239

Nous avons donc rattaché les dialectes teutoniques modernes à quatre rameaux principaux : le haut-allemandy le bas-allemand, le gothique et le scanditiave^ lesquels, ainsi que plusieurs idiomes moins importants, ont dû se développer parallèlement dès le commencement, comme autant de variétés du langage teutonique. On peut, pour plus de commodité, parler de ce langage comme ayant eu une existence individuelle, et comme formant une branche de cette grande famille indo-européenne à laquelle nous avons vu qu'il appartient ; mais il ne faut pas oublier que ce langage primitif et uniforme n'a jamais eu d'existence historique qui puisse être l'objet de nos recherches ; aussi loin que nous puissions remonter dans son passé, la langue des peuples germaniques, de même que toutes les autres, nous apparaît comme débutant par des dialectes qui ont formé, avec le temps, des langues nationales distinctes.

11 nous faut maintenant laisser de côté les recherches minutieuses, et nous contenter de jeter un coup d'œil rapide sur les langues qui composent, avec la branche teutonique, la grande famille indo-européenne ou aryenne.

Prenons d'abord les langues romanes ou novolatines. Sans parler des dialectes locaux, nous avons à présent six modifications littéraires du latin ou plutôt de l'ancien italien: les langues du Portugal, de l'Espagne, de la France, de l'Italie, de la Valachie (1),

(1) Les populations que nous appelons valaques s'appellent ellesmêmes Romani, et leur langue Romania.

Cette langue romane est parlée en Valachie, en Moldavie, et dans certaines parties de la Hongrie, de la TransyWanie et de la Bessara-

240 LEÇONS SUR la' SCIENCE DU LANGAGE.

et celle des Grisons de la Suisse, connue sous le nom

bie. Sur la rive droite du Danube, elle est répandue dans une partie de l'ancienne Thrace, de la Macédoine et même de la Thessalie. Elle est divisée par le Danube en deux rameaux, celui du nord ou le daco-roumain, et celui du midi ou le macédo-roumain ; le premier est resté plus pur et a même reçu une certaine culture littéraire ; le second a emprunté un plus grand nombre de mots albanais et grecs^ et sa grammaire n'est pas encore bien fixée. La langue valaque moderne est fille de l'idiome parlé dans la province romaine de la Dacie.

Les premiers habitants de la Dacie étaient des Thraces^ et leur langue était Tillyrien. De cet ancien illyrien il nous reste à peine quelques débris^ et ceux que nous avons sont tout à fait insuffisants pour déterminer à quelle famille de langues nous devons le rattacher. Les Romains s'emparèrent de l'IUyrie en l'an 2i 9, et de la Mésie en Pan 30 avant Jésus-Christ; en Tannée 107 de notre ère, Tempereur Trajan Ht de la Dacie une province romaine. A cette époque la population thrace avait dû se retirer devant les tribus sarmates, surtout devant leslazyges. Les colons romains apportèrent avec eux la langue latine^ et la Dacie resta colonie de l'empire jusqu'en 272^ quand Tempereur Aurélien dut la céder aux Goths, et alors une partie de la population romaine cmigra et alla s'établir au sud du Danube.

En 480, les tribus slaves entrèrent en Mésie et en Thrace. Nous les trouvons définitivement établies dans la Mésie en 678, et quatrevingts ans plus tard une province fut fondée en Macédoine sous le nom de Slavinie.

[Moins connus que leurs frères des Principautés danubiennes, ces Valaquos de l'Olympe, du Pinde et de rAcarnanie seraient trèi^curieux à étudier, et pour leur langue et pour leurs usages; sani^ doute dans leur idiome se sont introduits bien des mots étrangers, dus au contact des populations parmi lesquelles ils errent depuis des siècles; mais là où ils emploient le vieux mot roumain, il est souvent plus rapproché de sa forme primitive, plus voisin du mot latin correspondant, que dans le valaque des rives du Danube, modifié par le travail réfléchi des écrivains et soumis d'ailleurs à des influences do voisinage qui se sont exercées d'une manière plus régulière et plus suivie. La cérémonie du mariage a conservé des rites qui reproduisent avec une singulière fidélité quelques-uns des traits les plus frappants des antiques symboles de Tltalie; ainsi, à l'instant où la jeune femme, descendue de sa monture, va entrer dans la maison de

de romanche ou roumanche (1). Le provençal qui est arrivé de très-bonne heure, dans les poésies des troubadours, à un haut degré de perfection littéraire, n'est plus de nos jours qu'un simple patois (2). On rapporte généralement au dixième siècle le plus ancien poème provençal, le Chant de Boèce, que Lebeuf faisait remonter seulement au onzième. Mais la découverte récente du Cantique de Sainte-Eulalie nous a donné un monument de la langue d'oïl, ou ancien français du

son époux^ on lui présente du beurre ou quelquefois du miel, et elle en frotte la porte^ marquant ainsi que sa venue amènera dans la maison douceur et joie; c^est \uxor romaine, « quasi urixor, p dit Servius, « quod moris erat, ut nubentes puellae, simul venissent ad limen mariti^ postes, antequam ingrederentur..., oleo ungerent. d Sur ces Valaques du Pinde, qui, au douzième siècle, avaient fait donner à la Thessalie le nom de Grande FlakhiCy voir Pouqueville, Voyage de la Grèce y t. Il, I. 6, et surtout L. Heuzey, le Mont Olympe et l'Âcarnanley pp. 267 et 280. Leur langue a été étudiée dans Tou- >Tage intitulé : Golintizanu, Calëtorii Romanëi din Macedonia sin muniele Atos son Santa Jgora. Tr.]

(i) La Société biblique a publié une traduction complète de la Bible en roumanche, pour les Grisons de la Suisse, et aussi en basroumanche, ou langue de TEnggadine; ce dernier idiome parlé sur les frontières du Tyrol, est aussi appelé quelquefois le ladiniqiie, U y a toute une littérature religieuse roumanche du seizième siècle qui consiste surtout en traductions de la Bible, en catéchismes, et en cantiques. Il existe dans la bibliothèque bodléienne une traduction du Nouveau Testament dans cet idiome : Lo Nuof Saine Testamaint de nos Signer Jesu Christi, prais our delg Latin et our d*otero languax et huossa de nœf mis in drumaunsch très lachiam Bifrum d*Agnedina. Schquischo ilg an MDLX.

(2) [Les principaux dialectes du provençal nous ont offert, dans ces derniers temps, le curieux spectacle d'une véritable renaissance littéraire, d'une floraison nouvelle aussi brillante qu'inattendue. Il suffira de citer ici deux noms que le succès d'œuvres écrites en languedocien et en provençal a rendus célèbres dans la France entière. Jasmin, le perruquier d'Agen, et Mistral, Fauteur de Miréio, Tr.]

nord, antérieur aux plus vieilles poésies que nous possédions en langue d'oc, Tancien provençal. Une des meilleures préparations à l'étude de la grammaire comparée des langues classiques de la famille aryenne, est la lecture attentive de la Grammaire comparée des six langues romanes, par le professeur Diez (1).

Bien qu'il soit possible, d'une manière générale, de faire remonter au Jatin ces six idiomes romans, nous avons cependant déjà fait observer que le latin classique ne saurait nous fournir l'explication complète de leur origine. C'est dans les anciens dialectes de l'Italie et de ses provinces qu'il faut chercher beaucoup des éléments des langues novo-latines. Avant la fondation et l'agrandissement de Rome, plus d'un dialecte du latin était parlé en Italie, et des inscriptions nous ont conservé des fragments importants de l'ombrien, parlé au nord, et de Tosque, parlé au sud de Rome. L'osque, qui était Tidiome des Samnites, et que nons comprenons aujourd'hui , grâce aux travaux de Mommsen, avait produit une littérature avant le temps de Livius Andronicus (2); et les tables d'Iguvium, qu'Aufrecht et Kirchhoff ont étudiées avec tant de science et de persévérance, nous prouvent qu'il y avait une littérature sacerdotale chez les Ombriens à une époque très-reculée. L'osque élait encore parlé sous

(1) [Un jeune savant qui porte dignement un nom célèbre, M. Gaston Paris, a traduit en français l'introduction de cet important ouvrage. Tr.]

(2) [Voir la thèse présentée par M. Ilabasté, en 1866, à la Faculté des lettres de Paris, sous ce titre : De la langue osque d'après les inscriptions, et de ses rapports avec le latin, Tr.]

CINQUIÈlfE LEÇOy. 243

les empereurs romains, et il en était de même d'autres dialectes locaux moins importants au sud et au nord de l'Italie. Le moment où la langue littéraire de Rome devint classique et immuable fut le commencement d'une ère nouvelle pour ces dialectes, qui, même au temps de Dante, sont encore appelés vulgaires ou populaires (1) : c'est à partir de cet instant que commencent à se développer ces idiomes ilovo -latins. Voici, je n'en doute pas, la principale cause de l'apparente dégradation que présentent ces idiomes, tels qu'ils s'offrent à nous sous la forme la plus ancienne que nous puissions atteindre, vers le huitième siècle; ce sont bien des dialectes novo-latins, mais des dialectes novo-latins adoptés par des barbares d'origine teutonique, et, par conséquent, ayant subi l'influence de ceux qui se les étaient appropriés^ on y trouve en abondance non-seulement des mots, mais des phrases, des constructions et des idiotismes teu toniques. Le français est du latin de province qui a passé par la bouche des Francs, une des races teutoniques; et cette même influence du parler barbare s'est fait sentir, bien qu'avec moins de force, dans tous les autres dialectes romans. Il me paraît certain aussi que le fond primitif des langues novo-latines n'était pas le latin classique, mais les dialectes vulgaires et locaux qui étaient parlés dans les provinces^ par la bourgeoisie et parles basses classes de l'empire romain. Beaucoup de ces expressions qui donnent au français et à l'italien

(i) « E lu primo, che cominciù a dire siccomc poeta volgare, si mosse pero chc voile farc intcnderc le sue parole a donna, alla quale era malagevole ad intendere versi lalini. » — Dante, nta nuova; opère minori di Dante Alighieriy t. \\\, p. 327. Firenze, 1837.

leur air de ressemblance avec le latin classique, sont des importations bien plus récentes des savants, des jurisconsultes et des théologiens du moyen âge, qui traitèrent les mots latins avec plus de respect que les conquérants teutons n'en avaient eu pour les dialectes populaires qu'ils s'étaient appropriés (1).

(i) [Un phcDomène qu'il importe de signaler, c'est que, dans les idiomes novo*latins qui ont reçu une culture littéraire très-profoDde, et particulièrement en français, le même mot latin se troui^c parfois avoir produit deux dérivés, Tun populaire et souvent en apparenco presque méconnaissable, Tautre introduit de propos délibéré dans la langue par quelque savant ou écrivain des trois derniers siècles, et différant à peine du mot latin par le changement de la finale. Ce qui est curieux, c'est que, dans le dérivé populaire, quelque allcrê et défiguré que le mot puisse sembler à l'œil le plus expérimenté, la tradition de l'accent latin est toujours fidèlement gardée, et la syllabe qu'il frappait conservée et mise en relief; dans le dérivé moderne, au contraire, dans l'emprunt réfléchi et savant, le mot français étant tiré du latin écrit et non plus du latin parlé, Taccent français passe sur une syllabe qui, le plus souvent, en latin, n'était qu'une finale sur laquelle glissait la voix. Supposé que le latin fut perdu, et que nous connussions seulement, par des grammaires bien faites, les règles de dérivation telles que les ont appliquées chacune des langues novo-lalines, il serait en quelque sorte plus facile de remonter au mot latin à l'aide des dérivés anciens et spontanés qu à l'aide des dérivés refléchis et modernes. Sur ces deux procédés, sur leurs résultats différents^ et sur ce qu'ils ont donné à notre langue, voir Egger, Notions élémentaires de grammaire comparéCy p. i66 et note 99, et, du même auteur, les Observations sur un procédé de dérivation très-fréquent dans la langue française et dans les autres idiomes néo-latins {Mém. Acad, Inscr., 2<^ partie). Cette distinction avait déjà été reconnue et signalée par Catherinot, dans l'opuscule, aujourd'hui très-rare, qui a pour titre : les Doublets de la langue, Bourges, 1083. M. SiméunLuce prépare un dictionnaire complet des doublets de notre langue, dictionnaire dont il a donné la préface dans le Journal général de Cinstruction publique, 29 avril et 18 mai 1863. — Nous ne pouvons parler du rôle qu'a joué Taccent latin dans la formation de la langue française, sans citer le remarquable tra-

Nous passons maintenant à une autre branche de la famille indo-européenne, la branche hellénique dont l'histoire nous est bien connue depuis le temps d'Homère jusqu'à nos jours. La seule remarque que la philologie comparée ait à faire sur les idiomes delà Grèce, c'est qu'il serait encore plus absurde de vouloir regarder la langue grecque comme mère du latin, que de dériver l'anglais de l'allemand; en effet, nous trouvons en latin beaucoup de formes plus primitives que les formes correspondantes en grec. L'ancienne hypothèse d'après laquellef les Pélasges auraient été les ancêtres communs des Grecs et des Romains, n'est autre chose qu'un mythe grammatical qui ne demande plus aujourd'hui de réfutation sérieuse.

La quatrième branche de notre famille est celle des langues celtiques. Les Celtes semblent avoir été les premiers Aryens qui soient arrivés en Europe; mais les migrations subséquentes, celles surtout des tribus leutoniques, les ont constamment refoulés vers l'occident, et, de nos jours encore, les Celtes d'Irlande traversent l'Atlantique à la recherche d'une nouvelle patrie. Les seuls dialectes celtiques qui se soient conservés jusqu'à nous sont le kymri et le gadhélique. Le kymri comprend \^ gallois^ parlé dans le pays de Galles, le comique (\m s'est éteint, il y a peu d'années, eXV armoricain parlé dans la Bretagne française. Le gadhélique comprend Y irlandais^ \^ gaélique ^dslé^xxv la côte occidentale de l'Ecosse, et le matix, dialecte de Vile de

vail où M. Gaston Paris a approfondi cette question. Dans son Étude sur le rôle de Vaccent latin dans la langue française , Tauteur a consigné les plus importantes découvertes de ses devanciers, en v joignant de prérieuses recherches personnelles. Tr.]

Man. Quoique ces langues celtiques soient encore vivantes, les Celtes eux-mêmes ne peuvent plus prétendre à former une nation indépendante, comme la race germanique ou slave. Il fut cependant un temps où les Celtes jouissaient de l'autonomie politique; les Germains et les Romains tremblèrent plus d'une fois devant leurs armées victorieuses. La Gaule, la Belgique et la Bretagne leur appartenaient, et ils formaient la majeure partie de la population du nord de l'Italie. Au temps d'Hérodote, nous trouvons des Celtes en Espagne ; et la Suisse, le Tyrol et les contrées au sud du Danube furent, à une époque, les demeures de tribus celtiques. Mais, après avoir fait de fréquentes incursions dans les contrées qui étaient alors le siège de la civilisation, incursions qui familiarisèrent les écrivains grecs et latins avec les titres que portaient alors leurs rois, ils disparaissent entièrement de l'est de l'Europe. On suppose que Brennus signifiait roi, et on Ta identifié avec le gallois brennin. Un Brennus se rendit maître de Rome en 390 avant J.-C; un autre Brennus menaça Delphes en 280. Vers cette même époque, une colonie celtique s'établit en Asie Mineure, dans la Galatie, où l'idiome parlé au temps de saint Jérôme était encore celui des Gaulois (1). 11 se trouve certainement des mots celtiques en allemand, en slavon et même en latin, mais ils n'y ont été admis que comme

(1) [La persistance de Tidiome celtique en Galatie jusqu'au quatrième siècle de notre ère ne repose que sur le témoignage de saint Jérôme, qui ne parait pas avoir jamais visité cette province; c'est là un fait singulier, que plus d'un indice semble contredire; on peut craindre que saint Jérôme n'ait été trompé par quelque assertion inexacte, ou qu'il n'ait confondu les époques. Voir G. Perrot, De Galatia prorincia (Pari<», 1866, in-8°) in fine. Tr.]

des termes étrangers, et le nombre en est bien moindre qu'on ne le suppose communément. Un nombre beaucoup plus considérable de mots latins et allemands se sont introduits , avec le temps, dans les dialectes celtiques modernes, et ont été pris par certains enthousiastes des études celtiques pour les types originels de ces mêmes mots, que le latin et Tallemand auraient primitivement empruntés au fonds celtique.

La cinquième branche des langues aryennes^ qui est ordinairement appelée la branche slave, me parait être désignée plus exactement par le nom de windique^ le' ievvàe winidœ étant une des appellations les plus anciennes et les plus générales qui servent aux premiers historiens de l'Europe pour désigner les tribus dont nous avons maintenant à nous occuper. Nous devons diviser ces peuples en Leites et en Slaves^ et subdiviser ces derniers en Slaves dusud^st^ et en Slaves de t ouest.

Le rameau lette se compose de langues qui ne sont guère connues des littérateurs, mais qui sont pleines d'intérêt et d'une grande importance pour le linguiste. Le leite est parlé aujourd'hui dans la Courlande et dans la Livonie. Le lithuanien est l'idiome d'une population d'environ 200,000 âmes dans la Prusse orientale, et de plus d'un million dans les parties limitrophes de la Russie. Le plus ancien monument écrit du lithuanien est un petit catéchisme composé en 1547 (1). Dans ce catéchisme, et même dans le parler actuel hx paysan lithuanien, nous trouvons quelques formes ^mmaticales plus primitives, et qui avoisinent plus le »anscrit que les formes corrélatives en grec et en latin.

{{) Schleicher, BeUrâge,\, 19.

Le rameau occidental des langues slaves comprend les dialectes de la Pologne^ de la Bohême et de la Lusace. Le plus ancien monument du polonais, le Psautier de Marguerite, appartient au quatorzième siècle. Naguère encore on croyait posséder des fragments du bohémien d;i neuvième siècle; mais aujourd'hui la plupart de ces vieux poèmes bohémiens sont regardés comme apocryphes, et Ton a môme élevé des doutes sur l'antiquité d'une ancienne traduction interlinéaire de l'évangile de saint Jean, qui était rapportée au dixième siècle (1).

Le dialecte de la Lusace est parlé par une population d'environ 150,000 âmes, que Ton connaît en Allemagne sous le nom de Wendes.

Nous avons maintenant passé en revue tous les dialectes de la famille aryenne qui sont parlés en Europe, à la seule exception de Y albanais. On ne peut douter que cet idiome ne soit sorti de la même souche que les autres langues européennes, mais comme des différences bien marquées le séparent du grec, ainsi que de tous les membres reconnus de la famille aryenne, on Ta fait remonter au langage des anciens Illyriens, et on a cru y voir le seul représentant qui soit parvenu jusqu'à nous de ces langues dites barbares, qui étaient parlées sur les frontières de la Grèce, et qui s'infiltrèrent dans les dialectes grecs (2).

(<) Schleicher^ Deutsche Sprache, p. 77.

(2) [L'ou>rage capital pour l'étude de l'albanais est le livre de J.-G. Hahn, longtemps consul d'Autriche à Janina; il a été publié en 1854, sous le titre de AlbanesUche Studien, ïn-H^, 3 parties. 11 y a là une grammaire et un dictionnaire de Taibanais, avec ses variétés dialectales^ dressés par un humme initié à la vraie méthode philo-

V ancien prussien^ qui se rapprochait beaucoup du lithuanien, s'est éteint au dix-septième siècle, ne nous laissant d'autre monument écrit qu'un vieux catéchisroa

Le leite^ ainsi que nous venons de le dire, est l'idiome de la Gourlande et de la Livonie : sous le rapport de la grammaire, il est beaucoup plus moderne que le lithuanien, dont cependant il ne dérive pas immédiatement.

Nous arrivons maintenant aux langues siaves proprement dites, qui se divisent en deux rameaux distincts, ainsi que nous l'avons fait observer un peu plus haut. Le rameau oriental comprend le russe avec divers dialectes locaux, le bulgare et Villyrien. Le plus ancien document de ce groupe de langues est la version de la Bible en ancien bulgare, appelé aussi quelquefois le slave ecclésiastique, faite par Cyrille et Méthodius au milieu du neuvième siècle, et qui est encore adoptée aujourd'hui par toute la race slave (1). Dans l'étude des langues slaves, l'ancien bulgare occupe le même rang et donne les mêmes lumières que le gothique dans l'étude des langues germaniques. Le bulgare moderne, au contraire, est le plus pauvre en formes grammaticales de tous les dialectes de cette classe.

vailyrien est un nom plus ou moins commode pour comprendre le serbe, le croate et le slovénien. Du *//>vénien^ il nous reste des fragments qui remontent au dixième siècle (2).

(1) Le plus ancien manuscrit de cette traduction qui porte une date est celui qui fut écrit en 1056, pour le prince Ostromir. Il eu existe cependant d'autres plus anciens, écrits en lettres glagolitiques. Schleicher, Beilràge, vol. I, p. 20.

(2) Idem, ibid., p. 22.

et régulières. Les noms employés pour désigner les singes^ les paons, Yzvoire et le bois A'algum sont en hébreu des mots étrangers, absolument comme guitapercha et tabac sont des mots étrangers en français. Or, si nous voulions savoir de quelle partie du monde le gutta-percha fut d'abord importé en Europe, nous ne risquerions pas beaucoup de nous tromper en supposant que cette substance a dû nous venir du pays où le mot gutta-percha faisait partie de la langue parlée (1). De même, si nous pouvons trouver une langue à laquelle appartiennent ces noms du singe, du paon^ de Ti voire et du bois d'algum, qui étaient étrangers en hébreu, nous serons en droit de conclure de là que le pays où cette langue était parlée a dû être TOphir de la Bible. Il ne s'ensuivrait pas encore, comme Ta montré M. Twisleton^ que les autres denrées, Tivoire, les singes et les paons, ont dû venir aussi d'Ophir, car la Bible ne dit nulle part qu'elles venaient d'Ophir. Mais s'il arrivait que les noms de ces denrées appartinssent à la langue que Ton peut prouver avoir été la langue d'Ophir, il y aurait, à ce qu'il semble, en l'absence de toute preuve du contraire, de bonnes raisons de supposer que toutes ces denrées devaient venir d'un même pays. La langue où le nom du bois iValgum, aussi bien que ceux qui désignent V ivoire, les singes et les paom, trouvent leur étymologie n'est autre que le sanscrit, et si cette langue était parlée à Ophir et dans un autre endroit non désigné, il est probable qu'Ophir aussi bien que

{{) Gutta en malais signifie gomme; percha est le nom de i'arbre {isonandra gutta), ou d'une île d*où l'arbre fut d'abord importé (pulo-percha).

De l'Europe nous devons maintenant passer en Asie, et là nous commencerons à l'extrême sud, par les langues de Tlnde. Comme j'ai exposé sommaire* ment, dans une leçon précédente, l'histoire du sanscrit, je me contenterai aujourd'hui d'en indiquer les différentes périodes. Nous pouvons faire remonter à environ quinze cents ans avant notre ère le dialecte des védas, lequel fut suivi du sanscrit moderne; plus tard, nous trouvons les dialectes vulgaires du troisième siècle avant Jésufi- Christ, les dialectes prâkrits, employés dans le drame indien, et enfin les idiomes parlés encore de nos jours, tel que Thindoui^ l'hindoustani, le mahratte et le bengali. Dans la longue histoire du langage de l'Inde, le linguiste peut trouver les plus précieuses lumières, et l'on a dit avec raison que le sanscrit est à la philologie comparée ce que les mathématiques sont à l'astronomie : mais puisque ces leçons doivent seulement servir d'introduction à notre science, le moment n'est pas venu d'étudier dans ses détails l'organisme grammatical de cette langue par excellence.

Il y a, cependant, un point sur lequel il me sera permis de dire quelques mots. On m'a souvent delogique et bien au courant de la science. Nous ne citerons que pour mémoire un ouvrage plus ancien : Osservazioni grammaticali délia Ungua albanese, del P. Francesco Maria da Lecce; Rome, 1716, in-4*», 248 pages. Rédigée à une époque où les recherches philologiques étaient encore dans Tenfance, faite d'ailleurs d'après la langue des Albanais établis dans le royaume de Naples, langue déjà altérée sans doute par son contact avec l'italien, cette gramaiaire ne doit inspirer qu'une médiocre confiance ; mais elle a, si je ne me trompe, le mérite d'être le plus ancien travail dont ce singulier idiome ait été Tobjet. Tr.]

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Or les singes sont appelés en hébreu koph^ mot dont il est impossible de trouver Tétymologie dans les langues sémitiques, mais qui est presque identique pour le son avec le nom sanscrit du singe, kapi.

L'ivoire est appelé soit kamoth-shen, cornes en dent, soit shen habbim. Il est également impossible de trouver en hébreu la dérivation de ce mot habbim^ qui est fort probablement une corruption du nom sanscrit pour éléphant, ihha^ précédé de l'article sémitique (1).

Les paotis sont appelés en hébreu tukhi-im, dont nous trouvons l'explication dans Tancien nom classique du paon, en tamoul, tôkei^ prononcé vulgairement i6gei. Dans le tamoul moderne, tôkei ne signifie généralement que la queue du paon ; mais, dans l'ancien tamoul classique, il signifie le paon lui-même (2).

L'ivoire, l'or, les singes et les paons sont indigènes dans l'Inde, bien qu'on pût également les trouver dans d'autres contrées. Mais il n'en est pas de môme du bois à'algum, du moins si nous devons penser, avec

;l) Voir Lassen, Indische y4 lier thumskunde, liv. I, p. 537.

('2) Cf. Caldwell, Grammaire dravidienne, p. 66. Ce savant êmiiient fait observer que iôkei ne peut pas être une corruption du sanscrit sikhin, crèté, ainsi que je l'avais supposé, attendu ({ue sikhin ( xiste en tamoul sous la forme de dgi, paon. Tôgei ne se rencontre ni dans le canara, ni dans le telinga, ni dans le maiayalam. Le docteur Gundart^ qui a consacré bien des années à Tétude des langues dravidiennes, dérive tôgei d'une racine tô ou tû. De là, on forme en tamoul, par l'addition de ngUy une base secondaire, tonguy qui signifîe « pendre, être pendant. )> De fongu vient le tamoul tongal, la queue du paon, ornements, etc., et nous trouvons dans le malayalim tongal, plumage, pendants d'oreilles, draperie, etc. En ajoutant à la racine tô le sufflxe kei ou gei, nous obtenons tôgei, ce qui pend, qUeue, etc. Si cette étymologic est vraie, elle nous fournit une excellente preuve de l'antiquité des langues tamoules, qui furent pailces dans Tlndc avant l'arrivée dès Aryas.

Ophir y chercher de For, qu'elle rapportait au roi Salomon (Bois.ly ch. 9, v. 26-28). Il est dit que de ce même Ophir la flotte de Hiram rapportait nonseulement de l'or, mais une grande quantité de bois d'a/gum et des pierres précieuses {ibid., X, H). Le port d'où partait la flotte de Salomon est appelé Ezion-Geber, et cet Ezion-Geber a été identifié par la plupart des savants avec le port moderne d'Akala à l'extrémité nord-est de la mer Rouge. Ce fut dans ce même havre de Ezion-Geber que furent brisés ces navires de Tharshish que Josaphat envoyait à Ophir y chercher de Tor (ibid.^ XXII, 48). Il est difficile de dire ce que désigne l'expression « navires de Tharshish », mais si nous lisons (ibid.^ X, 22) que Salomon avait sur mer une flotte de Tharshish avec la flotte d'Hiram, et que la flotte de Tharshish venait une fois tous les trois ans apportant non- seulement de l'or, mais de Targent, de l'ivoire, des singes et des paons, la conclusion naturelle paraît être que Salomon ne possédait qu'un port, celui d' Ezion-Geber, et que c'était de là que partaient ces navires, à la fois pour aller chercher à Ophir de l'or, du bois d'algum et des pierres précieuses, et pour rapporter d'un pays non spécifié de l'or, de l'argent , de l'ivoire et des paons. Il y a eu de longues discussions sur la situation d'Ophir; mais nous ne pouvons douter que ce ne fut une partie de la côte de l'Inde (1), ou, sur la côte sud-est de l'Arabie, quelque port qui entretint avec l'Inde des relations commerciales , actives

(1) Un résumé excellent de toute la controverse se trouve dans les articles Ophir et Tarshîsh du Dictionary of the Bible de Smith, articles fournis par l'Honorable S. T. B. Twisleton.

Si donc, au temps où, nous reporte le Véda, le peuple qui parlait le sanscrit était encore établi dans le nord de Tlnde, tandis qu'au temps de Salomon, la langue de ce peuple s'était étendue jusqu'à Coutch et même jusqu'à la côte de Malabar, cela montrera qu'en tout cas le sanscrit n'est pas d'hier, et qu'il est aussi ancien au moins que le livre de Job, où l'or d'Ophir est mentionné (1).

pas la preuve que nous offrent les noms des objets exportés d'Opbir. Je fais cette remarque à cause de la grande autorité qu'ont les opinions de M. Quatremère, et parce que son mémoire sur Ophir vient d'être réimprimé dans la Bibliothéqtte classique des célébrités omtefnporaines, 1861 . L'identification d'Ophir avec un point quelconque de rinde n*est pas une conjecture moderne. La P'ulgate transcrit: c Cela ne peut pas être mis en balance avec Tor d'Ophir » (Sopbir chez les Septante, Job, XXVIII, 16) par: «Non conferetur tinctis ludiae coloribus. )» En Copte Sofir est le nom de l'Inde ; c'est le mot même par lequel les Septante ont traduit l'Ophir hébreu.

(1) Job, XXII, 24; XXVIII, 16. Quelques-uns de mes critiques ont refusé d'admettre cet argument, en alléguant que les Livres des Rois ne sont pas contemporains de Salomon. Ces denrées, toutefois, doivent avoir eu un nom au temps de Salomon, et il n'a jamais été prouvé qu'elles eussent alors des noms sémitiques, et que ces noms eussent été remplacés par des noms d'origine indienne , à une époque postérieure, quand toute relation commerciale avait cessé entre l'Inde et la Palestine. Quant au nom du bois de sandal, mes critiques auraient dû savoir que les deux formes, algum aussi bien qu*alfnug, se rencontrent l'une et Tautre dans la Bible. Dans un article qui a paru dernièrement dans le Dictionnaire biblique du D' Smith, M. Twisleton a résumé et discuté avec un soin et une impartialité extrêmes les différentes opinions qui ont été émises sur la pDsition géographique d'Ophir. M. Twisleton lui-même incline à l'avis de ceux qui, avec Michaelis, Niebuhr, Gosselin et Vincent, placent Ophir sur la côte d'Arabie; et il remarque fort ingénieusement que si Ophir n'a été qu'un simple lieu d'entrepôt, ce fait détruirait immédiatement la principale objection contre l'avis qui lui parait le plus probable, objection qui est fondée sur ce que l'or et les autres objets rapportés d'Ophir en Palestine ne sont pas indigènes

ce pays sans nom étaient situés dans l'Inde et accessibles par mer.

Or le bois à!algum, ou, comme on l'appelle ailleun le bois à!almug, serait, à ce qu'on suppose, le bois de sandal. Je suis forcé d'avouer que rien n'était moins prouvé (1) jusqu'au moment où on a découvert que l'un des nombreux noms que porte en sanscrit ce bois est valguka. Ce terme « valguka » , qui suppose une forme primitive valgu, peut aisément avoir été altéré par les marins juifs et phéniciens et changé en algum, forme qui, dans un passage au moins de l'Ancien Testament, aurait subi un nouveau degré d'altération, et serait devenue almug. Le bois de sandal ne pousse que dans rinde, et surtout sur la côte de Malabar.

Si nous n'avions toutefois d'autre indice que le mol algum^ peut-être ne serions-nous pas encore autorisés à reconnaître dans Ophir un pays où on parlait le sanscrit. Mais si nous examinons les mots employés pour désigner les paons, les singes et l'ivoire, et que nous arrivions au même résultat, c'est-à-dire à reconnaître qu'ils sont étrangers à l'hébreu, et explicables par le sanscrit, les présomptions deviennent bien plus fortes, et nous sommes autorisés non-seulement à supposer que c'est dans l'Inde qu'il faut chercher Ophir, mais encore à admettre comme probable que le pays inconnu d'où provenaient les noms de ces denrées était aussi celui qui fournissait ces denrées, que ce pays était à portée de la flotte d'Ezion-Geber, et pas loin d'Ophir.

^1) \o}cz rarlicle de M. Twisletuu sur Ophir, dans le Dictionanj of the Bible de Sniilli, t. II, p. 040.

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Or les siiiges sont appelés en hébreu koph^ mot dont il est impossible de trouver Tétymologie dans les langues sémitiques, mais qui est presque identique pour le son avec le nom sanscrit du singe, kapi.

Uivoire est appelé soit karnoth-shen, cornes en dent, soit shen habbim. 11 est également impossible de trouver en hébreu la dérivation de ce mot habbim^ qui est fort probablement une corruption du nom sanscrit pour éléphant, ihha, précédé de l'article sémitique (1).

Les paom sont appelés en hébreu tukhi'im, dont nous trouvons l'explication dans Tancien nom classique du paon, en tamoul, tôkei^ prononcé vulgairement tôgei. Dans le tamoul moderne, tôkei ne signifie généralement que la queue du paon ; mais, dans l'ancien tamoul classique, il signifie le paon lui-même (2).

L'ivoire, Tor, les singes et les paons sont indigènes dans rinde^ bien qu'on pût également les trouver dans d'autres contrées. Mais il n'en est pas de même du bois à'algum, du moins si nous devons penser, avec

'I) Voir Lat^scn, Indische y4lt€rthufnskundey liv. I, p. 537.

(•2) Cf. Caldwell, Grammaire dravidienncy p. 66. Ce savant émiiient fait observer que iôhei ne peut pas être une corruption du sanscrit sikhin, crèté, ainsi que je l'avais supposé^ attendu (jue sikhin existe en tamoul sous la forme de sigi, paon. Tôgei ne se rencontre ni dans le canara, ni dans le telinga, ni dans le malayalam. Le docteur Gundart^ qui a consacré bien des années à Tétude des langues dravidiennes^ dérive tôgei d'une racine té ou tû. De là, on forme en tamoul, par l'addition de ngUy une base secondaire, tongu, qui signiGe « pendre, être pendant. )> De (wigu vient le tamoul tongaly la queue du paon, ornements, etc., et nous trouvons dans le malayalim tongal, plumage, pendants d'oreilles, draperie, etc. En ajoutant à la racine tô le suffixe kei ou gel, nous obtenons tôgeiy ce qui pend, qUeue, etc. Si cette étymologie est vraie, elle nous fournit une excellente preuve de l'antiquité des langues tamoules, (|ui furent parlées dans l'Inde avant l'arrivée d^s Arya*».

Très-^troitement apparentée au sanscrit, surtout au

en Arabie. Gela est vrai, liais pourquoi chercher Ophir en Arabie? Le seul argument spécieux que l'on puisse invoquer en faveur de cette hypothèse est celui que Ton tire de la table généalogique contenue dans le dixième chapitre de la Genèse, où Ophir est donne comme le onzième des fils de Joktan. J'accepte tous les faits allégués par M. Twisleton; mais je ne vois aucune difflculté à admettre quà une époque très- ancienne, il ait pu y avoir un échange de population entre les rivages du golfe de Goutch et la côte méridionale de l'Arabie. Si Tarshish en Espagne peut être appelé un fils de Javan, pourquoi Ophir, nom d'une population établie dans l'Inde, ne représenterait-il pas un fils de Joktan? L'expression « de Mesha, quand on vient en Séphar, montagne d'Orient, » sur laquelle appuie fortement M Twisleton en soutenant qu'elle limite aux côtes de l'Arabie la position géographique de tous les fils de Joktan, cette expression, disons-nous, est très-vague, on ne saurait le nier, et il n'a pas été possible de reconnaître et de placer, dans la sphère si vaguement indiquée par la tradition géographique, tous les noms de la race de Joktan. D'autre partje ne veux point nier la force des arguments deM.lNtisleton. On doit admettre que sur la côte sud -ouest de l'Arabie/ceux qui échangeaient les uns contre les autres les produits de l'Inde et les pn>duits de la Palestine durent nécessairement fonder des entrepôts de commerce. Ges comptoirs existaient au temps de Diodore de Sici le; après avoir décrit les grandes richesses deSabaen or, en ivoire, et en pierres précieuses, il raconte (111, 47) qu'il y avait tout auprès plusieurs îles, où abordaient des marchands de toutes les parties du monde, et surtout de Potana (Pattana?) qu'Alexandre avait fondée près du fleuve

Indus. Nxffot ^'tù^aîpiovt; tcXtociov (wapxouaiv^ fx^uoat iroXtiç àTtij^iffrou;..,. lî; taxtrcLi 87(JLTropoi iravTo6ty xaTairXscuai , puaiXiora ^'èx IlcTiva;, -^v 'AXiÇov^pc; MXi9t Trapà T^y 'iv^bv iroTajji.ov, vaûoPTOtfta&v ^xtiv pouXo[JLivcc tï;; -Trapà tcv Oxiavôv

itapaXîcu. Que cette même côte fût le siège d'une civilisation et d'un commerce qui remontent à une très-haute antiquité, c'est ce qu'attestent jusqu'à nos jours des ruines et des inscriptions magnifiques, ainsi que les fragments épars d'une tradition qui s'est répandue au loin et dans différentes directions. Il est inutile^ toutefois, d'entrer ici dans une discussion détaillée de tous les points controversés de cette question, car il m'est impossible de voir en quoi les arguments de M. Twisleton peuvent porter atteinte aux conclusions que Lassen et d'autres indianistes ont tirées des noms mêmes des objets rapportés par la flotte de Salomon, l'or, Vivoire, le bois (Talgum, etc. Tous les

CnfQUIÈME LEÇOIf. 259

sanscrit des Védas, est l'antique langue du Zend-

bons hébraîsants admettent que ces noms tels quMls se rencontrent dans FAncien Testament ne sont pas d'origine sémitique. Ce sont des mots étrangers adoptés en hébreu^ et sur lesquels ni les dialectes de l'Arabie, y compris Tidiome des inscriptions himyaritiques, ni les langues africaines parlées sur la côte de Mozambique^ où certains écrivains pensent qu'Ophir était située, ne nous apprennent absolument rien. On a pu rattacher plusieurs de ces mots au sanscrit et aux idiomes parlés sur la côte de Malabar, dans l'Inde ; et quoique leur forme originelle ait été très-altérée dans le parler de matelots ignorants, néanmoins il n'a pas été possible, tout en faisant la plus large part à la corruption phonétique inévitable, de les faire remonter à aucun autre groupe de langues. J'ajouterai que s'il était prouvé qu'Ophir fût seulement un lieu d'entrepôt situé, non dans l'Inde, mais en Arabie ou en Afrique, nous aurions une nouvelle raison de croire à la haute antiquité du sanscrit, en trouvant des mots de cette langue transplantés, à une époque aussi reculée, dans des contrées aussi lointaines, où ils seraient nécessairement venus avec ces produits naturels de l'Inde qu'ils servaient à désigner. Si maintenant on considère qu'aucune langue, excepté le sanscrit, ne peut revendiquer les noms précités; qu'il n'y a aucun pays, excepté l'Inde, où tous les objets rapportés par la flotte de Tarshish (qu'elle revint d'Ophir ou d'ailleurs) soient indigènes; que le bois de sandat (ainsi qu'on a interprété le mot algumémy indépendamment de toute théorie sur la position d'Ophir) n'a pu être exporté en Palestine^ dans les temps anciens, que de la côte de Malabar seulement; si à ces coïncidences frappantes qui nous reportent toutes à l'Inde on ajoute ce fait signalé par Lassen, que les noms du coton, du nard, et probablement du bdeltium, ont également passé du sanscrit en hébreu, on sera disposé, je crois, à admettre, avec Lassen, Ritter et d'autres savants, que des relations commerciales ont existé de très- bonne heure entre l'Inde et la Palestine, et à regarder, jusqu'à preuve du contraire^ Abhîra, située à l'embouchure de Tlndus, comme le port où les grandes flottes de Hiram et de Salomon venaient chercher les produits qui étaient propres ù l'înde, et qu'elles n'auraient peut-être pas pu se procurer aussi facilement, ni en aussi grande quantité > dans les marchés situés sur les côtes de l'Arabie, de la Perse ou de l'Afrique.

M. Twisleton prétend que le paon est trop délicat pour pouvoir supporter un si long voyage datis de petits navires. Cette obser-*

Avesta (1), le zend, ainsi qu on Tappelle, qui est la langue sacrée des Zoroastriens, adorateurs d'Orzmud. En effet, c'est en grande partie par la connaissance du sanscrit et à Taide de la philologie comparée que Ton est parvenu à déchiffrer Tancien dialecte des Parsis ou adorateurs du feu. Les manuscrits de ces livres sacrés avaient été conservés par les prêtres parsis à Bombay, où une colonie d'adorateurs du feu s'était réfugiée au dixième siècle (2), et où leurs descendants

valion est digne d'attention^ mais elle ne me paraît pas entourée de preuves suffisantes.

(1) Zend- Avesta est le nom usité dans Chaqâni et les autres écrivains mahomctans. Les Parsis disent « Avesta eiZendr», en prenant Avesta dans le sens de texte^ et Zend comme le titre du commentaire pehlvi. Je doute cependant que telle ait été la signification originelle du moi Zend, Il me semble plus probable que Zend est identique avec le sanscrit chhandas (scandere)^ nom donné aux hymnes védiques^ et (\w*avesta a dû avoir en sanscrit son équivalent atast/tâna, qui ne se rencontre pas^ il est vrai^ mais qui signifierait un texte établi^ arrêté, Avasthita signifie en sanscrit ce qui est fixé ou établi. Le Zcnd-Avesta comprend actuellement quatre livres : Yasna, Vispered, Vashts et Vcndidad (Vendidad = Vidaeva-dàla ; en pehlvi^ Juddivdad). Le docteur Haug, dans son intéressante leçon sur VOrigine de la religion des Parsis^ Bombay, 1861, pense (\\x' Avesta désigne les plus anciens textes, Zend le commentaire, et Pazend les notes explicatives, et que toutes les trois parties ont été écrites dans ce que nous continuerons à appeler la langue zende.

(2) M D'après le Kissa'iSanJdn, ouvrage qui n'a toutefois presque aucune valeur comme histoire des premiers siècles du parsisme, les adorateurs du feu se réfugièrent dans le Khorassan^ quarante-neuf ans avant Tère de Yezdegerd (632 de J.-C), vers l'année 583. Après être restés cent ans dans ce pays, ils en sortirent, en Tannée 683, pour se rendre dans la ville d'Hormaz (Ôrmus, sur le golfe Persique). qu'ils habitèrent pendant quinze ans. En 698, ils émigrcrcnt dans l'île de Diu, au sud-ouest de Katiawar, et ils y séjournèrent dix-neuf ans, jusqu'en 717, époque où ils quittèrent l'île pour la ville de Sanjan, située à environ huit lieues au sud de Damaun. Après une période de trois cents ans, nous les voyons se répandre dans les villes

possèdent aujourd'hui une influence et des richesses considérables. On trouve d'autres établissements de Guèbres à Yezd et dans diverses parties du Kerman. Ce fut un Français, Ânquetil Duperron, qui le premier traduisit le Zend-Avesta; mais sa traduction fut faite sur une version en persan moderne, et non sur le texte original. Le premier Européen qui entreprit de lire les paroles tnêmes de Zoroastre fut le Danois Rask, et, après sa mort prématurée, Eugène Burnouf, en France, obtint un des plus glorieux triomphes de la science moderne , en déchiffrant la langue du Zend- Âvesta, et en établissant son étroite parenté avec le sanscrit. Les doutes qui avaient été exprimés sur l'antiquité et sur l'authenticité des Védas furent répétés pour le Zend-Avesta par d'illustres orientalistes.et même par sir William Jones et Wilson. Mais les arguments de Burnouf , quoique fondés sur les faits grammaticaux seulement, étaient irrésistibles; et la découverte récente des inscriptions cunéiformes de Darius et de Xerxès est venue leur donner une confirmation éclatante.

Bien avant Burnouf, on connaissait l'existence d'un ancien sage nommé Zoroastre. Platon parle d'un philosophe qui enseignait la magie (Maysia) de Zoroastre, et il appelle Zoroastre fils d'Oromasde (1). Ce nom

voisines du Guzerate, et établir successivement le feu sacré à Barsadah, à Nausari, près de Surat^ et à Bombay. » Bombay Quarterly RevieWy 1856, n" viii, p. 67.

{{) Aie, I, p. 122, a. 'O uiv u-ayiiav ^i^âoxei Tinv Ztapoaarpoo tvj 'npc{xaÇou*

c(m ^f TcûTo 6tàv dtpaictta. Aristote ne connaissait pas seulement Oromasde comme principe du bien, mais aussi Ahriman, le principe du mal, selon la doctrine des mages. Cf. Diog. Laer., I, 8. 'ApioTOTtXirj; ^iv

d'Oromasde est important, car il est évidemment mis pour Ormuzdy dieu des Zoroastriens. Le nom de ce dieu 9 tel que nous le lisons dans les inscriptions de Darius et de Xerxès, est Auramazda, forme qui se rapproche beaucoup de TOromasde de Platon (1). Ainsi Darius dit dans un passage : « Par la grâce d' Auramazda, je suis roi; Auramazda m'a donné le royaume. » Si maintenant nous cherchons à découvrir la signification à' Auramazda^ nous sommes mis sur la voie par un passage des inscriptions achéménides dans lequel Auramazda est écrit en deux mots , qui sont déclinés tous deux. Nous y trouvons Aurahya mazdâha, comme f^kmiiï à! Auramazda. Mais cette forme est encore inintelligible el n'est, après tout, qu'une corruption phonétique de Ahwrô mazdâo (nom.), le nom de la divinité suprême, tel que nous le trouvons à chaque page du Zend-Avesta. Les deux parties de ce nom se déclinent aussi; et au lieu de Ahurô mazdâo, nous rencontrons aussi Mazdâo ahurô (2). Ahurô mazdâo, est représenté dans le Zend-Avesta comme étant le créateur et le gouverneur du monde ; comme étant bon , saint et véridique , et comme luttant contre tout ce qui est mal, ténèbres et mensonge. « Les méchants succombent devant la sagesse et la sainteté de l'esprit sage et vivant. » Dans les plus anciens hymnes, le démon des ténèbres, qui est

xat ^uo xat^ aÙTcù; tivai àpx"«» À'i^aOov ^at^va x%t xduùv ^atfMva, xat tû ^ £vofi.a ctvai Zeù; xai *npcpLao^v)C, rû ^è At^m; xat \piiaàvicc. Cf. Bemays. Dk

Dialoge des ÀristoteleSy Berlin^ 1863, p. 95. [Cf. M. Bréal, De persicU nominibus apud scriptores grstcosy Paris, in-8«, 1863. Tr.]

(1) Dans les inscriptions, nous trouTons ce nom décliné ainsi: N. Auramazda, G. Auramazdàha, A. Auramazdam,

(2) G. A hurahf mazdâo, D. mazddi, A. mazdam.

CINQUIÈlffE LEÇO^. 263

opposé à AhfTÔ mazddOy n'a pas encore reçu son vrai nom, Angrô mainyus , lequel devint plus tard Ahriman, mais on en parle comme étant une puissance, comme Drukhs ou le mensonge ; et la principale doctrine que Zoroastre était venu prêcher, c'était qu'il nous faut choisir entre ces deux puissances, que nous devons être bons et non méchants. Voici ses paroles :

« Au commencement, 41 y avait deux jumeaux, deux esprits, ayant chacun leur activité propre : le bon et le méchant en pensées , en paroles et en actions. Choisissez entre ces deux esprits. Soyez bons et non méchants (1). »

Et ailleurs :

a Ahuramazda est saint et véridique ; il faut l'honorer par la véracité et par de saintes actions... Vous ne pouvez servir les deux esprits. »

Or, si nous voulions prouver que l'anglo-saxon a existé bien réellement, et avant l'anglais, il nous suffirait de comparer ensemble quelques mots tels que lord (2) et hlaford, gospel et godspel. Comme hlaford a

(1) Haug, Lecture on the origin ofthe parsee religion, p. H. Cf. aussi Bunsen, /Egyptens Stellung, etc.

(2) Je dois les remarques suivantes sur la signification première de lord (le donneur de pain, l'ail, brotherr), au docteur Bosworth, professeur d'anglo-saxon à Tuniversité d'Oxford:

Lord vient de l'anglo-saxon hldf-érdy composé de hldf (l'anglais loaf) un pain, et de ôrd, — es, origine, cause, auteur. C'est ainsi que nous lisons dans Caedmon, au vers 55, ôrd moncynnesy origo hutnani gêner is. Lord signifie doncj'origine eu la cause du pain ou de la nourriture.

c'est que Zoroastre a existé bien réellement, aio^ que le zend, la langue qu'il a employée, et que cette langue est antérieure à celle des inscriptions cunéiformes.

En poursuivant notre étude de l'histoire de la langue persane, nous voyons le zend devenir le dialecte dans lequel sont écrites les inscriptions de la dynastie des Acbéménides. Ce dialecte se modifie encore et devient le pehlvi ou le huzvaresh (plus correctement le hUauresh) y qui était parlé sous la dynastie des Sassanides (226-651), et qui nous a été conservé dans les traductions du Zend-Avesta et dans la langue officielle des inscriptions et des monnaies sassanides. On trouve en pehlvi un mélange considérable de mots sémitiques qui y avaient probablement été importés de la Syrie. Plus tard , la langue de la Perse se débarrasse de ces éléments étrangers et devient le parsi, qui diffère peu de la langue de Firdusi , le grand poète épique de la Perse^ l'auteur duShâ-nameh (vers ranlOOOdeJ.-C.). Depuis cette époque , nous n'avons à constater que le nombre toujours croissant de mots arabes qui pénétrèrent dans la langue de la Perse, après la conquête de ce pays et la conversion de ses habitants à la religion de Mahomet.

Les autres langues asiatiques, dont la grammaire et le vocabulaire témoignent d'une manière générale de

Zoroastre, le prophète en l'an 600 avant la guerre de Troie (1,800 ans av. J.-C.)

Aristote et Eudoxe, selon Pline (Hisf. nat.y XXX, 1), plaçaient Zoroastre 6,000 ans avant Platon; Hermippe le plaçait 5,000 ans avant la guerre de Troie. (Diog. Laert, Proœm,)

Pline (Hist. naf., XXX, 2) dit que Zoroastre vivait plusieurs milliers d'années avant Moïse le Juif, qui fonda une autre sorte de magie.

3eur parenté avec le sanscrit et le persan, mais qui portent une empreinte trop distincte et trop nationale pour que nous puissions les ranger parmi les simples dialectes, sont la langue de Y Afghanistan ou lepoushtou, celle des Kurdes^ celle des Ossètes, dans le Caucase, enfin Yarménien : la langue de Bokhara n'est qu'un dialecte du persan, et ne mérite pas de figurer séparément dans le tableau des langues aryennes. Il y aurait beaucoup à dire sur chacune de ces langues et sur les titres qu'elles ont à une place parmi les membres indépendants de la famille aryenne ; mais notre temps est limité;* et d'ailleurs aucune d'elles n'est encore arrivée à l'importance qu'ont les idiomes de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de l'Italie et de l'Allemagne et d'autres rameaux du langage aryen , qui ont été soumis à une analyse critique, et dont on peut étudier l'histoire aux différentes époques de leur existence littéraire.

Il n'y a plus qu'une seule langue aryenne dont nous ayons omis la mention; c'est celle des Bohémiens ou, comme on les appelle dans tout l'Orient, des Tziganes, et elle appartient également à l'Asie et à l'Europe. Quoique cette langue ait perdu presque toutes ses formes grammaticales, et que son vocabulaire soit composé de mots dérobés à tous les pays que les Tziganes ont traversés, nous reconnaissons encore clairement les liens qui la rattachent à l'Hindoustan, la patrie d où elle est exilée.

Par le tableau que je vous mets en ce moment devant les yeux (1), vous verrez qu'il est possible de di-

(i) Voir l'Appendice de ce volume.

viser la famille aryenne tout entière en deux grandes branches : celle du sud, qui comprend les rameaux in-' dien et iranien, et celle du nord ou du nord'-ouest, qui comprend tous les autres. Le sanscrit et le zend ont en commun certains mots et certaines formes grammaticales qui n'existent dans aucune des autres langues de cette famille ; nous pouvons donc en conclure avec certitude que les ancêtres des poètes védiques et ceux des adorateurs de Ahurô mazdâo sont restés ensemble pendant quelque temps, après avoir quitté le berceau primitif de toute la race aryenne; car comprenons ceci bien clairement : la classification généalogique de ces langues, telle qu'elle est établie dans ce tableau, a un sens historique. Aussi sûrement que les six langues romanes nous reportent à Tidiome des bergers italiens qui s'établirent sur les sept collines de Rome, l'étude comparée de toutes les langues aryennes nous fait remonter à une époque plus primitive du langage, alors que les premiers pères des Indiens, des Persans, des Grecs, des Romains, des Slaves, des Celtes et des Allemands, habitaient ensemble dans les mêmes enclos et sous le même toit. Il y eut un moment où, sur le grand nombre de vocables possibles pour signifier père, mère, frère, sœur, chien, vache, ciel et terre, les noms que nous trouvons dans toutes les langues aryennes furent formés, et remportèrent dans cette lutte pour arriver à la vie qui n'existe pas moins dans le domaine du langage que dans le règne végétal et le règne animal. Jetez les yeux sur le tableau comparatif du verbe auxiliaire AS, être, dans les diverses langues aryennes. Le choix de AS, entre toutes les racines qui auraient aussi bien pu exprimer Tidée de l'existence,

Bt l'addition à cette racine d'une série de désinences personnelles qui étaient toutes originairement des pro- Doms personnels, ont été des actes individuels, ou, si ?ous le voulez, des faits historiques. Ils se sont accomplis un jour, à une certaine date et en un certain lieu; et, puisque nous trouvons ces mêmes formes chez tous les membres de cette famille, il s'ensuit qu'avant que les ancêtres des Indiens et des Perses se fussent dirigés vers le sud , et que ceux des Grecs, des Romains, des Celtes, des Teutons et des Slaves eussent fait leur première étape vers les rivages de l'Europe, il existait un petit clan d'Aryas établis probablement sur le plus haut plateau de l'Asie centrale, et parlant un langage qui n'était encore ni le sanscrit, ni le grec, ni l'allemand, mais qui contenait les germes de tous ces dialectes. Ces Aryas étaient agriculteurs et étaient déjà parvenus à un cerlain degré de civilisation ; ils avaient reconnu les liens du sang, et consacré les lieus du mariage : et ils invoquaient l'Être qui donne au ciel la lumière et la vie, sous le même nom que Ton entend encore aujourd'hui dans les temples de Bénarès et dans nos églises chrétiennes.

Quand cette petite peuplade se dispersa , les aïeux des Indiens et des Zoroastriens ont dû rester ensemble pendant quelque temps dans leurs migrations ou leurs nouveaux établissements ; et je crois que ce fut la réforme de Zoroastre qui amena enfin la rupture entre les adorateurs des dieux védiques et les adorateurs d'Ormuzd. Serait-il maintenant possible de déterminer par le même critérium (la communauté de certains mots et de certaines formes) les époques successives où les Tejitons se séparèrent des Slaves, les

Celtes des Italiens ou les Italiens des Grecs ? C'est ce qui me parait plus que douteux. Les savants qui ont cherché à résoudre ce problème sont arrivés à des résultats différents et nullement satisfaisants (1). Le pins sage , quant à présent , est de remonter, pour chacun des groupes qui forment la classe septentrionale, à la forme la plus ancienne et la plus pure de son idiome national ; quant aux ressemblances plus marquées que l'on trouve entre les langues slaves, par exemple, et les langues teu toniques, on les expliquera en admettant que les ancêtres de ces races conserrèrent, dès le commencement, certaines particularités dialectales qui existaient avant aussi bien qu'après la dispersion de la famille aryenne.

(1) Cf. Schleicher, Deutsche Sprache, p. 8i.

LA GRAMMAIRE GOBfPARËE.

i>bjet de la grammaire comparée. — Distinction entre les racines et les formes da lang;ag:e. — Théories diverses sur l'origine des formes grammaticales. Les désinences ne sont ni des excroissances produites par une végétation intime du langage ni des signes de convention inventés pour modifier le sens des mots : la grammaire comparée démontre qu'elles ont été originairement des mots indépendants qui se sont altérés avec le temps et se sont agglutinés à la fin des mots auxquels ils étaient juxtaposés. Formation de certains cas dans les langues aryennes : le locatif, le génitif, le datif. Formation des désinences des verbes : le futur français, le futur latin, le prétérit anglais. — Hypothèse pour montrer comment les formes grammaticales peuvent prendre naissance. — Principaux résultats donnés par la grammaire comparée des langues aryennes. — Lumière inattendue jetée sur les temps antéhistoriques par l'étude corn-' parative de ces langues. — Tableau de la civilisation chez les Aryens avant leur dispersion, d'après les mots communs aux différents membres de la famille. ^ Pourquoi le nom d*anjennes a été donné aux langues indo-européennes. — Signification du nom Arya; ses pérégrinations à travers le monde. — Région habitée par les Aryas.

La classification généalogique de la famille aryenne ut fondée, ainsi que nous Tavons vu, sur la comparaison détaillée des principales formes grammaticales le chacun de ses membres ; et des ouvrages tels que a Grammaire comparée de Bopp ont pour objet de lémontrer que le mécanisme grammatical du sansrit, du zendj du grec, du latin et des dialectes celti-

ques, teutoniques et slaves, fut produit une fois pour toutes ; et que les dissemblances apparentes entre les déslueDces sanscrites, grecques et latines, doivent trouver leur explication dans les lois de l'altération phonétique, particulières à chaque dialecte, lesquelles ont modifié l'antique type aryen et l'ont transformé en un si grand nombre de langues nationales. Il semblerait donc que l'œuvre de la grammaire comparée fût achevée, dès qu'elle aurait déterminé d'une manière exacte la filiation généalogique des différentes langues et leurs rapports de parenté entre elles; et les philosophes qui ne se préoccupaient que des plus hauts problèmes de la science du langage , n'ont pas hésité à déclarer qu'à leur sens les déclinaisons, les nombres, les cas et les genres des noms ne sauraient fournir matière à des discussions sérieuses et fécondes. Nous reconnaissons sans peine que la grammaire comparée n'est qu'un instrument, et qu'elle nous a déjà donné, du moins en ce qui concerne la famille aryenne, à peu près tout ce que nous pouvons en attendre; mais nous espérons bien, néanmoins, que dans la science du langage, elle ne perdra jamais cette importance qu'elle doit aux admirables travaux des Bopp, des Grimm, des Pott, des Benfey, des Curtius, des Kuhn et de tant d'autres philologues distingués. — La grammaire comparée ne s'en tient pas, d'ailleurs, à un simple travail de comparaison. Sans doute rien ne serait plus facile que de mettre en regard les paradigmes des déclinaisons et des conjugaisons en sanscrit, en grec, en latin, ainsi que dans les autres dialectes aryens, et d'en noter les différences et les analogies. Mais quand cela est fait, et que nous avons

ensuite découvert les lois phonétiques qui ont conduit la langue, du type arien primitif, à cette variété d'idiomes nationaux que nous admirons dans le sanscrit, dans le grec et dans le latin, alors nous voyons surgir des problèmes d*un intérêt bien plus grand eiicore.

Nous savons que ces terminaisons que nous appelons maintenant désinences grammaticales étaient à l'origine des mots indépendants qui avaient leur signification propre. Est-il possible, après que la grammaire comparée a reconstitué les formes originelles des désinences arvennes, de retrouver en elles des mots indépendants, et d'en pénétrer le sens primitif? Vous vous rappellerez que cette question fut notre point de départ dans notre étude du langage. Nous nous sommes demandé comment le d final dans le prétérit anglais Iloved^ avait pu changer un acte présent en un acte passé ; et nous avons vu qu'avant de résoudre ce problème, il nous fallait retrouver la forme la plus primitive de cette désinence, en la faisant remonter de l'anglais au gothique, et ensuite, si cela était nécessaire, du gothique au sanscrit. Nous revenons maintenant à notre première question : Qu'estce donc que le langage pour qu'un simple changement de forme, tel que celui qui nous frappe dans le passage de I love kl lovedy puisse avoir des conséquences aussi importantes?

D'abord rendons-nous bien compte de la distinction que nous voulons établir entre les éléments radicaux et les éléments formels d'une langue ; et par éléments formels j'entends non-seulement les désinences des déclinaisons et des conjugaisons, mais aussi toutes les lettres, toutes les syllabes qui servent à marquer la

dérivation, tout ce qui, en un mot, n'est pas un radical. Notre théorie de l'origine du langage devra dépendre en grande partie de l'idée que nous nousferoDs de ces éléments formels , en tant qu'opposés aux éléments radicaux du langage. En effet ceux qui regardent le langage comme un signe artificiel ou un produit de convention fondent leurs principaux arguments sur ces éléments formels. Les flexions des mots, nous disentils, sont la meilleure preuve que le langage articulé a été inventé d'un cofnmun accord par certains hommes, afin de suppléer à TinsuilSsance du langage naturel de l'humanité, c'est-à-dire des gestes du corps, du jeu de la physionomie, et des différents cris que nous arrache la douleur ou la joie. Pour ces philosophes, toutes les flexions ne sont que des lettres ou des syllabes dénuées de signification propre ; et quand on leur demande pourquoi un d ajouté à / love change un amour présent en un amour passé , ou pourquoi Vai qui termine les futurs français indique qu'il est question de l'avenir, ils répondent que c'est parce que, à une époque très-reculée de l'histoire du monde, certaines personnes, ou certaines familles , ou certaines petites peuplades, étaient tombées d'accord pour vouloir qu'il en fût ainsi.

D'autres penseurs ont pris le langage comme un tout organique, doué en quelque sorte d'une vie propre, et ils ont expliqué ses éléments formels comme étant produits par une végétation intérieure et naturelle. Les langues, disent-ils, doivent être comparées^ non au cristal qui se forme par agglomération autour d'un tioyau, mais au germe qui se développe par sa force intime. Toutes les parties essentielles du langage exis-

SIXIÈBfE LEÇON. 275

laient dans le germe primitif aussi réellement (quoique seulement à l'état embryonnaire), que les pétales existent dans le bouton avant que la fleur s'épanouisse à l'air et au soleil (1). Cette hypothèse fut proposée pour la première fois par Frédéric Schlegel , et elle est encore en grande faveur auprès de beaucoup de personnes pour qui les phrases poétiques tiennent lieu du raisonnement solide et sévère (2).

La science du langage n'adopte ni l'une ni l'autre

(1) Farrar^ Origine des langues, p. 35.

(2) « Beaucoup de grammairiens^ dit l'auteur d'un Mémoire dans les Transactions of the Philoiogical Society, regardent ces désinences comme sortant du corps des mots par quelque évolution mystérieuse, ainsi que les branches sortent du tronc de l'arbre, ou bien comme des éléments dépourvus de signiGcation propre, mais employés arbitrairement ou conventionnellement pour modifîer lé sens des mots. Les langues à flexions, dit Schlegel, sont des langues organiques, parce qu'elles contiennent un principe vivant de développement et d'accroissement, et que seules elles ont, si je puis m'^xprimer ainsi, une végétation féconde et abondante. Le merveilleux mécanisme de ces langues apparaît en ce que, après avoir créé une variété infmie de mots, elles peuvent marquer la connexion des idées quUls expriment, à l'aide d'un petit nombre de syllabes^ lesquelles^ prises séparément, n'ont aucune signification , mais qui déterminent avec précision le sens des mots auxquels on les attache. En modifiant les lettres radicales, et en ajoutant aux racines certaines syllabes formatives, on obtient des dérivés de diverses sortes, d'où on peut encore tirer d'autres dérivés. En réunissant plusieurs racines, on forme des mots composés pour exprimer les idées complexes. Enfln c'est aussi à Taide de désinences dépourvues de toute signification propre, que les substantifs, les adjectifs et les pronoms, sont déclinés avec leurs genres à leurs différents cas et nombres, et que les verbes sont conjugués à toutes leurs voix, à tous leurs modes, à tous leurs temps et à toutes leurs personnes. De telle sorte qu'on a ce grand avantage d'énoncer en un seul mot Tidée principale, si complexe qu'elle puisse être, avec toutes les modifications qu'y apportent les idées accessoires et les relations mobiles qui raccompagnent. » — ^ Transactions ofthe Philoiogical Society, vol. H, p. 39.

et le grec le datif. Or, quelque compliquées que soienV en grec et en latin les déclinaisons régulières et irrégulières, nous pouvons être certains quelles ont élé formées dans le principe par ce simple procédé de la juxtaposition.

Dans toutes les langues aryennes il y a eu primitivement un cas marquant le lieu et que les grammairiens ont appelé le locatif. En sanscrit tout substantif a son locatif, aussi bien que son génitif, son datif et son accusatif. Ainsi, cœur se dit en sanscrit hrid; dont e ccBur se dit hridi. Ici donc la désinence du locatif est tout simplement un i bref. Cet i bref est une racine démonstrative, et selon toute probabilité la racine même qui a donné en latin la préposition in. Le sanscrit hridi représente donc un ancien mot composé, signifiant cœur-dedans, et cette désinence, en s*agglutinant au nom, finit par prendre place parmi les cas reconnus des substantifs terminés par une consonne. En nous reportant au chinois (1), nous trouvons qu'on y forme le locatif de la même manière , mais en ayant le choix entre plusieurs mots pour exprimer le lieu. Nous avons vu que dans F empire se dit kûà-^ung, et que dans V espace dune année se dit i sûi cung : mais on peut aussi remplacer c'w;i^ par d'autres termes; par exemple, par néi, intérieur.

On nous objectera peut-être que la formation d'un cas aussi primitif que le locatif n'offre guère de difficulté, mais que ce procédé de la juxtaposition ne saurait expliquer l'origine de cas plus abstraits, tels que le génitif, le datif et l'accusatif. En effet, si c'est à la

(1) Endlicher, Chinesische Grammatik, p. i72.

prammaire générale ou philosophique qu'on demande 'intelligence des différents cas, il sera difficile d'adnettre qu'un procédé aussi simple que celui que nous i^enons d'indiquer, ait pu réaliser toutes les abstractions jui sont censées exprimées par les désinences du géniif, du datif et de l'accusatif. Mais rappelons-nous bien {ue ce ne sont là que des catégories générales dans esquelles les philosophes et les grammairiens se sont 3fforcés de ranger tous les faits du langage. Les hommes primitifs, au milieu desquels le langage prit naissance 3t se développa, n'ont jamais connu ni le datif, ni l'accusatif, car tout ce qui est abstrait aujourd'hui dans le langage a été concret à l'origine. Là où. nous dirions \e Roi de Rome, ils auraient dit le Roi à Rome, en employant naturellement le cas que nous avons appelé e locatif ; tandis que l'idée plus abstraite du génitif ne serait jamais entrée dans leur système de pensée. Bien >lus, nous pouvons prouver qu'en fait le locatif s'est juelquefois substitué au génitif. En latin, par exemple, 'ancien génitif des noms terminés par a était en aSj unsi que nous le voyons dans pater familiàs, au lieu le pater familiai ou pater familiœ. L'ombrien et l'osjue ont toujours conservé 1'^ comme signe du génitif les noms terminés par a. Vœ du génitif latin de la première déclinaison était primitivement ai, c'est-àiire l'ancien locatif en i. Rex Ro7nœ signifiait donc m réalité Roi à Rome. Et ici vous remarquerez que la grammaire, qui devrait être la plus logique de toutes es sciences, en est souvent la plus illogique. L'enfant ipprend au collège que s'il veut traduire en latin cette phrase, «je demeure à Rome » , il devra mettre Rome lu génitif. Ce n'est pas à nous à demander comment

280 LEÇOXS SUB LA ÊOESCE MJ LANGAGE.

le gmmmainen peat torturer le sens da génitif de façon k lui faire exprimer le repos en un lieu : quoi qu'il en soit, Télève emploiera nécessairement^ dans des circonstances analogues, le génitif de Carthage {Carihaginis) ou celui d'Athènes (Athenarum), et alors il faudra lui dire que ces génitifs ne peuvent pas être employés comme le génitif des noms en a. Nous ne savons comment la grammaire générale explique cette contradiction, mais la grammaire comparée lève immédiatement toute la difficulté. Elle nous apprend que le locatif ne s'est substitué au génitif que dans la première déclinaison seulement; tandis que Carthaginis et Athenarum, étant de véritables génitifs, n'auraient jamais pu être employés pour désigner le lieu. Un cas particulier, tel que le locatif, peut être généralisé et exprimer de la sorte l'idée plus générale du génitif, mais le phénomène inverse ne saurait se produire.

Quand j'ai adopté l'opinion de feu le docteur Rosen et de M. Bopp, qui voient dans la terminaison latine du génitif singulier des noms féminins en a une ancienne terminaison du locatif, je n'ignorais pas les objections que Ton avait opposées à cette manière de voir; mais je ne me sentais pas ébranlé par ces objections, pas plus que M. Bopp, qui, dans la seconde édition de sa Grammaire comparée^ maintient l'explication qu'il a d'abord donnée de ce cas. Que la relation exprimée par le génitif puisse être rendue par un locatif, c'est là un point qu'on ne saurait contester, car il est bien connu qu'au duel une seule terminaison, en sanscrit, sert pour les deux cas, le locatif et le génitif. Comme il serait diflicile de

tenir qu'un véritable génitif primitif ait pu être ployé pour donner Tidée d'un rapport de lieu, il iblerait s'ensuivre que la terminaison du locatif et itîf duel en os exprimait originairement un rapport lieu, et que graduellement elle a pris un sens attriif plus général. Il n'y a point à douter que le latin it possédé, comme le grec, le génitif régulier en s, ' il s'est conservé dans certaines phrases faites, les que pater familiàs. Très - vraisemblablement te terminaison as est une contraction de âis^ qui rrespond au sanscrit âyâs, quoiqu'on l'ait aussi pliquée simplement comme une combinaison de la lale â avec 1'^ du génitif. Les génitifs latins en ais nt rares, mais Ritschl en a pourtant prouvé Texisiice au moyen des plus anciennes inscriptions : ainsi \n trouve Proser priais au lieu de Pr oser pince (voyez jhn's Zeitschrift, t. XII. p. 234, t. XIII, p. 445). 5s formes affaiblies en aes^ telles que Dianaes^ Jiies^ sont beaucoup plus fréquentes, et continuent ;e rencontrer dans les inscriptions , même sous les rniers empereurs (voyez Corssen, Aussprache dei' iteinischen Sprache^ p. 183). Mais tandis que le passée de âisk «^^ et éfo n'offre aucune 4^fficulté, il est tpossible d'expliquer la terminaison ai et œ par la nple chute de la finale s. Jamais farniliâs n'a pu rdre en latin sa finale s et devenir familiâ. Sans ute le s latin est sujet à tomber, mais, autant que us en pouvons juger dans l'état actuel de nos conissances, il ne peut le faire qu'après les voyelles èves (1). C'est ainsi que nous trouvons à au lieu de

fi) Je ne puis accepter l'explication que propose mon savant ami, professeur Kuhn^ de Berlin^ dans Fessai qu'il vient de publier (186G)

US (Schleicher, Competidiurriy § i 59) , amare au àeamaris, pote au lieu de potis; mais nous ne troifc^i vous jamais mcfm au datif ou tnemâ à Taccusatif pi»; riel au lieu de mensls ou de mensàs. Si âis pouvdi perdre sa fînale s, cette terminaison pourrait peut devenir ai ou àe, mais jamais âî. Le seul cas où o^l^ suppose qu'un ^ final aurait été perdu après une Yoydk(f longue, c'est le nominatif pluriel de la seconde déclinaison. Ici également, on ne saurait douter que da formes telles que magistreis n'aient existé dans le latio T archaïque, au lieu de magistrî. Mais que la forme L régulière magistrî ait dû son origine à la chute dm final, c'est ce qui n'a jamais été prouvé. En sanscrit aussi, nous trouvons au nominatif pluriel des forma telles que pàrvàs et pûrve^ Tune à côté de l'autre (voyez Grammaire sanscrite^ % 282). Les formes latines en eis correspondent aux formes sanscrites en 05, les formes latines en l aux formes sanscrites en e, mais personne ne penserait à essayer d'expliquer Ve sanscrit comme une corruption phonétique de as.

Ce seul exemple vous montre comment ce que les grammairiens appellent un génitif fut formé par le môme procédé de composition que nous pouvons étudier dans le chinois, et dont nous pouvons prouver l'existence dans le langage originel des Aryens. Le da- [

tif fut formé exactement de la même manière. Si l'on ■

sous ce titre ; « FAnige Genitir- und Dativhildungen, » Sa théorie • me paraît contredire trois règles phonétiques bien établies : i® Qu'aucun s final du sanscrit ne se perd devant une consonne sourde; 2° qu'aucun s final en latin ne se perd après une voyelle longue; 3' qu'aucun 5, au milieu d'un mot, en sanscrit, ne se perd devant y. Le verbe ojâyate ne constitue pas une exception à cette dernière règle^ car le thème réel en est oja, et non ojas.

fcit à un enfant que lé datif exprime une relation d*un ferbjet à un autre, moins directe que celle qui est mariée par Taccusatif, il aura sans doute de la peine à M^mprendre cette hiérarchie de rapports ; mais il sera ^us surpris encore si, quand il aura saisi cette abstrac* Son grammaticale, on lui dit que pour rendre en grec ridée très-bien définie de l'existence en un lieu, il loit mettre certains noms au datif; qu'il doit dire, par aoLemple, Salamini dans la traduction de cette phrase « je demeure à Salamine » . Si vous cherchez la raison de cette règle, la grammaire comparée peut seule ^ous la donner. La désinence du datif grec en i était originellement celle du locatif. Le locatif peut trèsbien exprimer une des relations que le datif réunit un peu confusément dans son domaine assez mal dé* terminé; mais les traits effacés du datif ne peuvent jamais rendre la signification si nette et si accusée du locatif. Le dali{ Salaminï a été d'abord un locatif. « Je demeure à Salamine » n'a jamais signifié « je demeure vers ou dans la direction de Salamine » . Lé datif, au contraire, dans une phrase telle que « je le donne au père », a été originairement un locatif; et après avoir commencé par exprimer la relation, pour ainsi dire, palpable de « je le donne, je le place sur ou dans le père », ce cas finit par revêtir peu à peu le caractère plus général, et moins précis et déterminé que les logiciens et les grammairiens attribuent à leurs da- Ufs (i).

Si l'explication que nous venons de donner de certains cas en grec et en latin paraît trop artificielle ou

(1) « Les Algonquins n'ont qu'un seul cas, qu'on peut appeler le locatif. » — Du Ponceau^ p. lo8.

trop forcée, nous n'avons qu'à regarder le français pour voir le même procédé s'appliquer encore sooi nos yeux. Les rapports les plus abstraits du génitif el du datif, comme dans F immortalité de tdnw, et dam celte phrase Je me fie à Dieu, sont exprimés par lei deux prépositions de et ad qui signifiaient en latin «en naissant de, en sortant de » , et « vers, du côté de », comme les prépositions of et to, qui ont remplacé | dans l'anglais les désinences germaniques s el m ma^ quaient aussi à Torigine un rapport de direction. La seule différence entre nos cas et ceux des langues anciennes, consiste en ce que l'élément déterminatifest placé maintenant devant le mot, tandis qu'il s'ajoutait à la fin du mot dans le langage originel des Aryens.

Ce qui est vrai des cas des noms ne l'est pas moins ^es terminaisons des verbes. 11 peut paraître difficile de retrouver, dans les désinences des différentes personnes des verbes grecs et latins, les pronoms mêmes qui furent ajoutés à un thème verbal pour exprimer /aime, tu aimes, il aime; mais notre raison nous dit qu'à l'origine ces désinences ont dû être, dans toutes les langues, des pronoms personnels. Nous pouvons également être embarrassés par les terminaisons de t/iou lovest^ he loves, et il n'est guère facile d'identifier st el s avec le thon et le he modernes; mais nous n'a- ' vous qu'à placer en regard tous les dialectes aryens { pour voir au premier coup d'œil qu'ils nous reportent à une série unique de désinences dont nous pouvons, sans peine, pénétrer le sens et découvrir l'origine.

Examinons d'abord quelques formes modernes, afin d'avoir plus de lumière pour suivre la marche obscure et parfois capricieuse du langage : ou, mieux en-

SOUiSME LEÇON. 285

e, commençons par un exemple imaginaire, par ce 3 nous pourrons appeler une langue de Ta^enir, 1 de comprendre clairement de quelle manière ivent prendre naissance certaines formes que nous plierions des formes grammaticales.

Supposons que Tlieure de la délivrance sonne enfin ur les esclaves d'Amérique, et que, fuyant bien loin leurs persécuteurs, ils retournent dans la patrie de irs pères, et s'établissent tous ensemble dans quelle contrée de l'Afrique centrale, où, mettant à profit

qu'ils auraient appris jadis dans la terre de leur ptivité, ils pourraient, avec le temps, élaborer une rilisation à eux. Il serait très-possible que quelques ^les plus tard, un nouveau Livingstone découvrit lez leurs descendants une langue, une littérature, is lois et des mœurs ayant une ressemblance frapinle a\ec celles de son pays. Quel problème intéressant offrirait alors aux historiens et aux ethnologues furs ! Eh bien ! dans l'histoire du monde antique il y a ïs problèmes non moins intéressants, dont la science j langage nous donne ou nous donnera un jour la dution. DansThypothèse que je faisais tout à l'heure,

suis convaincu que l'étude attentive de la langue arlée par les descendants de ces esclaves d'Amérique iffirait pour constater avec une complète certitude îs principaux faits de leur histoire, quand même aucun ocument écrit ni aucune tradition n'auraient conservé ï souvenir de leur captivité et de leur délivrance. Au remier abord on se trouverait, sans doute, en face de ifficultés qui sembleraient insurmontables. Un misionnaire ou un voyageur surprendrait les savants d'Euope en envoyant une notice sur cette nouvelle lan-

gue africaine. « Cette langue^ dirait-il peut-être, est fort imparfaite et d'une pauvreté telle qu'elle n'a souvent qu'un seul et même mot pour exprimer les idéei les plus disparates : c'est ainsi que le son rat/, sans le moindre changement d'accent, y signifie vrai, cérémonie, artisan et écrire {right^ rite^ wright, write). Quant aux flexions grammaticales, elle en est presqw aussi dénuée que le chinois ; et elle n'attribue jamais de genre aux choses inanimées, excepté dans un nombre extrêmement restreint de cas, comme par exemple, en parlant d'un navire ou d'une locomotive ({xn sont toujours du genre féminin. Un fait très-curieux à relever, c'est que ces Africains, bien que n'ayant pas de désinences particulières pour le masculin et pour le féminin, attachent néanmoins une terminaison masculine ou une terminaison féminine à la particule affirmative, selon qu'ils s'adressent à un homme ou à une femme; ils disent dans le premier cas yesr, et dans le second yesm. »

Si absurde que tout cela vous paraisse, il y a parfois, je puis vous l'assurer, quelque chose de plus bizarre encore dans les descriptions que nous donnent missionnaires et voyageurs de la langue des tribus sauvages avec lesquelles ils se trouvent en contact pour la 1: première fois. Voyons maintenant ce que le linguiste jaurait à faire si des formes telles que yes'r et yes*m r étaient soumises pour la première fois à son examen. Il devrait d'abord les faire remonter historiquemenl à leurs types les plus primitifs, et s'il parvenait à les rattacher à y es sir et à y es ma'm^ il ferait observer que c'est surtout dans un dialecte vulgaire que l'on doit s'attendre à trouver de semblables contractions. Après

¥oir rapporté le yesr et le yemi des nègres d'Afrique à idiome des Américains, les maîtres de leurs ancêtres, étymologiste aurait ensuite à se demander comment es expressions étaient venues à être usitées sur le ontinent d'Amérique.

Comme il n'y trouverait rien d'analogue dans les lialectes des aborigènes de l'Amérique, il serait amené or une simple comparaison des mots, d'abord aux angues de l'Europe, et puis à celle de l'Angleterre. }iiand même tous les documents historiques auraient [léri, les mots, à eux seuls, prouveraient que la race blanche, dont les ancêtres de nosÂfricains avaient adopté le langage pendant leur captivité, était venue originairement d'Angleterre; et dans de certaines limites, Il serait même possible de déterminer l'époque de son arrivée en Amérique. Cette émigration a dû être postérieure au temps de Chaucer, car nous trouvons chez ce poète deux particules affirmatives, yea et yes^ et il ne les emploie pas indistinctement. Il ne xn^iyes qu'après les interrogations qui contiennent une négation : par exemple, pour répondre à cette question, « n'y va-t-il pas? » il dirait yes. Partout ailleurs il emploie yea. Chaucer fait la même distinction entre no et nay^ répondant par la première de ces particules aux interrogations accompagnées d'une négation, et par la seconde à toutes les autres. Cette distinction s'est effacer peu de temps après l'époque de sir Thomas More (1), et il faut qu'on ait cessé de l'observer avant que yes sir et yes madam aient pu devenir des expressions consacrées par l'usage pour tous les cas.

(!) Marsh, p. 779.

Mais ces mots nous fournissent encore d'autres renseignements historiques. Le mot yes^ étant anglosaxon et identique avec l'allemand /a, nous apprend que cette race blanche qui a traversé l'Atlantique après le temps de Chaucer, avait traversé la Manche à une époque antérieure, lorsqu'elle quitta la patrie des Angles et des Saxons sur le continent d'Europe. Sirt\ madam sont des mots normands, et ils n'ont pu être imposés aux Ânglo-Saxons de la Grande-Bretagne que par des conquérants normands. Mais ce n'est pas tout: ces Normands ou Northmans parlaient dans l'origine un dialecte leutonique étroitement apparenté à l'anglo-saxon, et dans ce dialecte les mots ^> et madam n'auraient jamais pu prendi^ naissance. Nous arrivons alors à cette conclusion qu'avant la conquête normande , les Northmans teutons ont dû faire dans une des anciennes provinces de l'empire romain un séjour assez long pour oublier leur propre langue et adopter celle de cette province. I

Nous pouvons maintenant rattacher le normand madam au français madame où nous reconnaissons une corruption du latin mea domina. Domina a donné domna^ donna^ et dame^ et ce même mot dame a aussi été employé au masculin, dans le sens de «seigneur», comme corruption de domino, domno et donno. Celui qui anciennement tenait des terres d'un évêché, à condition de défendre le temporel de l'évêque, et de commander ses troupes, était appelé vidame, comme le vidame de Chartres, etc. L'interjection dame! signifie simplement seigneur ! Dame-Dicx^ cette exclamation si fréquente dans le vieux français, est Seigneur-

SIXIÈMK LKÇON. 289

Dieu (1)! De domina on tira le dérivé dominicella d'où nous viennent le îvdîï\(^^ demoiselle e\, l'anglais (/am^^/. Plus tard on substitua au nom masculin dame^ forme altérée de domino^ le latin senior, qui était une traduction du mot germanique elder, plus âgé. Elder était un titre d'honneur et nous le retrouvons encore dans aidermaa et dans l'anglais earl (le norrois yar/) , qui est un comparatif analogue à l'anglo-saxon ealdor. Le titre de senior^ qui signifiait originairement « plus âgé, «> n'était donné que rarement aux dames (2). Senior se changea en seigneur, seigneur en sieur ^ d'où Ton tira ensuite l'anglais sir.

Nous voyons de cette sorte comment dans deux simples expressions telles que yesr et yesm^ on peut lire de longues pages d'histoire. Quand même tous les documents historiques et tous les livres seraient détruits, ainsi que cela s'est vu en Chine sous l'empereur Thsinchi-hoang-ti (213 av. J.-C), le langage, si dégénéré qu'il fût, conserverait encore les secrets du passé, et ferait connaître aux générations futures la patrie et les migrations de leurs ancêtres depuis les Indes Orientales jusqu'aux Indes Occidentales.

Au premier abord il peut paraître étrange de trouver aux deux extrémités des migrations aryennes ce

(1) Dame-Dieu :

■ la dame Dieu non vuelha Qu'en ma colpa sia' 1 dcpartimens. »

(Que jamais le Seigneur Dieu ne Teu Qu'en ma Caute soit la séparation.)

a Grandes miracles fit dames Dex par lui. » {Roman de Garin, Du Cange^ t. II, col. 16^ i9.) — Raynouard. Lexique, au mot Von,

(2) Dans le vieux portugais^ Diez cite SerJior rainha, mia sennor /armoia, ma belle maîtresse.

290 UEÇOIIS SUR LA 8CIENCB DU LAlfGAGE.

même nom des Indes orientales et des Indes occidentales; mais ces noms contiennent aussi leur enseignement historique, lis nous disent que les races qui ont peuplé l'occident de TEurope, les plus vigoureuses et les plus entreprenantes de toutes les races aryennes, ont appelé Indes ces régions que, dans leurs rêves qui embrassaient le monde entier, elles croyaient être un prolongement de l'Inde elle-même; que plus tard elles reconnurent leur erreur et distinguèrent alors les Indes occidentales des Indes orientales; qu'elles formèrent de vastes États dans l'ouest ; et que dans le lointain Orient un puissant empire fut fondé par l'une d'entre elles, à qui il a été donné de saluer les lieux mêmes où habitait la famille aryenne dans son unité encore indivise, avant qu'elle se séparât pour aller à la découverte du monde. Tous ces faits et bien d'autres encore, nous pourrions les retrouver dans les riches archives du langage. Le nom même de l'Inde nous donne plus d'une leçon, car ce n'est pas un nom indigène. Il nous vient des Romains, qui le tenaient des Grecs, lesquels à leur tour l'avaient reçu des Perses. Mais comment savons-nous que ce nom a passé de la Perse en Grèce? parce que c'est dans l'ancien perse seulement qu'un s initial se change en h; les Grecs ont laissé tomber cet h selon leur habitude. C'est seulement dans le vieil idiome de rii*an que le pays du Sindhu (jsind/iu est le mot sanscrit pour rivière), ou des sept sindhusj a pu être appelé Hindia ou India au lieu de Sindia. Ainsi n'était-ce que les disciples de Zoroastre prononçaient tous les s comme des h^ nous n'aurions jainais entendu parler des Indes occidentales ! Maintenant que nous avons vu par un exemple ima-

aire ce que nous deyons nous attendre à trouver is le développement du langage, il nous sera plus ile de comprendre pourquoi il faut poser comme ncipe fondamental de la grammaire comparée, 'aucune partie du langage ne doit être considérée nme purement formelle jusqu'à ce que la scienceéchoué dans toutes ses tentatives, pour faire rester ces éléments formels à leurs types primordiaux substantiels. En supposant que l'anglais n'eût jamais écrit avant le temps où fut composée la Vision de 9rs Ploughman^ comment pourrions-nous nous idre compte de la forme nadistou (1), au lieu de ne ùt thùUy ou de l'expression ne rechi au lieu de / reck 7 Dans le dialecte du Dorsetshire nous trouvons 6' m pour ail of them; I midden pour / may not; voden pour / cpuld not. Ce sont là sans doute des ^rations bien sensibles; mais les altérations que le iscrit a subies avant de devenir une langue fixée par ;riture, ont dû être bien plus profondes encore (2). Examinons maintenant les langues classiques moues, telles que le français et l'italien, où la plupart . désinences grammaticales sont les mêmes qu'en n, à part les modifications apportées par la corrup- 1 phonétique. S aime répond à ego amo, tu aimes à imas^ il aime à ille amat; cette troisième personne singulier était terminée dans l'ancienne langue

) Marsh^ p. 387. Barncs, Poems in Dorsetshire Dialect. ) Nous trouvons en anglo-saxon not^ pour ne wot^ je ne connais ; nisfy pour he did not hnoiv; nisten, pour tiiey did not know; ^e, pourne wolde, I would not, je ne youdrais pas; nyle, pour / not; naebbe, pour / /tave not; naefth^ pour ne has not; naeron, r they tvere not ; etc.

292 LEÇONS SUR Ul 8C1EMCK DD LANGAGE.

française par un / qui reparaît encore dans aime-t-il. De même l'imparfait français répond à l'imparfait latin, et le passé défini au parfait latin ; mais quand nous arrivons au futur, nous ne kouvons plus aucune analogie entre amabo eXf aimerai. Voici donc une nouvelle forme grammaticale, que nous avons, pour ainsi dire, vue venir au monde sous nos yeux, ou qui, tout au moins, est née au grand jour de Thistoire. Eh bien, cette désinence rai est-elle sortie du corps du mot ainsi que les fleurs s'épanouissent au printemps? ou bien, quelques esprits supérieurs se sont-ils réunis pour créer cette terminaison nouvelle et pour convenir de l'employer, à partir de ce jour, au lieu de l'anr cienne terminaison du futur latin ? Assurément il ne s'est rien passé de semblable. Nous voyons d'abord que dans toutes les langues romanes les désinences du futur sont identiques avec celles du présent de l'indicatif du verbe auxiliaire avoir (1). Ainsi nous avons en français :

j'ai et je chanterai nous avons et nous chanterons tu as et tu chanteras vous avez et vous chanterez il a et il chantera ils ont et ils chanteront.

En espagnol et en provençal nous rencontrons la désinence apparente du futur, employée comme mot indépendant non encore incorporé avec l'infinitif. En espagnol, au lieu de lo hare^ je le ferai, nous trouvons la forme plus primitive hacer lo hcy c'est-à-dire facere idhabeo; et en provençal dir vos ai au lieu de je vous dirais et dir vos em au lieu de ?ious vous dirom.

({) Surveyof/janguages,^.2i.

Il est donc hors de doute que ron forma originairement le futur des verbes romans en attachant à l'infinitif le verbe auxiliaire avoir; et Y expression foi d dire ou Je dire ai en est venue facilement à rendre l'idée que nous exprimons aujourd'hui par je dirai (1).

Cet exemple nous montre bien clairement comment les formes grammaticales prennent naissance. Un Français qui ne s'est jamais occupé d'études philologiques regarde les terminaisons de ses futurs comme des formes purement grammaticales, et il ne lui vient pas à ridée de les identifier avec le présent de l'indicatif du verbe avoir. Les Romains ne soupçonnaient pas davantage que amabo fât un mot composé, et pourtant ce temps était formé à l'aide d'un verbe auxiliaire aussi sûrement que l'est le futur français. Le futur latin succomba aux ravages de l'altération phonétique. Quand les lettres finales perdirent leur prononciation distincte, il devint impossible de ne pas confondre l'imparfait amabam avec le futur amabo. Le procédé que nous avons déjà appelé le renouvellement dialectal fournit alors un futur nouveau ; en efTet fiabeo se rencontrait quelquefois, en latin, uni à un infinitif, comme, par exemple, àanshabeo dicere^ et l'union de ces mots est arrivée insensiblement à exprimer l'idée du futur(2) . De quelque côté que nous jetions les yeux, nous voyons le futur exprimé au moyen de la composition. L'anglais emploie / shall et / will, a je dois » et « je veux. »

(1) Le premier, si je ne me trompe, qui ait ainsi expliqué Torig^ne du futur roman, c'est Castelvedro dans sa ^^orreWûme (Bâle, 1577). Il dit : ec Ciô è con lo 'nfinito del verbo, e col présente dcl verbo Ho, corne Amare Ho, Amare Hai, Amare Ha, Leggere Ho, Leggere Hai, Leggere Ha, e cosi gli altri ». P. HI.

(2) Fuchs, Romaniiche Spraehen, p. 344.

L'allemand forme son futur à l'aide de werden (le gothique vairthan) qui signifiait primitivement « aller, se diriger vers » ; le grec moderne à l'aide de thelô^ «je yeux, » comme dans thelô dôsei, je donnerai; et le roumain à l'aide de vegnir, venir, comme dans veng a vegnir, je viendrai; tandis qu'en français cette expression je viens de dire équivaut à un passé. Je vais dire est presque un futur, bien que cette expression vienne originairement de vado dicere. Le verbe to go, « aller, » est employé dans un sens tout à fait analogue dans le dialecte du Dorsetshire, comme dans cette phrase : / be gwdin to goo a-picAèn stuones, je vais ramasser des pierres. Il est non moins certain que dans les deux dernières lettres de amabo nous retrouvons l'ancien auxiliaire bhûj « devenir » de même que dans ocd, désinence du futur en grec, nous retrouvons l'ancien auxiliaire as être (1).

(1) Le futur se dit en grec 6 (uXXttv, et le verbe (oXXm est employé en grec comme auxiliaire pour former certains futurs. Ce verbe a des significations diverses, mais on peut les rattacher toutes au sanscrit man [manyaie), penser. De même que anyay autre, se change en aXXc;, ainsi tnanye, je pense, se retrouve dans (oXXm. //., II^ 39 :

dnntv It' IfoXXtv iw' ôlX-yta n orovaxo; n Tp«>oî n xoii Aavaoûri, « il pensait

encore à causer des maux et des souffrances aux Troycns et aux Grecs. » //., XXIII, 544 : (oXxiiç àçaipnaioOou cUdXov, « tu penses que tu m'aurais enlevé le prix.» Od., XIII, 293 : cO» àj»' l|uXXt; Xii&iv; «ne pensais-tu pasàt'arrèter? c'est-à-dire n'allais-tu pas ^arrêter?» Ou bien encore dans cette phrase : //., II, 36, rà où tiXcomOai ffxiXXcv, « ces choses ne devaient pass*accomplir^ i» littéralement, « ces choses ne voulaient pas être accomplies. » Ainsi on employait (oXXu en parlant de choses qui devaient probablement arriver, comme si ces choses voulaient elles-mêmes s'accomplir ou ne pas s*accomplir. Et quand plus tard les Grecs oublièrent la signiûcation originelle de (uXXm, ce verbe devint un simple auxiliaire marquant la probabilité. MixXM et lAiXXefiai, dans te sens d'hésiter^ trouvent également leur explication dans le

SIZIÈMI LIÇON. 295

Nous retournons maintenant sur nos pas et nous lous adressons pour la dernière fois cette question lont nous avons dû différer la solution jusqu'à présent : Comment se fait-il que la simple addition du d dans le prétérit anglais Iloved^ ait pu exprimer la transformation d'un amour présent en un amour passé? Puisque la langue anglaise dérive de l'anglo-saxon, et []u'elle est étroitement apparentée au saxon du continent et au gothique, nous nous reportons immédiatement au prétérit gothique, afln de voir si nous n'y [>ouvons pas découvrir quelques traces de la manière iont ce temps fut composé dans l'origine; car après tous les exemples qui nous ont passé sous les yeux, nous devons bien nous attendre à ce que, dans ce caft-ci :^mme dans les autres, les désinences grammaticales ae soient que des débris de mots indépendants.

11 y a en gothique un verbe nasjan, nourrir^ qui fait m prétérit de l'indicatif :

•ingnlier dael pluriel

nas-i-da nas-i-dèdu uas-i-dèdum

nas-i-dès nas-i-dêtuts nas-i-dèduth

nas-i-da — nas-i-dédun.

Le même verbe fait au prétérit du subjonctif :

nas-i-dédljau nas-i-dèdeiva nas-i-dèdeima na»-i-dèdeis nas-i-dèdeits nas-i-ijièdeith

nas-i-dédi na&-i-dèdema.

anscrit man, penser ou considérer. L'ancien norrois formait égale- Dent le futur à Taide de mim, « se proposer, vouloir. »

[Dans tout le centre de la France, les paysans font un usage fré- [uent de vouloir pour exprimer le futur. Des phrases comme il ne ^eui pas mourir encore, elle fie veut pas nous quitter, sont consamment employées pour dire: « il ne mourra pas encore, elle ne loua quittera pas. » Tr.]

296 LEÇONS SUR LA SaENCE DU LANGAGE.

En anglo-saxon ces deux temps ont été réduits de la manière suivante :

Piétérit d« llndicatif ■Ingolier pluriel

ner-ë-de ner-è-don

ner^-dest ner^-don

ner-ë-de ner-é-don.

Prétérit du robjonctif.

ne^€-de ne^ô-don

ne^ô-de ner-ë-don

ner-ènie ner-ë-don.

Voyons maintenant le prétérit du verbe auxiliaire io do en anglo-saxon :

pluriel

dide

didon

didest

didon

dide

didon.

Si nous ne connaissions que le prétérit anglo*saxon tierëde et l'anglo-saxon dide, il ne serait pas très-facile de constater Tidentité de ce dernier mot avec le de de nerëde. Mais ici vous remarquerez combien le gothique l'emporte sur tous les autres dialectes teutoniques pour tout ce qui tient à la comparaison et à l'analyse grammaticales. Ce n'est qu'en gothique, et encore aux personnes du pluriel seulement, que nous trouvons le verbe auxiliaire avec ses formes pleines et entières dédum, dêduth^ dêdun ; cwr les formes du singulier, nasida, nasidês, nasida sont mises pour nasideda, nasidedês, nasideda. Cette même contraction à eu lieu en anglosaxon, non-seulement au singulier, mais aussi au pluriel. Pourtant telle est la similitude entre le gothique

et Tanglo-saxon qu'il n'y a point à douter que leurs prétérits n'aient été coulés dans le même moule. Si nous pouvons avoir foi au raisonnement par induction, il a dû y avoir originairement un prétérit anglosaxon (1) ainsi constitué :

•iogalier

pluriel

ner-é-dide

ner-e-didon

ner-e-didest

ner-ê-didon

ner-è^de

ner-è-didon

Et de même que ner-ë-dide s'est réduit à nerëde, ainsi nerëde donnerait nered en anglais moderne. Par conséquent, le d du prétérit qui change / love en 1 loved, était dans l'origine le verbe auxiliaire to do, et / loved équivaut à Ilove did, ou / did love. Dans certains patois anglais, comme par exemple dans celui du Dorsetshire, on forme le prétérit à l'aide de did {2), quand on veut exprimer une action qui dure ou qui est souvent répétée; on distingue ainsi entre n'edied eesterdae, il est mort hier. » et « the vo'ke did die by hundreds, on mourait par centaines, » bien que died soit originairement identique avec die did.

Ici nous devons aller au-devant d'une question qui se présentera tout naturellement à l'esprit, et expliquer comment a été formé le prétérit anglais did (l'anglosaxon didé), et comment il est venu à signifier le passé. Dans dide la syllabe de n'est pas une désinence, mais la racine elle-même, dont di est un redoublement. Effectivement les prétérits de tous les verbes anciens

(!) Bopp, Grammaire comparée, §ii'20 ; Grimm, Grammaire allemande, U, 845.

(2) Barnes, DarsetMre Dialecte p. 39.

298 Laçons sub Là scisrcb ma lâmoage,

00 farts, ainsi que les appellent les grammairiens modernes, étaient formés dans les langues teutoniques de même qu'en grec et en sanscrit^ au moyen du redoublement, qui est un des principaux procédés grammaticaux pour donner à une racine la force d'un verbe (1). La racine do en anglo-saxon est la même que la racine the dans le grec Hthemi, et que la racine sanscrite dhd dans dadhâmi. L'anglo-saxon dide répondrait donc au sanscrit dadhau, je plaçai.

C'est de cette manière que la plupart des formes grammaticales dans les langues aryennes ou indo-européennes ont été rattachées à des mots indépendants, et que les plus l^ers changements, tels que celui de foot en feet, ou de find en found, qui à première Tue semblaient devoir échapper à toute analyse, ont reçu leur explication claire et complète. Nous voyons donc maintenant ce qu'on entend par la grammaire comparée, qui est l'analyse scientifique des éléments formels du langage, précédée par l'étude comparative de toutes les formes diverses qu'a revêtues une seule et même désinence dans les nombreux dialectes d'une même famille de langues. Les dialectes qui sont du plus précieux secours pour la grammaire comparée de la famille aryenne, sont le sanscrit, le grec^ le latin et le gothique; mais bien souvent le zend et les dialectes celtiques ou slaves répandent un jour inattendu sur certaines formes qui resteraient obscures et inintelligibles, si on ne pouvait les étudier que dans les quatre langues principales. Les résultats obtenus par

(1) Voir Max Mûller^ Letter on the Turanian Languages, pages 44^ 46.

SIXdteB LEÇ02f. 299

s trayaux tels que la Grammaire comparée de Bopp LiYent se résumer en quelques mots. Lies lignes esitielles de la grammaire indo-européenne étaient 6es avant que la famille aryenne se fût brisée en donalités distinctes. C'est pourquoi les grands faits unmaticaux, la dérivation, la déclinaison et lacon- ^son» sont en réalité les mêmes dans le sanscrit, ^rec, le latin, le gothique et les langues congénères ; . dissemblances apparentes trouvent leur explication DS les particularités phonétiques propres à chaque lion, et, ainsi que nous l'avons fait observer dans le leçon précédente, ce qu'on appelle l'histoire ou le veloppement des langues aryennes n'est après tout le la marche de la corruption phonétique. Lorsqu'on t parvenu à faire remonter les désinences grammaales de toutes ces langues à leur forme la plus priitive, il est possible, dans bien des cas, d'en retrouver signification originelle. Toutefois ces découvertes ne uvent reposer que sur des inductions seulement, car période durant laquelle les parties constitutives de grammaire aryenne primitive gardèrent, dans le irler et dans l'esprit des Aryens, cette existence disicte que nous avons observée dans le futur provençal r vos ai, cette période était arrivée à son terme avant le le sanscrit fût le sanscrit ou que le grec fût le grec, lant à la réalité de cette période antéhistorique, il »us est tout aussi impossible d'en douter que de l'exisice des antiques forêts qui ont formé ces épaisses uches de houille que nous semblons ne jamais deir épuiser.

Mais nos inductions nous permettent de pénétrer us profondément dans la vie de ces premiers âges.

En supposant qu'il ne nous restât aucun fragment du ^ latin, et que le nom même de Rome et celui de l'idiome qui s'y parlait nous fussent inconnus, la comparaison des six dialectes romans nous permettrait d'affirmer qu'il y eut un temps où tous ces dialectes se confondaient en une langue parlée par une peuplade pen nombreuse; et en rassemblant les mots qui sont com- [| muns à ces dialectes, nous pourrions, dans une certmne s mesure, reconstruire le langage originel, et tracer un tableau de la civilisation des Romains telle que nous la trouverions reflétée par ces mots communs. C'est ainsi que la comparaison du sanscrit, du grec, du latin , du gothique , du celtique et du slave, nous révèle la situation matérielle, politique et morale de nos ancêtres. Les mots qui ont, autant que cela est possible, la même forme et la même signification dans toutes les langues indo-européennes, ont dû exister avant la dispersion de la famille aryenne, et si nous les interprétons avec soin, ils nous feront connaître le degré de civilisation qu'avaient atteint les Aryens avant de quitter leur patrie commune. Le langage seul suffit pour prouver qu'à l'époque dont nous parlons, les Aryens menaient la vie d'agriculteurs nomades, semblable à celle que nous dépeint Tacite dans son Le moribus Germaniœ. Ils connaissaient le labourage, le tissage et la couture; ils savaient faire des routes, et bâtir des maisons et des navires ; ils avaient compté au moins jusqu'à cent. Ils avaient rendu domestiques les animaux les plus utiles, la vache, le cheval, la brebis et le chien; ils connaissaient les principaux métaux, et ils se servaient de haches de fer, soit pour la guerre, soit pour les travaux de la paix. Ils avaient

SIXIÈME LlâÇOM. 301

reconnu les liens du sang et du mariage; ils obéissaient à des chefs ou rois; et ils avaient sanctionné par des coutumes et par des lois la distinction entre le bien et le mal. Ils avaient conçu l'idée de la divinité et ils l'invoquaient sous des noms divers. Tous ces faits nous sont révélés par le langage. Car si nous trouvons dans le grec, le latin , le gothique , le celtique ou le slave qui, une fois détachés de la souche commune, n'ont guère eu de contact avec le sanscrit, le même mot que dans cette dernière langue pour exprimer le fer^ n'est-ce pas la preuve péremptoire que le fer était connu avant la séparation de la famille aryenne ? Or fer se dit en gothique àis et en sanscrit ayas, et puisque ce mot n'a pu être emprunté par les Indiens aux Germains, ni par les Germains aux Indiens, il s'ensuit nécessairement qu'il existait au temps où les ancêtres de ces deux peuples vivaient en commun. Nous ne rencontrerions pas le même nom pour maison eu sanscrit, en grec, en latin, en slave et en celtique (1), si les maisons n'avaient pas été connues avant la séparation de ces dialectes. C'est en procédant de la sorte qu'il a été possible de tirer de l'étude attentive du langage une histoire de la civilisation aryenne remontant bien audelà des temps où les documents historiques peuvent atteindre (2).

Le nom même dUArya appartient à cette histoire, et je consacrerai le reste de cette leçon à raconter l'ori-

(1) Se. dama; grec ^optc^; lai. domus; slav. domu; eelt. daimh.

(2) Voir Max Mûller, Essay on Comparative Mythology, Oxford EssaySf 1856 ; traduit en français^ Paris, A. Durand^ 1859. [Cf. aussi Adolphe Pictet^ Origines européennes ou Aryas primitifs^ essai de paléontologie linguistique, 8% 2 vol. 1829 et 1862. Tr.j

302 UEÇOIfS SUR LA SaENCK DU LANGAGE.

gine de ce vieux mot et comment il s'est répandu dans le monde. Si le temps me Teitt permis, j'aurais voulu dire quelques mots aujourd'hui de la Mythologie comparée, cette branche de notre science qui fait pour les mots altérés ce que fait la grammaire comparée pour les désinences, en découvrant leur forme et leur signification primitives : mais ces explications nous entraîneraient trop loin ; et comme on m'a souvent demandé d'où est venu le nom A' aryenne à la famille de langues dont nous venons de nous occuper, je sens qu'il est de mon devoir d'entrer à ce siget dans certains détails.

Arya* est un mot sanscrit, et dans le sanscrit de l'époque que nous appellerons moderne il signifie nobk, de bonne famille. Mais originairement c'était un nom national, et nous le trouvons encore avec cette signification dans le recueil des lois des Mânavas, où l'Inde est appelée Ârya-âvarta, la demeure des Âryas (1). Dans le sanscrit archaïque, dans les hymnes des védas, dry a se rencontre fréquemment comme le nom d'une nation, comme un titre d'honneur, qui désigne les adorateurs des dieux qu'invoquent les brahmanes , et qui les distingue de leurs ennemis; ceux-ci sont appelés dans les védas Dasyus. Ainsi dans le Rig-^veda , I, 57, 8» nous lisons l'invocation suivante à l'un des dieux, Indray qui, sous certains rapports, répond bien au grec Zeus : « Connais les Âryas , ô Indra , et ceuji qui sont Dasyus ; punis les impies , et livre^les aux mains de ton serviteur 1 Sois le puissant auxiliaire de ceux qui adorent, et je célébrerai tes bienfaits aux

jours de fête. »

[\) Arya-bhûmi, et Arya-desa, sont usités dans le même sons.

SmÈMK LEÇON. 303

Dans la littérature dogmatique des derniers temps le l'âge ifédique, Ârya est le nom distinctif des trois premières classes, les Brahmanes, les Kshatriyas et les Taiftyas, pour les séparer de la quatrième classe, les >ûdras. Dans la èatapatha-Brâhmana il est écrit en ermes précis : « Les Brahmanes , les Kshatriyas et 68 Yaiéyas sont seuls Âryas, car ils sont admis aux sacrifices. Ils n'adresseront pas la parole à tout le nonde, mais seulement au Brahmane, au Kshatriya, 3t au Vai6ya. S'ils ont à parler avec un âûdra, qu'ils lisent à un autre homme : Dis ceci à ce Èûdra. Telle est

[a loi. »

Dans V Atharva-veda (IV, 20, 4; XIX, 62, 1) nous rencontrons cette expression « voyant toutes choses, le Sûdra comme l'Âyra » , où Sûdra et Âyra sont rois pour le genre humain tout entier.

Ce mot ârya avec un â long est dérivé de arya avec un a bref, et dans le sanscrit moderne ce nom de arya avec a bref s'applique au VaiSya ou membre de la troisième caste (1). Ce qu'on appelle la troisième caste a dû se composer à l'origine de la grande majorité de la société brahmanique, puisque tous ceux qui n'é* talent ni soldats ni prêtres étaient des Vaiéyas. On comprend donc facilement qu'un nom qui s'appli-' quait primitivement aux propriétaires et aux cultivateurs du sol, ait pu être usité par la suite pour dési^ gner tous les Aryens en général (2). Mais d'où ce nom

{{) PAnifUyïWii, 103;

(2) Dans un des védâs^ arya atec un a brcf> est emplojré comme ànja et opposé à ilidra. Nous lisons (Vùj, san, XX, 17): « Quelque faute que nous ayons commise dans le village^ dans la forêt, dans la maison, en plein air, contre un Sûdra, contre un Arya, tu es notre salut. »

de arya était-il venu dans le principe, c'est là une question dont Texamen approfondi nous demanderait trop de temps. Pour le présent je dois me contenter de dire que la signification étymologique d'Ârya semble être u celui qui laboure ou cultive » , et que ce mot se rattache à la racine de arare (1). 11 semblerait que les Aryens eux-mêmes firent choix de ce nom pour se distinguer des races nomades, les Touraniens^ dont le nom primitif Toiira exprime la vitesse du cavalier. DansFlnde, ainsi que nous l'avons vu, ce nom d'Ârya, en tant que nom national, tomba plus tard dans l'oubli, et ne fut conservé que dans le mot Aryàvarta, le séjour des Aryens. Mais il a été gardé plus fidèlement par lesZoroastriens qui émigrèrent de l'Inde vers le nord-ouest, et dont nous pouvons étudier les doctrines religieuses dans les fragments du Zend- AvestUy qui sont parvenus jusqu'à nous. Or en zend le mot Airya signifie vénérable, et il est en même temps le nom du peuple (2). Au premier chapitre du Vendidâd^ dans lequel Ahouramazda explique à Zarathoustra Tordre dans lequel il créa les différentes parties de la terre, nous trouvons Ténumération de seize contrées qui étaient toutes pures et parfaites au sortir des mains d' Ahouramazda, mais qui furent souillées successivement par Angro mainyus ou Ahriman. La première de ces contrées est appelée Airyanem vaêjo, Arianum semen^ la semence ou la souche des Aryens^

(i) [D'autres savants ont indiqué pour le mot Arya des étymologies différentes de celles que propose ici M. MùUer. Voir Lassen, Indische Mterthumskunde, 1. 1 ; Benfey, article Indien dans ÏEncyclopédie d'Ersch et Gruber; E. Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, etc. Tr.]

(2) Lassen, hid, ML, t. I, p. 6.

SIXiiEIIE LEÇON. 305

ot Ton suppose qu'elle était située sur les versants occidentaux du Belour-tagh et du Mustagh,près des sources de FOxus et de Tlaxarte, sur le plus haut plateau de l'Asie centrale (1). De cette contrée qui est appelée leur souche, les Aryens, d'après leurs propres traditions, se dirigèrent vers le sud et vers l'ouest ; et dans le Zend-Avesta toute la région occupée par les Aryens est également appelée Airyâ. L'horizon général du monde zoroastrieu serait marqué par une ligne qui, partant de l'Inde, suivrait la chaîne du Paropamise à l'est, et après avoir remonté vers le nord entre l'Oxus et l'Iaxarte (2) longerait la mer Caspienne de façon à comprendre THyrcanie et le Râgha, et qui descendrait ensuite vers le sud-%st par les frontières de la Nisœa, de l'Arie (c'est-à-dire Haria) et des contréesL arrosées par l'Étymander et l'Arachotos. Ce serait là ce qui est appelé dans le quatrième cardé du Yasht de Mithra « toute la région de l'Arie » , vispem airyô-sayanem (totum Ariœ situm) (3). Le Zend-Avesta distingue les contrées aryennes des contrées nonaryennes (anaîrydo dainhâvô (4), et nous trouvons le vestige de ce nom dans les Âvapià)cai qui habitaient sur les frontières de l'Hyrcanie (5). Les géographes grecs

(1) Lassen, Ind. Alt. y t. I, p, o26.

(2) Ptolémée connaît les *Apiaxai, près de l'embouchure de Tlaxarte. Ptol. Vl> 14; Lassen, loc. ciL, \, 6.

(3) Bumouf, Yaçna, Notes, 6i. Le Zend-Avesia emploie, dans le même scns^ l'expression « provinces aryennes », airyanàm dasyunàmt gcn. plur., ou airyâo dainhâvô, provincias Arianas. Bur- Douf, Yaçna, ; 442 ; et Note$y p. 70.

(4j Bumouf, Note$, p. 62.

(5) Strabon, XI, 7, li ; Plin., HUU nai., VI, i9; Ptol., VI, 2; De Sacy, Mémoires sur diverses antiquités de la Perse, p. 48 ; Lassen, Indisehe Alferthumskunde^ 1, 6. «^

donnent au nom d'Ariana une signification encore plus étendue que le Zend-Âvesta. Tout le pays entre Tocéan Indien au sud, l'Indus à Test, THindou-Koush au nord, les Portes caspiennes, la Garamanie et Fembouchure du golfe Persique à Touest^ est compris par Strabon (XV, 2) sous le nom d'Âriana; c'est ainsi qu'il a pu appeler la Bactriane « lornement de toute TAriana » (1). La religion de Zoroastre s'élant répandue vers l'ouest, la Perse, TÉlymaido et la Médie tinrent à honneur de s'appeler aryennes. Hellanicus, qui écrii^ait avant Hérodote, cite Arya comme un nom de la Perse (2). Hérodote (Vil, 62) nous apprend que les Mèdes s'appelaient Arii ; et Etienne de Byzancc nous a conservé le nom d'Ariana (non pas Aria) pour TAtropatène, la partie septentrionale de la Médie. Quant à l'Ëlymaïde, on l'a fait venir de Ailama qu'on a supposé ôlre une corruption de Airy(tnia (3). Les habitants de la Perse, de la Médie, de la Bactriane et de la Sogdiane parlaient tous à peu près le même

(1) Strabon^Xl^ H ; Burnouf, JSoteSy p. HO. « Dans un autn^ passage, Ératosthëue est cité comme prenant pour limite occiclontaltune ligne qui séparerait la Parthiène de la Médie^ et la Carainanie de la Parctacëne, comprenant ainsi la ville de Yezd et le Korinaii. mais non pas la province de Fars. » — Wilson^ Ariana antiqua. p. 120.

(2) Hellanicus, fragm. i66^ éd. Mùller: 'Afix Oeperucr. x»^.

(3) Joseph Mùller, Journal asiatique, 1839, p. 298. Lassen, ouvraj:i cité, 1, 6. C'est de ce mot que vient l'Élam delà Genèse. Voir Mélanges asiatiques, \, p. 623. Dans les inscriptions cunéiformes qui reproduisent la prononciation du persan sous la dynastie des Arlioménides, la lettre / manque complètement; elle est remplacée par un r dans les noms de Babylone et d'Arbela. Mais le / reparait dans les inscriptions des Sassanides où Ion rencontre Ailau et Airan, Anilàn et Aniran.

idiome (1); il n'est donc pas extraordinaire qu'ils aient \oulu avoir une dénomination commune qui les réunît contre les tribus hostiles du Touran.

Les inscriptions cunéiformes de Darius nous fournissent la preuve évidente que le nom à! Aryen était donné comme titre d'honneur dans l'empire des Perses. Darius lui-même s'appelle A reya eX Ariya-chitray «aryen» et « de descendance aryenne » ; et dans la traduction touranienne de l'inscription de Behistoun, Ahouramazda ou Âuramazda, ainsi que l'appelle Darius, est rendu par « le dieu des Aryens » . Ce même mot se retrouve dans beaucoup des noms historiques des Perses. Dans les inscriptions l'aïeul de Darius est appelé Ariyârâmna, le grec Ariaramnê${^éToà. Vil, 90). Âriobarzanês (c'est-à-dire Euergetês), Ariomanës (c'est-à-dire Eumenës), Ariomardos nous reportent tous à la même origine (2).

Dans un passage cité par Damascius, Eudémus, disciple d'Aristote et presque contemporain des inscriptions de Darius, emploie cette expression « les Mages et toute la race aryemw » (3), évidemment dans le même sens que le Zend-Avesta donne à a toute la région d'Arie » .

(1) necren, Ideen^ 1, p. 337 : ôjxc'ifXwTTciffapa p.i)wov. Straboû, p. 10o4.

(2) Chez les Mèdes, une des classes était appelée 'Ap iUvtici, où nous retrouvons peut-être le moi âr y aj a 7i(u, Ilerod., I, 101.

(3) Mo-fci ^à xai irâv tô "Af eiov ^îvoç, *»; iccd TcOfo -ypaçii 6 EÔ^Yip*;, oi uiv To'iïov, 01 ^k xp-'vov xaXcûai tô voy.Tèv dcTrav xal tô r.v(i)u.iv4&v • tÇ ou ^laxpiO^vai ^i 9iôv o^oftiv xai ^aîaova xaxôv ri çwç xai oxoto; «po tcutwv, «; Ivîcu^ Xi^tiv. Ojtoi ^à CUV xai aùroi pn?à rry à^ioéxpiTcv çoaiv ^loxpivcpivriV ircicSai tt.v ^irniv rjmiyirt'9 twv xçcittovuv, tt^ pièv Vi'ftîaOai tov 'OpopLoéa^v)^ Tn; ^à tôv 'Apiijiavicv.

Dam&scms.QuœstionesdeprimisPrincipiiê, éd. Kopp^ 1826^ cap. 125^ p. 384.

Et lorsque, après avoir subi pendaut de longues années l'invasion et roccupation étrangères, la Perse recouvra son indépendance sous le sceptre des Sassanides, nous voyons les nouveaux rois nationaux, adorateurs de Masdanes , prendre dans les inscriptions déchiffrées par De Sacy (1) le titre de « Rois des Aryens et des non-Âryens » ; en pehlvi, Iran va Ani" rdn; en grec, 'Apiavuv xal 'Avopiavcov.

Le nom moderne de la Perse, Iran^ rappelle encore cet ancien titre.

On a supposé que le nom de VArménie contient le même élément Arya (2). Toutefois Arménie ne se rencontre pas dans le zend, et le nom d'Armina qui désigne l'Arménie dans les inscriptions cunéiformes est d'étymologie douteuse (3). Dans la langue de l'Arménie, art est employé dans le sens le plus étendu pour signifier Aryen ou Iranien; il a aussi le sens de brave et il s'applique particulièrement aux Mèdes (4). Nous voyons donc que, tout en admettant que le mot art/a

({) De Sacy, Mémoire, p. 47 ; Lassen, Ind. Alt,, 1, 8.

(2) Buruouf, Yaçna, Notes, 407; Spiegel, Beitràge zur vergl Sprachf,, I, 31 . Anquctil D*a aucune autorité pour traduire le zcnd Airyaman par Arménie.

(3) Bochart montre [P/ialeg,, 1, 1, ch. 3, col. 20) que le paraphraste chaldalque traduit le Minî de Jérémie par Har Mîni, et, comme le même pays est appelé Minyas par Nicolas Damascène, il en infère que la première syllabe est le sémitique har montagne. (Voir Hawlinson, Glossary, à ce mot.)

(4) Lassen, Ind. Alt., I, 8, note. Arikh est aussi usité en arménien pour désigner les Mèdes, et il a été rattaché par Joseph Mûller à Aryaka, un des noms de laMédie {Journal asiatique, 4839, p. 298). Si, comme Quatremcre Taffirme, les Mèdes et les Perses sont appelés tantôt ari et tantôt anari, remploi de ce dernier nom est une méprise manifeste et ne peut dater que d*une époque beaucoup plus récente où Ton en avait oublié la signiûcation primitive.

SDUÈME LEÇON. 309

n'entre pas dans la composition du nom de l'Arménie, nous ne pouvons douter qu'il ait existé dans la langue arménienne comme nom national et comme titre d'honneur.

A l'ouest de l'Arménie, sur les bords de la mer Caspienne, nous trouvons le vieux nom d'Albania. Les Arméniens appellent les k\haniens Aghovan, et comme gh est mis en arménien pour r ou /, Bore a cru retrouver dans Aghovan le nom de VArie. Cette conjecture laisse beaucoup à désirer; mais dans les vallées du Caucase nous trouvons une race aryenne parlant un idiome aryen, Vos des Ossètes qui s'appellent euxmêmes Iron (1).

Sur les rivages de la mer Caspienne et dans la région baignée par l'Oxus et l'Iaxarte, des peuplades aryennes çt non-aryennes vécurent côte à côte pendant des siècles. Quoique les Aryens et les Touraniens fussent ennemis et constamment en guerre les uns avec les autres, ainsi que nous l'apprend le grand poème épique persan, le Shâ-nâmeh, il ne s'ensuit pas que toutes les hordes nomades qui infestaient les établissements des Aryens aient été tartares de sang et de langage. Dans les épopées indiennes de l'époque moderne, Tourvasa et ses descendants qui représentent les Touraniens, sont maudits et privés de leur héritage dans l'Inde; mais dans les Yédas, Tourvasa est un adorateur des dieux aryens. Même dans le Shânàmeh, des héros persans passent aux Touraniens et

(i) Sjogren, Grammaire ossète^ p. 396. Scylax et Apollodore connaissent^ au sud du Caucase^ un peuple et un pays qu'ils appellent 'Apioi et 'AfMtvia. Pictet, Origines, 67; Scylax, Perip., p. 213., éd. Klausen ; ApoUodori Biblioth., p. 443, c^d. Heync.

les conduisent contre Iran, à peu près comme Coriolan marcha contre Rome avec les Samnites. Ceci nous explique pourquoi un si grand nombre d(;s noms touraniens ou scythes mentionnés par les auteurs grecs, portent l'empreinte évidente de leur origine aryenne. Aspa était le mot perse signifiant cheval, et il n'est guère possible de ne pas reconnaître ce mot dans les noms scythes Aspabota, Aspakara et Asparatha (1). Le nom même des monts Aspasiens, placés par Ptolémée en Scythie, nous reporte àlamômeétymologie. Le mot Arya n*est pas inconnu au-delà de TOxus, où nous trouvons un peuple appelé les Ariacœ (2), et un autre appelé les Antariani (3). Au temps de Darius il y avait un roi des Scythes, nommé Ariantês. Un contemporain de Xcrxès est connu sous le nom A'AripithPs (le sanscrit aryapati ; le zend airyapaiti)\ et Spargapithês ne semble pas sans rapport avec le sanscrit simrgapati « maître du ciel » .

Nous avons ainsi suivi à la trace le mot Arya depuis rinde jusqu'à la Perse et à la Médie, depuis TAryàvarta jusqu'à TAriana; nous y avons rattaché les noms de certaines tribus nomades de la Transoxiane et des Iron du Caucase; et nous avons vu que quelques écrivains croient le retrouver dans Arménie et dans Albania. A mesure que nous approchons de TEurope, les vestiges de ce mot s'effacent davantage sans cependaut disparaître entièrement.

(1) Burnouf, Notes, p. i05.

(2) Ptol., VI, 2, et VI, li. Il y a des 'Avapiâxai sur les frontières dtrH\Tcanie. Strabon, XI, 7; Pline, HisL nat.^ VI, 19.

(3) Sur les Jrismapi et les ^ramaei, Cf. Burnouf, Notes^ p. iOo; Plin., VI, 9.

Deux routes s'ouvraient aux Aryens de l'Asie dans leurs migrations vers l'Occident. L'une, partant du Khorassan (1) dans la direction du nord, passait par le sud de la Russie et menait de là aux rivages de la mer Noire et de la Thrace. L'autre, partant de l'Arménie et suivant les défilés du Caucase ou traversant la mer Noire, arrivait au nord de la Grèce d'où, en longeant le Danube, elle remontait ensuite vers la Germanie. Sur la première de ces deux routes, les Aryens laissèrent la marque de leur passage dans l'ancien nom de la Thrace qui était Arya (2); sur la seconde, nous rencontrons dans l'est de l'Allemagne, près de la Vistule, une peuplade germanique appelée les Arii, et de même qu'en Perse nous avons trouvé beaucoup de noms propres dans la composition desquels Arya entrait pour une part notable, de même dans l'histoire de la Germanie nous retrouvons des noms comme celui diAriovlste (3).

Nous chercherions on vain des traces de cet antique nom national chez les Grecs et chez les Romains, mais certains savants ont cru le retrouver au terme même des migrations aryennes vers l'occident, dans le nom de \ Irlande. L'interprétation commune du mot Erin, « l'île de l'ouest » , est donnée par ceux qui le font venir de iar-inuis, iar-in^ la terre de l'ouest : mais cette étymologie est évidemment fausse (4). Dafts l'an-

(1) Qairizam, dans le Zcnd-A vcsta , Utdrazmis, dans les inscriptions de Darius.

(2) Etienne (ie Bvzanre.

(3) Grimm, Re chf sa Itert humer, p. 292, fait remonter Arii et ÂrU}vis/i/s au gothique harji, armée. Si cette étymologie est bonne^ nous

^^^^^ r<?noncer à cette partie de notre argument.

/ f^ietet, le^ Origines indo-européennes, p. 3^. « /ar, l'ouest, ne

cien irlandais, la forme de ce mot au nominatif est toujours Ériu qui se changera plus tard en Éire : un n final parait aux cas obliques, de même que dans le latin regio, regionis. On a donc pensé que Erin dérive de Er |ou Eri que Ion suppose avoir été l'ancien nom des Celtes irlandais, lequel serait conservé dans le nom anglo-saxon de leur pays, Iraland {{). O'Reilly prétend que er est usité en irlandais dans le sens de noble, absolument comme le sanscrit ârya; mais cette assertion est combattue par d'autres écrivains (2).

s'écrit jamais er ou eir, et la forme larin ne se rencontre nulle part pour Ërin. » Zeuss donne iar^rend, insula occidentalis; mais rend (plus correctement rind) fait rendo au génitif singulier.

(1) Dans l'ancien norrois, nous trouvons Ir^r, des Irlandais; en anglo-saxon, ira, un Irlandais.

(2) Quoique j'avance ces faits d*après l'autorité de M. Pictet, je dois y ajouter la note suivante, qu'un savant, fort versé dans ces matières, a bien voulu m'envoycr ;

(I Le nom ordinaire de l'Irlande, dans les plus vieux manuscrits irlandais, est (h)ériu^ gén. {h)érenny dat. (h)érinti. Le h initial est souvent omis. Avant de chercher l'étymologie de ce mot, il faut d'abord tâcher d'en reconstituer la forme dans l'ancien celtique. De tous les noms anciens de l'Irlande qui se rencontrent dans les auteurs grecs et latins, le seul qui puisse être représenté par hériu est Hiberio, dont nous trouvons l'ablatif singulier, IJiberione, dans le livre d'Armagh, manuscrit latin du commencement du neuvième siècle. Le même manuscrit nous apprend également qu'un des noms du peuple irlandais était Hyberionaces, qu'il n'est pas difficile de dériver du radical Hiberio, Si maintenant nous nous rappelons que les anciens copistes irlandais mettaient souvent un h devant les mots commençant par une voyelle (comme dans h-abunde, h-amndo, h-erimuSy h-ostium), et qu'ils écrivaient souvent b au lieu de r (comme dans bobes, fribuias, corbus^ fabonius)', si nous observons en outre que les noms de l'Irlande en gallois et en breton, Ytcerddonn et Iverdon, nous reportent à un mot de l'ancien celtique commençant par IVER, nous n'aurons pas de peine à donner à Hiberio

Il s'en faut de beaucoup que ces recherches sur le nom primitif de la famille aryenne aboutissent toutes

sa forme latine correcte, c'est-à-dire Irerio, dont la forme correspondantCy dans l'ancien celtique, serait Iveriu^ gén. Iverionos, de même que la forme de Fronto^ dans Tancien celtique, était Frontû, ainsi que nous le savons par Tinscription gauloise de Yieux-Poitiers. Comme le v entre deux voyelles disparaît toujours en irlandais, Iveriû aurait donné ieriu, et, les deux premières voyelles s'étant fondues en une seule, il ne serait plus resté que ériu. Quant au double 71, dans les cas obliques de ériu^ le génitif erenn, par exemple, est à irerionos dans un rapport analogue à celui qui existe entre l'ancien irlandais anmann, a noms », et le sanscrit nàmàni^ latin nomina. Le redoublement du n vient peut-être de Taccent dans Tancien celtique. Quelle étymologie pouvons-nous maintenant offrir pour Iceriû? J'incline à penser qu'il se rattache (de même que le latin ^vemus et le grec "Apcp-voç) au sanscrit avara, postérieur, occidental. C'est ainsi que l'irlandais des, le gallois deheu, droit, sud, est le sanscrit dakskina, a dexter »; et l'irlandais dir ^dans an-dir), s'il est mis pour pd/r, orient, est le sanscrit pûrva, «antérieur ».

« M. Pictet regarde r'iooipvia (Ivernia) de Ptolémée comme le nom qui se rapproche le plus de la forme du mot en question dans l'ancien celtique. Il croit trouver dans la première syllabe ce qu'il appelle rirlandais ibh^ terre, peuplade, et il pense qu'il doit y avoir une connexion entre cet ibh et le védique ibha, famille, et même l'ancien haut allemand ei6a, district. Mais je ferai remarquer d'abord que, d'après les lois phonétiques de l'irlandais, ibha aurait donné eb dans l'ancien irlandais et eabh dans le moderne. En second lieu, Vei de eiba estunediphthongue qui équivaut au gothique d/, à l'irlandais ôiy ôe^ au sanscrit é; et, par conséquent les formes ibh et ib/ta ne sauraient être identifiées avec eiba. En troisième lieu, le mot ibh n'existe pas comme nominatif singulier, bien qu'on le trouve dans le dictionnaire d'O'Rcilly, où l'on peut lire aussi, entre beaucoup d'autres erreurs, son explication du préfixe intensif cr, qu'il traduit par « noble. » Sans doute il est possible de citer des phrases où se rencontre cette forme iM, mais ce n'est autre chose que le datif pluriel, de date très-récente, de tia, descendant. Les districts de l'Irlande recevaient souvent les noms des clans qui les occupaient, et les clans eux-mêmes étaient souvent appelés « les descendants {/lui ht, () d'un tel ». De là Terreur de ce lexicographe. » Whitley Stokes.

314 LEÇOKS srn la sciexce ur langage.

à un résullat Clément ceriain. et j'ai eu soin d'indiquer les points faibles de la chaîne qui rattache le nom de l'antique Arie à celui de l'Irlande moderne; mais les principaux anneaux en sont solides et peu- TenI nous inspirer toute confiance. Rien n'est plus vivace et plus durable que les noms des pays, des peuples, des rÎTÎères et des montages, et bien souTeat ils demeurent alors que de grandes cités et des nations tout enlii'res disparaissent sans quelquefois laisser de trace de leur existence. Rome porte encore aujou^ d'hui, et elle portera probablement toujours, le nom qui lui Tut douné par les premiers colons latins et sabins; et partout oii nous rencontrons ce mot, soit dans Itoumania . ainsi que lesYalaques appellent leur pays; dans rotimanseh, l'idiome des Grisons; dans la dénomination des langues romartfs; dans le nom de Houmici. donné par les Arabes aux Grecs; ou dans Moumé/i", grande province de l'empire ottoman, nous savons i|ue nous devons pouvoir remonter de là à la Home de Romiilus «^t de Rémus. qui servît d'abri aui vieux guerriei-s du l,alium. La ville dont on voit les ruines près de l'embouchure du Oraud Zab. et qu'on nomme génénderaeitt aujourd'hui .Nîmroud, est appelée AMw/' par les péogiaphos arabes, et daus Athur nous reconnaissons l'ancien nom de l'Assyrie que Dion Cassius écrit Alyria, en faisant observer que les barbares changeaient le S en T. L'Assyrie est appelée "h\irà dans les inscriptiuns de Darius (1). Lorsque m lisons le récit des batailles entre les Anglais et ' Sikhs sur les rives du Siitledge, nous ne songeons

lï Cf. RawlinsAn. nlnaart/, ■

ère qu'elles ont été données presque sur les lieux où exandre défit autrefois les rois du Pendjab. Pourit le Sutledge est bien VHesudnis d'Alexandre et le tadru des Indiens, et parmi les plus anciens hyms des vcdas composés environ 1500 ans avant notre 3, nous trouvons un chant de guerre qui célèbre un mbat livré sur les deux bords de la même rivière. Il y a danger, sans aucun doute, à fonder des arguants sur une simple ressemblance de noms. 11 se ut que Grimm ait raison quand il dérive les Arii do icite de Harii, et qu'il nie toute connexité entre ces •ii et notre Arya. Mais puisque des deux côtés on ne ut produire que des conjectures, cette question doit core rester indécise. Cependant, dans la plupart des s, l'observation étroite des lois phonétiques particuîres à chaque langue mettra fin à toute incertitude, îmm, dans son Histoire de la Langue allemande . 228), suppose que Hariva, le nom de Hérat dans 5 inscriptions cunéiformes, doit être rattaché à Arii, nom donné par Hérodote aux Mèdes : mais cette hythèse est inadmissible, car l'aspiration initiale de ariva présuppose un mot commençant en sanscrit r s et non pas par une voyelle, comme Arya. Les marques suivantes feront mieux ressortir Timpornce de cette observation.

La ville de Hérat porte aussi le nom de Heri (1), et rivière sur laquelle elle est bâtie est appelée Herid. Cette rivière est appelée par Ptolémée Apeia; (2) , F d'autres auteurs Ayw; et Am ou l'Arie est le nom

1) W. Ouseiey, Oriental Ceography of Khn îlaukal. Cf. Burnouf, içna. Notes, p. 402.

(2) Ptol., VI, ch. 47.

donné à kt contrée située entre la Parthie (Parlhuwa) à l'ouest, la Margiane (Marghush) au nord, la Bactriane (Bakhtrish) et rArachosie (Harauwatish) à Test , et la Drangîane (Zaraka) au sud. Cette Aria, bien qu'écrite sans un h initial, n'est pas VAriana décrite par Stra- | bon, mais une région indépendante qui en fait partie. ) On a cru retrouver dans Aria VHaraiva (Hariva) des inscriptions cunéiformes, mais cette conjecture est très-incertaine. Dans le Zend-avesta, ce pays est mentionné sous le nom de Harôyu ( 1 ) , comme étant la sixième contrée créée par Ormuzd. Il nous est possible de faire remonter ce nom précédé du h initial, au-delà du temps deZoroastre. LesZoroastriens étaient une colonie partie de Tlnde, et pendant quelque temps ils cohabitèrent avec le peuple dont les chants sacrés nous sont parvenus dans les hymnes védiques. Puis une rupture eut lieu j et les Zoroastriens émigrèrent vers Touest et s'établirent dans TArachosie et dans la Perse. Dans leurs migrations ils firent ce qu'ont fait les Grecs quand ils établissaient de nouvelles colonies, et les Américains, quand ils fondaient de nouvelles

(4) On a supposé que harôyûm, dans le Zend-Avesta, est mis pour haraéveniy et que le nominatif n'était pas Harôyu, mais Haraécô (Oppert, Journal asiatique, 18o<, p. 280). Tout en reconnaissant que cette supposition peut être vraie, car elle est confirmée jusqu'à un certain point par Taccusatif vidôyûm, de vidaévo, ennemi des Divs, je ne vois aucune raison pour ne pas regarder Harôyûm comme l'accusatif régulier de Harôyu^ Vu de l'accusatif étant rendu long par la nasale finale. (Burnouf, Yaçna, Notes, p. 403.) Harôyu serait au nominatif une forme aussi régulière que sarayu en sanscrit, et môme plus régulière, attendu que harôyu présupposerait un n)ot sanscrit, sarasyu ou saroyu, de saras. On trouve aussi sarayû avec un u long. V. Wilson, s. v. M. Oppert a raison d'identifier les habitants d^Haraira avec les ^Hftîoi, et non avec les 'Apioi comme le fait Grimm.

villes. Ils donnèrent à leurs nouveaux établissements et aux rivières qui les baignaient les noms qui leur étaient familiers et qui leur rappelaient la patrie qu'ils venaient de quitter. Or, comme un h en persan présuppose un s en sanscrit, Harôyn serait en sanscrit Saroyu. Effectivement, une des rivières sacrées de rindè, qui est citée dans les Yédas et célébrée dans les poèmes épiques, comme étant la rivière d'Ayodhyâ, une des plus anciennes capitales de l'Inde (aujourd'hui Acwadh ou Hanuman-Garhi, la ville que nous connaissons sous le nom d'Oude), porte le nom de Sarayu, le Sardju moderne (1).

Comme la philologie comparée a pu de cette manière suivre à la trace l'antique nom d'Ârya depuis rinde jusqu'à l'Europe , et constater que c'était le titre originel pris par les Ariens avant leur dispersion, il est tout naturel qu'elle ait choisi ce nom comme désignation distinctive de cette famille de langues qu'on appelait auparavant la famille indo-germanique, indoeuropéenne, caucasienne, ou japhétique.

(1) Ce nom est dérivé de la racine sar ou sri, aller, courir, d*où sarcu, eau, sarit, rivière, et Sarayu, la rivière d*Oude, qui coule près de la capitale du royaume. 11 est probable que de Sarayu ou Sarasyu sont venus Arius ou Heri, et "Apia, ou Hérat. En tout cas, 'Apui, comme nom de Hérat, ne se rattache aucunement à 'Àfia, la vaste région des Âryas.

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