‹ La science du langageChapitre 9 sur 33 · XX AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

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notre âme et comme dans je ne sais quels limbes, des forces qui se sont affail^lies et endormies peu à peu en nous, n*étant plus sollicitées à Faction. C'est donc comme un livre perdu de Thistoire de notre espèce, que retrouve la philologie comparée, qu'elle nous rend , dont elle tourne les feuillets devant les yeux qui savent s'ouvrir et regarder.

Il y a plus : mieux que Tanatomie et que toutes les sciences qui se contentent d'examiner la forme (extérieure de l'homme, l'étude des langues concourt avec celle des religions, des philosopliies et des littératures à nous fournir les moyens de définir ces dispositions héréditaires, ces diversités innées et persistantes qu'on appelle aujourd'hui la race, l^ milieu où Hiomme esl plongé, les êtres extérieurs avec lesquels il entre en relation se révèlent à lui par des attributs variés et en nombre infini. C'est par un de ces attributs, qui, à un certain moment, le frappe à l'exclusion de tous les autres, que l'homme désigne les êtres pour se les rappeler à lui-même et pour les représenter à l'esprit de ses semblables; comme le montre à plusieurs reprises M. Max MùUer par des exemples trèsheureusement choisis, tous les substantifs, tous les noms de choses, ne sont à l'origine que des épithètes, que des adjectifs. Pourquoi, parmi toutes ces qualités sensibles qui se découvraient à l'intelligence de l'homme en affectant de diverses manières sa sensibilité , a-t-il adopté, afin de déterminer les êtres aux-

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cpiels il les attribuait, tantôt celle-ci, tantôt celle-là^ suivant les lieux et les temps, c'est ce qu*il n'est pas toujours aisé de dire; mais, quoi qu'il en soit et

quand même l'analyse devrait s'arrêter à ce terme, n'y a-t-il pas une première et éclatante révélation du génie d'une race, du caractère d'un peuple, dans la série des noms qu'il a donnés aux choses, c'est-à-dire dans ce que son idiome a de plus ancien , de moins variable, de plus significatif et de plus transparent? Chaque substantif, étant une épithète, traduit ainsi une impression primitive, et entre l'ensemble des impressions qu'expriment et que représentent les mots dont se compose le dictionnaire d'une langue, on saisit un rapport évident,plus aisé pourtant à sentir qu'à définir : c'est une prédisposition marquée, chez le peuple qui a créé cette langue, à être plus vivement touché par tel aspect, par telles qualités des choses que par telles autres, à regarder les objets sous un certain angle. De toutes ces impressions particulières , dont témoignent les mots qui en conservent le souvenir, se dégage une certaine conception générale du monde et de la vie qui ne s'exprimera nulle part plus naïvement et plus sincèrement que dans cette création spontanée, antérieure à toute réflexion , à toute réaction de la conscience, à toute influence individuelle et volontaire. Nous aurions perdu toute la littérature de rinde, de la Grèce et de l'Allemagne, nous ne posséderions que les vocabulaires du sanscrit, du grec et

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de l'alleinand, que ces vocabulaires, feuilletés par la main d'un Jacob Grimm ou d*un Max MûUer, nous permettraient peu à peu de définir l'originalité de chacune des grandes races qui ont créé, parlé, écrit ces langues. Qui n'a vu une rose fanée et jaunie, si on la plonge dans certains gaz, redresser bientôt ses pétales et reprendre ses fraîches et vives couleurs ? Il en est ainsi de ces milliers de mots rangés à la file dans ces gros volumes sur lesquels l'homme fait venge souvent les rancunes de l'écolier paresseux , dans ces longues pages dont la seule vue effraye et rebute une superficielle frivolité; que le magicien, c'est-à-dire l'étymologiste appuyé sur la grammaire comparée, les touche avec sa baguette, soudain tous ces vieux mots se raniment, et les voici qui brillent de toute la rou- ' geur des premières impressions, de tout le feu de ces regards émus que l'homme encore enfant, tout étonné de vivre, promenait, il y a des milliers d'années, sur l'immense, changeante et féconde nature. Laissez faire nos modernes historiens du langage , et , d'ici à quelque temps, il faudra chasser de l'usage un ancien dicton qui, pour ma part, m'a souvent indigné; on ne dira plus ennuyeux , mais amusant comme un dictionnaire !

Ce que nous disons du vocabulaire et des racines qui sont comme la matière des mots dont se compose une langue, n'est pas moins vrai de la grammaire et des formes que contiennent ses paradigmes. Il y a à

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£ur^ là un travail analogue à celui dont le lexique est Tobjet, mais un travail plus difficile encore et plus délicat ; il s'agit de découvrir l'origine de ces termi- Daisons où la tradition de nos grammaires classiques Dous dispose à ne voir en général que des traductions conventionnelles d'idées abstraites. Le philologue, suivant la route que M. Max Millier lui trace par l'analyse de quelques formes nominales et verbales, remontera donc, dans l'histoire de la déclinaison et de la conjugaison, aux combinaisons les plus anciennes, à celles où les parties composantes se laissent le mieux distinguer l'une de l'autre ; il s'appuiera sur des analogies empruntées à différentes familles de langues, et tel ou tel idiome, souvent le membre le plus humble et le plus oublié du groupe auquel il appartient , lui révélera le secret que lui auraient longtemps dérobé les grandes langues littéraires; dans celles-ci, pour avoir plus vécu et avoir subi plus de vicissitudes et d'influences diverses, les mots ont souvent laissé leur physionomie s'altérer profondément.

Quelque perçant d'ailleurs que soit l'œil de l'observateur , et quelque fine que soit la pointe de son scalpel , bien des formes résistent encore à cette espèce de dissection , et il en est d'autres dont on n'a rendu compte que d'une manière très-conjecturale; mais, dès maintenant, un assez grand nombre d'entre I elles ont été expliquées pour que l'on soit en droit de conclure du connu à l'inconnu, et pour que l'on af-

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firme sans crainte d'erreur qu'il n'y a point dans le langage d'élément qui n'ait autrefois vécu de sa vie propre , qui n'ait eu à l'origine sa signification et sa valeur particulière. Ces lettres formativesj comme nous les appelons, dont l'addition au radical marque le cas, le nombre, le temps, la voix, la personne, etc., ce ne sont pas des signes algébriques , des exposants de rapports qui auraient été arbitrairement adoptés, comme cela s'est fait pour la notation et la langue technique des mathématiques ou de la chimie ; il faudrait supposer là une convention qui n'est possible qu'entre des savants déjà munis d'un instrument de relation et bornant d'ailleurs leur effort à un ordre déterminé de phénomènes et d'idées. Non certes ; si c'est ainsi que la conjugaison avait dû être créée, elle serait encore à naître I Dans chacune de ces terminaisons, à y regarder de près, nous reconnaissons une racine démonstrative y comme dit M. Max Mûller, un mot jadis indépendant, et qui, pendant un certain temps, a joué par lui-même et à lui seul un rôle dans la langue. Comme il fallait indiquer les différents rapports que conçoit notre esprit, l'instinct créateur du langage se sera emparé tantôt d'un substantif d'une signification très-générale, tantôt d'un pronom personnel , tantôt encore de l'un de ces verbes qui désignent une des manifestations les plus simples de notre activité; par un procédé dont la grammaire comparée retrouve la trace dans toutes les langues , et qu'elle

nit même montrer encore anjoardlmi à ToRiTre dans Klqaes-uncs d^entre elles, le mot qui sert de déterimtîf sera devenu comme Fai^iendice do mol qa*il itemmait en le précédant on le suivant ; c*esl par ne juxtaposition que se seront formés ce qoe Ton ipeDe aiqoordlmi préfixes, sofibies, terminaisoas. su à peu* ceiliius rapprochements ayant été consaes par Tisa^ et étant deienos toat à £sût habituels^ pnjuuMoation , et pins tard récritnre . auront fini ir fondre I» deux mots en un seul , par les réunir I «n corps. Pu- suite de différences de nature cpie ms deroDS noos borner à constater sans chercher à ( expbqocr. cfaec certains peuples, dans ceitaines cette incorporation aura été bien plus compfais intime que dans d'autres. Ainâ, dans I mImi^ f toufamens, dans le turc par exemple, le ot prÎDdpal et le mot secondaire, le radical et b BtBcnle qui le détermine^ semblent n*étre rapprochés K par un 'implr trait d'union, comme deux pièces Élallîqttes collées Tune à Tantre par une soudure à oad: le reBod aperçoit sans peine la Uçnede suture^ forte yxaasse suffit pour briser le lien et disks denx Mtanx. Ailleurs au contraire, dans tle fumlle de lansues a laquelle appartiennent fiUHcrît. ie erec et l'allemaDd* les deux éléments qmsitkiii. la racine et ce qui est derenu la terminai- B. <xA adhéré k b manière des tissus virants qoe ncootacl la main du jardiner on du cfai-

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rui^en ; c'a été comme une greffe tenace et féconde, ou comme une de ces cicatrisations qui se produisent, une fois Tépiderme enlevé , entre les surfaces mises à vif y là où aboutissent les filets nerveux , là où les vaisseaux capillaires apportent et répandent les sucs plastiques. Cette action et réaction mutuelle modifie ordinairement les lettres que mettent en présence les hasards de ces rapprochements opérés par le langage. Ce n'est point assez : pour satisfaire à certaines conditions d'équilibre, à certaines exigences harmoniques dont il faut étudier la loi dans le sanscrit surtout, la qualité et le caractère tonique du mot secondaire, devenu l'affixe, influent sur le noyau et sur le cœur même du mot principal, sur le radical proprement dit. De là toutes ces modifications, si complexes à la fois et [>ourtant soumises à des lois si régulières, que subissent les racines dans les langues à flexions ; de là le jeu si varié de la conjugaison sanscrite, grecque, latine ou allemande, et l'admirable variété des formes diverses que prend, dans chacun de ces nobles idiomes, un même thème verbal.

Al ce titre, et ainsi comprise, la grammaire devient plus intéressante encore que le dictionnaire ; elle irrite et satisfait encore plus cette curiosité qui nous pousse à jeter la sonde dans les mystères de notre propre intelligence, et à reprendre conscience du premier éveil et des premières démarches de notre pen-

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sée. Est -il rien de plus nouveau et de plus curieux, que cette décomposition rétrospectii^e des formes synthétiques dont nous nous servons encore après tant de milliers d'années , et que l'étude de cette espèce de chimie organique de la parole humaine? Là, dans oette combinaison des éléments primitifs d'où résulte ce que nous nommons la Grammaire dune langue , se marque dès le début, avec une singulière netteté, la différence des races ; une fois adoptés, les procédés que chaque race a choisis pour arriver à exprimer les rapports des êtres persistent, dans ce qu'ils ont d'essentiel, avec une merveilleuse fidélité; un peuple change plus facilement de costumes, de régime politique, d'arts et de religion qu'il ne change de grammaire. \insi, quelque altération et diminution que la déclinaison et la conjugaison aient subies dans nos langues modernes , ces langues vivent encore sur le fond créé par les antiques Aryas. et il n'est point de combinaison inventée par ces lointains ancêtres dont il ne reste quelque chose dans le français même et dans l'anglais. Le moule ample et profond où ces pères de nos pères ont coulé leur pensée, nous l'avons aminci et comme ébréché en divers endroits; nous n'avons pas encore réussi à le briser, et nous ne comprenons même pas comment ni par quoi nous saurions le remplacer.

L'attrait que présentent ces recherches, aucun livre ne le fait mieux comprendre que le bel ouvrage qui a

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mis le sceau à la renommée de M. Max MûUer, et qui a popularisé en Angleterre ses vues et ses découver- i tes. Comme le déclare, dès le début, Tauteur lui- a même, ce n'est point ici un exposé méthodique d'une = science qui ne date que d'hier, et qui n'a pu résou- ^ dre encore tous les problèmes qu'elle a soulevé»; a mais c'est une brillante introduction, bien faite, si nous ne nous trompons, pour séduire et gagner à ces nobles études tant d'esprits jeunes et curieux qui cherchent leur voie. Seulement, on ne saurait le proclamer trop haut, que ceux qui se sentiraient tentés d'entrer dans ce chemin n'aillent point s'imaginer qu'ils pourraient, sans danger, débuter par des rapprochements et des vues d'ensemble comme celles qui les auraient frappés dans l'exposition de M. Max MûUerl Il n'est pas de science où les généralisations précipitées soient plus à craindre qu'en grammaire comparée. Avant de se hasarder à tracer une méthode et à nous ouvrir sur le passé de si lointaines et si curieuses perspectives, M. MûUer a consacré de longues années à explorer en tout sens le vaste domaine des langues indo-européennes et des langues touraniennes ; il. est peu de travaux qui supposent une aussi minutieuse attention et une érudition aussi spéciale que les publications par lesquelles il a fondé sa réputation et préludé à l'ouvrage que nous avons eu l'honneur de traduire les premiers en français.

Quant à cette traduction, nous n'avons rien négligé

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