LES ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DU LANGAGE
Home Tooke indique le premier le caractère véritable des désinences grammaticales. — Les éléments constitutifs du langage sont les racines attributives et les racines démonstratives. Définition du terme racine. Racine AR, àrya, arare, àpoOv, aratrum, dtpoxpov, aratio, âpoaiç, êpa, earih, arnie7itum,i^\jpoL, armtm, ars^ artis. — Racine S PAC. Respectable j spectare, specere, spy, espioti, (r/éuTopLai, <txs7ctix6;, âTtiaxoTco;, évéque, respect, répit, dépit, soupçon, auspice, espiègle, espèce, épice, épicier. — Classes de racines : racines premières, secondaires, tertiaires. — Nombre des racines en sanscrit, en hébreu, en gothique, en allemand moderne. Nombre des mots en chinois, dans les inscriptions cunéiformes de Perse, dans les inscriptions hiéroglyphiques de TÉgypte, en anglais, dans Shakespeare, Milton, TAncien Testament. — Modification du sens des mots chinois, selon leur place dans la proposition. — Désinence tépo;, sanscrit, tara, trans, très. — Origine du s, terminaison de la troisième personne singulière de l'indicatif présent des verbes anglais. — Toutes les langues, sans aucune exception, qui nous sont connues^ composées des deux mômes éléments constitutifs. — Problème de l'origine du langage si obscur pour les anciens philosophes, beaucoup plus clair pour nous.
L'analyse à laquelle nous avons soumis quelques désinences de noms et de verbes dans la famille des langues aryennes ou indo-européennes, nous a montré que, si mystérieuses et compliquées que paraissent à première vue ces formes grammaticales, elles résultent en réalité d'un procédé fort simple. Au premier abord
il semble presque vain de demander pourquoi la terminaison ae ajoutée à aimer donne Tidée de Tamourà venir, ou pourquoi la simple addition d'un d au verbe anglais I love change un amour présent en un amour passé : mais dès qu'on les place sous la loupe de la grammaire comparée, toutes ces formes se présentent sous un aspect très-différent et bien plus facile à saisir. En effet, n'avons-nous pas vu que les désinences^ grammaticales, ainsi qu'on les appelle aujourd'hui, furent originairement des mots indépendants, lesquels se sont agglutinés à la fin d'autres mots qu'ils étaient destinés à modifier, et se sont réduits peu à peu à n*ètre plus que de simples syllabes ou de simples lettres, sans signification par elles-mêmes, mais révélant encore leur ancienne force et indépendance par les modifications qu'elles continuent d'apporter au sens des mots auxquels on les ajoute? Cette explication de la nature véritable de nos désinences fut donnée pour la première fois par un philosophe dont nous ne prétendons pas justifier toutes les théories hasardées, mais qui, du moins, entrevit souvent la vie et le développement réels du langage : je veux parler de Horne Tooke. Voici ce qu'il dit des terminaisons : « Bien que je pense avoir de bonnes raisons pour croire qu'on peut remonter également à l'origine de toutes les terminaisons, et que, quelque artificielles qu'elles nous paraissent aujourd'hui, elles n'étaient pas primitivement l'effet d'un art prémédité et réfléchi, mais des mots distincts qui se sont altérés avec le temps et se sont fondus dans les mots dont on les regarde maintenant comme les terminaisons; cependant, cette conjecture était moins facile à faire pour les autres langues
que pour.la nôtre, et ceux qui l'auraient faite auraient eu à parcourir une route bien plus longue et plus difficile que nous, pour arriver au terme de leurs recherches, YU que Taltération de ces langues est beaucoup plus profonde et plus ancienne que celle de l'anglais (1). »
Cependant Home Tooke, bien qu'il vil la vraie route à suivre pour remonter à l'origine des désinences grammaticales, était lui-même dépourvu des moyens d'atteindre le terme de cette recherche. La plupart de ses explications sont complètement insoutenables, et il est curieux d'observer, en lisant son livre , comment un homme d'un esprit lucide, pénétrant et vigoureux, qui part de principes justes et solides, peut néanmoins, par suite de sa connaissance imparfaite des faits^ arriver à des conclusions directement opposées à la vérité.
En voyant qu'on peut faire remonter les terminaisons grammaticales à des mots indépendants, nous avons appris que les éléments constitutifs du langage qui restent dans notre creuset après une analyse grammaticale complète, sont de deux espèces, les racines attributives et les racines démonstratives.
Nous appelons racine ou radical tout ce qui, dans une langue ou famille de langues, ne peut se réduire à une forme plus simple ou plus primitive. Il peut être bon de donner ici quelques exemples comme éclaircissements. Mais, au lieu de prendre un certain nombre de mots en sanscrit, en grec et en latin, et de remonter jusqu'à leur source commune, il sera plus instructif de commencer par une racine déjà connue et de la suivre dans ses pérégrinations à travers les différentes
{{) Diversions ofPurley, p. 190.
SI
les conduisent contre Iran, à peu près comme Coriolan marcha contre Rome avec les Samnites. Ceci nous explique pourquoi un si grand nombre des noms touraniens ou scythes mentionnés par les auteurs grecs, portent l'empreinte évidente de leur origine aryenne. Aspa était le mot perse signifiant cheval, et il n'est guère possible de ne pas reconnaître ce mot dans les noms scythes Aspabota, Aspakara et Asparatha (1). Le nom même des monts Aspasiens, placés par Ptolémée en Scythie, nous reporte àlamêmeétymologie. Le mot Arya n*est pas inconnu au-delà de TOxus, où nous trouvons un peuple appelé les Ariacœ (2), et un autre appelé les Antariani (3). Au temps de Darius il y avait un roi des Scythes, nommé Ariantês. Un contemporain de Xerxès est connu sous le nom d'AïipithPs (le sanscrit aryapati; le zend ain/apaiti); et Spargapithês ne semble pas sans rapport avec le sanscrit svargapati « maître du ciel » .
Nous avons ainsi suivi à la trace le mot Arya depuis rinde jusqu'à la Perse et à la Médie, depuis TAryàvarta jusqu'à l'Ariana; nous y avons rattaché les noms de certaines tribus nomades de la Transoxiane et des Iron du Caucase; et nous avons vu que quelques écrivains croient le retrouver dans Arménie et dans Albania. A mesure que nous approchons de T Europe, les vestiges de ce mot s'effacent davantage sans cependant disparaître entièrement.
(4) Burnouf, NoteHy p. 405.
(2) Ptol., VI, 2, et VI, 44. 11 y a des 'Avapioxoi sur les frontières do rH}Tcanie. Strabon, XI, 7; Pline, HisL nat,, VI, 49.
(3) Sur les rirismapi et les yiramsei, Cf. Burnouf, Notes^ p. 405; Plin., VI, 9.
Deux roules s'ouvraient aux Aryens de l'Asie dans leurs migrations vers TOccident. L'une, partant du Khorassan (1) dans la direction du nord, passait par le sud de la Russie et menait de là aux rivages de la mer Noire et de la Thrace. L'autre, partant de l'Arménie et suivant les défilés du Caucase ou traversant la mer Noire, arrivait au nord de la Grèce d'où, en longeant le Danube, elle remontait ensuite vers la Germanie. Sur la première de ces deux routes, les Aryens laissèrent la marque de leur passage dans l'ancien nom de la Thrace qui était Arya (2); sur la seconde, nous rencontrons dans l'est de l'Allemagne, près de la Vistulc, une peuplade germanique appelée les Arii, et de même qu'en Perse nous avons trouvé beaucoup de noms propres dans la composition desquels An/a entrait pour une part notable, de même dans l'histoire de la Germanie nous retrouvons des noms comme celui (ÏArioviste (3).
Nous chercherions en vain des traces de cet antique nom national chez les Grecs et chez les Romains, mais certains savants ont cru le retrouver au terme même des migrations aryennes vers l'occident, dans le nom de Y Irlande, L'interprétation commune du mol Erin, « Tîle de l'ouest » , est donnée par ceux qui le font venir de iar-imns, iar-irij la terre de l'ouest : mais cette étymologie est évidemment fausse (4). Dafts l'an-
(1) Qairizam, dans le Zend-Avcsta, Uvdrazmis, dans les inscriptions de Darius.
(2) Etienne de Byzance.
(3) Grimni, Rechfsalterthumer, p. 292, fait remonter AHi eiArUh vUtus au gothique haîji, armée. Si cette étymologie est bonne, nous devons renoncer à cette partie de notre argument.
(4) P'iciei, les Origines indo-européennes, p. 31 . « /ar, l'ouest, ne
cien irlandais, la forme de ce mot au nominatif est toujours Ériu qui se changera plus tard en Éire : un n final parait aux cas obliques, de même que dans le latin reffio, regionis. On a donc pensé que Erin dérive de Er |ou Eri que Ion suppose avoir été l'ancien nom des Celtes irlandais, lequel serait conservé dans le nom anglo-saxon de leur pays, Iraland(l). O'Reilly prétend que er est usité en irlandais dans le sens de noble, absolument comme le sanscrit ân/a; mais cette assertion est combattue par d'autres écrivains (2).
8*écrit jamais er ou e/r, et la forme larhi ne se rencontre nulle part pour Érin. » Zcuss donne iar-rend, insula occidentalis ; mais rend (plus correctement rind) fait rendo au génitif singulier.
(1) Dans l'ancien norrois, nous trouvons trar, des Irlandais; en anglo-saxon, irOy un Irlandais.
(2) Quoique j'avance ces faits d*après l'autorité de M. Pictet, je dois y ajouter la note suivante, qu'un savant, fort versé dans ces matières, a bien voulu m' envoyer ;
<t Le nom ordinaire de l'Irlande, dans les plus vieux manuscrits irlandais, est (h)ériu, gén. (h)érenny dat. (h)érinn. Le à initial est souvent omis. Avant de chercher l'étymologie de ce mot, il faut d'abord tâcher d*cn reconstituer la forme dans l'ancien celtique. De tous les noms anciens de l'Irlande qui se rencontrent dans les auteurs grecs et latins, le seul qui puisse être représenté par hëriu est Hiberio, dont nous trouvons l'ablatif singulier, Hiberione, dans le livre d^Armagh, manuscrit latin du commencement du neuvième siècle. Le même manuscrit nous apprend également qu'un des noms du peuple irlandais était /lyberionaces, qu'il n est pas difficile de dériver du radical Hiberio, Si maintenant nous nous rappelons que les anciens copistes irlandais mettaient souvent un h devant les mots commençant par une voyelle (comme dans h-abunde, h-arundo, h-erimus, h-ostium), et qu'ils écrivaient souvent b au lieu de r (comme dans bobes, fribulas, corbusy/abonins); si nous observons en outre que les noms de l'Irlande en gallois et en breton, Ywerddonn et Iverdon, nous reportent à un mot de l'ancien celtique commençant par IVER, nous n'aurons pas de peine à donner à Hiberio
que pour signifier le travail et la peine en général. Hais, dans l'ancien norrois, erfidhi signifie principalement le labourage, et plus tard le travail en général; et le même mot en anglo-saxon, earfodh on earfedhe, veut dire le travail. Bien entendu, nous pourrions également supposer que le mot qui désignait d'abord le laboureur, après avoir signifié travailleur en général» est venu à avoir le sens particulier de celui qui travaille à la terre, et que de même Ârbeit, après avoir signifié le travail d'une manière absolue, est venu à s'appliquer dans l'ancien norrois au travail de la charrue (1). Mais» comme la racine de erfidhi semble être ar, notre première explication est la plus plausible. En outre, la forme simple ar signifie dans l'ancien norrois labourage et travail, et l'ancien haut-allemand art a également le sens de labourage (2).
On doit rapporter le grec aroura et le latin arvum^ champ, à la racine ar, labourer : et, comme le labourage n'était pas seulement le premier genre de travail, mais encore un des premiers arts , je ne doute nullement que le latin ar$, artis, notre mot art, ne signifiât originairement l'art des arts^ le premier qui ait été enseigné aux hommes par la déesse de toute sagesse, l'art
(1) [De la même façon, « traire, qui dans tout l*ancien français a le sens général de tirer^ a uni par prendre le sens particulier de faire sortir le lait ». Littré, Histoire de la langue Jranç., I, 90. Tr.]
(2) Grimm dérive directement arbeit^ le gothique arbaitàs, Tancien haut-allemand arapeity le nouveau hautrallemand arheit, du gothique arhja, héritier ; mais il admet une parenté entre arbja et la racine arjany labourer. îl établit l'identité de arbja avec le slave rab, serviteur, esclave, et de arbeit avec rabota, corvée, supposant que les fils et les héritiers étaient les premiers esclaves naturels. U suppose même une parenté entre rabota et le latin labor. (Dictionnaire allemand, au mot Ârbeit.)
à un résultat également certain, et j*ai eu soin d'indiquer les points faibles de la chaîne qui rattache le nom de Tan tique Arie à celui de Tlrlande moderDe; mais les principaux anneaux en sont solides et peuvent nous inspirer toute confiance. Rien n'est plus vivacc et plus durable que les noms des pays, des peuples, des rivières et des montagnes, et bien souvent ils demeurent alors que de grandes cités et des nations tout entières disparaissent sans quelquefois laisser de trace de leur existence. Rome porte encore aujourd'hui, et elle portera probablement toujours, le nom qui lui fut donné par les premiers colons latins et sa bins; et partout où nous rencontrons ce mot, soit dans lioumania^ ainsi que lesValaques appellent leur pays; dans rownansch, Tidiome des Grisons; dans la dénomination des langues romanes; dans le nom de Roumœi, doimc par les Arabes aux Grecs; ou dans Rouinl'livy grande province de l'empire ottoman, nous savons (|u(î nous devons pouvoir remonter de là à la Home de Romulus et de Rénius, qui servit d'abri aux vieux guerriers du Latium. La ville dont on voit les ruines près de Tembouchure du (irand Zab, et qu'on nomme généralement aujourd'hui Nimroud, est appelée Athur par les géographes arabes , et dans Athur nous reconnaissons l'ancien nom de l'Assyrie que Dion Cassius écrit Atyria, en faisant observer que les barbares changeaient le ^ en T, L'Assyrie est appelée Athurà dans les inscriptions de Darius (1). Lorsque nous lisons le récit des batailles entre les Anglais et les Sikhs sur les rives du Sutlcdge, nous ne songeons
f\) (if. Hawlinson. Clonsary^ h rr mot.
guère qu'elles ont été données presque sur les lieux où Alexandre défit autrefois les rois du Pendjab. Pourtant le Sutledge est bien VHesudnis d'Alexandre et le Satfidru des Indiens, et parmi les plus anciens hymnes des védas composés environ 1500 ans avant notre ère. nous trouvons un chant de guerre qui célèbre un combat livré sur les deux bords de la même rivière.
Il y a danger, sans aucun doute, à fonder des arguments sur une simple ressemblance de noms. 11 se peut que Grimm ait raison quand il dérive les Arii do Tacite de Harii, et qu'il nie toute connexité entre ces Arii et notre Arya. Mais puisque des deux côtés on ne peut produire que des conjectures, cette question doit encore rester indécise. Cependant, dans la plupart des cas, l'observation étroite des lois phonétiques particulières à chaque langue mettra fin à toute incertitude. Grimm, dans son Histoire de la Ijingue allemande (p. 228), suppose que Hariva, le nom de Hérat dans les inscriptions cunéiformes, doit être rattaché à Arii, le nom donné par Hérodote aux Mèdes : mais cette hypothèse est inadmissible, car Taspi ration initiale de Harira présuppose un mot commençant en sanscrit par s et non pas par une voyelle, comme Arya. Les remarques suivantes feront mieux ressortir l'importance de cette observation.
La ville de Hérat porte aussi le nom de Heri (1), et la rivière sur laquelle elle est bâtie est appelée Herirtid. Cette rivière est appelée par Ptolémée 'Apeia; (2) , par d'autres auteurs A/vw^; cl Aria ou TArie est le nom
(i) \V. Ouseley, Oriental Geography of Ehn Hauknl, Cf. Riirnouf, Yarna, Notes, p. 102.
;2) Ptol., VI, ch. i7.
bœuf OU du champ. Même dans un mot comme artis^ tique, on peut encore apercevoir la force attributive de la racine ar^ mais seulement, si l'on me permet cette image, à l'aide d'un puissant télescope. Les brahmanes qui s'appelaient Âryas dans l'Inde ne connaissaient pas plus la véritable origine de ce nom et sa dérivation des travaux de l'agriculture, que l'artiste qui de notre temps parle de son art comme étant une inspiration divine, ne soupçonne que le mot dont il se sert s'appliquait exclusivement, dans l'origine, à un art aussi primitif que celui du labourage.
Nous examinerons maintenant une autre famille de mots afin de voir par quel procédé on a d'abord découvert les éléments radicaux des mots.
Prenons le mot respectable. C'est un mot d'origine latine et non saxonne. Dans respectabilis nous distinguons facilement le verbe respectare, et la terminaison bilis. Nous retranchons ensuite le préfixe re, ce qui nous laisse spectare, et nous faisons remonter spectare au verbe latin spicere ou specere qui signifie voir, regarder, spectare n'étant qu'un verbe fréquentatif tiré, par un procédé dont le mécanisme est connu, du verbe simple qui Ta précédé. Puis, dans specere nous distinguons la terminaison mobile ère de la partie invariable spec^ que nous nommons la racine. Cette racine, nous nous attendons à la trouver en sanscrit et dans les autres langues aryennes, et nous l'y trouvons en effet. En sanscrit la forme la plus ordinaire est pas, voir, sans le s initial ; mais nous trouvons aussi spai dans spasa, espion, dans spashta et dans vi-spashta, clair, manifeste, et dans le védique spas, gardien. Dans la famille teu tonique nous trouvons spëhôn en ancien haut-aile-
SEPTIÈME LKÇON. 329
mand avec la signification de voir, épier, contempler; st spëhay l'anglais spy et le français espion (1). En grec, la racine spek s'est changée en skep, qui existe dans ^keptomai, je regarde, j'examine ; d'où skeptikoSy qui examine ou qui s'informe, en langage philosophique, sceptique ; et episcopos, qui surveille, évêque. Examinons maintenant les différentes ramifications de cette racine. Commençant par respectable, nous avons trouvé qu'il signifiait dans l'origine digne de respect, le res^ peci signifiant le regard jeté en arrière. Nous passons près des choses ou des personnes ordinaires sans les remarquer , mais nous nous retournons pour considérer celles qui méritent notre admiration, nos r^ards, notre respect. Telle était la signification primitive de respect et de respectable^ et cela ne nous paraîtra pas surprenant si nous réfléchissons que noble, le latin nobilis, n'exprimait originairement d'autre idée que celle d'une personne digne d'être connue ; car nobilis est mis pour gnobilis^ comme nomen pour gnomeny ou natus pour gnatus.
La locution anglaise with respect tOy où nous voyons la même image que dans le français concemanty est devenue une sorte de préposition. Car « with respect lo this point I hâve no more to say » , revient à dire « 1 hâve no more to say on this point » . « Concernant ou sur ce point je n'ai plus rien à dire. »
En outre, comme, en jetant les yeux en arrière, nous distinguons un individu de la foule, l'adjectif respectif el l'adverbe respectivement sont presque synonymes des mots particulier et spécialement.
(1) Pott^ Etymologische Forschungerty p. 267 ; Benfej, CrUchir sekes ff^vrzelwôrterbuehy p. 236.
330 LEQOKS SUR LA 8CIE1CCB MJ LAHGAGK.
L'anglais respUe est la modification normand6 de respectas j le français répit. Répit signifiait primitif ement l'action de regarder en arrière, de revoir toute la procédure. On accordait à un préyenu tant de joun adrespectum, pour examiner l'affaire à nouveau. Plus tard, on dit qu'il avait été donné un répit à un prisonnier, c'est-à-dire qu'on lui permettait de subir on nouvel interrogatoire; et enfin on dit qu'une personne était répiiée, et on forma le verbe anglais to respite.
Gomme specere^ regarder, précédé de la préposition re, en est venu à exprimer le respect, ainsi, avec la préposition de^ du haut de, il a formé le latin despkere^ regarder d'en haut, l'anglais despise (1). Le français dépit (en vieux français despit) ne signifie plus mépris, quoiqu'il vienne du latin despectus, mais chagrin mêlé de colère. Se dépiter signifie concevoir du dépit, se fâcher. En dépit de lui, qui signifiait primitivement « fâché contre lui » , est venu à signifier a malgré lui » ; et le substantif anglais spite^ l'adjectif spiteful, la locution m spite of, ne sont que des abréviations de despite, despiteful, in despite of.
Comme de signifie d'en haut, sub signifie d'en bas, et ce mot placé devant specere^ r^arder, nous donne suspicere, suspicari, regarder d'en bas. dans le sens de suspecter, soupçonner (2). De là aussi suspicion^ suspecty et soupçon, même dans le sens familier de la plus
(1) [Despiter était usité dans le vieux français dans le sens de mépriser. Tr.]
(2) Le grec oircî^pa, avec un regard en dessous, est dérivé de («», et 8pa, qui se rattache à ^tpxcpuai, je vois; le sanscrit driî. En sanscrit, cependant, la racine primordiale dri ou dar^ a également été conservée, et se trouve souvent surtout en composition avec la préposition d; iad âdritya, concernant ceci.
SKPTIÈMK LEÇON. 33i
wtite quantité possible d'une chose, comme dans la phrase « un soupçon de thé » .
Comme circum signifie à Tentour, circonspect signifie nécessairement prudent, qui prend garde.
A^ecm, signifiant dans, specere donne inspicere, inspecter ; d'où inspecteur^ inspection.
Avec ad, vers, specere devient adspicere^ regarder : d*où aspect^ vue d*une personne ou d'une chose, ou manière dont une personne ou une chose s'offre à la vue.
Ainsi avec prOy en avant, specere est devenu prospi'cere, d'où notre mot prospectus, programme qui donne à l'avance des renseignements sur un ouvrage ou sur un établissement. Avec per^ à travers, specere donne perspicere y d'où perspective ^ perspicace y perspicacité. Nous avons déjà vu, en parlant de respectable, qu'un nouveau mot spectare s'était formé du participe de spicere, et avait donné, à l'aide de ex, le latin expectare^ d'où expectanty expectative.
Auspice est un autre mot où nous retrouvons notre racine. Le latin auspicium est une abréviation de avispicium^ et signifiait la manière de connaître l'avenir d'après le vol ou le chant des oiseaux ; et par suite on entend par heureux ou fâcheux auspices les circonstances qui présagent quelque succès ou quelque revers. Haru-spex était le devin qui prédisait l'avenir en consultant les entrailles des victimes.
De plus, de specere on a fait spéculum signifiant miroir, et de là speculari, d'où nous viennent spéculer, spéculatif, spéculateur, spéculation.
Mais il y a bien d'autres rejetons de cette racine. Ainsi le latin spéculum^ miroir, est devenu specchio
en italien ; et, par un long détour, le même mot a pénétré en français, sous la forme de l'adjectif ^^j^i^fe. L'origine de ce mot est curieuse. Il existe en allemand un recueil célèbre de facéties et de tours que débite ou joue un personnage demi-historique et demi-mythique nommé Eulenspiegel, ou Miroir des chouettes. Ces facéties furent traduites en français, et le héros fot connu d'abord sous le nom de Ulespiègle, qui contracté en Espiègle, en est venu à signifier plaisant, et se dit aujourd'hui d'enfants ou de jeunes gens qui font de petites malices.
Comme le français a fait des emprunts non-seulement au latin, mais aussi aux langues teutoniques, nous y trouvons, à côté des dérivés du latin specere^ l'ancien haut-allemand spëhôrij sous le léger déguisement de épier ^ l'italien spiare. Le mot allemand pour espion est spëha^ en vieux français espie.
Une des ramifications les plus fécondes de la même racine est le latin species. Soit qu'avec Jussieu nous prenions species dans le sens d'une succession perpétuelle d'individus semblables dans des générations continues, ou que nous le comprenions avec Agassiz comme une catégorie de la pensée, ce mot n'était originairement que la traduction littérale du grec eidos opposé à genos ou genus. Les Grecs classaient primitivement les choses d'après le genre et ]a former et, bien qu'Aristote ait plus tard défini ces termes en langage technique, leur sens étymologique est en réalité leur signification pi*opre. On peut ranger des choses dans la même classe, soit à cause de leur identité de genre, c'est-à-dire d'origine, et c'est ce qui nous donne une classification généalogique; soit parce qu'elles ont une
âme apparence, eidos ou forme, sans leur attribuer le origine commune, et c'est ce qui nous donne une assitication que nous appellerons morphologique^ de Pfri(, forme. C'était cependant dans son sens aristotéfue, et non pas étymologique, que le grec eidos fut aduit en latin par spedes signifiant la subdivision un genre, la classe d'une famille. De là viennent le ibstantif espèce^ et l'adjectif spécial, ce qui est exclu- ▼ement déterminé à quelque chose en particulier. ans ces locutions, un train spécial^ un messager spécial, H ne songe point d'abord à chercher la racine spaè, )ir ; mais la connexion, quoique non apparente, peut tre rétablie avec une certitude parfaite. Nous entenons souvent le mot spécifier. Un homme spécifie par n contrat les choses qu'il veut garder. Que signifie stte expression ? Lie latin du moyen âge spécifiais est ne traduction littérale du grec eidopoios, signifiant ce ui fait ou constitue un eidos ou une espèce. Or, dans i classification, ce qui constitue une espèce, c'est ette qualité particulière qui, surajoutée à d'autres qui ppartiennent en commun à tous les individus d'un enre, distingue une classe de toutes les autres. Ainsi i caractère spécifique qui distingue l'homme de tous » autres animaux, c'est la maison ou le langage. Spécifique a donc fini par avoir le sens de distinctif, l spécifier a fini par vouloir dire : « exprimer en parculier, en détail ». Je termine par épicier, nom onné dans le principe à celui qui vendait des droues. On appelait avec un certain air de science les ifférents genres de drogues que le droguiste avait à endre, species; ce n'était pas l'idée de drogues en énéral, mais celle de substances dont chacune avait
334 LEÇONS 8um la scikkcx du langage.
son rôle à part et son utilité spéciale. C'est pourquoi l'I! pharmacien se dit encore en italien speziale^ et une V^ pharmacie speziera (1). En français le mot species^ qui l^ a?ait donné r^ulièrement espèce ^ prit une nouvelle l^v forme pour exprimer les drogues et devint ipices; l'an- ^ glais spicesj et l'allemand Spezereien. De là aussi le célèbre pain (Tépice et enfin \ épicier. Si maintenant, di point où nous sommes arrivés, vous reportez les yeax Vi jusqu'à la racine specere, vous comprendrez cette nle^ H yeilleuse puissance du langage qui avec quelques élé- fi ments simples a créé une variété de mots que surpasse à peine l'inépuisable fécondité de la nature ellemême (2).
J'ai dit « quelques éléments » , car le nombre de ce que nous appelons racines attributives, comme or, la- } bourer, ou spas, regarder, est fort limité. j !
Une racine est nécessairement monosyllabique (3). % On peut toujours prouver que les racines composées de plus d'une syllabe sont dérivées, et même dans les racines monosyllabiques il faut distinguer ce que. nous appellerons les racines premières, secondaires et te^ tiaires :
Les racines premières se composent :
1* D'une voyelle; par exemple i, aller;
2* D'une voyelle et d'une consonne; par exemple, ad^ manger;
(1) Generi colonial l, denrées coloniales. Marsh, p. 253. En espagnol, generosj marchandises.
(2) Nous pourrions ajouter une lonp^ue liste de dérivés, comme spécimen, spectateur, spectacle, spécieux, spectre, etc.
(3) Cf. W. von Huraboldt, Perschied., p. 376; Pott, Etymolog. Forschungen, U, pp. 2i6, 3ii.
S"" D'une coDSODne et d'une voyelle; par exemple, tÉd, donner.
Les racines secondaires se composent :
D'une consonne, une voyelle et une consonne; par exemple, tud, frapper.
Dans ces racines la première ou la dernière consonne est modificative, c'est-à-dire sert, par les modifications qu'elle subit, à marquer les différentes nuances du sens général que conserve Tidée première que rappelle la racine en question.
Les racines tertiaires se composent :
1"* D'une consonne, une consonne et une voyelle; par exemple, plu. couler ;
2^ D'une voyelle, une consonne et une consonne; par exemple, ard, blesser;
3"" D'une consonne, une consonne, une voyelle et une consonne ; par exemple, spaé, regarder;
4* D'une consonne, une consonne, une voyelle, une consonne et une consonne ; par exemple, spand, trembler.
Les racines premières sont les plus importantes pour l'histoire des commencements du langage ; mais leur force d'affirmation étant généralement trop indéterminée pour satisfaire aux progrès de la pensée, elles ont bientôt été envahies et presque supplantées par les racines secondaires et tertiaires.
Dans les racines secondaires nous pouvons souvent observer que l'une des consonnes, et généralement la finale, dans les langues aryennes, est sujette à changement. La racine conserve sa signification générale qui est légèrement modifiée et déterminée par les changements de cette consonne. Ainsi» outre tud (tudati).
nous avons en sanscrit tup (iopati, tupati^ et tumpati), signifiant frapper ; le grec typ-tô. Nous trouvons aussi tubh {tubhnâti, tubhyati, tobhaie)^ frapper, et, selon les grammairiens sanscrits, tuph [tophati , tuphati , tunhphati). Puis, il y a une racine tuj (turyaii, tojaîî), frapper, exciter ; une autre racine tur (tutorU) à laquelle on attribue la même signification ; une autre tûr {tûryaté), blesser. 11 y a ensuite le dérivé turv (tûrvali)y frapper, conquérir; tuh (tohati)^ afQiger, chagriner ; et tué (Joèaté) qui selon les grammairiens sanscrits aurait le sens de frapper.
Bien que nous puissions donner le nom de racines à tous ces thèmes verbaux, elles sont par rapport à la première classe à peu près ce que sont les racines sémitiques trilitères aux racines bilitères plus primitives (1).
Dans la troisième classe nous trouverons que l'uue des deux consonnes est toujours une semi-voyelle, nasale ou sifflante, attendu que ces consonnes soot plus mobiles que les autres; et nous pouvons presque toujours en indiquer une comme étant d'origine plus récente et ajoutée à une racine à deux consonnes pour en particulariser la signification. Ainsi, outre spaé, nous avons pas, que Pott a même fait remonter à une racine plus primitive as. De même vatid n'est qu'une forme plus forte de la racine vad, comme mand de mad, et yu-na-j et yu-n-j de yuj. La racine yuj , joindre, et yudh, combattre, indiquent toutes deux une racine yu, se mêler, et cette racine
(1) Benloew, Aperçu général, p. 28 seq. [E. Renan, dans son Histoire des langues sémitiques, s'écarte tout à fait, sur ce point, de M. Max Mûllcr. Tr.J
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simple s'est conservée en sanscrit. Il nous est facile de comprendre qu'une racine avec la signification générale de se mêler ou être ensemble, fût employée pour exprimer le serrement amical des mains et la mêlée dans les combats ; mais nous pouvons également comprendre que le langage dans sa progression vers la clarté et la précision, désirant une distinction entre ces deux sens, ait aimé à la marquer par les deux dérivés yuj et yudh (1).
Les grammairiens sanscrits ont attribué à dix-sept cent vingt racines toute la floraison si riche et si variée de leur langue ; c'est là le nombre de radicaux irréductibles qu'ils ont cru reconnaître , et desquels ils prétendent tirer, selon leur système de dérivation grammaticale, tous les noms, verbes, adjectifs, pronoms, prépositions, adverbes et conjonctions qui se rencontrent en sanscrit (2). Mais, d'après la définition que nous avons donnée de ce qu'il faut appeler une racine, ce nombre devrait être considérablement ré- Ci) [M. Max Mûller pénètre ici plus profondément dans les couches primitif es du langage qu'on ne l'avait fait avant lui. Peut-être la science du langage n'est-elle pas encore assez avancée pour que ce classement des racines en racines premières, secondaires et tertiaires, paraisse à Tabri dé' toute contestation. Ce qui est certain, c'est que nous trouvons des racines déjà composées de trois et quatre lettres, à répoque la plus reculée que l'observation philologique puisse atteindre. Nous citerons star, étendre ; Uer-nere, aTDp-twupu; skand, marcher, scend-^re; vart, tourner, vert~ere, werdr-en, lithuanien fcart-an. Tr.]
(2) Benfey; Grammatih, § 147:
Racines des classes 2, 3, 5, 7, 8, 9 230
Racines des classes 1, 4, 6, 10 1490
Comprenant 150 de la 10* classe.
duity et y tout en ajoutant quelques racines nouvelles qui ont échappé aux grammairiens sanscrits, le nombre de sons primitifs ayant des significations définies et nécessaires pour l'analyse étymologique de tout le dic^ tionnaire sanscrit ne s'élèverait pas au tiers de celui qui a été donné*
Les racines de l'hébreu ont été réduites à environ cinq cents (1), et je doute qu'il en faille davantage pour le sanscrit. Ce fait prouve une sage économie dans le langage primitif , car la facilité de créer de nouvelles racines pour toutes les impressions nouvelles était presque infinie. Même en ne prenant que vingtquatre lettres, le nombre possible des racines bilitères et trilitères monterait à quatorze mille quatre cents (1); et le chinois, bien que n'admettant ni la composition ni la dérivation, et demandant par conséquent plus de racines qu'aucune autre langue, s'est contenté d'environ quatre cent cinquante (2). Avec ces quatre cent
(1) Henan, Histoire des langueë sémitiques y p. 138. — Seldeu a compté cinq mille six cent quarante -deux mots hébreux et chaldaïques dans l'Ancien Testament. Benloew évalue à six cents les racines nécessaires du gothique, et à deux cent cinquante celles dt Tallemand moderne (p. 22). Pott pense que chacune de ces langues a environ mille racines (EtymoL Forsch.^ \\, p. 73). Grimm a dressé, pour la famille teutonique^ une liste de quatre cent soixante-dcui verbes forts. (Cf. Grammatik, 1, 4030; Pott, Etytn. Forsch., Il, p. 75.) — Dobrowksy (Instit. ling, Slavicx, p* 256) donne pour les langues slaves miUe six cent cinq racines.
(2) Leibniz (De arte combinatoria^ Opp., t. II, pp. 387-388, édit. Dutens : Quoties ortus littcrarum in alphabeto sit variabilis) : 23 litterarum linguœ latins variationes sunt 25,852,0i6, 738^884,97(i, 640,000 3 24 litterarum germanicœ linguae, 620,448,401,733, 239,439,360,0(10. (Cf. Pott, Etym. Forsch., II, p. 9; Jean-Paul. Leben Fibels^ p. 160.)
(3) Morrison donne le- chiffre de 411, Edkins celui de 532, dif-
AIE LEÇOM« 339
cinquante sons, que la diversité d'accents et d'intonations a portés à douze cent soixante-trois, les Chinois ont créé un vocabulaire de quarante à cinquante mille mots (1).
Il est clair, cependant, qu'outre ces racines attributives, il nous faut une autre classe d'éléments radicaux pour nous permettre d'expliquer l'entier développement du langage. Avec ces quatre ou cinq cents racines à sa disposition, le langage n'eût pas été embarrassé pour donner des noms à toutes les choses qui peuvent tomber sous notre connaissance. La parole humaine est comme une bonne ménagère : considérez la multiplicité d'idées qu'elle a exprimées par la seule racine spas, et vous verrez qu'avec cinq cents racines pareilles elle arriverait à former un dictionnaire suffisant pour satisfaire aux exigences , même excessives.
férence qui provient surtout de ce que Morrison ne compte pas les mots aspirés à part des non -aspirés. Le nombre de ces mots serait beaucoup plus grand si le m final et les lettres initiales douces, Çy d, hy V, existaient encore, comme sous la dynastie mongole. Il y aurait alors au moins 700 radicaux. Les sons attachés aux caractères chinois dans le treizième siècle sont exprimés alphabétiquement dans les Tieux manuscrits mongols. Edkins, Mandarin Grammaty pp. 44, 45. (1) Le nombre exact dans le Dictionnaire impérial de Khang-hi eu est de quarante-deux mille sept cent dix-huit. Un quart environ a vieilli, et la moitié du reste ne s'emploie que rarement, ce qui laisse seulement environ quinze mille mots pour l'usage actuel. « Le nombre exact des caractères classiques est de quarante-deux mille sept cent dix-huit, dont un grand nombre ne sont plus usités dans la langue moderne, mais se trouvent dans les livres canoniques et classiques. Us s'emploient quelquefois dans les documents officiels où Ton cherche; à imiter le vieux style. Ce sont principalement des noms de personnes, de lieux, de montagnes, de rivières, ctc* Les candidats au poste d'historien impérial étaient tenus de connaître neuf mille caractères, qui étaient contenus dans un manuel séparé. » — Stanislas Julien.
340 LEÇONS SUR LA SaENCE DU LANGAGE.
de l'esprit humain, aux besoins duquel elle a été chargée de pourvoir. Si chaque racine donnait cinquante dérivés , nous aurions vingt-cinq mille mots. Or un ecclésiastique de campagne nous assure que plusieurs de ses humbles paroissiens n'avaient pas un vocabulaire composé de plus de trois cents mots (1). Les inscriptions cunéiformes de Perse ne contiennent que trois cent soixante-dix-neuf mots dont cent trente et un sont des noms propres. Le vocabulaire des anciens Sages de TËgypte, autant du moins que nous le connaissons par les inscriptions hiéroglyphiques , ne monte qu'à environ six cent cinquante-huit mots (2). Le libretto d'un opéra italien offre rarement une plus grande variété (3). Un Anglais de bonne société, qui
(1) The Siudy oftheEnglish language, by A. d^Orsey, p. 15.
(2) Cest le nombre des mots dans le vocabulaire donné par Bunsen, dans le premier volume de son Egypte, pp. 453-491. Cependant plusieurs de ces mots^ bien qu*identiques pour le son^ doivent être distingués pour l'étymologie, et des recherches postérieures en ont encore augmenté le nombre. Le nombre de groupes hiéroglyphiques dans les Egyptian Hiet^oglyphics de Sharpe, 186i^ s*élève à deux mille trente.
(3) Marshy Lectures, p. 182. — M. Thommerel a donné le nombre des mots contenus dans les dictionnaires anglais de Robertson et de Webster comme étant de quarante-trois mille cinq cent soixante-six. On dit cependant que l'édition du dictionnaire de Johnson par Todd contient cinquante-huit mille mots, et les dernières éditions de Webster ont donné jusqu'à soixante-dix mille mots, y compris les participes présents et passés comme vocables indépendants. Flûgel évaluait à quatre-vingt-quatorze mille quatre cent soixante-quatre les mots de son dictionnaire, dont soixante-cinq mille quatre-vingtcinq simples et vingt-neuf mille trois cent soixante-dix-neuf composés. C'était en 1843, et il exprimait alors son espoir que dans sa prochaine édition le nombre des mots dépasserait de beaucoup cent mille. C'est ce que M. Marsh appelle le copia vocabulorum en anglais. (Voyez Saturday Revfew, 2 nov. 1861.)
AdamantinosKoraïs a trouvé, dans la cinquième édition duDictioi^'
a été au Collège et à l'Université, qui lit sa Bible, son Shakspeare, le Times, et se tient au fait de la littérature courante, n'emploie guère dans la conversation plus de trois ou quatre mille mots. Les personnes qui aiment les pensées exactes et les raisonnements serrés, et qui, écartant les expressions vagues et générales, ne se contentent que du mot propre , ont une provision beaucoup plus grande de mots, et des orateurs éloquents en peuvent avoir dix mille à leur disposition. Shakspeare, qui a probablement déployé une plus grande variété d'expression qu'aucun autre auteur dans aucune langue, a composé toutes ses pièces avec environ quinze mille mois. Nous n'en trouvons qu'environ huit mille dans les ouvrages de Milton ; et l'Ancien restament dit tout ce qu'il a à dire avec cinq mille six cent quarante-deux (1).
Cinq cents racines , vu leur fécondité et leur souplesse, étaient donc plus que suffisantes pour le dictionnaire de nos premiers ancêtres. Et cependant il leur fallait encore quelque chose. S'ils avaient une ra- :ine exprimant la lumière et l'éclat, elle pouvait être a racine attributive dans les noms du soleil, de la
taire de t Académie, Tingt-neuf mille sept cent douze mots ; trcDteix mille sept cent quatre-vingt-quatre dans le Dictionnaire anglais le Johnson ; cinquante mille dans un vocabulaire de la langue ar^ nénienne, et jusqu'à cent cinquante mille dans l'édition de Londres lu Thésaurus d*Henri Etienne. (Cf. Pott, Etym. Forsch,, H, 78 ; iTarron, L. L., W, 35 : Horum verborum si primigenia sunt ad mille, it Ciconius scribit^ corum declinationibus verborum discrimina fuingenta millia esse possunt, ideo quia singulis verbis primigeniis irciter quingentœ spccics declinationibus fiunt. Primigenia dicuntur erba ut lego, scribo, sto, sedeo et cetera, quœ non sunt ab alio quo 'erbo^ sed suas habent radices.) (i) Renan^ Hiêtoire des langues sémitiques, p. 138.
lune, des étoiles, du ciel, du jour, du matin, de Taurore, du printemps, de la joie, de la beauté, de la majesté, de Tamour, de l'amitié, de l'or, de la richesse, etc. Mais, s'ils avaient voulu dire ici et là, qui, quoi, ceci, cela, tu, lui, il leur eût été impossible de trouver des racines attributives pour le faire. On a cherché, il est vrai, à faire remonter ces mots à des racines attributives ; mais, si on nous dit que la racine démonstrative ta, ceci ou là, peut être dérivée d'une racine attributive tan, étendre, nous trouvons que, même dans nos langues modernes, les pronoms et les particules démonstratives sont d'une nature trop primitive et trop indépendante pour qu'une interprétation aussi artificielle soit acceptable. Le son ta ou sa, exprimant ceci ou là, est une expression aussi involontaire, aussi naturelle et aussi indépendante qu'aucune racine attributive, et, bien qu'on puisse faire remonter à une racine attributive quelques-unes de ces racines démonstratives, pronominales ou locales (car toutes ces dénominations leur ont été données), il faut admettre une petite classe de racines indépendantes, non pas attributives dans le sens ordinaire du mot, mais indiquant ou exprimant simplement l'existence dans certaines limites plus ou moins définies de temps ou d'espace.
11 convient de donner au moins un exemple d'une racine pronominale et de son influence sur la formation des mots.
Dans certaines lançues, et surtout en chinois, la même racine attributive peut être employée comme verbe, comme nom, comme adjectif ou comme adverbe. Ainsi le son chinois /a signifie, sans aucun chan-
sEpntaijs LEÇON. 343
gement de forme, grand, grandeur et être grand (1). S'il est placé devant un substantif, c'est un adjectif : ainsi tajin signifie « un grand homme ; » s'il est après un substantif, c'est un verbe :jin ta (ou jin ta yé) signifierait <K l'homme est grand (2). » De la même manière,ym ngô, H pu ngo^ signifierait «homme mauvais, loi non mauvaise. » Ici nous voyons qu'il n'y a pas la moindre distinction extérieure entre une racine et un mot, et qu'un substantif n'est distingué d'un verbe que par sa place dans la proposition.
Dans d'autres langues, cependant, et particulièrement dans les langues aryennes, aucune racine attributive ne peut à elle seule former un mot. Ainsi, il y a en latin la racine lue, briller. Pour avoir un substantif, comme lumière, il fallait ajouter une ra:cine pronominale ou démonstrative qui déterminât le sujet général auquel était attribuée la qualité marquée par la racine. Ainsi par l'addition de l'élément pronominal s nous avons le nom latin luc-s, lumière, littéralement brillant-là. Introduisons-y un pronom personnel, et nous avons le verbe luo-e-s, brillant-tu, tu brilles. Ajoutons d'autres dérivés pronominaux, et nous obtenons les adjectifs luddus, luculenttis, lu-cerna, etc.
(\) Endlicher, ChitiesUche Grammatik, § 12B.
(2) Deux mots employés comme substantifs peuvent être placés l'un à côté de l'autre^ le premier déterminant le second. Ainsi ^in ta pourrait signifier la grandeur de Thomme, mais dans ce cas il est plus ordinaire de dire jm tci ta.
« Autre eiemple : chen^ signifie vertu ; jin tchi ehen, la vertu de rhomme: chen, vertueux; chen jin, l'homme vertueux: chen, approuver ; ehen tchi, le trouver bon ; chen, bien ; chen ko, chanter bien. » — Stanislas Julien.
Ce serait cependant une grande erreur que de supposer qu'on puisse faire remonter à des racines prono* minales tous les éléments formatifs, tout ce qui reste d'un mot après qu'on en a dégagé la racine attributive. Nous n'avons qu'à regarder quelques-uns de nés dérivés modernes pour nous convaincre que beaucoup d'entre eux étaient originairement des racines attribu* tives qui se sont soudées à la racine attributive pimcipale et qui ont fini par se réduire à n'être plus que de simples suffixes. Ainsi le suffixe scape dans l'anglais landscape , et la forme plus moderne ship dans hardrship^ dérivent également de la même racine que nous avons en gothique , skapa, skôp, skôpum, créer; en anglo-saxon scape, scôpe, scôpon (1). C'est le même mot que le dérivé allemand schaft, dans Gesellschaft, etc. De même dom dans wisdom ou clvristeiidom, dérive de la même racine que nous avons dans to do. C'est l'allemand thum dans Christenthum, Tanglo-saxon dôm dans cymngdom, Kônigthum (2). Quelquefois il peut sembler douteux si un élément formel était dans Torigine simplement démonstratif ou bien attributif. Ainsi la désinence du comparatif en sanscrit est tara, le grec teros, qu'on pourrait à première vue prendre pour un élément démonstratif; mais c'est en réalité la racine tar, qui signifie aller au delà^ que nous retrouvons dans le latin tram. Ce tram sous sa forme française très est
(i) Grimm, Deutsche Grammatik, liy. H, s. 52i. (2) SpeDser^ Shepheard'ê ccUendery Februarie^ y^ 85 (éd. Collier^ 1, p, 25) :
Caddie, I wot« thoa kenst little good
8o Yainly t*advaunce thy bMdlesse hood :
for thy headlessness ; hood is a termination denoting estate^ as manhood. — T. Warton.)
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placé devant les adjectifs pour exprimer un degré plus élevé on transcendant, et la même racine convenait bien pour former le comparatif dans les anciennes langues aryennes. Il faut également reconnaître cette racine dans une des terminaisons des adverbes de lieu, qui est tra en sanscrit ; par exemple, de ta, racine démonstrative , nous formons ta-tra, là , primitivement par ce chemin, anya-tra, par un autre chemin, comme en latin, nous formons ali-ter de aliud; composés qui ne sont pas plus extraordinaires que le français autrement et l'anglais oiherwise.
La plupart des désinences des déclinaisons et des conjugaisons sont des racines démonstratives, et nous pouvons prouver, par exemple, que le s qui termine les troisièmes personnes du singulier de l'indicatif présent des verbes anglais, était dans l'origine le pronom démonstratif de la troisième personne. C'était primitivement un / et non pas un s. Ici quelques explications deviennent nécessaires : la terminaison de la troisième personne du singulier de l'indicatif présent est ti en sanscrit; ainsi dd, donner, devient daddti, il donne : dhd, placer, dadhâti^ il place. En grec ce ti s'est changé en si, de même que le sanscrit tvam (le latin tu) apparaît en grec avec la forme $y. Le grec didôsi répond donc au sanscrit (/sfi/li/i; tithèsikdadhdti. Avec le temps, cependant, les sigma placés entre deux voyelles dans une terminaison se sont élidés ; ainsi genos ne forme pas le génitif genesos, comme le latin genus, genesis ou generis, mais geneos, genous; le datif n'est pas genesi (latin genert)^ maisy^n^ï, genei : de même tous les verbes réguliers ont ei pour terminaison de la troisième personne du singulier : mais cet ei remplace esi; typtei
est pour typtesi^ qui lui-même est mis pour typteti.
Le latin laisse tomber Vi final, et au lieu de ti a /. Nous obtenons ainsi amat, dicit.
Or, d'après cette loi de Grimm, dont j'ai déjà parlé, les muettes douces du latin sont représentées en gothique par les fortes du même ordre, et les fortes par les aspirées. Nous devons donc nous attendre à voir le/ remplacé par th : effectivement nous trouvons en gothique habaith, au lieu du latin habet. Nous retrouvons également cette aspiration en anglo-saxon, où «il aime », ^e loves de l'anglais moderne, se dit lufath; et aujourd'hui encore nous la rencontrons en poésie, dans la traduction de la Bible et dans le style élevé où cette troisième personne est très-souvent terminée pari!A; ce n'est que dans l'anglais moderne que cette terminaison s'est changée en s. Dans le s de he loves nous a\ons donc une racine démonstrative, a^lutinée à la racine attributive love, et qui est originairement le sanscrit ti, qu'il faut rattacher à la racine démonstrative ta, ceci ou là, laquelle existe dans le pronom démonstratif sanscrit tad, le grec to, le gothique thata, l'anglais that, et se retrouve encore dans le latin tdis, tantus^ tune, tam^ et même dans tamen, ancien adverbe de lieu en men. Nous voyons donc que ce que nous appelons la troisième personne du singulier de l'indicatif présent est en réalité un composé d'une racine attributive et d'une racine démonstrative. C'est un composé comme tout autre, si ce n'est que la seconde partie n'en est pas attributive, mais simplement démonstrative. De même que dans le composé anglais pay-master, payeur, nous attribuons l'action de payer à master, ainsi dans dadn^ti, donne-t-il^ les premiers
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réatenrs du langage attribuaient simplement l'action le donner à une troisième personne, et cette proposiion synthétique donne-t-il est ce que nous appelons tiaintenant la troisième personne du singulier de Tinlicatif présent de la voix active (1).
Nous nous sommes nécessairement borné, dans notre nalyse du langage, à cette famille de langues qui comprend la nôtre et celles que nous connaissons le mieux : Dais ce qui est vrai pour le sanscrit et pour les autres Dembres de la famille aryenne Test également pour out le domaine du langage. Toutes les langues, sans lucune exception, qui ont passé par le ci*euset de la prammaire comparés, se sont trouvées composées de ;es deux éléments constitutifs, les racines attributives 3t les racines démonstratives. Dans la famille sémitique, ces deux éléments sont même plus faciles encore k distinguer qu'en sanscrit et en grec. Avant la découverte du sanscrit et la naissance de la philologie comparée, les savants versés dans la connaissance des langues sémitiques avaient dérivé tout le Dictionnaire hébreu et arabe d'un petit nombre de racines, et, comme dans ces langues chaque raciue se compose de trois consonnes, on a quelquefois donné aux langues sémitiques le nom de trilitères.
Mais dans la famille touranienne, les éléments constitutifs apparaissent bien mieux encore, à la surface, pour ainsi dire, du langage. C'est un des traits caractéristiques de ces langues que,. quel que soit le nombre des préfixes et des sufiixes, la racine doit toujours être
(i) Chaque verbe grec^ conjugué à toutes ses voix et à tous ses teropSj modes et personnes, donne, y compris les parliripos, environ treize cent» formes.
en relief et n'être jamais obscurcie par son contact avec les éléments formels.
Il y a une langue, le chinois, dans laquelle aucune analyse n'est requise pour en dégager les éléments. C'est une langue où nulle fusion de racines n'a jamais eu lieu , où tous les mots sont des racines , et toutes les racines des mots. Elle nous présente, en fait, l'état le plus primitif où nous puissions nous imaginer que le langage ait existé, et elle nous ofTre le mécanisme que nous nous serions naturellement attendus à trouver dans toutes les langues.
11 y a, sans doute, en Asie, en Afrique, en Amérique et dans la Polynésie, de nombreux dialectes qui n'ont pas encore été disséqués par le scalpel du grammairien; mais nous pouvons nous contenter du moins de cette preuve négative, que jusqu'à présent toutes les langues qui ont passé par l'analyse grammaticale n'ont jamais donné que ces deux éléments constitutifs.
Pour nous, donc, le problème de l'origine du langage, que les anciens philosophes trouvaient si compliqué et si mystérieux, prend un aspect bien plus simple et bien moins obscur. Nous avons vu de quoi le langage se compose, et que tout, dans le langage, excepté les racines, peut se comprendre et s'expliquer. 11 n'y a rien qui doive nous surprendre dans ce procédé de la combinaison des racines attributives avec les racines démonstratives, procédé au moyen duquel ont été formées toutes les langues que nous connaissons, depuis le chinois jusqu'à la nôtre. 11 n'est pas seulement concevable, comme le remarque le professeur Pott, « que la formation du sanscrit, tel qu'il nous est parvenu, ait été précédée d'une période d'extrême
îté et d'entière absence de flexions, laquelle >t encore représentée par le chinois et les autres s monosyllabiques. » 11 est absolument imposu'il en ait été autrement.
^s avoir vu que ce monosyllabisme chinois a dû point de départ de toutes les langues, il ne nous lus, pour résoudre le problème de l'origine du B, qu'à expliquer l'origine de ces racines attri- ; et démonstratives qui constituent tout langage ont jusqu'à présent résisté à toute tentative fse. Cette étude formera le sujet de nos deux ines leçons.