DE LA TRADUCTION FRANÇAISE
L ouvrage dont nous offrons la traduction aux lecteurs français a eu, en Angleterre et sur le continent, UD succès qui nous dispense d'en faire l'éloge et d'en indiquer longuement les mérites. C'est au printemps de 1861 qu'un public nombreux et choisi se pressait à Londres, dans une des salles du Royal InstiMe^ pour entendre la vive et brillante parole du savant professeur d'Oxford , de cet homme éminent que l'Allemagne a prêté à l'Angleterre sans cesser d'être tière de lui et de l'honorer comme une de ses gloires. Cette année même, les neuf leçons dont s'était composé le cours, soigneusement revues et enrichies de nouveaux développements, formaient un volume qui en est aujourd'hui à sa quatrième édition. D'année en année,
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M. Mûller n'a cessé de corriger et d'améliorer son travail, d'éclaircir tout ce qui avait pu prêter à. de fausses interprétations, d'appuyer sur de nouvelles preuves les assertions qui avaient été contestées. La quatrième édition , qui vient de paraître il y a peu de jours, et dont les épreuves nous étaient communiquées à mesure qu'elles recevaient les corrections de M. Mûller, contient surtout de nombreuses additions et des rectifications importantes.
C'est que l'auteur avait obtenu, de tous les succès, celui qui doit être le plus sensible au cœur d'un savant vraiment digne de ce nom, vraiment amoureux de la recherche et épris de la vérité : il avait eu l'honneur de susciter de nombreux contradicteurs, de provoquer l'effort de critiques instruits et sérieux , qui discutèrent et discutent encore ses idées avec un intérêt, avec une vivacité passionnée que n'excitent jamais des œuvres médiocres. Lui-même reconnaît, dans ses notes, ce qu'il a du accorder d'attention aux remarques et aux objections qui se sont produites dans les critiques, toujours anonymes, suivant l'usage, que se sont empressées de consacrer à ce beau livre les grandes revues anglaises. En France, M. Barthélémy Saint-Hilaire , dans trois articles du Journal des Savants^ a suivi pas à pas notre auteur, s'attachant surtout à faire connaître ses théories aux lecteurs français, et à mettre en lumière toutes ses rares qualités; ce n'est guère que sur des points de détail que por-
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tent les dissentiments qu'il signale entre ses propres Tues et celles du professeur d'Oxford. M. F. Baudry, dans la Revue archéologique^ a fait des réserves plus marquées et a discuté , avec une logique incisive et pressante, la méthode que M. Max Millier applique à la classification des langues. C'est surtout en Allemagne que l'attention est éveillée par de pareils travaux; au-delà du Rhin les philologues de profession sont peut-être plus nombreux que chez nous les ama* leurs même et les curieux capables d'ouvrir à leurs moments perdus un livre de philologie; aussi, dès les premiers joui*s de t863, paraissait- il à Leipzick une traduction allemande des Lectures on the science of knguage. Enfin, en ce moment même se prépare une traduction italienne qui suivra de près la version française.
Cn pareil succès risque d'étonner des esprits même cultivés, qui sont restés jusqu'ici étrangers à ces études et à leurs récents progrès; on se demandera peut« être, surtout en France, qui elles peuvent intéresser, en dehors d'un cercle très-borné de grammairiens et de linguistes. En général, on ne mesure pas encore toute la portée de ces recherches, on n'en comprend pas tout l'avenir; aussi convient-il d'indiquer ici en quelques mots à quels graves problèmes conduit naturellement cette belle science, cette histoire naturelle de la parole humaine.' Bien mieux encore que l'enquête archéologique si
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brillamiiieDt inaugurée, il y a une treutaiue d'années, par les savants du nord de l'Europe, l'étude des langues et de leurs formes les plus anciennes nous permet de remonter, dans ce vague et obscur passé où se dérobent les premiers vagissements et les premiers pas de l'humanité, bien au-delà du point où s'arrêtent la légende et la tradition même la plus incertaine. Ni ces grands amas de coquilles si patiemment remués et examinés par les antiquaires norvégiens; ni ces lacs italiens et suisses dont M. Troyon et ses émules explorent les rivages et interrogent du regard et de la sonde les eaux transparentes ; ni les cavernes fouillées par M. Lartet; ni ces antiques sépultures d'un peuple sans nom qui se retrouvent des plateaux de l'Atlas aux terres basses du Danemark, ne nous livrent d'aus» curieux secrets que les riches et profondes couches du langage où se sont déposées et comme pétrifiées les premières conceptions de l'homme naissant à la pensée, les premières émotions qu'il ait éprouvées en face de la nature, les premiers sentiments qui aient fait battre son cœur. Restes des grossiers festins de nos sauvages ancêtres, débris de leurs légères demeures suspendues au-dessus de ces eaux qui les protégeaient et les nourrissaient tout à la fois, monuments authentiques de leur ingénieuse et opiniâtre industrie , faibles instruments qui les aidaient dans leurs premières luttes contre la nature, armes fragiles et émoussées qui leur servaient à se défendre contre les
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bêles fauyes, étranges bijoux, gauches et naïves parures où se révèlent des instincts de coquetterie contemporains, chez l'un et l'autre sexe, des premiers rudiments de la vie sociale, tout cela n'est ni aussi instructif ni aussi clair et aussi précis, tout cela ne nous en apprend pas autant que ces longs siècles d'enfance et de lente croissance que l'analyse même des mots, que l'explication de toutes ces métaphores hardies dont nous avons hérité et que nous employons encore tous les jours sans plus les comprendre, que l'exa- Imen de tous ces termes figurés qui , même dans les plus raffinés et les plus philosophiques de nos idio-
mes modernes, subsistent toujours comme les vivants témoins d'un inoubliable passé, et semblent protester, par le rôle qu'ils continuent à jouer dans la langue, contre les victoires et les conquêtes de l'abstraction.
C'est ainsi que la philologie comparée, telle que notre siècle l'a le premier comprise, nous aide, mieux que toute autre étude, à nous représenter, tout au moins par conjecture et par induction , un état d'es-* prit par lequel l'humanité ne repassera jamais, et que nous ne saurions plus atteindre par l'observation directe : en nous faisant juger les causes par leurs effets encore sensibles, elle nous permet d'entrevoir, elle nous laisse deviner comment purent entrer en jeu des facultés qui avaient d'abord à créer l'instrument sans lequel nous ne les concevons plus aujourd'hui ; iK>us ressaisissons par ce moyen, au plus profond de