CLASSIFICATION MORPHOLOGIQUE DES LANGUES
Exposé sommaire des langues sémitiques: leur division eu trois branches, la branche araméenne, la branche hébraïque et la branche arabique. — Le syriaque et le chaldéen, les deux principaux dialectes de. raraméen. Monuments érritM du syriaque du deuxième et du quatrième siècle : cet idiome se parle encore chez les Nestoriens du Kurdistan. Le chaldéen, lanj^e de Jésus-Christ et de ses disciples; des firagments du livre d'Ezra^ et les Targums, nous en donnent des spécimens : les Talmuds de Jérusalem et de Babylone, et laMassore, rédigés en chaldéen altéré. Inscriptions cunéiformes de Babylone et de Ninive. Uvre cTAdam, Les Nabatéent, Agriculture nabaiéerme, — Vhébreu^ l'ancienne langue de la Palestine depuis le temps de Moïse; sa parenté probable avec le phénicien et le car' thaqinois, — V arabe, sorti de la péninsule arabique. Inscriptions himyaritiques. — L'abyssinien ou le ghez. Les Moallakât, les plus anciens textes arabes. — Le berber, le haussa, le galla^ le copte^ dont le caractère sémitique est indécis.^ — La dénomination de familles ne s'applique proprement qu'aux langues aryennes et sémitiques. Divers degrés de parenté entre les langues. — Langues touraniermes^ celles qui sont parlées par les races nomades de l'Asie. Le tongous^ le mongol, le turc, le finnois, le «aimyède, le tamoul, le bhoHya^ le tden et le malais* Traits caractéristiques de ce groupe de langues. — Histoire abrégée de ces langues et des populations qui les parlent. — Problème de l'unité primitive du langage.
Nous avons terminé dans notre dernière leçon Tana^ lyse du langage, et nous avons trouvé qu'il a pour seuls éléments constitutifs les racines attributives et les racines démonstratives.
Nous reviendrons maintenant sur nos pas pour cher-
cher combien de formes possibles du langage peuvent être produites par la libre combinaison de ces éléments constitutifs, et nous tâcherons ensuite de découvrir si chacune de ces formes possibles a son équivalent dans quelqu'un des idiomes parlés par l'humanité. Nous cherchons, en effet, à établir une classification du langage que nous sommes déjà convenus d'appeler morphologique, fondée entièrement sur la forme des mots, c'est-ànlire sur la manière dont se combinent les racines, sur le procédé par lequel elles se groupent et s'assemblent pour exprimer et coordonner les idées qu'elles représentent; par conséquent, cette classification sera complètement indépendante de la classification ^^n^a/o^'^t/e qui, par sa nature même, est fondée sur les mots eux-mêmes qui ont été transmis tout formés de génération en génération.
Avant, cependant, d'aborder ce sujet qui doit faire l'objet principal de cette leçon, nous avons encore à examiner, le plus brièvement possible, une nouvelle famille de langues, laquelle, comme la famille aryenne, a été établie d'après les principes les plus rigoureui de la classification généalogique, à savoir la famille sémitique. Cette famille est divisée en trois branches : Yaraméenne^ V hébraïque et V arabique (1).
L'araméen occupe la partie septentrionale du domaine que se sont approprié les langues sémitiques; il a été parlé dans la Syrie, la Mésopotamie, et dans une partie des anciens royaumes de Babylonie et d'Assyrie. 11 nous est surtout connu par deux dialectes :1e
(i) Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, par Ernest HenaD, seconde édition. Paris, i858.
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syriaque et le chaldéen. On donne le premier nom à la langue qui nous a été conservée dans une version de la Bible qu'on appelle Peschito (1), dont on place ordinairement la date au deuxième siècle, et aussi dans la riche littérature chrétienne du quatrième. Elle s*est perpétuée jusqu'à nos jours, bien que sous une forme très-altérée, chez les Nestoriens du Kurdistan, aux environs des lacs de Van et d'Ourmia, et chez quelques populations chrétiennes de la Mésopotamie ; des mis-* sionnaires américains (2), établis à Ourmia, oqt essayé de rendre à ce patois quelque régularité grammaticale en publiant des traductions et une grammaire du dialecte qu'ils appellent le néo-syriaque (3).
Le nom de chaldéen a été donné à la langue adoptée
(i) Peschito signifie simple. L'Ancien Testament fut traduit de i^hébreu, le Nouveau Testament du grec, vers Tan 200> sinon plus tôt. Saint Éphrem vivait au milieu du quatrième siècle. Pendant le huitième et le neuvième siècle, les Nestoriens de Syrie étaient les guides intellectuels des Arabes^ mais cette suprématie commença à décliner au dixième siècle. Au treizième siècle, Gregorius Barhebrseus (Abolfaraj) rendit un éclat momentané à la littérature de son pays. Voyez Renan, p. 257.
(2) NM. Perkins et Stoddard, dont le dernier a composé la grammaire 'publiée dans le Journal of the American oriental Society, vol. V, numb. 1.
(3) L^extrait suivant d'Allon [Mémoires de Sherman) montrera avec quelle facilité des personnes, même intelligentes, se trompent ou se laissent tromper par d'autres, pour ce qui regarde les langues et leur parenté : a Je n'oublierai jamais le plaisir que ressentit M. Sherman quand il découvrit que le docteur Nolan et Assaad y*Kijath, de Beyrouth^ quand ils parlaient, l'un le patois celtique de l'Irlande, l'autre le syro-phénicien, pouvaient se comprendre et soutenir l'un avec Tautre une conversation. Par là se trouvait mis hors de doute, selon lui, le fait longtemps contesté de l'établissement eu Irlande de colons phéniciens qui auraient été les premiers habitants de nie (p. 215). »
354 LicgoNS sur la s^ienck du langage.
par les Juifs pendant la captivité de Babylone. Bien que les Juifs n'aient jamais oublié leur langue sacrée, ils commencèrent bientôt à se servir de l'idiome de leurs conquérants, non-seulement pour la conversation, mais aussi pour la composition littéraire (1). Le livre d'Ësdras contient des fragments en chaldéen, contemporains des inscriptions cunéiformes de Darius et de Xerxcs, et plusieurs des livres apocryphes , bien qu'ils ne nous soient parvenus qu'en grec, ont trèsprobablement été composés originairement en chaldéen et non en hébreu. Les Targums (2), comme on les appelle, ou traductions et paraphrases de l'^Ancien Testament, composés pendant les siècles qui ont immédiatement précédé et suivi l'ère chrétienne, nous ' donnent un autre spécimen de Taraméen ou langue . babylonienne transplantée en Palestine (3). Cet aramcen était la langue de Jésus-Christ et de ses disciples : les quelques mots qui nous sont conservés dans le Nouveau Testament, tels qu'ils ont été prononcés par Notre-Seigneur dans sa propre langue , comme TalithaKumi, Ephphatha^ Abba, ne sont pas de Thébreu, mais du chaldéen ou deT^raméen qui était alors le dialecte vulgaire de la Judée (4).
Après la destruction de Jérusalem, cet idiome coii-
[\) Renan, p. 214 $eq. : « Le chaldéen biblique serait un dialecte aramécn légèrement hébraïsé. »
(2) De l'arabe tarjam, expliquer ; Drogman se dit en arabe tarjamdn,
(3) tt Les plus anciens Targums sont ceux d'Onkclos et de Jonathan, écrits dans le second siècle après Jésus-Chrisl. Quelques autres sont d'une épo(iuc beaucoup plus moderne et postérieurs même au Talmud. » — Renan, p. 220.
(4) Renan, pp. 220-222.
tinua à être la langue littéraire des Juifs. Le Talmud de Jérusalem du quatrième siècle, et celui de Babylone du cinquième, nous présentent le chaldéen tel que le parlaient les Juifs lettrés établis dans ces deux contrées, mais très-altéré et corrompu par un mélange d'éléments étrangers (1). Ce dialecte resta la langue écrite des Juifs jusqu'au dixième siècle, et vers cette époque la Massare fut rédigée en chaldéen (2). Bientôt après, le chaldéen judaïque se vit dépossédé par l'arabe, et perdit toute existence, même littéraire. En effet, quand Tarabe cessa à son tour d'être la langue des Juifs, au treizième siècle, ceux-ci revinrent à une sorte d'hébreu modernisé qu'ils emploient encore pour leurs compositions savantes (3).
Il est curieux que la branche araméenne de la famille sémitique, bien qu'à cette branche appartint originairement la langue des grands empires de Babylone et de Ninive, ne nous soit parvenue que dans la littérature des Juifs et des chrétiens de Syrie. Il a dû exister une littérature babylonienne, car la sagesse des Chaldéens avait acquis une réputation qui n'aurait pu guère se soutenir sans une littérature. Abraham a dû parler araméen avant d'émigrer en Chanaan. Laban parlait le même dialecte, et le nom qu'il
(1) Le Talmufl (iDstruction) se compose de la Mishna et de la Gemara. Mishna signifie répétition^ à savoir de la loi. La Mishna a été réunie et écrite, vers 218, par Jehuda. La Gemara est une continuation et un commentaire de la ^fishna; celle de Jérusalem fut achevée vers la fin du quatrième siècle, et celle de Babylone vers la fin du cinquième.
(2) Imprimée pour la première fois dans la Bible rabbinique. Venise, i525.
(3) Renan, IV, 1 ; § 3*
donna au monceau de pierres qui devait être le monument de son alliance avec Jacob, Jegarsahaduûia^ est syriaque , tandis que Galeedy le nom donné par Jacob, est hébreu. Si nous devons jamais connaître cette ancienne littérature babylonienne, ce sera nécessairement par les inscriptions cunéiformes qui ont été dernièrement rapportées de Babylone et de Ninive. Elles sont évidemment écrites dans une langue sémitique ; sur ce point il ne peut plus y avoir de doute, et, bien que leur déchiffrement n'ait avancé que lentement, plus lentement même que Ton ne s'y attendait à une cerlaine époque, nous avons tout lieu d'espérer que les efforts persévérants des assyriologues seront un jour couronnés de succès. Dans une lettre datée d'avril 1853, sir Henry Rawlinson écrivait :
« Sur les tablettes d'ai^ile que nous avons trouvées à Ninive, et qui se comptent maintenant par milliers, nous avons des traités didactiques qui embrassent presque tous les sujets sous le soleil; on y trouverait des grammaires et des dictionnaires, tout ce qui concerne Tari de l'écriture, la notation numérique, les poids et les mesures, les divisions du temps, la chronologie, l'astronomie, la géographie, l'histoire, la mythologie, la géologie, la botanique, etc. En un mot, nous avons maintenant à notre disposition une véritable encyclopédie de science assyrienne. »
Considérant le succès avec lequel on a déchiffré toute une classe d'inscriptions cunéiformes, celles de la Perse, il n'y a nulle raison de douter que toute cette encyclopédie ne se lise un jour aussi facilement que nous lisons maintenant les annales de la montagne de Darius.
Il y a cependant un autre misérable reste de ce qui était jadis la littérature des Ghaldéens ou des Babyloniens, c'est le Livre et Adam ^ et d'autres écrits du même genre conservés par les Mendaïtes ou Nasoréens, secte curieuse établie près de Bassora. Bien que la rédaction de ces livres soit aussi récente que le dixième siècle après Jésus-Christ , on a supposé que, sous une incrustation moderne d'extravagantes et folles imaginations, ils contiennent encore quelques germes de la véritable science babylonienne. En effet, ces Mendaites ont été identifiés aveô les Nabatéens, qui sont mentionnés aussi récemment que le dixième siècle de notre ère, comme une race purement païenne, et distincte des juifs, des chrétiens et des mahométans(l). En Arabe, le nom de nabatéen (2) est employé comme synonyme de babylonien, et ce nom est même donné à toutes les populations d'origine araméenne établies depuis les temps les plus reculés entre TEuphrate et le Tigre (3). On suppose que les Nabatéens, qui sont cités vers le commencement de l'ère chrétienne, comme une race célèbre pour sa connaissance de l'astronomie et de toutes les sciences , étaient les ancêtres des Nabatéens du moyen âge , et les descendants des anciens Babyloniens et Ghaldéens. Vous avez pu lire dernièrement dans des journaux littéraires des notices sur un traité intitulé Agriculture nabatéenney qui n'existe que dans une traduction arabe écrite par Ibn Wahshiyyah le Chaldéen vers Tan 900 de notre ère, mais dont l'original , composé en ara- Ci) Renan, p. !I41 .
(2) Ibid.y p. 237.
(3) Quatremère, Mémoire iur les Nabaiéem, p. 116.
méen par Kouthami , a été rapporté au commencement du treizième siècle avant Jésus-Christ (1). Nous n'avons pas encore les éléments nécessaiœs pour nous prononcer sur Tâge de cet écrit, mais d'après ce que nous savons il parait plus probable que c'est une compilation faite par un Nabatéen qui vivait vers le quatrième siècle de notre ère (2); et, bien qu'il renferme d'anciennes traditions qui remontent peut-être aux époques florissantes de la monarchie babylonienne, on ne serait guère fondé à regarder ces traditions altérées comme une image fidèle de l'antique civilisation de la race araméenne.
La seconde branche de la famille sémitique est Vhébraïque, représentée principalement par l'ancienne langue de la Palestine. On peut dire que Thébreu a été parlé et écrit dans cette contrée depuis le temps de Moïse jusqu'à celui de Néhémie et des Machabées, quoique, à la longue, il ait subi d'importantes modifications et admis un mélange considérable de formes araméennes, depuis la captivité de Babylone, etsur-
(1) Ihn Wahshiyyah était musulman, mais sa famille n*était convertie que depuis trois générations. 11 a donné des traductions d*un certain nombre d'ouvrages nabatéens, et trois de ces traductions nous sont parvenues Ce sont: i° Y agriculture nahatéenne ; 2*» le Traité des poisons; 3® Xa Livre dèTenkeiusha (Teucros) le Babylonien^ et des fragments du Livre des secrets du soleil et delà lune, V -tgriculture nabatéenne a été rapportée par Quatrenière {Journal asiatique, 1835) à la période qui s'est écoulée depuis Bélésis, qui délivra les Babyloniens de la domination des Mcdes, jusqu'à la prise de Babvlone par Cyrus. M. Chwolsohn de Saint-Péttîrsbourg, qui a examiné tous les manuscrits» plact» Kouthami an commencement du treizième siècle avant Jésus-Cbrist.
(2) Renan, Mémoire sur l'âge du livre iixtitulé Agriculture nabatéenne, p. 38. Paris, 1860 ; limes, Jan. 31, 1862.
tout depuis la naissance d'une puissante civilisation dans la Syrie voisine de la Palestine. L'ancienne langue de la Phénicie, à en juger par les inscriptions qui nous en restent, était très - étroitement alliée à l'hébreu, et la langue des Carthaginois doit également être rapportée à la même branche.
L*hébreu fut d'abord envahi par des dialectes araméens, par suite de la prépondérance politique de Babylone et encore plus par suite de TascQndant que prit la Syrie ; puis il eut à s'effacer devant le grec, qui fut, pendant un certain temps, la vraie langue de la civilisation dans tout l'Orient ; il fut enfin emporté par l'arabe, qui, depuis la conquête de la Palestine et de la Syrie en l'année 636, s^est emparé de toute la région occupée auparavant par les deux plus anciens rameaux de la tige sémitique, l'araméen et l'hébreu.
Cette troisième branche, l'arabe^ est sortie de la péninsule arabique , où elle est encore la langue d'une masse compacte d'aborigènes. Ses plus anciens monuments sont les inscriptions himyaritiques. A une époque très-reculée, un rameau de cette branche arabique fut transplanté en Afrique, oîi, au sud de l'Egypte et de la Nubie, sur la côte qui fait face à l'Yemen, une des vieilles langues sémitiques s'est maintenue jusqu'à nos jours; c'est \ éthiopien ou Y abyssinien ^ ou, comme les indigènes l'appellent, le ghez. Bien qu'il ne soit plus parlé dans sa pureté par le peuple de l'Abyssinie, il s'est conservé dans leurs livres sacrés, dans les vereions de la Bible, et d'autres ouvrages semblables qui datent du troisième et du quatrième siècle. La langue moderne de l'Abyssinie est Yamharique.
Les premiers textes arabes remontent à une époque
antérieure à Mahomet. On les appelle Moallakâi, littéralement poésies suspendues, parce que, dit-on, c'^ ainsi qu'elles étaient exposées aux yeux du public à la Mecque : ce sont de vieux poèmes populaires qui peignent la vie du désert et ses émotions. Avec Mahomet, l'arabe devint la langue d'une religion victorieuse, et établit son empire en Asie, en Afrique et en Europe.
Ces trois branches, laraméenne, l'hébraïque et l'arabique , ont entre elles une si proche parenté qu'il était impossible de ne pas reconnaître leur origine commune. Aussi loin que nous remontions dans l'histoire de ces langues et de leurs racines, nous trouvons chacune de ces racines nécessairement composée de trois consonnes; chacune d'elles donne naissance à un grand nombre de mots qui en dérivent par un simple changement de voyelles, la charpente des consonnes restant autant que possible intacte. Il est impossible de ne pas reconnaître à première vue une langue sémitique; et, ce qu'il importe surtout de constater, il est impossible de s'imaginer une langue aryenne dérivée d'une langue sémitique, ou réciproquement. Le cadre grammatical est complètement différent dans ces deux familles; ce qui n'exclut pas, cependant, la possibilité d'une origine commune, et la comparaison des racines des langues sémitiques, réduites à leur plus simple forme , avec celles des langues aryennes, est venue confirmer l'opinion des savants qui croient à l'identité primitive des éléments matériels d'où toutes ces langues sont sorties.
D'autres langues que l'on suppose appartenir à la famille sémitique sont les dialectes berbers de l'Afrique s('plentrionale, lesquels, avant l'invasion des Arabes,
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étaient parlés sur la côte depuis l'Egypte jusqu'à l'océan Atlantique , et sont maintenant relégués dans l'intérieur. On a aussi rangé dans la même famille quelques autres langues de T Afrique, telles que le haussa, le galla, et la langue de l'Egypte depuis les premières inscriptions hiéroglyphiques jusqu'au copte qui a cessé d'être une langue parlée depuis le dix-septième siècle. Toutefois le caractère sémitique de ces dialectes est loin d'être aussi clairement défini, et leur degré exact de parenté avec les langues sémitiques, proprement dites, est encore à déterminer (1).
Rigoureusement parlant, les familles aryenne et sémitique sont les seules qui méritent réellement ce titre de familles. Toutes deux présupposent l'existence d'un système grammatical complètement élaboré avant la séparation des dialectes. Leur histoire depuis le convmencement est plutôt celle de la décomposition que du développement; de là cet air de famille auquel il est impossible de se méprendre et qui distingue encore leurs derniers descendants. Le langage du cipaye indien et celui du soldat anglais sont, à parler strictement, une seule et même langue. Us sont tous deux construits de matériaux qui avaient reçu leur forme définitive avant que la branche teutonique se fût séparée de la branche indienne; aucune racine nouvelle
(\) Plusieurs excellents articles sur ces membres éloignés de la famille sémitique ont été publiés par le docteur Lottner dans les Transactions of the Philological Society y 1861, p. 20, sous ce titre : « Sur les familles de langues sœurs, particulièrement sur celles qui se rattachent à la famille sémitique. » Cependant la parente de ces langues avec l'arabe, l'hébreu et le syriaque, n'est pas tout à fait aussi certaine et étroite que le terme de familles de langues sceurs semblerait l'impliquer.
n'y a été ajoutée depuis cette époque, et les formes grammaticales qui se sont plus tard développées en anglais ou en hindoustani ne présentent, quand on les examine de près, que de nouvelles combinaisons d'éléments qui ont existé, dès le principe, dans tous les dialectes aryens. Dans la terminaison de l'anglais h ?^, et dans les deux lettres qui terminent le mot français il est, lettres que la prononciation dissimule, mais que récriture a conservées, nous reconnaissona le résullat d'un acte accompli une fois pour toutes avant la première dispersion de la race aryenne, et dont les effets se sont perpétués jusqu'à nos jours : la combinaison de la racine attributive as avec la racine démonstrative ti.
C'était rhabitude de Nabuchodonosor de faire imprimer son nom sur toutes les briques employées pour édifier ses immenses palais. Ces palais sont tombés en ruine, mais leurs débris ont été emportés pour bâtir (le nouvelles villes, et, en examinant les briques dont sont formés les murs de la cité moderne de Bagdad, sur les bords du Tigre, sir Henry Rawlinson a découvert sur chacune d'elles les traces évidentes de cette signature royale. C'est un exemple de ce qui nous arrive quand nous examinons la structure des langues modernes : elles aussi ont été construites avec les matériaux enlevés des ruines des langues anciennes, et chacun de leurs mots, quand nous les considérons attentivement, nous laisse voir clairement l'empreinte que lui ont donnée dès le commencement les pères des familles aryenne et sémitique, les fondateurs dec^s deux grands empires du langage.
Les langues, cependant, ne sont pas tcuijours liées
par une aussi étroite parenté. Elles peuvent se scinder aTant que leur système grammatical se soit définitivement fixé, et, dans ce cas, nous ne pouvons pas nous attendre à y trouver les mêmes caractères évidents d'une descendance commune que, par exemple, dans les dialectes novo-lalins, le français, l'italien et l'espagnol. Elles pourront avoir bien des traits de ressemblance, mais elles offriront aussi un développement postérieur et particulier à chacune d'elles , dans les mots et dans les formes grammaticales. Quant aux mots, nous voyons que même les langues qui ont entre elles des rapports aussi intimes de fraternité que les six idiomes romans diffèrent pour quelques-unes des expressions les plus ordinaires. Au lieu du latin frater, et du français frère, nous trouvons en espagnol hermano^ mutation pour laquelle il y avait une excellente raison : le mot latin frater, changé en fray et frayle, a^ait été employé pour signifier un frère ou religieux; on sentit l'inconvénient de n'avoir qu'un mot pour exprimer deux idées qu'il importait quelquefois de distinguer, et alors par une sorte d'élimination toute naturelle on écarta le mot frater dans le sens de frère, et on le remplaça par germanus, synonyme que fournissait le riche fonds de la langue latine. De même le mot latin pour berger, pastor^ était si souvent employé pour signifier le pasteur du peuple qu'il fallut un nouveau nom pour le pasteur des troupeaux; c'est ainsi que berbericus, de berbex ou vervex, bélier, remplaça/w^/or et A&s'mi berger , Au lieu de l'espagnol enfermo, nous trouvons en français malade, en italien ammalato. Des langues apparentées d'aussi près que le grec et le latin se sont arrêtées à des expressions
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différentes pour fils, fille, frère, femme, homme, ciel, terre, lune, main, bouche, arbre, oiseau, etc. (1). C'est-à- dire que, sur une foule de synonymes fournis par les nombreux dialectes de la famille aryenne , les Grecs en ont conservé un , les Romains un autre. Il est clair que ce principe de l'adoption spontanée des mots une fois admis et opérant librement, des langues issues d'une même source peuvent finir par a\oir un vocabulaire tout à fait différent pour les objets les plus familiers. Le nombre des synonymes véritables est souvent exagéré, et quand on nous dit qu'en islandais il y a cent vingt noms pour île, en arabe cinq cents noms pour lion (2), et mille pour épée (3), il ne faut pas douter que beaucoup dé ces mots ne soient purement des métaphores, des qualifications poétiques. Mais quand même une langue mère n'aurait que quatre ou cinq synonymes pour désigner les mêmes objets , il est évident que quatre langues pourraient en être dérivées, dont chacune serait en apparence tout à fait distincte des autres.
Ceci n'est pas moins vrai pour la grammaire. Quand, par exemple, les langues romanes formèrent leur nouveau futur en plaçant le verbe auxiliaire habere, avoir, après l'infinitif, rien absolument ne les empêchait d'adopter quelque autre combinaison pour exprimer le temps à venir : le français aurait pu préférer Je vais dire ou ;V dirvais, à je dirai, et dans ce cas le futur français eût été complètement différent du futur italien. Si de tels changements sont possibles dans des
(1) Voyez Letter on 'furanian Languages, p. 62.
(2) Renan, Histoire des langues sémitiques, p. 137.
(3) Pococke, IS'otes ta ^bul/aragius, p. i53; Glassology^ p. 351
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langues littéraires déjà aussi anciennes que le français et l'italien, nous devons nous attendre à en trouver de bien autres dans des langues qui, comme je l'ai dit, se sont séparées avant que leur grammaire et leur vocabulaire se fussent définitivement fixés. Si nous pensions y rencontrer ces traits de ressemblance frappante qui prouvent la fraternité des membres des familles aryenne et sémitique, nous serions nécessairement désappointés, car ils ne peuvent exister dans ces langues. Mais il y a des règles pour déterminer les degrés de la parenté, même la plus éloignée , qui puisse exister, dans le vaste domaine du langage, entre deux ou plusieurs idiomes; ces règles suffisent, au moins, pour faire ajourner les conclusions trop hâtives de ceux qui voudraient nier qu'il soit possible d'assigner avec quelque vraisemblance une origine commune à des langues qui diffèrent plus l'une de l'autre que le français et l'italien, le sanscrit et le grec, l'hébreu et l'arabe. Ceci vous paraîtra plus clair quand nous aurons examiné les principes de ce que j'appelle la classification morphologique du langage.
Comme toutes les langues, autant que nous pouvons en juger à présent, peuvent se réduire en dernière analyse à des racines attributives et démonstratives, il est manifeste que, selon la manière dont les racines sont unies, nous pouvons nous attendre à trouver trois espèces de langues, ou trois périodes dans la formation graduelle du langage.
1^ Les racines peuvent être employées comme des mots, chaque racine conservant toute son indépendance.
V Deux racines peuvent être jointes ensemble pour
former des mots, et dans ces composés l'une des racines peut perdre son indépendance.
3** Deux racines peuvent être réunies pour former des mots, et, dans ces composés, perdre toutes les deux leur indépendance.
Ce qui s applique à deux racines s'applique également à trois ou quatre ou plus encore. Le principe est le même, seulement il mènerait à une subdivision plus variée.
J'appelle période des racines la première, où chaque racine conserve son indépendance, et où il n'y a pas de distinction formelle entre une racine et un mot; elle nous est représentée surtout par l'ancien chinois, et les langues comprises dans cette première période ont quelquefois été appelées monosyllabiques ou isolantes . y a^i^eWc période des désineticesXd. seconde, où deux ou plusieurs racines s'a^lutinent pour former un mot, l'une conservant son indépendance radicale et l'autre se réduisant à une simple désinence, ainsi que cela a lieu dans la Yaraille touramenm; et les langues qui y sont comprises ont pris le nom àH agglutinantes , de gluten^ glu. Enfin , j'appelle j»^ riode des flexions la troisième, dans laquelle les racines se fondent de telle sorte qu'aucune d'elles ne conserve son indépendance, comme nous le voyons dans les familles aryenne et sémitique ; et les langues qui en font partie ont quelquefois été distinguées par le nom à'orgaïàques ou amalgamantes.
La première période exclut toute altération phonétique.
La seconde exclut Taltération phonétique de la ra-
due principale, mais l'admet dans les éléments secondaires ou déterminatifs.
La troisième admet Taltération phonétique dans la racine principale et dans les désinences.
Quelques exemples feront mieux comprendre cette classification (1).
Dans la première période, représentée par le chinois, chaque mot est une racine, avec sa signification indépendante. Ainsi la où nous disons en latin baculo, avec un bâton, nous disons en chinois // càng ( 2). Dans cette expression, on pourrait prendre p pour une simple préposition, comme le français avec: mais en chinois p est une racine : c'est le même mot qui, employé comme verbe , signifierait se servir. » En chinois, donc, p càng signifie littéralement « se servir de bâton. » Ou bien encore, là où nous disons d la maison^ en latin domi^ les Chinois disent uô-li^ ud signifiant maison, et/i intérieur (3). Le mot ^oxxvjour est en chinois moderne fjitse , primitivement fils du soleil (4).
(i) ^[Comparez, sur ces trois périodes, sur les caractères que i'ou peut faire entrer en ligne de compte, et sur la méthode que Ton doit suivre pour établir une classification naturelle entre les langues^ là où il n'y a point filiation directe, deux articles de M. F. Baudry, intitulés : De la science du langage et de son état actuel, dans la Revue arcA^oyiçwt?, janvier et février 1864. Tr.]
(2) Endlicher, Chinesische Grammatik, p. 223.
(3) /6<rf., p.339.
(4) Dans ce mot, tse (tseu) ne signifie pas fils; c'est une addition qui se rencontre souvent après les noms, les adjectifs et les verbes« Ainsi laOy vieux, + tseu, stgnifie père ; /leï, l'intérieur, + tseu, signifie femme; triang, odeur, -|- tseu, le clou de giroOe; hoa^ mendier, -f- tseUf un mendiant ; hi^ jouer^ + tseu, un acteur. Stanislas
11 n'y a, comme nous l'avons déjà vu, aucune distinction formelle, en chinois, entre un nom, un verbe, un adjectif, un adverbe et une préposition. La même racine, selon la place qu'elle occupe dans la proposition, peut être employée pour traduire les mots grand, grandeur, grandement, être grand. Tout dépend en chinois de l'arrangement convenable des mots dans la phrase. Ainsi ngo là ni signifie « je te bats; » mais ni ta ngô signifierait « tu me bats, » ngô §[in signifie (( un méchant homme ; )) §in ngô signifierait « l'homme est méchant. »
Tant que tous les mots ou parties de mots conservent sensiblement leur signification radicale, une langue appartient à la première période, celle des racines. Aussitôt que des mots comme tse dans ^-ise jour, H dans uô-li à la maison, ou y dans p-cdng avec le bâton, perdent leur sens étymologique et deviennent des signes de dérivation ou de cas, la langue entre dans la seconde période, celle des désinences , à laquelle appartient la grande majorité des langues. Tout le groupe touranien se compose de langues à désinences ou agglutinantes^ et il comprend, à l'exception du chinois et des dialectes congénères , toutes les langues parlées en Asie et en Europe qui ne font pas partie des familles aryenne et sémitique. Sur le vaste continent de l'ancien monde, les langues sémitiques et aryennes n'occupent que ce qu'on peut appeler les quatre péninsules occidentales, à savoir : l'Inde avec la Perse, l'Arabie, l'Asie Mineure, et l'Europe; et nous avons lieu de supposer que même ces contrées ont été habitées par des populations touraniennes avant l'arrivée des nations aryennes et sémitiques.
HUiTlàBU; LEÇON. 369
Cette classe de langues qui forment le groupe touranien a le droit de réclamer toute l'attention du linguiste qui veut écrire l'histoire de la parole humaine. Quelques savants lui refusent le nom de famille; et en effet, si ce nom ne peut s'appliquer qu'aux dialectes aussi étroitement apparentés que le sont entre elles les langues aryennes ou sémitiques, il serait préférable de parler de la classe ou du groupe touranien. Mais que l'on n'abuse pas de cette concession pour fausser notre pensée ; nous ne concluons pas de là que les membres de ce groupe soient sortis de berceaux différents, et que le lien qui les unit, au lieu d'être une affinité généalogique, soit seulement une similitude de conformation.
Ces langues ont en commun des éléments qu'elles ont dû puiser à la même source, et leurs coïncidences formelles, bien que d'un caractère différent de celles qui se remarquent dans les familles aryenne et sémitique, sont cependant telles qu'il est impossible de les attribuer à des rencontres fortuites.
Le mot touranien est employé comme faisant antithèse à aryen, et s'applique aux races nomades de l'Asie en tant qu'on les oppose aux races agricoles ou aryennes.
La famille ou classe touranienne comprend deux grandes divisions: celle du Nord et celle du Sud.
Celle du Nord est quelquefois appelée (72/ra/o-a//aï^{i^ ou ougro-tartare ^ et elle se subdivise en cinq sections : la tongouse , la mongole , la turque , la finnoise , et la samoyède.
Celle du Sud, qui occupe la partie méridionale de l'Asie, est divisée en quatre classes : la tamoule^ qui
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comprend les dialectes du Deccan ; la bhotîya^ les dialectes du Tibet et du Bhotan ; la taîenney les dialectes de Siam, et la ma/aise, les dialectes de Malacca et de la Polynésie.
Sans doute notre attente serait trompée si nous pensions trouver dans cette multitude innombrable de langues le même air de famille qui rapproche les langues sémitiques ou aryennes : mais l'absence même de cet air de famille constitue un des caractères des dialectes touraniens (1). Ce sont des langues de mmades, langues qui, par ce caractère, se distinguent profondément des langues aryennes et sémitiques. Dans les langues de ces deux dernières familles, la plupart des mots et dos formes grammaticales ont été produits une fois pour toutes, par la force créatrice d'une seule génération, et on ne les abandonnait pas légèrement, mOme quand leur clarté originelle avait été obscurcie par l'altération phonétique. Transmettre une langue de cotte manière n'est possible que chez les peuples dont Thistoire coule comme un grand fleuve, et ch(»z qui la religion, les lois et la poésie ser>ent de digues au courant du langage. Mais chez les nomades touraniens il ne s'est jamais formé de noyau d'institutions politiques, sociales ou littéraires. Les empires n'étaient pas plus tôt fondés, qu'ils étaient dispersés de nouveau comme les nuages de sable du désert; nulles lois, nuls chants, nuls récils, ne survivaient à la génération qui les avait vus naître.
Dans une leçon précédente, en traitant du développement des patois, nous avons vu avec quelle rapidité
(1) Letttr on tht Turanian Lanfjuages^ p. 24.
le langage peut s'altérer quand il est abandonné à luimême sans être fixé par des modèles littéraires ou des règles grammaticales. Les substantifs les plus indispensables, tels que père, mère, fille, fils, se sont souvent perdus et ont été remplacés par des synonymes dans les difTérents dialectes touraniens, et les désinences grammaticales n'ont pas eu un sort meilleur.
Néanmoins plusieurs des noms de nombre, des pronoms et beaucoup de radicaux dans ces langues révèlent l'unité de leur origine ; et les racines et les mots appartenant en commun aux membres les plus disséminés de cette famille, nous autorisent à reconnaître une parenté réelle quoique très-éloiguée entre tous les dialectes touraniens.
Le trait le plus caractéristique de ces langues, c'est V agglutination (1) : ce qui ne signifie pas seulement que, dans leur grammaire, les pronoms sont, pour ainsi dire, accolés aux verbes pour former la conjugaison, ou les prépositions aux substantifs pour former la déclinaison, car ce ne serait pas là un caractère distinctif de ces langues nomades, puisqu'en hébreu aussi bien qu'en sanscrit la conjugaison et la déclinaison ont été originairement constituées d'après les mêmes principes : mais ce qui distingue les langues touraniennes, c'est que les mots que nous offrent leur conjugaison et leur déclinaison se prêtent toujours à une décomposition facile; et, bien qu'il s'eil faille de beaucoup que les terminaisons aient toujours conservé leur valeur significative comme mots indépendants, on sent encore qu'elles sont des syllabes modifica-
(1) Survey of Languagei, p. 90.
tives, distinctes des racines auxquelles elles s'ajoutent.
Dans les langues aryennes, les modifications des mots comprises sous les noms de déclinaison et conjugaison étaient aussi exprimées, dans l'origine, au moyen deTa^lutination. Mais les parties constituantes ne tardèrent pas à se fondre de manière à former un tout, sujet ensuite à Taltération phonétique, au point qu'il devenait impossible, après un certain laps de temps, de distinguer la racine de Télément formatif qui s'y était ajouté. La difiTérence entre une langue aryenne et touranienne est à peu près la même qu'entre une mosaïque bien ou mal faite : les mots aryens semblent formés d'une seule pièce, les mots touraniens laissent voir les fentes et les sutures.
Il y a une raison qui sufSt à expliquer comment les dialectes touraniens en sont restés à cette période secondaire ou d'agglutination : il fallait de toute nécessité que le radical de chaque mot fit saillie, si Ion peut ainsi parler, et se dessinât en relief, qu'il ne fùl jamais ni obscurci ni absorbé, comme cela arrive dans la période des ilexious.
Le français âge^ par exemple, n'est plus qu'une terminaison, tout le corps du mol ayant disparu. C'était en vieux français eage et edage^ ce dernier étant une altération du latin œtaticum, qui lui-même est dérivé de œtas, abréviation de œvitas : œvitas vient de œmim, et dans œvum, œ seul est le radical, le sanscrit dy dans dy-us, vie, où nous trouvons le germe qui a animé tous ces différents mots, et leur a donné leur signification. De œvum les Romains ont tiré œvitemus, contracté en œternus, de sorte que dge et éternité découlent .de la même source. Les langues toura-
niennes ne peuvent posséder de pareils mots dans leurs glossaires. Pour la langue d'un peuple nomade, il est de nécessité absolue que les mots y restent intelligibles pour beaucoup d'individus, quelque rares que soient leurs relations mutuelles. La tradition, la société et la littérature peuvent seules conserver des mots et des formes qu'un premier regard ne suffit pas à analyser; de tels mots ne pourraient nattre que rarement dans des langues nomades, et dans tous les cas ils s'éteindraient avec chaque génération.
Le verbe aryen contient bien des formes oti le pronom personnel ne paraît plus d'une manière sensible; et cependant la tradition, l'habitude et les lois conservent la vie de ces vieux débris^ et font que nous n'aimons pas à les abandonner. Mais sur la scène toujours changeante d'une vie nomade, aucune monnaie altérée ne peut jamais avoir cours, ni aucune légende effacée être acceptée sur parole. Le métal doit être pur, et la légende lisible, pour que l'un puisse être pesé et l'autre sinon déchiffrée, du moins reconnue tout d'abord, comme l'authentique garantie de la pièce dont elle indique la valeur à tous les yeux. De là la faible proportion de formes irrégulières dans toutes les langues agglutinantes (1).
Un touranien aurait pu admettre le sanscrit : <
as-mi a-si, as-ti, *s-mas, *8-tha, 's-anti.
Je suis, tues, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont;
ou même le latin :
Vum, e-s, es-t, 'su-mus, es-tis, 'sunt.
(1) L'abbé Molina affirme qu'il ne se trouve aucune forme irrégulière dans la langue du Chili. (Du Ponceau, Mémoire, p. 90.)
374 LEçor«8 SUR la sciekcb du lakgage.
Dans ces formes, sauf peu d'exceptions, il est aussi facile de disliuguer la racine et TafRxe que dans le verbe turc :
bakar-im, bakar-sin, bakar,
je regarde, tu regardes, il regarde,
bakar-iz. bakar-siniz, bakar-lar,
nous regardons, vous regardez, ils regardent.
Mais une conjugaison comme celle de Thindoustani, un des dialectes arvens modernes.
hun, hai, hai. bain, ho, hain,
serait incompatible avec le génie des langues touraniennes, parce qu'elle ne répondrait pas aux besoins d'une vie nomade. Les dialectes touraniens, ou ne contiennent aucune distinction de désinences, comme le mantchou. dialecte k»uffou<: ou ils présentent un système complet et intelligible d'aftîxes, comme, par exemple, la langue parlé»? d»* >")*rtchinsk, qui appartient aussi à la branche ton::ouse.
Mais une conjugaison dans laquelle, par suite de Taltération phonétique. Taftixe est le même pour la première personne du sini^ulier et du pluriel et la troisième du pluriel, et .>ii il n y a aucune différence entre la seconde et la tn^sième persirmne du singulier, ni entn^ la première rt la troisième personne du pluriel, conduirait ni-cess^iin-ment^ dans un «iialecte touranien. à Tadoptiou d autres f«»rme> plus expressives. Il ïaudmit recourir à de nouveaux pronoms ou à quelque autre exT'ji.îient. {K«ur marquer la distinoliou des pen>onue>. tV ost ce qui fera encore mieux comprendre |K)urqui>i les lamrues touraniennes et
même toutes celles qui appartiennent à la période agglutinante, quoique moins exposées à l'altération phonétique que les langues aryennes et sémitiques, sont si sujettes aux changements produits par le renouvellement dialectal. Un Touranien conserve pour ainsi dire la conscience de sa langue et de sa grammaire. L'idée, par exemple, qu'il rattache à un pluriel est celle d*un nom suivi d'une syllabe indicative de pluralité; pour lui le passif est un verbe suivi d'une syllabe exprimant souffrir, manger ou aller (1).
Or ces idées déterminatives peuvent être énoncées de diverses manières, et, bien que dans une seule et même tribu et à une époque donnée, un certain nombre de terminaisons dussent rester stationnaires et être consacrées à l'expression de quelques catégories grammaticales, telles que le pluriel, le passif ou le génitif, toutefois des hordes différentes devaient, en se séparant, se trouver libres de renouveler et de changer le procédé de la composition grammaticale. Ainsi se produisaient d'incessantes variations qui préparaient de grandes difficultés aux philologues, et qui semblaient devoir déjouer tous les efforts que tenterait la grammaire comparative pour prouver l'identité des terminaisons, même dans des dialectes aussi étroitement apparentés que le finnois et le hongrois, ou le tamoul et le telinga.
Pourtant il ne faut pas supposer que les langues touraniennes ou agglutinantes soient exposées à subir constamment l'opération du renouvellement grammatical. Quand les tribus nomades reçoivent une sorte
(1 ) ijêtter on the Turanian Languages^ p. 206.
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d'organisation politique, leur langage, quoique touranien, peut se rapprocher du système de ces langues, qui, telles que le sanscrit et l'hébreu, appartiennent aux nations où il y a des traditions et une Tie politique; c'est ce qui est arrivé pour les membres les plus aTancés de la famille touranienne, le turc, le hongrois, le finnois, le tamoul, le lelinga, etc.
Beaucoup de leurs terminaisons grammaticales ont souffert de laltération phonétique, mais elles n'ont pas été remplacées par de nouveaux mots plus expressifs. Dans le telinga la désinence du pluriel est /», qui n'est probablement qu'une corruption de gal^ désinence du pluriel en tamoul. Le seul trait caractéristique qui lie s'effacejamaisdansia famille touranienne, c'est que la racine n'est jamais obscurcie. En outre, les syllabes déterminatives ou modificatives sont généralement placées à la fin des mots, et les voyelles ne sont pas aussi invariables pour chaque syllabe qu^en sanscrit ou en hébreu. Nous y trouvons, au contraire, ce qu'on appelle la loi d'harmonisation, d'après laquelle les vQjrelles de chaque mot peuvent et doivent subir un changement qui les mette en harmonie avec le ton donné par la voyelle dominante. En turc, par exemple, les voyelles sont divisées en deux classes, les voyelles aiguës et les voyelles graves. Si un verbe contient une voyelle aiguë dans son radical, les voyelles des terminaisons sont toutes aiguës, tandis que les mêmes terminaisons, agglutinées à un radical contenant une voyelle grave, font passer leurs voyelles dans le ton grave. Ainsi nous avons sev-mek, aimer, et bak-mak, regarder, mek ou rmk étant la désinence de l'infinitif. De même nous disons ev-ler, les maisons, et at-lar, les
aux, 1er ou lar étant la désinence du pluriel. icune langue aryenne ou sémitique n'a conservé telle liberté pour modifier et échanger ses voyelles 1 les lois de Tharmonie, tandis que nous retroudes traces de cette faculté chez les membres disnés de la famille touranienne, par exemple dans iiomes hongrois, mongol, turc, dans le yakut qui »arlé au nord de la Sibérie, dans le tulu, et dans lialectes des contrées qui touchent aux frontières 1 taies de Tlnde.
>ur compléter cette étude, je tracerai en quelques i le tableau de la famille touranienne, que je tireprincipalement de mon essai intitulé Survey of nages, publié en 1855 :